‹ Jean-Jacques RousseauChapitre 50 sur 64 · LE COMPLOT · texte numérisé non relu

LE COMPLOT

Avant de le suivre dans ses pérégrinations de trois années à travers la France, nous préciserons quelque peu le triste état d'esprit dans lequel l'a laissé la dernière secousse émotive qu'il vient de subir. Rappelons que la manie de la persécution avait frappé dès longtemps à la porte de son cerveau prédisposé, et, dès 1757, avait paru faire dans ses facultés une brèche ; brèche réparée toutefois par les circonstances plus favorables qui l'entourent à Montmorency et par les éclatants succès de sa plume. Pourtant, il a de temps à autre des rechutes plus ou moins caractérisées ; et, par exemple, le 25 avril 1759, on le voit écrire à Le Nieps : « C'est une si belle chose que le vernis des procédés et le ménagement de la bienséance ! La haine en tire un si commode parti ! On satisfait sa vengeance à son aise en faisant admirer sa générosité ; on cache doucement le poignard sous le manteau de l'amitié et l'on sait égorger en feignant de plaindre ! Ce pauvre citoyen ! Dans le fond, il n'est pas méchant ; mais il a une mauvaise tête qui le conduit aussi mal que ferait un mauvais cœur [ne l'a-t-il pas concédé parfois I]. On lâche mystérieusement quelque mot obscur qui est bientôt relevé, commenté par les apprentis philosophes ; on prépare, dans d'obscurs conciliabules, le poison qu'ils se chargent de répandre dans le public, etc.. » C'est déjà l'esquisse schématique de sa hantise à venir.

Le 9 novembre 1761 [à peu près au moment de ses soupçons contre les jésuites], il écrit au maréchal de Luxembourg : « L'invincible silence de M"^^ la maréchale m'épouvante et me

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fait craindre d'avoir été trop confiant ! Je ne comprends rien à cet effrayant mystère et n'en suis que plus alarmé. De grâce, faites cesser un silence aussi cruel ! » Puis Tannée suivante, à Moultou, au lendemain du décret rendu contre lui : « Que ne puis-je, dès cet instant, faire oublier ma mémoire ! Ne donnez mon adresse à personne !... Que mon nom soit effacé de la surface de la terre. Ah ! Moultou, la Providence s'est trompée ! Pourquoi m'a-t-elle fait naître parmi les hommes en me faisant d'une autre espèce qu'eux ! »

L'idée se glisse dès ce moment dans son esprit que c'est sa plume qui Ta perdu : « A quarante ans, écrira-t-il le 7 décembre 1763, je pris la plume et la pose avant cinquante, malgré quelques vains succès, maudissant tous les jours de ma vie celui où mon sot orgueil me la fit prendre, où je vis mon bonheur, mon repos, ma santé [et l'accident des Charmettes, avec ses conséquences tenaces ?] s'en aller en fumée, sans espoir de les recouvrer jamais ! » Tel est bien en effet le destin ordinaire des grands mystiques qui prétendent agir au nom du ciel sur les destinées humaines. — Puis encore, à Saint- Brisson, en janvier 1765 : « Le métier d'auteur n'est bon que pour qui veut servir les passions des gens qui mènent les autres ; mais, pour qui veut sincèrement le bien de l'humanité, c'est un métier funeste ! Aurez-vous plus de zèle que moi pour la justice, pour la vérité, pour tout ce qui est honnête et bon ? Aurez-vous des sentiments plus désintéressés, une religion plus douce, plus tolérante, plus pure, plus sensée ?... Éviterez-vous avec plus de soin de croiser les intérêts de personne Et toutefois, vous voyez ! Je ne sais comment il existe dans le monde un seul honnête homme à qui mon exemple ne fasse pas tomber la plume des mains ! » Que sa religion soit « sensée », c'est ce qui est fort discutable et qu'il n'ait pas « croisé » d'innombrables intérêts avec une étrange violence, c'est ce qui est encore moins acceptable ! N'est-ce pas en effet pour ce dernier motif qu'il est désormais sans patrie ?

.Nous avons déjà indiqué que les névropathes qui implorent

à ce moment, par centaines, le réconfort de sa direction spirituelle et les toniques suggestions de son Quiétisme laïcisé exercèrent également une très fâcheuse influence sur son équilibre mental. Les lettres qu'il reçoit, dira-t-il dans ses Dialogues (où il parle de lui-même à la troisième personne), « ne sont le plus souvent, avec des lieux communs de collège, que de sottes déclamations contre les grands et les riches, par lesquelles on croit bien le leurrer (et qui donc en a donné l'exemple), d'amers sarcasmes sur tous les états, d'aigres reproches à la fortune de priver un grand homme comme Fauteur de la lettre, et par conséquent l'autre grand homme à qui elle s'adresse, des honneurs et des biens qui leur étaient dus pour les prodiguer aux indignes,... de pathétiques déclarations de la prompte assistance dont ils ont besoin,... la résolution de se tuer... quelque requête dont on vient le charger, vu la grande éloquence de sa plume et la grande bonté de son cœur !... Au mot d'humanité, qu'ont appris à bourdonner autour de lui ces essaims de guêpes, elles prétendent le cribler de leurs aiguillons bien à leur aise... Ils ont bientôt repris (ils ne sont donc point bons naturellement ?) pour forcer sa porte, la férocité des tigres et la flexibilité des serpents. Il faut avoir vu les assauts que sa femme est forcée de soutenir sans cesse, les injures et les outrages qu'elle essuie journellement de tous ces vertueux infortunés, etc.. » Mais qui donc leur enseigna ce vocabulaire ?

