LES PLAIDOIRIES
Au reçu du factum de Rousseau, Hume tombe littéralement des nues. Comme naguère Grimm et M"^^ d'Épinay devant la scène du 24 octobre 1757, il se sent à la fois stupéfait et exaspéré. Mais son tempérament sanguin d'homme du nord a de plus brusques réactions dans la colère. Il proteste tout d'abord, — et M"^^ de Boufïlers le lui reprochera, — près
du plus décidé des adversaires du malade, le baron d'Holbach, ce qui est faire la société parisienne juge de l'incident. Puis encore et parce qu'il s'attend à être publiquement attaqué — soit sans délai, soit tout au moins dans ces mémoires dont il sait que la rédaction occupe à ce moment le solitaire et dont on peut dès lors prévoir quel sera l'immense retentissement quelque jour, — il se décide à prévenir la calomnie imprimée et à s'expliquer de la même façon au préalable. Il donne donc sa plaidoirie sous ce titre : Exposé succinct de la contestation, qui s'est élevée entre M. H. et M. R., avec les pièces justificatives. Londres, 1766.
L'avertissement des éditeurs, qui a été attribué à d'Alembert, est d'un ton quelque peu embarrassé ; on n'appelait pas alors aussi délibérément qu'aujourd'hui le grand public à juger les différends des particuliers. Le corps de l'ouvrage est rempli par le récit de Hume en personne. Il y expose comment, dès 1762, il offrait chez lui un asile à Rousseau fuyant Paris, George Keith, leur ami commun, servant le plus souvent alors d'intermédiaire à leurs réciproques effusions. Puis, en 1765, une personne qui s'intéresse à Rousseau {M^^ de Verdelin), étant allé voir celui-ci à Motiers en apprit qu'il avait le projet de quitter la Suisse. Aussitôt Hume, qui se trouve alors chargé des affaires d'Angleterre à la cour de France, mais a la perspective de regagner bientôt son pays, écrit une fois encore à l'exilé pour lui proposer ses services. Rousseau répond de Strasbourg avec reconnaissance, et le voyage en commun se décide après que le Genevois y a mis certaines conditions. « Je le dis à regret, écrit Hume en cet endroit de son exposé, cette affectation de misère et de pauvreté extrême n'est qu'une petite charlatanerie [le mot peut être trop fort, mais c'est un étranger qui parle] que M. Rousseau emploie avec succès pour se rendre plus intéressant et exciter la commisération du public. » Estimant toutefois qu' « un noble orgueil, quoique porté à l'excès mérite l'indulgence dans un homme de génie », Hume accepte de servir Rousseau à sa manière (c'est-à-dire à la manière que Rousseau pouvait accepter) en dissimulant
ses bienfaits autant que possible. Mais il avait compté sans Iq perspicacité aiguisée du névropathe dont l'orgueil se cabrait bien davantage encore à la découverte d'un bienfait dissimulé, parce que sa blessure d'amour-propre se compliquait aussitôt de soupçon.
Ici se place sous la plume de David une nouvelle expression de ce sentiment, né de l'expérience, qui fut toujours celui des familiers de Rousseau : à savoir que cet assoiffé de solitude champêtre n'était plus le jeune autodidacte des Gharmettes, sachant remplir ses journées par de fructueuses études et mesurer quelque peu la durée de ses rêveries moins saines, mais avait en réalité besoin des distractions de la société pour conserver l'équilibre entre ses diverses facultés mentales. Pourtant, cette fois encore les mots dépassent quelque peu la pensée de l'écrivain étranger. « Je voyais avec une peine infinie, écrit celui-ci, qu'il était né pour le tumulte et les orages et que (par l'inquiétude d'esprit qui lui est naturelle, lira-t-on quelques lignes plus loin) le dégoût [il faudrait dire l'ennui] qui suit la jouissance paisible delà solitude et de la tranquillité le rendrait bientôt à charge à lui-même et à tous ceux qui l'environnaient. » Comme nous l'avons indiqué. Hume conteste ici qu'il ait connu pendant son séjour à Paris lâ lettre écrite par Walpole sous le nom de Frédéric de Prusse : « Quoique nous nous vissions très souvent, dit-il, il [Walpole] avait caché soigneusement cette plaisanterie jusqu'après mon départ, par attention pour moi. Je la vis à Londres pour la première fois. » La lettre ayant été peu après publiée dans un périodique anglais, il le regretta, ajoute-t-il, mais fut encore plus affligé « de voir M. R. montrer cet excès de sensibiUté pour un incident aussi simple et aussi inévitable » ! Il expose ensuite les démarches faites par lui en vue d'obtenir à Rousseau une pension de la couronne d'Angleterre, dans le même temps que ce dernier commençait par lettres, sa campagne de calomnies contre lui. Il ne recevait plus rien de Wootton, mais croyait le solitaire froissé de ce qu'on avait d'abord projeté de lui accorder cette pension sans la déclarer publiquement ; il s'occupait
donc d'obtenir que cette libéralité devînt officielle, et, non sans efforts, il venait enfin de recevoir satisfaction sur ce point, lorsqu'il reçut le réquisitoire de juillet. — Un tel contraste entre les occupations simultanées des deux amis de la veille aurait dû paraître assez frappant en effet.
