‹ Jean-Jacques RousseauChapitre 52 sur 64 · RETOUR A PARIS · texte numérisé non relu

RETOUR A PARIS

Il trouve la capitale française de plus en plus convertie à sa religion, si bien qu'il ne peut plus être question de lui en interdire le séjour. Ce n'est pas seulement un groupe aristocratique qui lui fait fête comme en 1765, c'est la bourgeoisie entière qui lui est acquise. Sa manie lui conseillera pourtant bientôt de regarder les Parisiens comme conjurés sans exception pour le perdre; mais, son sens droit, qui survit au trouble partiel de ses facultés de synthèse, lui dira secrètement qu'il est au contraire soutenu et porté par l'opinion de la grande ville, au rayonnement intellectuel sans égal.

Il y vient pour riposter aux diffamations de ses ennemis par des lectures publiques du manuscrit de ses Confessions, — à défaut de leur publication qui doit être nécessairement retardée par le caractère de leur contenu. — Il commence donc cette campagne de publicité restreinte, avec le succès de curiosité que l'on devine, mais non point à sa satisfaction toutefois, si l'on en juge par les dernières lignes, si frappantes, de cet ouvrage illustre : « J'ajoutai ce qui suit dans la lecture que je fis de cet écrit chez M. le comte et M"^^ la comtesse d'Egmont (la fille du maréchal de Richelieu). Je le déclare hautement et sans crainte. Quiconque, même sans avoir lu mes écrits, examinera par ses propres yeux mon naturel, mon caractère, mes mœurs, mes penchants, mes plaisirs, mes habitudes et pourra me croire un malhonnête homme est luimême un homme à étouffer ! J'achevai ainsi ma lecture et tout le monde se tut. M^^ d'Egmont fut la seule qui me parut émue : elle tressaillit visiblement, mais elle se remit bien vite et garda

le silence ainsi que toute la compagnie (le prince Pignatelli, la marquise de Mesme et le marquis de Juigné). Tel fut tout lè fruit que je tirai de cette lecture et de ma déclaration ! » On comprend fort bien le tressaillement de M^^ d'Egmont. Quant aux victimes des Confessions, telles que M"^® d'Épinay et son entourage, elles s'émurent à juste titre de diffamations bien plus effectives que celles dont les accusait Fauteur de cet écrit. Elles obtinrent sans peine du lieutenant de police que Rousseau fût averti d'avoir à cesser ces manifestations combattives ! Il y renonça sans trop de peine au surplus, ayant constaté, comme nous venons de le voir, que là n'était pas, décidément, le moyen de déjouer les complots dont il se croyait menacé.

Il s'était installé rue Plâtrière (aujourd'hui rue J.-J. Rousseau), chez un certain Venant, épicier retiré des affaires, qui possédait en outre à Belleville un pavillon rustique dans lequel son locataire parisien se fit réserver également une chambre : il appréciait, dit-on, la bonhomie de M^^ Venant pour laquelle Galiani prétend, sans aucune vraisemblance, qu'il avait de tendres sentiments. Il allait encore quelquefois faire une partie d'échecs au café de la Régence et acceptait de souper chez Sophie Arnould avec deux ou trois convives. Mais, pendant ce dernier séjour parisien qui devait se prolonger près de huit ans, sa santé morale subit quelques fluctuations, du mieux au pire, sans jamais redevenir normale toutefois. Assez souriant et gai pendant les premiers mois qui suivirent son retour, il s'assombrit sensiblement ensuite, passa évidemment par un minimum de tension psychique au temps où il achevait ses Dialogues, puis revint à une disposition de calme tandis qu'il rédigeait ses Rêveries, jusqu'à l'heure où une nouvelle poussée d'inquiétude morbide amena son installation à Ermenonville, dont le séjour devait lui être rapidement fatal. Au surplus, — et en dépit des pénibles hallucinations dont nous avons déjà donné et donnerons encore quelques témoignages, — il se montrait parfois reconnaissant pour la très sincère sympathie dont il fut entouré, en réa-

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lité, pendant ses années de vieillesse, par l'immense majorité des Parisiens : « La France, écrira- t-il à de Belloy (l'auteur des Bourgeois de Calais), la France est encore la nation de l'Europe que j'honore le plus. Il y reste, sinon la vertu, du moins l'amour pour la vertu. » Nous avons déjà rencontré cet éloge sous sa plume : c'est celui auquel il se restreignait désormais pour .lui-même, car nous savons qu'il lui plaisait d'être mis hors de pair pour sa valeur morale bien plutôt que pour son génie d'expression. « On est encore forcé de les tromper pour les rendre injustes, ajoutait-il ; précaution dont je n'ai pas vu qu'on eût grand bseoin pour d'autres peuples ! »

