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Annales de la Société J.-J. Rousseau

diable, mais, si j'ose vous donner un avis, c'est de continuer Fœuvre charitable que vous avez entreprise à son égard jusqu'à ce qu'il se fasse enfermer à Bedlam [le Charenton anglais], ou jusqu'à ce qu'il vous querelle et s'enfuie de chez vous ! » Ce qui advint quelques mois plus tard comme David l'avait prévu. « S'il montre la moindre disposition à m'écrire une lettre d'excuse, reprend celui-ci, vous pouvez l'y encourager ; non que je pense que cela ait aucune importance à mon égard, mais parce que cela calmera son esprit et lui donnera du repos ! » Confiance toute britannique d'un chrétien rationnel dans le pouvoir de la conscience morale, au moins à la longue. Mais Jean- Jacques, en dépit des apostrophes de son Vicaire Savoyard, avait intronisé une conscience assez différente de la chrétienne, étant surtout la voix du subconscient passionnel, sous un masque respecté. C'est que loin d'être immortelle et céleste, cette voix-là n'est qu'un fragile organe, issu de la lente formation sociale de l'homme réfléchi et que la sienne était dès longtemps étouffée par l'orgueil pathologique. Il oubliait donc parfaitement à cette époque de sa vie les injures qu'il avait faites, aussitôt qu'il croyait n'avoir plus rien d'immédiat à redouter des offensés ; il en conservait seulement une vague et torturante appréhension de représailles ou de complot.

Le 22 juillet. Hume écrit encore à Davenport : « La conduite de cet homme est un tel mélange de scélératesse et de frénésie qu'on ne sait si l'on doit être irrité par l'une ou apitoyé par l'autre de ces dispositions d'âme. » Puis, le 2 septembre : « Je prends la liberté de vous répéter mes exhortations de continuer le plus longtemps possible vis-à-vis de lui les mêmes bons offices que vous avez si charitablement commencé de lui rendre. Malgré son atroce conduite à mon égard, je serais fâché de le savoir abandonné de tout le monde ; votre connaissance de son caractère vous conseillera seulement d'user avec lui des précautions les plus extrêmes (ce que fit en effet cet homme de cœur) car il est maintenant un objet mieux indiqué que jamais pour vos sentiments d'humanité géné-

reuse, ayant été si mal inspiré dans sa conduite ! Il faudra donc qu'il vive sur ses propres fonds, sans aucune pension ? Malheureux homme ! Me priver si cruellement du plaisir délicieux que je sentais à le servir, et, en même temps, s'opposer de façon si violente à son propre intérêt I »

Le 7 juillet 1767, après la fuite de Jean- Jacques vers le continent, Hume aura soin de donner de ses nouvelles à son ancien hôte : « Le farouche philosophe [wild est difficile à traduire ; c'est aussi : sauvage, apeuré, affolé] se trouve en ce moment près de Meudon [chez le marquis de Mirabeau]... Mes amis ajoutent que, depuis cette dernière fugue, tout le monde le regarde comme absolument aliéné... Il est fort à plaindre, surtout en raison de l'étrange et sombre caractère qu'a revêtu sa démence, et je doute qu'il puisse persister longtemps dans son présent stade de mélancolie, trop sage pour être enfermé, trop fou pour se conduire. Bien des gens se demanderont même s'z7 a jamais été autre chose, malgré le grand talent ou même le génie qui éclate dans ses ouvrages !... Je ne sais si vous avez su qu'il a dit à un habitant du Lincolnshire [après sa fuite de Wootton] que votre ménagère, s'étant querellée avec sa gouvernante, mit des cendres ou déchets de foyer dans le pot-au-feu de celle-ci, ce qui causa leur brusque départ à tous deux I... Quoi qu'il en soit, cette demoiselle [Thérèse] est une bien déplaisante créature ; on m'assure qu'elle est la cause première de tout ce qui est advenu entre lui et moi ! » Allusion sans doute aux querelles déjà nées entre Thérèse et les hôtesses que Hume avait d'abord procurées à Rousseau, dans le bourg Ghiswick. — Enfin, sur l'attitude de Hume après la crise, nous avons le témoignage de Roustan, un des plus fervents sectateurs de Rousseau, à qui il écrit le 5 mai 1767 de Londres où il se trouve à ce moment : « Étant l'autre jour chez M. Maty, M. Hume y vint, y parla de vous et avec beaucoup de modération ; il paraît n'être pas à se repentir d'avoir poussé les choses si loin. »