Ce qui, dans l'attitude du malade, choque particulièrement le caractère viril et pondéré de David, — tout à fait incapable de comprendre la diplomatie de femme nerveuse à laquelle la psychasténie conduit trop souvent ses victimes, — c'est que Jean- Jacques ait si visiblement besoin qu'on s'occupe de lui sans trêve, tout en prétendant aspirer à l'isolement et à l'oubli; c'est que toujours il veuille « être un objet d'intérêt » en se faisant passer pour « un homme opprimé par l'infortune, par la maladie et les persécutions, lors même qu'il est le plus tranquille et le plus heureux ! » Car le propriétaire du domaine de Wootton, M. Davenport, lui décrivant son hôte comme parfaitement dispos et même « gai », il s'étonne d'être, durant ces heures de gaîté, la victime des noires humeurs de l'atrabilaire. « Son afïectation de sensibilité extrême, écrit-il, était un artifice trop souvent répété pour en imposer à un homme qui le connaissait aussi bien que moi ! » Appréciation peu clairvoyante cette fois ; mais, encore un coup, ce robuste montagnard, au sang paisible, ne pouvait comprendre ce paquet de nerfs, aux féminines réactions !
Il réfute ensuite, assez brièvement, le réquisitoire qu'il a reçu de Rousseau et dont il n'a pu obtenir communication, dit-il, que par l'intervention et le crédit de M. Davenport. Il ne saurait répondre de ses rêves, et, s'il se souvient en effet d'avoir subi, certain jour, une scène d'attendrissement de la part de Jean- Jacques, elle avait été précédée d'excuse pour un premier soupçon du malade. Il y avait eu là comme une réédition, dans la réalité, de la scène entre Saint-Preux et Bomston à Besançon, ou encore un équivalent de la lettre humblement écrite à Malesherbes après l'affaire des jésuites au ten^ps de l'Emile : « Mon cher ami, aurait en effet supplié son fantasque compagnon de voyage, me pardonnerez-vous
jamais cette extravagance ? Après tant de peines que vous avez prises pour m' obliger, se peut-il que je paye vos services de tant d'humeur et de brusquerie ? Mais, en me pardonnant, vous me donnerez une nouvelle marque de votre amitié, et j'espère que, lorsque vous verrez le fond de mon cœur, vous trouverez qu'il n'en est pas indigne ! » C'est bien là le style du maniaque de l' affection tonificatrice.
