LE RÉQUISITOIRE CONTRE HUME
Les premières relations entre Rousseau et Hume avaient été des plus cordiales. Dès août 1762, l'exilé de Motiers parle de l'Écossais à M^^ de Boufflers comme d'un homme unique et vraiment selon son cœur, aussi profond philosophe qu'impartial historien. Quelques mois plus tard, il s'adresse directement à David pour l'informer qu'il tient de Milord maréchal la plus tendre amitié pour sa personne ainsi que la plus grande admiration pour son génie, et qu'il le sait d'ailleurs encore plus aimable que sublime ! A Paris, il accepte avec émotion de cet ami des offres de service que nous verrons en effet suivies d'une très efficace activité à son profit.
Il nous faut toutefois mettre dès à présent au clair un incident du séjour parisien de Hume qui a donné lieu aux colères de certains fidèles de Rousseau entièrement aveuglés par leur foi. Hume se serait rendu coupable d'un crime de
lèse-amitié dès cette date, pour avoir acquiescé par ses sourires et peut-être collaboré pour une phrase, à une plaisanterie littéraire qu'Horace Walpole se permit à ce moment sur Jean-Jacques et fit circuler dans quelques salons parisiens. C'était une prétendue lettre du roi Frédéric de Prusse à Rousseau, lettre dont nous donnerons préalablement le texte afin de permettre à chacun d'en juger le degré de noirceur : « Mon cher Jean- Jacques, était donc supposé écrire le souverain philosophe, vous avez renoncé à Genève, votre patrie ; vous vous êtes fait chasser de la Suisse, pays tant vanté dans vos écrits. La France vous a décrété. Venez donc chez moi. J'admire vos talents ; je m'amuse de vos rêveries, qui, soit dit en passant, vous occupent trop et trop longtemps. Il faut, à la fin, être sage et heureux. Vous avez assez fait parler de vous par des singularités peu convenables à un véritable grand homme. Démontrez à vos ennemis que vous pouvez avoir quelquefois le sens commun. Gela les fâchera sans vous faire tort. Mes Etats vous offrent une retraite paisible, je vous veux du bien et je vous en ferai si vous le trouvez bon. Mais, si vous vous obstinez à rejeter mes secours, attendez-vous que je ne le dirai à personne. Si vous persistez à vous creuser l'esprit pour trouver de nouveaux malheurs, choisissez-les tels que vous voudrez. Je suis roi ; je puis vous en procurer au gré de vos souhaits, et, ce qui sûrement ne vous arrivera pas du côté de vos ennemis, je cesserai de vous persécuter quand vous cesserez de mettre votre gloire à l'être. — Votre bon ami, Frédéric. » — Au total une satire de la manie des persécutions qui commençait de se marquer publiquement dans l'homme que nous avons vu l'avouer à Malesherbes en termes si frappants, et une parodie qui n'était ni bien spirituelle, ni bien méchante, en vérité.
Hume a nié qu'il eût connu cette lettre avant son retour en Angleterre; au surplus, en eût-il entendu la lecture à Paris, eût-il souri à cette audition, eût-il enfin suggéré un trait de détail à son compatriote pour cette peu piquante moquerie, ' — le tout avant d'avoir proposé de nouveau ses services à
LE MALADE
Jean- Jacques, — que tout cela serait une faute assez vénielle encore. Ainsi en jugea fort sainement un peu plus tard leur amie commune, M"^^ de Boufïlers, dont l'attitude fut admirable de bon sens et de cœur au cours de leur regrettable querelle. « Au reste, écrivait à Hume cette femme d'esprit après le début de la querelle fameuse, au reste, si les plaintes de Rousseau ne sont fondées que sur la phrase qu'on vous attribue : je suis roi, etc., on peut dire que son amourpropre est trop facile à blesser, puisque cette phrase est plutôt une satire contre le pouvoir arbitraire que contre lui. Se laisser aller à cette violence sur une simple raillerie, passer toute borne, oublier tout devoir est un excès d'orgueil bien criminel ! » — Criminel, non sans doute. Ainsi n'en saurait juger du moins la postérité mieux renseignée que les contemporains sur la maladie de Jean- Jacques ; mais monstrueux à coup sûr ! Quoi qu'il en soit, c'est à cette saillie d'humeur railleuse que se réduisent, pour tout historien de sang-froid, les possibles torts de David Hume en cette occurrence. Ceux de Rousseau sont d'autre importance, comme nous allons le rappeler maintenant.