L'impression qu'il fait en ce temps sur ses visiteurs est assez variable selon les jours et selon les hommes. Voici celle de Bergasse, avocat au Parlement qui le vit en 1775 et dont le. récit a été récemment publié : «Il paraît un brave homme sans esprit et se montre sincère quand il dit avoir oublié ses écrits. Il rit sans finesse, sans méchanceté, comme un enfant... Ses yeux sont d'une vivacité extraordinaire, mais cette vivacité est naïve; son corps est dans un mouvement perpétuel, mais ce mouvement n'est pas décidé. Jamais, en le voyant, vous ne diriez que cet homme ait été malheureux, encore moins que ce soit, de tous les hommes, le plus sensible. Il n'est ni sombre, ni mélancolique, ni rêveur. En réfléchissant sur toutes ces singularités, je pense qu'il a dû être d'abord ce qu'il est aujourd'hui. » C'est fort bien vu. « Imaginez un jeune homme bon, naïf, franc jusqu'à l'étourderie ; supposez à ce jeune homme une âme droite, un cœur vrai, un caractère doux et sans méfiance ; jetez-le dans le monde, donnez-lui de l'imagination, une maîtresse, des malheurs et vous aurez le Rousseau d'autrefois [celui des Discours]. Replacez-le dans-sa première situation, et vous aurez le Rousseau d'aujourd'hui. » Ce jugement est à coup sûr influencé par les suggestions de Jean- Jacques en personne et nous avons vu avec quelles précautions il convient de les accepter : mais il est exact qu'en général le vieil homme ressemble à l'homme jeune et

ce devait être vrai de cet homme de génie comme des autres, au moins pour une part.

Corancez, gendre de l'horloger genevois Romilly, un très ancien ami de Rousseau, put visiter celui-ci souvent et longuement au cours de ses dernières années parce qu'il acceptait sans se fâcher les coups de boutoir et savait attendre patiemment l'oubli des soupçons morbides. Ses souvenirs sur le vieillard illustre nous sont donc un document utile. Parfois, a-t-il écrit, il trouvait le locataire des Venant « dans un état de convulsion qui rendait son visage méconnaissable et sa figure réellement effrayante. Dans cet état, ses regards semblaient embrasser la totalité de l'espace et ses yeux paraissaient voir tout à la fois ; mais, dans le fait, ils ne voyaient rien. Il se retournait alors sur sa chaise et passait le bras pardessus le dossier. Ce bras, ainsi suspendu, avait un mouvement accéléré comme celui du balancier d'une pendule, et Je fis cette remarque plus de quatre ans avant sa mort... Lorsque je lui voyais prendre cette posture à mon arrivée, j'avais le cœur ulcéré et je m'attendais aux propos les plus extravagants. Jamais je n'ai été trompé dans mon attente ! » Le malade assurait que le Tasse, — un de ses poètes favoris et un tempérament par quelques traits analogue au sien en effet, — avait prédit dès longtemps les malheurs dont il deviendrait la victime deux siècles plus tard, et cela par une strophe qui seule, entre tant de centaines d'autres dans la Jérusalem délivrée, pouvait être détachée de ce poème sans faire tort au sens général de l'ouvrage : c'est la soixante-dixseptième du douzième chant. Il estimait donc que l'Italien l'avait faite involontairement et sans en comprendre aucunement la portée, mais poussé par une inspiration d'En-haut afin qu'elle pût un jour éclairer Jean- Jacques sur le destin qui lui était ici-bas réservé !

Le moindre geste mal interprété par lui chez un de ses interlocuteurs suffisait en ce temps pour lui donner un accès de terreur et le séparer à jamais de l'imprudent. Grétry, son sincère admirateur, raconte en ces termes leurs relations

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qui ne durèrent pas plus de quelques minutes. Le musicien liégeois avait été présenté à l'auteur du Devin de village après une représentation de sa Fausse magie et tous deux sortirent du théâtre côte à côte. La conversation se poursuivait entre eux de la façon la plus cordiale. « En passant par la rue Françoise, Rousseau voulut franchir des pierres que des paveurs avaient laissées là dans la rue; je pris son bras et lui dis : Prenez garde, M. Rousseau ! Il le retira brusquement en disant : Laissez-moi me servir de mes propres forces ! Je fus anéanti par ces paroles. Les voitures nous séparèrent. Il prit son chemin, moi le mien, et jamais depuis je ne lui ai parlé. » Ne songe-t-on pas ici à l'épisode, bien connu, qui fit éclater la folie du roi Charles VI ?

