TRYE, GRENOBLE, BOURGOIN, MONQUIN
Dès son arrivée à Trye, M. Renou s'y croit persécuté. Le jardinier, qui devrait le défrayer de tout pour obéir aux ordres du prince, ne lui livre ni un légume ni un fruit. Décidément, les grands ne sont pas maîtres chez eux ! Il a des suspicions violentes et injurieuses contre Coindet, contre M^^ de Verdelin, avec qui il avait rompu depuis deux ans déjà, mais entre les mains de laquelle, dit-il, le prince de Conti vient de le livrer une fois de plus. « Profitant de vos avis, écrit-il à du Peyrou (qui sera bientôt sacrifié à son tour, comme nous le savons), je feins de ne rien voir... En m'étouffant le cœur, je leur rends caresse pour caresse; ils dissimulent pour me perdre et je dissimule pour me sauver. Mais, comme je n'y gagne rien, je sens que je ne saurais dissimuler longtemps encore. Il faut, tôt ou tard, que l'orage crève ! » Il crèvera successivement sur tous les amis du malade pendant les dix années qui vont suivre. — Mais il songe qu'il ne saurait où se retirer aux approches de l'hiver, et il reste donc, par nécessité, par la volonté de Thérèse aussi, qui, excédée enfin de cette vie nomade, dont elle est en partie responsable pourtant, retrouve quelque autorité pour lui dire : « Voulez-vous donner à vos ennemis l'avantage qu'ils vous demandent de crier que vous ne pouvez durer nulle part ? »
Cette résolution de sagesse lui coûte grandement à tenir. L'intendant du château, Manoury, lui paraît « plus noir de cœur que de barbe ». Il aura une alerte terrible lorsqu'un certain Deschamps, domestique du prince, sera mort subitement après avoir mangé d'un poisson qu'il avait reçu de lui
en cadeau ; car il se voit déjà accusé d'empoisonnement et traîné devant les tribunaux. On a publié récemment le mémoire justificatif qu'il adressa, en toute hâte, à son hôte : on y apprend que sa menace habituelle à cet hôte débonnaire, pour le plier à ses volontés despotiques, c'était de quitter brusquement son asile, de se rendre à Paris et de s'y livrer aux autorités afin de « purger » enfin le décret rendu contre lui. Conti ne manquait pas de faire aussitôt l'impossible pour empêcher cette nouvelle folie.
Il venait de temps à autre en personne pour calmer son difficile pensionnaire, car les choses se gâtaient de plus en plus entre les gens de service et le ménage Renou, frère et sœur. Jean- Jacques assure qu'on lâche contre lui la populace des villages voisins ; on met les serviteurs au cachot en disant que c'est lui qui le veut ainsi ; on fait de nouvelles clôtures dans le parc et l'on répand le bruit que c'est le monsieur du château qui exige tout cela pour faire pièce aux paysans. Aussi, après avoir tenté deux promenades qui ne l'excitent pas à les multiplier, s'est-il restreint au jardin du fermier. Pourtant, il se décide un peu plus tard à tenter une nouvelle sortie qui se fait cette fois sans encombre, en sorte qu'il mande à d'Ivernois : « Voyant que rien de tout ce que j'avais imaginé n'est arrivé, je commence à craindre, après tant de malheurs réels, d'en avoir quelquefois d'imaginaires qui peuvent agir sur mon cerveau... jamais sut mon cœur ! » C'est le refrain des maniaques de l'amour, mais non l'opinion de leurs victimes. — Enfin, au milieu de juin 1768, après une année environ de séjour à Trye, il quitte brusquement le château avec des récriminations violentes contre tous les gens de son hôte, sans exception !
Il se dirige vers Lyon, puis vers Grenoble, avec le projet, semble-t-il, de visiter à Ghambéry le tombeau de M^^^ Warens. Mais, dans la grande ville dauphinoise, où le comte de Glermont-Tonnerre commande pour le roi, un incident imprévu vient augmenter ses suspicions contre le genre humain en général et contre les « philosophes » en particulier.