Les choses se passèrent pourtant fort bien entre eux tout d'abord, parce que le succès de curiosité qui attendait l'auteur d'Héloîse à Londres ne fut pas moindre que celui dont Strasbourg et Paris venaient de le régaler tour à tour. Les journaux sont pleins de lui ; on se presse encore à sa porte ; le prince héritier de la couronne vient le visiter incognito. Et le misanthrope de s'épanouir ! — Pendant ce temps, Hume fait de son mieux pour lui trouver un séjour champêtre à sa convenance. Dès la fin de janvier et en attendant cette installation rurale, objet de ses vœux, il s'établit à proximité de la capitale anglaise, dans le bourg de Chiswick, chez un épicier. Puis, le 20 m.ars, il transporte ses pénates à Wootton en Stafîordshire, dans l'habitation d'un riche gentleman, nommé Davenport.
Une fois de plus, la solitude des champs va se montrer peu favorable à son équilibre mental, quoiqu'il soit persuadé
du contraire, car le soupçon sans objet s'installe aussitôt dans son cerveau, pour se concentrer bientôt sur David Hume. Il croit remarquer tout d'abord qu'on s'occupe moins de lui dans le public que durant les premières semaines de son séjour en Angleterre. — Et quoi de plus naturel que ce demisilence, une fois la première curiosité satisfaite et devant sa volonté bien affirmée de retraite. — Puis certain journal s'avise de publier la fausse invitation de Frédéric, ce qui est plus grave en effet et ce qui achève de le jeter dans la suspicion chimérique. Pourtant, sa lettre du 29 mars à son « cher patron » est cordiale encore ; mais, le même jour, il écrit à du Peyrou ce qui suit : « Je sens que je n'ai que deux amis sûrs [Milord maréchal et lui]. Je n'entends plus parler de l'impression de vos lettres ! » Et l'on sent qu'il va bientôt délirer une fois de plus sur ce retard fortuit d'impression, car ces Lettres de du Peyrou sont une apologie de sa conduite dans les polémiques suscitées par les Lettres de la montagne ; apologie dont il a lui-même suggéré les grandes lignes à ce complaisant pour accabler ses ennemis de Bienne et souligner l'accueil reçu par lui hors du territoire suisse depuis quelques mois.
Le 31 mars, une de ses lettres à d'Ivernois informe celui-ci que Hume est fort lié avec le fils de Tronchin le guérisseur, — Rousseau ne l'appelle plus que le « jongleur » depuis leur brouille qui date de 1759. — Il se souvient en outre, un peu tard, que Hume entretient également d'étroites liaisons avec quelques-uns de ses ennemis parisiens les plus dangereux, Alembert, Holbach, etc.. Si donc David n'est pas \m fourbe, le solitaire sent qu'il aura « de grandes réparations à lui faire » ! C'est déjà la couleur que prirent ses relations avec M°^® d'Épinay dès le mois de juin 1757. « Il s'occupe beaucoup de mes petits intérêts, insiste le malade, et ma réputation n'y gagne pas. Les papiers publics qui parlaient beaucoup de moi, et avec honneur, avant notre arrivée, depuis qu'il est à Londres n'en parlent plus ou n'en parlent plus que désavantageusement. » Il va dès lors jusqu'à accuser Hume d'ouvrir ses lettres pour les intercepter quand il le juge bon ! — Pourtant,
LE MALADE 279
vis-à-vis de M^^ de Boufflers, leur amie commune, c'est encore, le 5 avril, T accent détaché qui domine : « Vous craignez pour moi le désœuvrement (à combien juste titre !)... J'ai ici un homme qui est de ma connaissance et que j'ai grande envie de connaître mieux. La société que je vais lier avec lui m'empêchera d'en désirer aucune autre. Je Vestime assez pour ne pas craindre une intimité à laquelle il m'invite, et, comme il est aussi maltraité que moi par les hommes, nous nous consolerons mutuellement de leurs outrages en lisant dans le cœur de notre ami qu'il ne les a pas mérités ! » Cela est fort joliment dit et c'est l'annonce de la rédaction commencée des Confessions, circonstance qui va tenir sa place dans la querelle désormais imminente.