Dussaulx, de l'Académie des Inscriptions et petit-neveu de Nicole, un littérateur de second plan, mais estimé et aimé pour sa droiture et sa bonhomie, fut en rapports assez intimes avec lui au début de son dernier séjour parisien. Il ne tarda pas cependant à recevoir des lettres de suspicion injurieuse et des sommations de ce genre : « Montrez-moi si bien vos sentiments que je sache avec certitude ce que vous pensez de moi ! » Il finit donc par se fâcher lui-même et par répondre vertement : « Où avez-vous été prendre les soupçons déshonorants dont votre dernière lettre est souillée ?... Vous n'êtes point cruel, vous êtes malade... Le généreux, le vertueux Jean- Jacques aussi inquiety aussi défiant qu'un lâche criminel ?... Quoique vous m'ayez fait autant de mal qu'un méchant en peut faire, je ne crois pas encore que vous soyez méchant. Vous avez votre manie. Pascal avait la sienne... mais elle ne nuisait qu'à lui seul, au lieu que votre défiance, trop réelle et trop active, blesse et diffame tous ceux qui vous approchent. Vous en guérirez peut-être ? Je le souhaite plus que je ne l'espère I »

Voilà bien, semble-t-il, une de ces sincérités à bonne intention telle que Rousseau les réclamait de ses amis, en ses heures de théorie complaisante sur les droits ou devoirs de l'amitié. Écoutons comment il accueillit' celle-ci. « Je cherchais un loge-

ment. Vous avez voulu m'avoir pour voisin et presque pour hôte. Gela était bon et amical. Mais j'ai vu que vous vouliez trop et que vous cherchiez à m' attirer. Vous avez fait tout le contraire ! Les je ne sais quoi, trop longs à dire, mais frappants à remarquer, m'ont averti qu'il y avait un mystère caché sous vos caresses. Vous avez cru me leurrer par ce mot d'illustre. Ah ! vous êtes trop loin de voir combien la réputation d'un homme bon, juste et vrai que je gardai quarante ans et que je n'ai jamais mérité de perdre m'est plus chère que toutes vos glorioles littéraires... Vous me parlez de vos larmes d'attendrissement et d'un intérêt de commisération, comme si c'était assez pour moi d'exciter votre pitié sans prétendre à des sentiments plus honorables ! Je vous estime encore, ditesvous, mais je vous plains. Moi, je vous réponds : quiconque m'estime par grâce trouvera difficilement en moi la même générosité. Le généreux, le vertueux Rousseau inquiet et méfiant comme un lâche criminel (dites- vous)... 11 n'y aura jamais que des cœurs capables du crime qui puissent en soupçonner le mien et, quant à la lâcheté... me voici dans Paris seul, étranger, sans appui,... à la merci des adroits et puissants persécuteurs qui me diffament en se cachant, les provoquant et leur criant : Parlez haut ! Me voilà !... Vous me trompez, monsieur ; j'ignore à quelles fins, mais vous me trompez... Je vous écris mes sentiments parce qu'une malheureuse honte que je n'ai pu vaincre m'empêche de les dire en face... Environné de flatteurs, je les laisse faire parce qu'z'Z faut bien vivre avec quelqu'un, et que, en quittant ceux-là pour d'autres, je ne trouverais pas mieux. Du reste, s'ils ne voient pas ce que je pense d'eux, c'est assurément leur faute ! » Ceci pour Corancez et consorts I « Quant à l'intimité, je n'en veux plus avec personne, à moins que, contre toute apparence, je ne trouve fortuitement l'homme juste et vrai que je n'ai cessé de chercher! » Dussaulx, qui s'était cru cet homme vrai et comprenait un peu tard à qui il avait affaire, écrivit encore pour calmer l'agitation qu'il avait fait naître, mais ne reçut plus de réponse. Celle que nous venons de citer et qui est

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d'ailleurs remarquable par son style si ferme et si plein, suffira pour caractériser les relations de Jean-Jacques avec ^es amis des derniers jours.

Dussaulx se retrouva pourtant face à face avec lui par hasard et il a raconté en termes frappants cette rencontre suprême dans son opuscule intitulé De mes rapports avec J.-J. Rousseau : « C'était aux travaux de l'Étoile voisine des Champs-Elysées. Son premier mouvement et le mien furent réciproquement de tomber dans les bras l'un de l'autre ; mais il s'arrêta au milieu de son élan. Qui donc l'a retenu ? La méfiance dont un accès plus violent qu'à l'ordinaire le saisit à ce moment tout à coup. Situé sur le bord d'une tranchée profonde et me voyant à ses côtés, il craignit apparemment que je ne l'y précipitasse. Tout, du moins, m'autoriserait à le croire. Il tremblait de tous ses membres. Tantôt il élevait des bras suppliants vers le ciel ; tantôt, comme s'il eût invoqué ma pitié, il me montrait l'abîme ouvert sous ses pas. Je ne compris que trop ce muet langage. M' éloignant de lui, je tâchai de le rassurer par les plus tendres démonstrations. Quoiqu'il en parût touché, il passa son chemin. » La scène n'est-elle pas éminemment caractéristique de l'époque et du personnage ? On en voit d'ici la reproduction par l'estampe : c'est celle de Douvres sous une forme un peu différente. — Nous reviendrons sur les derniers temps de la vie de Rousseau en étudiant ses écrits autobiographiques de vieillesse.

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