Rousseau, nous l'avons dit, ne se repentait pas davantage

bien qu'il en eût assurément plus de sujet; mais sa capacité de sophisme était là pour le couvrir à ses propres yeux et pour sauvegarder à tout prix son orgueil : « C'est l'événement le plus cruel de ma vie entière, écrit-il à du Peyrou de la querelle, celui dont j'ai porté le coup accablant avec le plus de constance, où je n'ai pas fait une démarche qui ne soit un acte de vertu ! » Son factum délirant de juillet demeure à ses yeux « un prodige de force d'âme, de modération », car il y a poussé le ménagement pour l'adversaire « jusqu'à ne parler de lui qu'en tierce personne, pour éviter, dans ce que j'avais à dire, la dureté des apostrophes /... Pas un mouvement d'indignation, pas un mot dur, si ce n'est quand la force du raisonnement le rend si nécessaire qu'on ne saurait ôter le mot sans énerver l'argument ! » Voilà l'une de ces « exceptions » à la Jean- Jacques qui nous rappelle les « courts moments de délire » pendant lesquels Sophie n'était plus sacrée pour lui, et aussi cette étonnante interrogation à du Peyrou, en lui envoyant à imprimer un factum contre MontmoUin, après avoir solennellement promis aux autorités de Neufchâtel de ne plus écrire contre ce ministre : « Qui est-ce qui, dans ce corps, m'accuserait de manquer à mon engagement formel ? Quelque promesse que fasse un honnête homme, on n'exigera jamais, on présumera bien moins encore qu'elle aille jusqu'à se laisser déshonorer ! » Et voilà ! Est-il rien de plus simple à ce prix que de justifier injures, trahisons, manquements à la foi jurée ?

Gomme Hume l'avait bien prévu, l'honnête Davenport ne devait pas tarder à voir se tourner contre lui la noire humeur de son obligé. Il en avait été injurié par lettres dès le 22 décembre 1766. Le 30 avril 1767, il subit une algarade nouvelle : « Un maître de maison est obligé de savoir ce qui se passe dans la sienne, monsieur !... Si vous ignorez ce qui se passe dans la vôtre à mon égard depuis Noël, vous avez grand tort... Demain, Monsieur, je quitte votre maison I » Or Davenport stylé par Hume ne fait pas même allusion à ces grossièretés dans sa très cordiale réponse ; mais il ne parvient

pas à calmer le malade et la décision de celui-ci mûrit assez rapidement dans son cerveau inquiet. Il distribue aux paysans de la région ses robes arméniennes auxquelles il ne reviendra plus dans la suite ; il endosse son vieil habit à la française (sans doute pour n'être pas reconnu à son costume) et se met en route, hanté par la terreur d'être retenu prisonnier en Angleterre. Il passe dix jours à Spalding dans une région de marécages, assez malsaine, et projette de se rendre à Louth, en Lincolnshire, où habite un Suisse nommé de Cerjeat, ami de du Peyrou. Mais soudain, il se dirige vers Douvres, d'où il écrit au général Conway, secrétaire du roi, qui avait préparé avec Hume l'octroi d'une pension en sa faveur, — apportant la plus grande complaisance en toute cette affaire rendue plus délicate par les susceptibilités et les variations du bénéficiaire : « Que les hommes les plus élevés, les plus distingués, les plus estimables d'une nation tout entière se prêtent aux passions d'un particuUer [Hume] qui veut en avilir un autre, c'est ce qui ne saurait se concevoir... Ma diffamation est telle en Angleterre que rien ne peut l'y relever de mon vivant... On ne veut pas que j'en sorte, je le sens ; on ne doit pas me laisser aller publier au dehors les outrages que j'ai reçus dans l'île, ni la captivité dans laquelle j'ai vécu; on ne veut pas non plus que mes Mémoires passent sur le continent... On vous a fait croire beaucoup de choses. L'illusion de l'amitié vous a prévenu pour mes ennemis... Les manœuvres sinistres que je vois m'annoncent le sort qui m'attend si je feins seulement de vouloir m'embarquer [l'assassinat]. J'y suis déterminé pourtant parce que toutes les horreurs de la mort n'ont rien de comparable à celles qui m'environnent... Je ne me vois environné que de signes affreux qui m'annoncent ma destinée ! » Nous allons voir quels gestes lui inspire la terreur d'être massacré s'il essaye de fuir ses bourreaux.