Comme M^^^ de Boufflers, comme jadis M^^ de Chenonceaux et Diderot, Hume redoute la solitude pour son protégé que les relations sociales distrayent et tonifient sans qu'il s'en doute : « Il a un peu la faiblesse de vouloir se rendre intéressant en se plaignant de sa pauvreté et de sa mauvaise santé. » Santé robuste à cette date, en dépit de passagères souffrances locales, comme le prouvaient ses longues excursions pédestres du val de Travers. « Il a, poursuit Hume, des accès de mélancolie ou de spleen qui donnent quelquefois à sa conduite un air de bizarrerie et de violence, qualités qui ne lui sont pas naturelles ! » L'Écossais en savait déjà quelque chose et l'on ne saurait donc juger avec plus de modération un névropathe, de relations souvent difficiles.
Revenons à l'hôte de Wootton qui, le 7 avril, écrit à un lord [anonyme dans la Correspondance mais sans doute au comte de Bentinck] pour lui parler d' « embûches » et d' « amitié perfide ». Le même jour, il adresse une protestation au rédacteur responsable de la St James Chronicle qui vient de publier la fausse lettre de Frédéric : il en attribue à ce moment la paternité à d'Alembert. — Enfin le 9 avril, il rédige pour Mme (Je Verdelin (et non pour M"^^ de Boufflers, comme l'indiquent les éditeurs de sa Correspondance) une longue lettre où il raconte pour la première fois les deux incidents de
voyage, qui, interprétés par lui de la façon la plus bizarre, l'ont persuadé de la grande trahison de David Hume ! « Quelqu'un travaille en secret, ajoute-t-il, mais sans relâche à me déshonorer. Tout ce qui vient de m' arriver en Suisse a été déguisé. Mon dernier voyage à Paris et Vaccueil que j'y ai reçu ont été falsifiés. On a fait entendre que J'étais généralement méprisé et décrié en France... On a fait supprimer chez un libraire l'édition des Lettres de du Peyrou. » En fait il s'agit, comme pour l'Emile naguère, d'un retard purement fortuit. « Je ne puis vous exprimer à quel point la haine et le dédain se sont manifestés contre moi dans les hôtesses et dans les servantes [à Chiswick] et de quel accueil infâme on a régalé Mlle Le Vasseur [trait à retenir !]... J'ai toutes mes facultés dans un bouleversement qui ne me permet pas de vous parler d'autre chose ! » L'accès est donc déclanché.
Le 10 avril, il écrit, exactement dans le même sens, à l'un de ses cousins Rousseau qu'il a retrouvé à Londres, puis encore, au même lord que précédemment: « J'apportais ici l'estime universelle et le respect même de mes ennemis... L'Europe entière continuera de me rendre la justice qu'on me refuse en Angleterre. L'éclatant accueil que, malgré le décret, je viens de recevoir à Paris à mon passage prouve que partout où ma conduite est connue, elle m'attire l'honneur qui m'est dû... L'année dernière, on fit courir un libelle affreux sur ma conduite à Paris [le Sentiment des citoyens]. Pour toute réponse, je fis imprimer ce libelle à Paris même. Il y fut reçu comme il méritait de l'être, et il semble que ce que tous les deux sexes ont d'illustre et de vertueux dans cette capitale ait voulu me venger, par les plus grandes marques d'estime, des outrages de mes vils ennemis... Il faudra bien que votre public me rende son estime. Mais quel gré lui en saurai-je quand je l'y aurai forcé ? »
Un mois plus tard, le 10 mai, il adresse à Malesherbes une lettre qui est un extrait presque textuel du grand réquisitoire dont sans doute la rédaction avait rempli pour lui en partie la fin d'avril : réquisitoire que Hume ne recevra de lui, in
LE MALADE