Sous ces diverses influences fâcheuses, il en arrive à la suspicion universelle, car il n'est pour ainsi dire pas un de ses amis, parmi les plus fervents, qui n'ait été, de façon passagère ou définitive, la victime de sa manie dénigrante. Écoutons-le par exemple sur du Peyrou qui le fait vivre de ses subsides, sous le prétexte de devenir son héritier littéraire : « Non seulement, écrit-il à M™^ Boy de La Tour en 1768, ils sont parvenus à m'ôter du Peyrou en qui j'avais mis toute mon espérance (il y avait eu entre eux des scènes extrêmement pénibles à Trye où le Suisse eut l'imprudence de venir le voir), à qui j'avais confié tous mes papiers, tous mes projets, tous mes

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secrets, de qui seul j'attendais ma délivrance, pour qui j'étais sorti d'Angleterre, auprès duquel mon dernier, mon plus doux espoir était de vivre et de mourir; ils me l'ont ôté, dis-je, d'une façon si prodigieusement prompte et si parfaitement inconcevable qu'il n'y eut jamais aliénation de cœur si forte, si monstrueuse que celle que je trouve en lui ! Il a fallu nécessairement, pour l'amener au point où je l'ai vu et où il est resté, qu'ils lui aient totalement renversé la tête ! Ce que j'ai fait pour lui et pour le ramener a été inouï ! Tout a été inutile. Je n'ai pu tirer la moindre ouverture, le moindre jour, le moindre épanchement de ce cœur sombre et caché ! » Nous savons déjà que son exigence de ce temps, vis-à-vis de quiconque lui est un instant devenu suspect, c'est Vaveu d'affiliation au complot formé contre lui, fut-il d'ailleurs en face du plus avéré de ses bienfaiteurs. Lui refuse-t-on cet aveu et le repentir qui pourrait racheter un tel crime, c'est qu'on a nécessairement le cerveau « renversé », tandis que le sien est bien à sa place ! « J'ai souffert près de lui, conclut-il, les angoisses des plus terribles agonies. Enfin, renonçant à percer l'affreux mystère dont il s'enveloppe, je me suis détaché de lui,... persuadé que la liaison de deux cœurs l'un le plus ouvert, l'autre le plus caché qui existe, ne pouvait jamais être durable et forte ! Il faut assurément que l'organisation de mon cerveau ne soit pas naturellement si mauvaise, puisque cette seule aventure ne m'a pas rendu complètement fou ! »

A dater de 1770, et pendant une année environ, il placera en tête de presque toutes ces lettres ce quatrain plaintif et suppliant :

(( Pauvres aveugles que nous sommes !

Ciel, démasque les imposteurs

Et force leurs barbares cœurs

A s'ouvrir au regard des hommes ! »

Nous savons ce qu'il voudrait lire par cette ouverture, et il y a dans les lettres inaugurées de la sorte, de soudaines apos-

trophes qui trahissent encore davantage l'exaltation portée à son paroxysme : « Messieurs, pourquoi craindre si tort que l'accusé sache vos preuves ? Permettez que je l'en instruise... Tout hypocrite de vertu [il se croit considéré de la sorte depuis les événements de 1757 et surtout depuis le Sentiment des citoyens] doit être publiquement confondu... Ma situation est unique : elle est inouïe depuis que le monde existe, etc.. » Et à M"ie Boy de La Tour, au moment de quitter Monquin : « Les frivoles clameurs de la calomnie sont bien différentes dans leurs effets des complots tramés et concertés pendant de longues années dans un profond silence et dont les développements successifs, dirigés par la ruse, opérés par la puissance, se font lentement, sourdement, avec méthode... Je suis innocent ! » Clameur qui reviendra souvent au terme de ses lamentations de ce temps.

Les Dialogues, que nous aurons à étudier avec attention, sont le monument le plus achevé d'un état d'esprit auquel on ne saurait refuser la compassion. On y lit, vers la fin, cette assertion caractéristique : « Si d'Alembert ou Diderot s'avisaient d'affirmer aujourd'hui que Jean- Jacques a deux têtes, en le voyant passer demain dans la rue, tout le monde lui verrait deux têtes, très distinctement, et chacun serait surpris de n'avoir pas aperçu plus tôt en lui cette monstruosité ! » Quelquefois seulement, le brouillard se lève un instant devant ce regard embrumé, mais c'est pour rendre plus pénible la sensation de son très rapide retour, ainsi qu'en témoignera ce cri de douleur, dans une des dernières lettres du malade à Coindet : « Mon jeune ami, plaignez-moi, plaignez cette tête grisonnante qui, ne sachant où se poser, va nageant dans les espaces et sent, pour son malheur, que les bruits qu'on a répandus d'elle ne sont encore vrais qu'à demi. »

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