‹ Jean-Jacques RousseauChapitre 46 sur 64 · VERDICTS DU BON SENS ET DU CŒUR · texte numérisé non relu

VERDICTS DU BON SENS ET DU CŒUR

Il nous semble que le dernier mot ait été dit, dans ce procè retentissant, par M^^ de Boufîlers. Comme l'amie de M^^ L Tour, comme M"^^ La Tour elle-même en certaines circons tances, elle savait parler ferme au névropathe, si peu ménage des sensibilités autres que la sienne. Le 10 novembre 1762, à une sortie blessante venue de Motiers-Travers, elle avai répondu de sa meilleure plume : « Là lettre que je viens d recevoir de vous. Monsieur, est plus propre à faire briller m philosophie que la vôtre. En quoi ai-je mérité l'humeur don elle est remplie ? Je n'ai aucune part à vos malheurs, et malgré l'estime sincère que j'ai pour vous, je n'approuve pa aveuglément toutes vos démarches... Le principe qui m'engage à vous le témoigner (à savoir la sincérité amicale, si souvent réclamée par Rousseau, si rarement acceptée par lui

quand il était pris au mot) ne doit pas vous déplaire... Vous n'êtes point obligé, dites-vous, à M. Stanley parce que les services qu'il veut vous rendre sont à ma considération. Je n'ai pas si bien séparé mes intérêts des vôtres et je partagerai toujours votre reconnaissance et vos ressentiments... Je ne sais point faire de distinction si délicate en pareille matière, et il me semble qu'il y a plus d'amour-propre que de sensibilité à en agir ainsi, etc.. » Une telle correspondante devait garder l'indépendance de son appréciation, en même temps que son dévouement vrai, au cours de l'affaire Hume.

Lorsqu'elle connut le réquisitoire du solitaire de Wootton, elle écrivit aussitôt à Hume en lui conseillant, — à juste titre certes, bien que le conseil fût difïïcile à suivre, — la mesure et la modération contre un malheureux. Elle regrettait qu'il eût instruit Holbach avant de s'adresser à elle. Et voici quelques passages de sa lettre du 22 juillet à David : « Votre douceur, votre bonté, l'indulgence que vous avez naturellement font attendre et désirer de vous des efforts de modération qui passent le pouvoir des hommes ordinaires. Pourquoi se hâter de divulguer les premiers mouvements d'un cœur grièvement blessé que la raison n'a pu encore dompter ? Pourquoi vous dérober à la plus noble vengeance qu'on puisse prendre d'un ennemi, d'un ingrat, ou plutôt d'un malheureux, que la passion et son humeur atrabilaire égarent (souffrez cet adoucissement) : celle de l'accabler de votre supériorité (morale), de l'éblouir par l'éclat de cette vertu qu'il veut méconnaître ? » Rousseau n'avait pas l'éblouissement facile en pareille circonstance.

« Mais venons au fond de l'affaire, poursuit M^^^ de Boufflers. La lettre de Rousseau est atroce. C'est le dernier excès de l'extravagance la plus complète : rien ne peut l'excuser et c'est l'impossibilité d'effacer une pareille faute qui fera le tourment de sa vie ! » Pronostic fort peu justifié par les événements, en raison de la maladie mentale croissante chez l'auteur de cette injustice. « Pourquoi vous irriter contre un malheureux qui ne peut vous nuire et qui se ruine entièrement

lui-même ! » Autre illusion ! Cette ferme intelligence comptait trop sur le bon sens, trop peu avec la prévention mystique de ses contemporains et de leurs descendants immédiats : « Que n'avez- vous laissé agir cette pitié généreuse dont vous êtes si susceptible... Soit que vous suiviez mon avis, soit que vous le rejettiez, je serai contente si vous l'êtes et si le public vous approuve. Je n'ai pas la présomption de me croire la capacité qu'il faudrait pour bien conseiller un homme tel que vous qui a sa gloire à soutenir et sur lequel tous les yeux vont se fixer ! »

Mais trois jours plus tard, son cœur l'emporte : elle abandonne cette attitude de ménagement diplomatique vis-à-vis de l'Écossais et retire l'adhésion préjudicielle qu'elle avait cru devoir donner à sa décision, quelle qu'elle fût. Elle vient d'apprendre en effet qu'il a prié ses amis de faire connaître autour d'eux sa défense, qui est nécessairement un acte d'accusation contre Rousseau; elle ajoute alors à la lettre ci-dessus un postscriptum où la compassion pour ce dernier parle plus haut que précédemment dans son âme et prend un accent de reproche. — Hume répondra cependant pour s'excuser sur un premier mouvement de colère, pour alléguer une fois de plus, à sa justification, les Confessions qui se préparent et contre lesquelles il entend défendre sa mémoire.

