‹ Jean-Jacques RousseauChapitre 5 sur 64 · LE PÈRE ET LA MÈRE · texte numérisé non relu

LE PÈRE ET LA MÈRE

Venons aux ascendants immédiats de Jean- Jacques. — Isaac Rousseau, son père, né en 1673, avait des frères et sœurs en grand nombre : il fut destiné au métier de l'horlogerie, profession qui le laissait dans la classe bourgeoise au surplus. Son fils devait écrire au docteur Tronchin le 27 novembre 1758 : « Considérez qu'il y a une grande différence entre nos artisans et ceux des autres pays. Un horloger de Genève est un homme à présenter partout : un horloger de Paris n'est bon qu'à parler de montres. Chez nous l'état médiocre (c'est-à-dire moyen, intermédiaire entre riche et pauvre) est l'horlogerie. » Isaac avait en outre le goût de la musique et jouait agréablement du violon. A ce titre il imagina, dans sa vingt-deuxième année, de se faire maître à danser. Cette profession commençait d'être tolérée à Genève parce que les jeunes étrangers issus de riches familles protestantes venaient fréquemment achever leurs études dans la métropole du Calvinisme et que leurs parents désiraient les voir façonnés aux usages du monde. Son associé dans cette entreprise était de réputation libertine ; lui-même passait pour indifférent en matière de religion, inquiet de caractère et querelleur par tempérament : nous constaterons bientôt en lui ce dernier défaut. Il se maria assez tardivement pour l'époque, c'est-à-dire après trente ans, à Suzanne Bernard, encore plus âgée que lui et sensiblement plus riche car elle possédait seize mille florins en propre ; une part de cette petite fortune devait faciliter plus tard à Jean- Jacques ses années d'inaction prolongée et d'auto-éducation décisive.

Presque aussitôt après la naissance de son fils aîné François (1705), Isaac Rousseau se rendit seul à Constantinople où il passa environ six ans comme « horloger du sérail », disent les Confessions, mais plutôt comme horloger de la petite colonie européenne ou « franque » de Péra, selon l'avis de M. Ritter.

— La naissance de Jean-Jacques fut la conséquence de son retour. Il resta sa vie durant homme de plaisir et partisan des opinions, relativement avancées, de la Jeune Genève, un parti qui était né après la Révocation de l'Édit de Nantes, de l'influence prise dans la république par les nouveaux réfugiés français (principalement Dauphinois). — Pour achever de faire connaître son caractère, nous dirons quelques mots de son différend avec Pierre Gautier dont les Confessions nous entretiennent, car sa conduite en cette circonstance rappelle l'attitude adoptée par Jean- Jacques dans certains épisodes connus de sa carrière : démêlés avec le comte de Montaigu par exemple, ou rancune invétérée contre le comte de Lastic, F « homme au beurre » de VHéloïse.

Ce Gautier, nous raconte M. Ritter, était un ancien capitaine au service du roi de Pologne, retiré dans sa patrie après achèvement de sa carrière militaire. Il rencontra certain jour Isaac Rousseau chassant sur le territoire de Meyrin et il lui parut que l'horloger foulait aux pieds sans scrupules la verdure des herbages en pleine végétation : « Ménagez un peu nos prés ! » lui dit-il. L'interpellé riposta par des injures et s'emporta jusqu'à le mettre en joue de son arme à feu. Gautier alla chercher des témoins au village, mais ne trouva plus le délinquant à son retour. Quatre mois plus tard, Rousseau le rencontre dans la ville, le dévisage etf l'aborde en lui disant : « N'est-ce pas vous qui vouliez me mener à Meyrin ?

— Vous vouliez bien commettre une jolie action, répond l'interpellé en faisant allusion aux menaces de mort dont il avait été l'objet. — Ne dites mot, répond Isaac, venez, sortons de la ville et nous déciderons cela avec l'épée. — J'ai mis quelquefois l'épée à la main, riposte le capitaine, mais, avec des gens de votre sorte, je ne me sers que du bâton. »

LE ROMANESQUE

Là-dessus Rousseau tire Tépée, la lui porte au visage et lui fait une blessure à la joue en criant : « Écoute ! Tu t'en souviendras ! Je suis Rousseau ! » On les sépare à ce moment. « Tout juge impartial, écrit M. Ritter, eût reconnu que le père de Jean- Jacques était l'agresseur et s'était rendu coupable d'un acte de violence qui ne devait pas rester impuni. » Isaac le comprit et n'attendit pas la décision du tribunal de police. Il s'expatria sans esprit de retour, comme son fils aîné le fit vers le même temps, comme son fils cadet le devait faire six ans plus tard. Il quitta Genève le 11 octobre 1722 pour s'établir à Nyon dans le pays de Vaud,

Il avait naturellement raconté tout autre chose à son petit garçon qui présente donc l'affaire sous un jour très favorable à son père. Isaac, dira-t-il, avait demandé sans succès que Gautier fût incarcéré aussi bien que lui en attendant l'évocation de leur cause ; il estimait en effet que la loi en ordonnait de la sorte et ne s'expatria que devant un déni de justice ; mais M. Ritter réfute une pareille allégation par des passages tirés des Lettres de la Montagne, cette apologie de l'ancienne constitution génevoise. Il ajoute qu'on ajourna peut-être à dessein l'arrestation d'un personnage « de caractère difficile et violent » pour lui laisser le temps de quitter la ville et de la débarrasser ainsi de sa présence. Ce serait alors, — à peu de chose près, — l'attitude que devait adopter en 1762 le Parlement de Paris, vis-à-vis de l'auteur d'Emile, un querelleur de bien autre conséquence. Et pourtant, de même que Jacques Bernard son beau-père et que Jean-Jacques son fils, Isaac Rousseau devait être aimable dans le cercle des siens puisqu'il n'a laissé finalement à son célèbre rejeton que des souvenirs affectueux.

Si nous nous tournons maintenant vers Suzanne Bernard, les euphémismes employés par ses historiens nous laisseront pressentir une jeunesse plus légère encore que celle de son époux. Car enfin, pourquoi le Consistoire se serait-il occupé si longuement des visites faites à cette jeune fille par un homme marié et père de deux enfants, si ces assiduités étaient

restées innocentes ? Lorsque l'opinion publique et les avertissements des magistrats ecclésiastiques l'auront contraint de mettre un terme au scandale causé, ce Vincent Sarazin ira visiter tout aussi opiniâtrement une nouvelle amie. D'autre part, comment faut-il interpréter le souvenir attendri que M. de La Closure, résident de France à Genève, conservait à la mémoire de cette agréable personnage, ainsi que l'a conté Jean-Jacques ? Serait-il téméraire de soupçonner qu'elle tenait un peu de son père, le séduisant « fornicatéur » et transmit ses dispositions à son fils qui était, dit-on, son portrait vivant ? Rappelons-nous les vers de l'Allée de Sylvie, cet ornement du parc de Ghenonceaux :

Une langueur enchanteresse Me jjoursuit jusqu'en ce séjour.

J y veux moraliser sans cesse Et toujours y y songe à l'amour !

Suzanne allait à la comédie travestie en paysanne, ou même habillée en homme ; elle est enfin traitée de personne suspecte dans un des documents officiels qui nous sont parvenus sur son compte. Lapsus calami du greffier, dit M. Ritter avec indulgence ! Imitons cette réserve chevaleresque et ne commentons pas plus avant !

Page 1