LE MALADE
Un « chamoiseur », c'est-à-dire un gantier du nom de Thévenin, qui a été averti de sa présence par un de ses admirateurs grenoblois, M. Bovier, lui réclame la somme de neuf francs que le dit Thévenin lui aurait prêté naguère dans un cabaret voisin de Motiers. La dette est de peu d'importance, mais Rousseau, qui ne se souvient nullement de ce créancier prétendu (et pour cause, car nous allons voir que la réclamation était fondée sur une erreur de noms) s'empresse de voir dans cette sottise une machination de ses ennemis et s'en montre littéralement affolé ! — En examinant de près les documents de la cause, on constate que ce Thévenin était de passé peu recommandable, ayant été condamné à trois ans de galères par les tribunaux parisiens pour imposture contre un sien homonyme, M. Thévenin de Tanlay, conseiller au Parlement de Paris, et s'étant dérobé par la fuite à l'exécution de cette sentence. Vis-à-vis de Rousseau, cependant, il était sans doute de bonne foi, car il le confondait avec un certain Decustreau, dont le nom exact lui revint ensuite à la mémoire et qui lui avait bien réellement emprunté neuf livres dans le pays habité par Jean- Jacques quelques années plus tôt et au temps du séjour en Suisse de l'homme célèbre.
Donc rien de plus banal et de plus insignifiant que cet épisode. Mais il ne s'éclaircit que peu à peu et de façon incomplète. Aussi le malade voit-il en Thévenin un afïïdé de la conjuration dont il se croit la victime et sa préoccupation principale est-elle d'apprendre par ce comparse quels sont les véritables patrons de l'entreprise. De là son indignation quand on lui propose de réduire tout bonnement au silence un personnage qu'il faudrait faire parler au contraire à tout prix, selon lui. Bientôt toutefois, désespérant de s'instruire par cette voie, il demandera que le chamoiseur ne soit pas inquiété davantage pour sa réclamation sans fondement. — Thévenin n'en avait pas moins été interrogé une fois en sa présence et c'était alors lui-même qui avait manqué de sang-froid, au point de paraître dans son tort, si l'accusateur avait eu plus de prestige : tant l'indignation, explique-t-il, a embarrassé sa
parole et même ses idées. Il estimera dès lors que tel était l'objet actuel des comploteurs : constater pour cette fois, non si on pourrait le déshonorer, — l'imputation étant vraiment trop mince, — mais si un imposteur pouvait du moins l'embarrasser par son audace. Et, de cela, les preuves leur ont été surabondamment fournies, par malheur !
Il se dirige alors vers Chambéry, sans s'être procuré le passeport nécessaire pour franchir la frontière de Savoie ; il est donc contraint de s'arrêter dans la petite ville de Bourgoin, où il va passer six mois environ, logé dans une mauvaise auberge, sans pouvoir se décider à chercher un autre séjour. — C'est là qu'il épouse enfin Thérèse, devant deux notables du lieu, M. de Champagneux, maire de l'endroit, et M. de Rozière, cousin du précédent. Ces gentilshommes constatent non sans pleurer d'attendrissement, le solennel engagement des conjoints ; mais, en ce temps, l'Église seule mariait et l'on voit donc quelle était la très faible portée d'une pareille cérémonie. — C'est à Bourgoin également que, sur la porte de sa chambre d'auberge, Rousseau griffonne au crayon une déclaration très curieusement pathologique qui a été certifiée par le maire de Bourgoin, et dont, au surplus, il envoya luimême une copie à M™® Boy de La Tour, sanctionnant ainsi par l'adhésion de ses facultés réfléchies cette étonnante effusion de son subconscient orgueil.