Deux jours après le post-scriptum attristé dont nous venons d'indiquer le sens, le 27 juillet 1766, la comtesse se tourne vers Rousseau pour le juger à son tour : « M. Hume m'a envoyé, Monsieur, la lettre outrageante que vous lui avez écrite. Je n'en vis jamais de semblable ! Tous vos amis sont dans la consternation et réduits au silence. » Pas pour longtemps comme nous l'avons vu ! « Eh ! que peut-on diré pour vous. Monsieur, après une lettre si peu digne de votre plume qu'il est impossible de vous en justifier, quelque offensé que vous puissiez vous croire î Mais quelles sont donc ces injures dont vous vous plaignez ? Quel est le fondement de ces horribles reproches que vous vous permettez ? Ajoutez-vous foi si facilement aux trahisons ?... M. Hume est un lâche, un traître ?... Et dans quel intérêt ?... Je veux néan-

moins supposer un moment qu'il existe de pareils scélérats ; je veux de plus supposer que M. Hume soit l'un de ces affreux prodiges. Vous n'êtes pas justifié pour cela, Monsieur. Vous l'avez cru trop tôt. Vous n'avez pas pris des mesures suffisantes pour vous garantir de l'erreur. Vous avez en France des amis et des protecteurs. Vous n'en avez consulté aucun... Et, quand même vous eussiez fait tout ce que vous avez omis, quand vous auriez acquis toutes les preuves imaginables de l'attentat le plus noir, vous eussiez dû modérer votre emportement contre un homme qui vous a réellement servi. Les liens de l'amitié sont respectables, même après qu'ils sont rompus... Nous attendons vos explications... pour savoir au moins comment vous excuser, si l'on ne peut vous disculper entièrement. » Cette femme de sens droit n'avait pas deux poids ou deux mesures et jugeait les parties sans complaisance secrète à l'égard de l'une d'entre elles. Mais les explications attendues ne vinrent pas. Aussi bien était-ce trop parler raison avec un homme qui n'était plus capable de raisonnement sur certains points, tout en raisonnant en cerveau de génie sur beaucoup d'autres, comme Hume en avait fait la très sincère et très instructive remarque.

Si la sanction de sa faute ne pouvait plus venir à Rousseau de sa conscience oblitérée par la manie, cette sanction lui vint pourtant d'autre part, et sous une forme qui lui fut profondément sensible, ainsi que nous allons le voir. De même qu'il avait perdu Grimm, Saint-Lambert et Diderot après sa première crise d'inconscience et d'ingratitude pathologique en 1757, il perdit cette fois le seul homme à l'amitié duquel il attachât quelque prix désormais, George Keith. Ce vieillard avait été informé par lui dès avril de ses étranges griefs contre leur ami commun et il avait répondu avec ménagement, en homme qui connaissait bien « son fils le sauvage » que les incriminations élevées contre Hume le plongeaient dans le plus grand étonnement. Puis, le 5 juillet, il se montrait plus * explicite en ajoutant : « Je crois cependant que David est innocent envers vous, qu'il est véritablement votre ami ! » Et

11 prenait la peine de justifier cet ami sur l'affaire de la pension où il était si parfaitement inattaquable en effet. — A la fm de septembre, il répétera avec une patience méritoire : « Vous me dites que M. Hume n'a jamais haï que vous seul. Cela est impossible. Rendez-vous plus de justice... à moins que votre lettre à lui, qui se sentait innocent, ne l'ai fait désespérer d'avoir jamais plus part à votre amitié ! »

La dernière lettre du vieux gentilhomme est datée du

12 décembre 1766. Jean- Jacques lui a reproché d'avoir écrit à du Peyrou au sujet de l'affaire Hume en des termes tels que ce dernier doit regarder désormais l'hôte de Wootton comme un extravagant, tout au moins. Et l'interpellé de répondre qu'il a tout fait à bonne intention dans cette circonstance. Mais sa patience est à bout désormais, car il ajoute cette phrase significative : « Peut-être ai-je fait quelque sottise ? Pour les éviter à l'avenir, ne trouvez pas mauvais que j'abrège la correspondance, comme j'ai déjà fait avec tout le monde, même avec mes plus proches parents et amis, pour finir mes jours dans la tranquillité ! » Après quoi Jean- Jacques n'obtint jamais plus un signe de vie, malgré ses supplications et bien qu'il ait soupiré, le 19 mars 1767 : « J'apprends que vous écrivez à tout le monde et que je suis le seul excepté ! »

Voici pourtant ce que Keith avait dit à du Peyrou, avec une belle sérénité d'âme : « Je ne puis justifier son procédé ; tout ce que je puis faire est de justifier son cœur et de le séparer d'une erreur de jugement qui a mal interprété les intentions de David, je le regarde toujours comme un homme vertueux, mais aigri par ses malheurs, emporté par sa passion et qui n'écoute pas assez ses amis. Je ne puis lui donner raison jusqu'à ce qu'il me paraisse l'avoir! Si, dans la suite, il vous fait voir des preuves que Hume est un noir scélérat, certainement je lui donnerai raison ! » Ces preuves ne vinrent pas, et pour cause î Mais, en dépit du prétendu « rationalisme » de cette époque encore si profondément imprégnée de mysticisme tenace, la raison n'était pas en honneur dans tous les cerveaux du temps comme dans celui du robuste highlander.

LE MALADE

Il vécut douze années encore, c'est-à-dire autant que Jean- Jacques, à quelques jours près, mais il persista jusqu'au bout dans son silence.

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