A la fin de sa» brochure. Hume propose deux hypothèses pour expliquer l'inexplicable conduite de son agresseur. Les uns, dit-il, le prétendent absolument de mauvaise foi : ils considèrent ses procédés comme dictés par cet orgueil extrême qui fait le fond de son caractère et le porte à se débarrasser de l'intolérable fardeau de la reconnaissance en sacrifiant, -s'il le faut, l'honneur, la vertu, l'amitié ou même son propre intérêt. Mais il est, sur son compte, une opinion plus modérée (celle des Boufflers et des Verdelin) à laquelle l'Écossais se ralUe : « Quelques-uns de mes amis, reprend-il en effet, considèrent toute cette affaire avec plus d'indulgence et regardent M. R. comme un objet de pitié plutôt que de colère. Ils supposent bien aussi que l'orgueil et l'ingratitude sont la base de son caractère ; niais, en même temps, ils sont disposés à croire que son esprit, toujours inquiet et flottant, se laisse entraîner au courant de son humeur et de ses passions... L'absurdité de ce qu'il avance n'est pas, selon eux, une preuve de sa mauvaise foi. Il se regarde comme le seul être important de l'univers et croit bonnement que tout le genre humain conspire contre lui. Son plus grand bienfaiteur étant celui qui incommode le plus son orgueil [plutôt son incapacité de payer] devient le principal objet de son animosité. Il est vrai qu'il emploie, pour soutenir ses bizarreries, des fictions et des mensonges, mais c'est une ressource dans ces têtes faibles qui flottent continuellement entre la raison et la folie, et personne ne doit s'en étonner. — J'avoue que je penche beaucoup vers cette dernière opinion, en même temps que je doute fort qu'en aucune circonstance de sa vie M. R. ait joui plus entièrement qu'aujourd'hui de toute sa raison. Même dans
les étranges lettres qu'il m'a écrites, on retrouve des traces bien marquées de son éloquence et de son génie ! » On ne saurait mieux dire, et cette analyse de psychologie morbide est déjà très clairvoyante pour Tépoque. — Hume conclut en répétant qu'il n'a porté la querelle devant le public que pour défendre son honneur contre les probables agressions des mémoires que rédige l'hôte de Wootton ; si en effet celui-ci venait à mourir avant la publication de ces mémoires, son ancien ami se sentirait moins de liberté pour user d'arguments personnels en vue de sa défense, — ce qui est une délicate pensée. — En fait, les Confessions s'arrêtèrent précisément, comme on le sait, au moment d'aborder le séjour de l'auteur en Angleterre.
Quoique sollicité par tous ses fidèles, Rousseau refusa obstinément de prendre à nouveau la parole dans sa propre cause. Ce fut donc une femme qui plaida pour lui le procès qu'il avait si malencontreusement engagé et qui le plaida de façon très « femme » en vérité, c'est-à-dire avec élan et avec cœur mais avec un trop complaisant recours à la logique des sentiments (pour parler le langage de la psychologie contemporaine). On sait encore peu de chose sur cette M^^ La Tour ou de La Tour, plus tard M^^ de Franqueville, que Rousseau appelle Marianne dans sa correspondance. Ils étaient entrés en relations épistolaires après la publication de VHéloïse alors que, sur un ton fort spirituel et qui le conquit, elle lui avait exposé ses impressions de lecture, concurremment avec une amie anonyme. Cette dernière s'était reconnue dans Claire d'Orbe, tandis qu'elle-même se sentait d'étroites affinités de caractère avec Julie d'Étange. Toutefois l'amie qui ressemblait à Claire se lassa bientôt des rebuffades de leur quinteux correspondant : « Dans la dernière lettre de Rousseau, écrivit-elle dès le 15 janvier 1762 à Marianne, je trouve de l'inconséquence, de la fausseté, de l'impertinence... C'est un fou... Mon mari prétend qu'il faut enterrer Jean- Jacques auprès de son chien [en philosophe cynique] : je trouve, moi, qu'il lui fait encore trop d'honneur, etc.. » La pseudo- Julie compensa cette défection par un redoublement de ferveur : elle
devait défendre le grand écrivain, même après sa mort, envers et contre tous.