Après avoir aussi habilement disposé à son égard un haut dignitaire britannique, assurément fier des libérales traditions d'hospitalité de son pays, il promet au général que, s'il obtient l'autorisation de passer en France, il ne pubhera plus jamais

rien, abandonnera pour toujours le projet d'écrire sa vie et ses mémoires , ne se plaindra jamais des malheurs qui Font accablé en Angleterre, ne parlera de M. Hume qu'avec honneur et attribuera les plaintes indiscrètes qui lui sont quelquefois échappées dans le fort de ses peines à son humeur aigrie, portée à la défiance et aux ombrages par des malheurs continuels : « Je pourrai, ajoute-t-il, parler de la sorte avec vérité, n'ayant que trop d'injustes soupçons à me reprocher, par ce malheureux penchant, ouvrage de mes désastres, et qui, maintenant, y met le comble ! » Mais cette lueur de clairvoyance ne l'incite nullement à reviser son procès avec Hume et il conclut en renouvelant ses divers serments, qu'il tiendra, dit-il, sous peine d'être considéré comme un infâme, se jouant des promesses les plus solennelles !

A Douvres, selon la lettre d'un témoin oculaire qui fut publiée vingt ans plus tard, un notable de l'endroit l'avait prié à dîner. Le vent soufflait en tempête, et le voyageur ne pouvait tenir en place : « A chaque instant, a écrit M. J.-L. Courtois S il se lève de table pour aller à la fenêtre. Toujours les vagues déferlent avec fracas. Décidément, il restera prisonnier dans cette grande île ! Ne se possédant plus, il quitte brusquement la maison et court vers le rivage de toute la vitesse de son pauvre corps secoué par la terreur ; le vaisseau est à sec sur la plage (à marée basse). Il y monte : il se barricade dans une cabine. Grand émoi sur le pont ! Thérèse est arrivée. Elle discute, elle prie. Peine inutile. Alors, elle use du langage violent de la populace irritée et Jean- Jacques sort enfin, tout tremblant !... La soirée s'écoula ensuite sans incidents dans le cercle de l'amphytrion. » Quelques heures plus tard, on put mettre à la voile et le fugitif ressentit une joie immense en touchant le sol français. — Corancez nous apprend que, dix ans plus tard, il qualifiait lui-même de folie

1. M. Courtois a publié dans les Annales de la société J.-J. Rousseau (1909) une excellente étude sur Hoi^sseau en Ansflelerre, à la<juelle i^ous devons beaucoup.

ce départ précipité, qui fut, disait-il, une fuite devant une persécution supposée de ses ennemis ; il ajoutait qu'il eut le tort de brûler à ce moment une édition corrigée de l'Emile pour alléger son bagage et qu'il la regretta plus tard. Il harangua le peuple. Il alla, reconnaissait-il alors, jusqu'à croire les vents complices du complot tramé contre sa vie (par un retour à l'état d'âme mystique des primitifs), et jusqu'à soupçonner sa digne compagne elle-même d'être de connivence avec ses persécuteurs I — Clairvoyance qu'il est étrange de voir cohabiter à ce moment dans son cerveau avec la manie des persécutions la plus caractérisée.