extenso, que deux mois après. Il y accuse celui-ci d'avoir jalousé, dès leur rencontre à Paris, Taccueil fait par le prince de Conti au fugitif de Motiers — ce qui témoigne du prix qu'y attachait sa propre vanité souffrante : « Cette préférence d'humanité dont j'étais l'objet, écrit-il cependant, en montrait pour lui une beaucoup plus flatteuse. C'était lui dire : mon ami Hume, aide-moi à marquer de la commisération à cet infortuné ! Mais son cœur jaloux fut trop bête pour sentir cette distinction-là ! » Il reparle du regard atroce de l'Écossais en ajoutant : « Cet homme, que mon mauvais destin semble avoir forgé tout exprès pour moi, n'est pas dans la sphère ordinaire de l'humanité Quand je vivrais mille ans, je sens que, jusqu'à ma dernière heure, jamais David Hume ne cessera de m'être présent ! » C'est toujours l'humanité partagée en anges et en démons. Malheureusement les anges se confinent de plus en plus dans la sphère hantée par « nos habitants ! » Vis-à-vis de du Peyrou, le 31 mai, il aura cette assertion sans réplique : « Je regarde le triumvirat de Voltaire, Alembert et lui [Hume] comme une chose certaine. Je ne pénètre pas leur projet, mais ils en ont un ! »
Enfin David, qui s'inquiète du silence prolongé du solitaire à son égard et recueille sans doute quelques vagues échos des frénétiques incriminations de celui-ci, réclame une explication de sa part. Il en reçoit d'abord un billet daté du 23 juin : « Je croyais que mon silence, interprété par votre conscience, en disait assez. Mais, puisqu'il entre dans vos vues de ne pas l'entendre, je parlerai... Vous m'amenez en Angleterre pour m'y déshonorer ! » — Puis, daté du 11 juillet, c'est un long mémoire accusateur, rédigé à la troisième personne et que nous analyserons rapidement. — Le premier grief formulé contre Hume est la prétendue jalousie qu'aurait inspirée à celui-ci l'accueil fait par le prince de Conti au Genevois, qui d'ailleurs en parle d'un ton plus détaché cette fois : « Je me prêtai par devoir, mais avec répugnance [I] à cet éclat, jugeant combien Yenvie de mes ennemis en serait irritée ! » Rousseau assure encore qu'une augmentation sensible de considération pour
M. Hume fut, à Paris, la conséquence immédiatejde la bonne œuvre qu'il annonçait l'intention d'accomplir au profit du décrété. C'est donc déjà l'Ecossais qui est plutôt redevable sur ce point.
Ensuite est discutée l'affaire de la pension que David s'employait depuis six mois à obtenir du roi d'Angleterre pour Jean- Jacques — dont l'attitude fut étonnamment inconséquente en cette affaire, pour ne pas dire davantage : — l'objet de cette discussion est d'écarter cet autre motif de gratitude, d'un geste aussi violent que celui qui rejeta naguère les obligations du malade à l'égard de M"^^ d'Épinay. — Tout compte fait, sur aucun point, il ne devra rien : « Pour le bien réel que ses soins m'ont fait, ils ont plus d'apparence que de poids. Je ne venais pas en mendiant : j'apportais mon pain, demandant seulement un asile ! » Et l'on sait que l'Angleterre ouvre gratuitement cet asile à tout étranger malheureux. L'auteur d'Héloïse y était-il d'ailleurs si peu connu qu'en arrivant seul il eût manqué d'assistance et de bons offices ? Nullement, puisque son hôte actuel, M. Davenport, l'a recherché pour lui-même et avant toute intervention directe de David. — En résumé, « tout ce qui s'est fait de bien se serait fait sans M. Hume à peu près de même et peut-être mieux, mais le mal ne se fût point fait » ! Et voilà donc le fardeau de la reconnaissance heureusement déposé sur la voie publique.