Ce fut sous le titre de Précis pour Jean-Jacques Rousseau qu'elle répondit à l'Exposé succinct de Hume, ménageant d'ailleurs ce dernier, et le tenant, autant que possible, en dehors de sa discussion. A l'exemple de Rousseau, dont elle reproduit en somme l'argumentation avec quelque prudence, elle présente l'Écossais comme l'instrument inconscient de jalousies littéraires dont le point de départ est à Paris. Comme Mme de Boufïlers, elle aurait voulu que Hume ne se fût point tourné vers le public : « Si, dit-elle, en admettant l'impossible, une injure comme celle dont se plaint M. Hume m'était faite par mon ami, je pleurerais sur lui, je calmerais son imagination alarmée par la franchise de mes explications, mais il ne m'arriverait certainement pas de m'en plaindre ! » On reconnaît les exigences habituelles de Jean- Jacques ; mais, comme nous Fa dit plus haut M. Janet, tout le monde n'a pas la vocation de la sainteté. — La mesure la plus rigoureuse qui eût été permise à David, selon Marianne, c'était de rompre silencieusement tout commerce avec Jean- Jacques : vivant à cent cinquante milles l'un de l'autre, personne n'eût soupçonné leur rupture. — Mais elle ignore sans doute ce que nous savons aujourd'hui pour notre part et ce que savait déjà Hume ; elle ignore que Rousseau avait annoncé cette rupture à la plupart de ses amis en la motivant par les odieuses incriminations que nous avons rappelées ; elle ne tient également nul compte de l'argument tiré par Hume de la préparation des mémoires de son adversaire ! « Par malheur, poursuit-elle imperturbable, préparant la légende de Jean- Jacques et flattant dangereusement sa manie des persécutions, par malheur, les ennemis de M. Rousseau veillaient... Ils sentent avec douleur que ses écrits leur échapperont. N'ayant pu flétrir son nom, ce sera du moins pour eux une consolation d'avoir empoisonné sa vie. Ils l'auront fait passer pour un esprit inquiet, soupçonneux, bizarre, insociable, etc.. » Tel est le ton de cette apologie, généreuse en ses intentions mais sans nulle valeur
logique et qui n'en produisit pas moins son effet sur une opinion faite pour la goûter. Marianne avait d'autant plus de mérite à se porter champion pour Rousseau qu'elle avait été mainte fois en butte aux suspicions de son idole, que son amie n'avait pu y tenir et qu'elle-même devait faire un jour, comme nous l'avons dit, le relevé des lettres injurieuses dont il l'avait gratifiée plus d'une fois ! — Inclinons-nous donc devant ce dévouement héroïque, sans cesser de raisonner mieux nos jugements.
D'autres brochures se succédèrent en grand nombre, pour et contre l'ermite de Wootton. La justification de J.-J. Rousseau dans la contestation qui lui est survenue avec M. H. doit être l'œuvre d'un homme, mais elle est encore plus fanatique que le Précis analysé ci-dessus. En recevant le factum daté de juillet 1766, opine l'auteur de ces pages, Hume aurait dû répondre à Rousseau : « Malgré la dureté de votre lettre, je ne puis m'empêcher d'estimer les principes qui vous l'ont dictée... N'attendez pas que je me justifie. Un homme qui est parvenu à mon âge sans qu'on puisse lui reprocher la moindre perfidie doit trouver sa justification dans sa vie passée I » Soit, mais c'est toujours l'exigence de la sainteté dans l'entourage du malade. L'apologiste ne conclut-il pas que Jean- Jacques a montré une belle âme en toute cette affaire : « Quel est l'honnête homme... qui ne désirerait pas devenir l'ami d'un homme si plein de candeur et si digne d'estime ? »
Le Rapporteur de bonne foi, ou examen sans partialité et sans prétention du différend survenu entre M. H. et M. R. de Genève est encore très favorable à Jean- Jacques : « Qui pourra se persuader, écrit ce rapporteur bénévole, que M. Walpole et M. H. ne se sont pas concertés pour que l'un d'eux abaissât l'orgueil qu'ils ont voulu voir dans le mérite d'un infortuné, tandis que l'autre s'élèverait avec fracas au-dessus de cet infortuné ! » Et voilà donc une « impartialité » quelque peu sujette à caution, n'est-il pas vrai ? C'est celle des rousseauistes dans la cause de leur prophète. — La lettre de Voltaire à Hume du 24 octobre 1766 est dure pour Rousseau,
mais affecte de le plaindre. Au contraire un nouveau pamphlet anonyme sorti de la même plume, la Lettre du docteur J.-J. Pansophe est très violente contre Jean- Jacques, mais touche juste parfois dans ses incriminations. Enfin les Notes d'un magistrat sur la première de ces deux lettres sont très sévères à Rousseau et l'analyse de la Julie y est d'un ferme moraliste. — Mais quelque cinquante ans après les événements, Marianne La Tour devait trouver un continuateur et un émule dans Musset-Pathay dont il faut lire L'histoire de la vie et des ouvrages de J.-J. Rousseau, au chapitre de la querelle anglaise, pour connaître jusqu'à quel point d'aveuglement la prévention mystique peut conduire un esprit dévot.