Il est vrai que vis-à-vis de Bernardin de Saint-Pierre, vers le même temps, il jugeait beaucoup moins sagement cette période de son existence : « Quand je passai en Angleterre avec M. Hume, exposait-il, j'eus plusieurs sujets de me plaindre. Il ne faisait point manger avec lui M^^e Le Vasseur qui était ma gouvernante. » Mais nous savons, par ses visiteurs de Motiers, que lui-même interdisait à Thérèse de s'asseoir à sa table lorsqu'il y avait des hôtes ! « Hume, poursuivait-il, se fit graver coiffé en ailes de pigeon, beau comme un petit ange quoiqu'il fût fort laid, et, dans une autre estampe qui servit de pendant à la sienne, il me fit représenter comme un ours ! » On sait l'horreur que professait Jean- Jacques pour son portrait peint à Londres par Ramsay : en réalité la plus belle et la plus pénétrante de toutes ses effigies, selon nous. « Il me montrait en spectacle dans sa maison sans dire un seul mot... L'Angleterre dont on fait en France de si beaux tableaux S a un climat triste. Mon âme, fatiguée de tant de

1. C'est peut-être ici le lieu d'indiquer, très sommairement, quelle devait être dans la suite l'attitude de l'Angleterre vis-à-vis des doctrines de son peu reconnaissant visiteur. M. Edmund Gosse, l'éminent critique d'Outre-Manche, en a donné un excellent aperçu aux Annales J.-J. Rousseau de 1912. — Il y fut goûté surtout pour sa Lettre à d'Alembert, si rationnellement chrétienne en apparence, et, jusqu'à un certain point, pour sa Julie où le personnage de lord Bomston est dessiné, au total, de si sj'mpathique manière. Mais la Révolution vint mettre en évidence les aspects suspects du mysticisme nouveau : déjà Burke, dans sa célèbre

secousses, était dans un mélancolie si profonde que, dans tout ce qui s'est passé, je puis avoir fait des fautes. Mais sont-elles comparables à celles de mes ennemis, etc. » Et il retournait alors à ses divagations coutumières.

C'était en effet un maniaque désormais incurable qui rentrait en France au printemps de 1767, pour y vivre onze années encore. Toutefois la hantise des persécutions laissait ' son génie d'expression et même d'évocation pittoresque, pafaitement intact, ou plutôt exalté davantage encore par l'état d'agitation de ses facultés émotives. Ses plus belles pages seront écrites dans les dernières années de sa vie.

Letter to a memberof the National Assembly , voyait en lui le père de l'anarchie démagogique et présentait sa prétendue vertu comme un vice égoïste, flatteur et séducteur, son principe de conduite comme une morbide vanité. — Jeffrey lui fut également fort défavorable, ainsi que Coleridge. Mais sa réputation jette un dernier éclat Outre-Manche avec les romantiques de son observance, Shelley, Hazzlitt, Byron. — Bientôt Siméon, le théoricien de l'évangélisme ramène l'opinion anglaise vers le christianisme rationnel ; un code de morale stricte succède, par réaction, à l'immoralité des règnes de George III et George IV. Walter Scott condamne durement l'Héloise ; il se produit un réveil du « sentiment du péché », c'est-à-dire de la prudente psychologie pessimiste que symbolise le dogme de la chute originelle. En 1849, la Life of Hume de Burton présentera Jean- Jacques sous le jour le plus défavorable. Mais il garde de tacites fidèles dans Eliot et Ruskin, ces intéressants mystiques. En 1873, Morley, disciple de la pensée française, se montre plus sympathique dans une brillante monographie sans réussir à lui ramener l'opinion. L'ère victorienne se clôt et, depuis quelque vingt-cinq ans, l'Angleterre s'est engagée sur nos traces dans les voies du rousseauisme passionnel et social : nous, avons parlé de M'"" Mac Donald, la fougueuse avocate du Genevois. — Dans l'Amérique anglo-saxonne, au contraire, la note savamment et sévèrement critique persiste avec le groupe antiromantique dont MM. Sherman, Babbitt et Paul Elmer More sont les choryphées. — Quant à l'Allemagne qui l'adora pendant sa période romantique (seconde et troisième générations rousseauistes) , elle a été conduite par son effort impérialiste de la seconde moitié du xix» siècle à se retourner, surtout en matière pédagogique, contre l'anémiante inspiration du névropathe.

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