L'auteur du mémoire passe ensuite à ses griefs contre la presse britannique. Un certain magazine l'a dit fils de musicien, ce qu'il semble considérer comme une grave injure ; nous savons cependant que son père fut maître à danser, dans sa jeunesse, et peut-être quelque très vieux Anglais, hôte de Genève en son adolescence, avait-il conservé ce souvenir, ou, du moins, laissé cette tradition dans sa famille. Puis il refait le récit des deux scènes, si connues, que nous avons mentionnées déjà : Hume disant tout haut dans son sommeil : « Je tiens Jean- Jacques Rousseau ! » (mais rêve-t-on dans une langue étrangère quand on dévoile ainsi le fond de son cœur ?) et, une autre fois, devant un flot de larmes du
LE MALADE
facile pleureur, lui tapotant le dos pour le calmer en l'appelant : « Mon cher monsieur », mais avec un regard de basilic ! — Enfin vient le pathologique sophisme final : ou M. Hume est le plus grand des hommes, ou il en est le dernier ! Or, s'employant à obtenir une pension pour Rousseau sans s'être, au préalable, justifié sur sa conduite vis-à-vis de ce dernier (qui ne l'avait point accusé en face, notons-le bien), il lui rendait des soins inutiles et n'était donc point généreux ! Et la vérité, selon son accusateur, est qu'il se disait pendant ce temps avec satisfaction : « Ou Jean-Jacques acceptera, et, alors, avec les preuves que j'en aurai en mains contre lui, je le déshonore complètement [?] ; ou il refusera, et il faudra qu'il dise pourquoi. Alors, s'il m'accuse, il est perdu ! » Comprenne qui pourra ce noir imbroglio et ce raisonnement inintelUgible !
Pourtant voici venir une furtive manifestation du sens commun qui n'est pas encore totalement éteint par la manie dans le cerveau du malade : « Il est vrai, poursuit-il en effet ! Tout est incompréhensible dans ce qui se passe. Une telle conduite n'est pas dans la nature : elle est contradictoire ! Et, pourtant, elle est démontrée ! « Un abîme s'ouvre des deux côtés sous ses pas : « Je péris dans l'un ou dans l'autre. Je suis le plus malheureux des humains si vous êtes coupable, le plus vil si vous êtes innocent ! Vous me faites désirer d'être un objet méprisable ! » Rhétorique pure, car il ne se trouvera guère malheureux de croire Hume coupable et ne se jugerait nullement vil au bout de quelques minutes s'il était contraint de le reconnaître innocent. Il s'en tirerait en ce dernier cas par quelques « prosternations », comme celles qu'il promettait jadis à M^^ d'Épinay sous la même condition. Il prierait même au besoin qu'on le « foule aux pieds » ! Que Hume daigne donc se justifier, ou reçoive un éternel adieu ! — Vis-à-vis de Mme de Verdelin, quelques jours plus tard, il consentira au sens commun les mêmes concessions, que sa manie lui fera retirer aussitôt qu'accordées : « Votre objection tirée du caractère (si notoirement honorable) de M. Hume est très
forte, et m' étonnera toujours. Il n'a pas fallu moins que ce que j'ai vu et senti d'opposé pour le croire. Tout ce que je peux conclure de cette contradiction, c'est que, apparemment, M. Hume n'a jamais hdi que moi seul. Mais aussi quelle haine! Quel art profond à la cacher et à l'assouvir ! Le même cœur pourrait-il suffire à deux passions pareilles ? »
Au surplus, une fois l'exécution nécessaire accomplie, l'hôte de Wootton ne tarde pas à retrouver le calme et à reprendre confiance en sa mission céleste : « Il n'est pas possible, vu la cause, écrit-il à du Peyrou le 16 août, de n'être pas affecté de cette épouvantable révolution [de l'opinion à son égard] qui, je n'en doute pas, a gagné toute l'Europe [depuis le Sentiment des citoyens]. Pour vous, mon cher hôte, que tout cela ne vous ébranle pas I J'ose vous prédire qu'un jour l'Europe portera le plus grand respect à ceux qui en auront conservé pour moi dans mes disgrâces ! » C'est le ton du Christ annonçant l'avenir à ses disciples. Et la prédiction s'est réalisée, au moins pour la plus grande partie de l'Europe et pour un temps, — de même que les promesses de l'Évangile, — car les grands mystiques ont de ces revanches.