‹ Jean-Jacques RousseauChapitre 6 sur 64 · LES PREMIERES ANNEES LA FORMATION ROMANESQUE · texte numérisé non relu

LES PREMIERES ANNEES LA FORMATION ROMANESQUE

Jean-Jacques Rousseau naquit à Genève le 28 juin 1712, coûtant la vie à sa mère qui mourut peu de jours après de la

LE ROMANESQUE

fièvre puerpérale, à l'âge de quarante ans. Lui-même vint au monde « presque mourant » s'il faut l'en croire et avec le germe d'une incommodité que les ans ne firent que renforcer davantage (un défaut de conformation du côté de la vessie). Sa tante, M"^^ Gonceru, née Rousseau, lui conserva la vie à force de soins ; il devait à son tour l'assister d'une modique pension dans sa vieillesse. — Le plus ancien souvenir qu'il ait jugé bon de consigner dans ses Confessions remonte à sa septième année et se rapporte à ses premières lectures. C'est un texte d'importance que nous reproduirons en partie. « Ma mère, expose-t-il, avait laissé des romans ; nous nous mîmes à les lire après souper, mon père et moi... Bientôt l'intérêt devint si vif que nous lisions tour à tour sans relâche et passions les nuits à cette occupation... En peu de temps j'acquis, par cette dangereuse méthode... une intelligence unique à mon âge sur les passions. Je n'avais aucune idée des choses que tous les sentiments m'étaient déjà connus. Je n'avais rien conçu, j'avais tout senti. Ces émotions confuses, que j'éprouvai coup sur coup, n'altéraient point la raison que je n'avais pas encore, mais elles m'en formèrent une d'une autre trempe et me donnèrent de la vie des notions bizarres et romanesques dont l'expérience et la réflexion n'ont jamais bien pu me guérir. Les romans finirent avec l'été [de 1719]. » C'est-à-dire quelques semaines après ses sept ans révolus.

Il nous apprend encore que, l'hiver suivant, Plutarque, dans ses Vies des hommes illustres, devint sa lecture favorite. Ses Dialogues indiqueront toutefois l'ordre inverse pour ces deux genres de lecture : Plutarque d'abord, les romans ensuite, mais les Dialogues étant postérieurs aux Confessions, et d'une inspiration beaucoup moins lucide, on peut s'en tenir aux affirmations du premier de ces deux récits. Au surplus les Vies de Plutarque nous offrent de l'histoire quelque peu romancée le plus souvent, et les romans stoïciens de La Calprenède, Cassandre (que l'enfant lut le premier de tous) et Cléopâtre, ainsi que ceux des Scudéry empruntent leurs sujets

de Plutarque. C'est sans doute la raison pour laquelle Rousseau vieilli n'hésitera guère à identifier l'inspiration qu'il emprunta des uns et des autres. N'a-t-il pas écrit dans les Confessions en parlant de sa brève velléité amoureuse pour la comtesse de Boufflers-Rouvel : « Elle affectait l'esprit romain et, moi, je l'eus toujours romanesque. Cela se tient d'assez près ! » Plutarque ne fit donc que jeter sur ses prédilections initiales un vernis historique et sociologique dont elles devaient se parer trop souvent dans la suite.

Entre les romans qu'il goûta tout d'abord, il a désigné, ou nommément ou par allusion, Cassandre, Cléopotre et Cyrus dans ses Confessions, puis VAstrée en plusieurs autres passages de ses œuvres et en marquant sa prédilection pour l'aimable récit d'Honoré d'Urfé. Il est donc très vraisemblable que le plus fameux des romans héroïques avec la Clélie et ceux que nous venons de nommer, le Polexandre de Gomberville, encore mieux fait pour récréer la jeunesse, avait sa place dans la collection réunie par Samuel Bernard ; ou, sinon, lorsque l'apprenti de M. Ducommun acheva son initiation romanesque, quelques années plus tard, il eut l'occasion de l'emprunter au cabinet de lecture de la femme Tribu, ou enfin il rencontra maint passage analogue à ceux que nous allons mentionner dans les innombrables imitations que suscitèrent les œuvres maîtresses de la littérature d'imagination pendant la première moitié du xvii^ siècle. Nous citerons donc quelques traits du Polexandre parce que leur sociologie mystique, empruntée par l'auteur aux récits de voyage des missionnaires, s'apparente de fort près à celle que Rousseau devait faire accepter d'innombrables lecteurs.

Goûtons par exemple cette description du Nouveau Monde que Gomberville a placée dans la bouche d'un sujet des Incas ^ : « La première fois que je quittai mon pays pour venir en Europe, je fus émerveillé de l'opinion que les Espagnols avaient faussement donnée des habitants du Nouveau Monde ;

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