Ces lignes s'intitulent : Sentiments du public sur mon compte dans les divers états qui le composent, et voici ce qu'elles renferment de plus caractéristique. Les rois, estime-t-il, les grands, la vraie noblesse, les évêques l'honorent et s'honorent eux-mêmes en lui marquant des égards ! Au contraire, les magistrats, les philosophes, les simples prêtres et les beauxesprits le haïssent. — Quant aux femmes, dupes de deux hypocrites (le terme est beaucoup plus grossier dans le texte) qui les méprisent (sans doute Grimm et d'Alembert), elles trahissent désormais l'homme qui mérita le mieux d'elle ! — Pour le gouvernement de Genève, il sent ses torts, sait que sa victime les lui pardonne et les réparerait sans tarder s'il
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l'osait. « Le peuple, qui fut mon idole, écrit textuellement le Messie de la démagogie moderne, voit en moi une perruque mal peignée et un homme décrépit... les chefs du peuple, élevés sur mes épaules, voudraient me cacher si bien qu'on ne vît qu'eux ! » N'est-ce pas déjà tout l'accent des sectes révolutionnaires, acharnées à se remplacer l'une l'autre au pouvoir. Enfin se présente à cet esprit désorbité la physionomie du grand rival : « Voltaire, que j'empêche de dormir, parodiera ces lignes ! Ses grossières injures sont un hommage qu'il est forcé de me rendre malgré lui !» Il y a certes de la clairvoyance, de la prescience même avec de la folie, dans ces lignes étranges, dans cette « confession » venue d'un étage plus profond de la conscience que l'écrit plus développé qui porte ce titre fameux. Mais que l'homme qui les signa ait pu se dire, en tête de cette autobiographie, l'être le plus dénué de vanité qui fut jamais, c'est ce qui surprendrait s'il était capable de se voir tel qu'il fût ou si, comme nous l'avons indiqué déjà, la distinction de l'orgueil légitime et de la vanité condamnable ne venait en pareil cas au secours de ces fanfarons d'humilité.
L'atmosphère marécageuse de Bourgoin ayant exercé à la longue une fâcheuse influence sur la santé du voyageur, il se décide à louer une habitation sur la hauteur qui domine la petite ville. Cette demeure s'appelle Monquin : elle est la propriété d'un M. de Césargues avec lequel son locataire ne manquera pas de se quereller parce que M"^^ Renou y aura été livrée, comme à Chiswick, à Wootton ou à Trye, entre les mains d'un véritable « bandit en cotillon ». Par compensation, il gagne l'affection d'un voisin, M. de Saint- Germain, ancien militaire qui sera quelque temps pour lui un nouveau Luxembourg ou un second Keith. Requis par l'homme de lettres de témoigner en sa faveur après sa mort, il s'acquittera de cette mission en toute conscience : « Les personnes clairvoyantes qui ont vu de près M. Rousseau, écrira ce brave homme [en plein épanouissement du rousseauisme, il est vrai], tout en le blâmant de ses écarts envers ceux qu'il regardait comme ses persécuteurs, découvraient en lui un amour
pour ses semblables dont on trouverait peu d'exemples ! » Il cite divers traits de charité qui sont en effet à l'honneur de Jean-Jacques ; mais il doit convenir qu'un mouvement d'opinion se marqua bientôt dans le voisinage contre les nouveaux habitants de Monquin. Il l'explique par les calomnies d'un fermier qui aurait voulu se faire payer deux fois une même fourniture par M™^ Renou et d'une femme de ménage qui, chassée par M. Renou, accusa celui-ci de l'avoir voulu mettre à mal : ce qui rapproche singulièrement ce nouvel essai de séjour champêtre de ceux qui l'ont précédé. « Ces événements, quoique fâcheux, ajoute Saint- Germain en personne, n'auraient pas dû affecter M. Rousseau au point où il l'était ; encore moins lui persuader que ces calomnies grossières étaient l'ouvrage de ses ennemis. Autant à plaindre qu'à blâmer, il était, par sa sensibilité et sa méfiance, son plus cruel ennemi à lui-même ! » Ce qui est certainement la note juste dans l'appréciation de cette période du calvaire mental de Jean- Jacques.
Une excursion pédestre de huit jours au mont Pilât montre sa santé physique assez résistante à cette date ; mais elle fut sans agrément pour lui par la faute de ses compagnons de route, beaucoup trop cérémonieux à son gré ! Il avait commencé, dit-il, par chanter à tue-tête et par leur détailler même quelques couplets de sa façon ; mais leur attitude resta si correcte qu'il dut renoncer à les dégeler et se contenta d'herboriser sans plus se soucier de leur présence : « Je m'imaginais que nous allions chanter, criailler, folâtrer toute la journée !... Voulant être badin tout seul, je ne me trouvai que grossier : toujours le grand cérémonial et toujours Monsieur Don Japhet [la farce dramatique de Scarron]... Voilà l'histoire exacte de ce tant célèbre pèlerinage qui court déjà les quatre coins de la France et qui remplira bientôt l'Europe entière de son risible fracas ! » S'il riait de pareils fracas, il en était pourtant bien aise. — Enfin, au printemps de 1770, il quitte Monquin, en claquant les portes derrière lui comme d'ordinaire. A la fin de mai il est à Lyon et au début de juillet, à Paris.
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