LIVRE IV
LE ROMANTIQUE
Rousseau avait au total retiré, comme nous l'avons dit, • l'assertion toute mystique de la bonté primitive sur le terrain de la sociologie, dans sa Lettre à M. de Beaumont ; mais nombre de ses disciples n'avaient tenu et ne devaient tenir aucun compte de sa rétractation subreptice. Aussi bien, prisonnier de son propre vocabulaire, venait-il de rétablir cette assertion, quoiqu'avec une nuance plutôt psychologique cette fois, dans sa Nouvelle Héloïse et dans son Emile et allait-il la réitérer sous cette dernière forme, avec plus d'insistance encore, dans la série d'ouvrages autobiographiques, ou mieux autoapologétiques, qui seront l'occupation de ses dernières années. Il appellera désormais « bonté naturelle » la manifestation vers le dehors de son alliance personnelle avec la Divinité tutélaire, c'est-à-dire cette qualité naturelle et inamissible par laquelle il entend bien « payer » sa vie durant, toute avance d'amitié ou de dévouement qui lui est faite, puisqu'il est désormais hanté de l'opinion que son génie ne lui a valu qu'hostilité ou que
haine de la part de ses contemporains. Cette prétention de sa part à la bonté naturelle lui sert en outre à couvrir à ses propres yeux, comme aux yeux de son public, le père dénaturé de 1747 ou même de 1754, l'amoureux traître à l'amitié du printemps de 1757, l'ami de plus en plus brutal et sans ménagements que nous avons entendu poser ses despotiques « principes » et s'attirer par là des ripostes méritées. C'est l'heure où, dans cette complexe personnalité morale, le malade trop souvent coupable par faiblesse, entreprend de s'expliquer au philosophe et de se justifier à celui-ci par les tendres impulsions du romanesque. De cette explication, infiniment subtile et ingénieuse, naît en lui le romantique, père d'une postérité innombrable, et réconforté désormais par les consolations d'un Quiétisme laïcisé qui est devenu la religion de nos contemporains.
A notre avis, il est en effet permis de définir l'état d'esprit romantique comme l'état d'esprit romanesque, — cette conception spécifiquement européenne et courtoise des relation? entre l'homme et la femme, — qui serait élevée franchement à la dignité mystique et réglerait les relations entre l'homme et Dieu, après élimination plus entière que jamais des éléments moraux de caractère expérimental et rationnel qui avaient été conservés dans les précédentes hérésies mystiques et romanesques, de caractère féminin, obligées à plus de prudence vis-à-vis de la tradition et de l'Église. — Nous avons naguère exposé avec quelque détail, dans notre étude sur Madame Guyon et Fénelon précurseurs de Rousseau, que le Moyen âge expliquait l'usure nerveuse par la possession diabolique, selon la tradition des mysticismes antiques ; mais que ce mysticisme, modernisé vers la Renaissance et féminisé plus que jamais qui devait s'appeler le Quiétisme, avait vu dans la même usure, à ses premiers stades, une sorte de possession par un Dieu d'amour, infU-
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géant à ses élus de salutaires épreuves pour leur purification passive, prélude leur intime alliance avec le suprême Pouvoir. Or, Jean- Jacques, instruit dans cette mystique aux Charmettes, revint à comprendre sa destinée terrestre à peu près de la sorte lorsque ressurgirent en son cerveau de vieillard le souvenir de ses lectures fénéloniennes et des leçons de M"^^ de Warens, elle-même disciple des piétistes guyoniens du pays de Vaud.
Écrivant toutefois à l'époque et dans le milieu « philosophique », le filleul de la belle convertie devra laïciser jusqu'à un certain point cette subtile psychologie mystique, née pour une grande part de l'évolution romanesque au cours des six siècles précédents. La nature de sa manie l'y poussant, il s'expliquera dès lors infatigablement, génialement à lui-même et à autrui par le besoin d'aimer, mais surtout par le besoin d'être aimé pour soi-même en retour ; en d'autres termes par la sensibilité naturelle ou originelle extrême qui aurait été conservée intacte en sa personne par une décision unique de la Divinité à son profit; mais qui, au surplus, n'est pas trop difficile à ressaisir par les hommes simples, par les plébéiens, et par quiconque se met dévotement à son école. — C'est ainsi que la bonté naturi^lle est devenue dans sa pensée synonyme d'une grâce divine de privilège, et c'est sous cette forme évoluée qu'il s'y attachera obstinément vers la fin de sa vie.
Les développements qu'il va donner à sa nouvelle conception de l'homme naturellement bon lui seront fournis par les deux sources principales de la conviction mystique dont elle est la traduction rajeunie : par ses lectures romanesques d'adolescence et par ses lectures chrétiennes mystiques de jeunesse : les premières synthétisées surtout dans VHéloïse et dans les autres romans dont il a laissé l'ébauche : les secondes mises en œuvre dans ses écrits autobiographiques.
Ces diverses suggestions ayant conquis le monde moderne par leur expression géniale ont assuré un nouvel essor à la morale érotico-romanesque qui est venue à régir la plupart des âmes contemporaines.
Il entreprend donc de s'expliquer à lui-même et à ses lecteurs futurs selon la tradition quiétiste comme possédé par un Dieu bon. De là sont sortis, selon lui, tous ses « malheurs » dans une société d'hommes dès longtemps devenus mauvais ou même méchants par leur faute. Ainsi M°^^ Guyon, plus mesurée dans ses plaintes, exposait naguère en se racontant de même, que son mari, sa belle-mère et ses frères l'avaient torturée longuement par impulsion divine. Dieu les ayant choisis pour ses instruments en vue d'éprouver et par là de purifier parfaitement une âme qu'il entendait s'unir plus étroitement que toute autre ; aussi bien redevenaient-ils bons dès que les intentions divines avaient été remplies par eux à l'égard de la jeune femme. — Mais, de tout cela, nos mystiques sont consolés par la « grâce », que Jean-Jacques revient en somme à mettre au premier plan de la vie de l'âme par sa psychologie du cœur sensible, après que l'Église romaine, principalement par ses théologiens jésuites, en avait rationalisé le concept au temps de la Renaissance.
Pierre-Maurice Masson, cet esprit si distingué qui, dans une scrupuleuse étude sur La Religion de Rousseau, devait nécessairement constater cette évolution de sa pensée théorique, a écrit qu'avec le temps il conçut de plus en plus la Bonté naturelle comme réalisée en lui et intelligible seulement à travers lui. Interprétée de la sorte, elle n'est plus une réalité qu'il soit intéressant de rechercher en arrière; elle exprime tout simplement la ressemblance de Jean- Jacques avec son Dieu (allié), la Nature : c'est dans sa bonté à lui qu'il devine la bonté de la Nature et c'est en ce sens qu'il est le meilleur de tous les hommes. La Nature, ou bonté natu-
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relie, réside peut-être encore dans quelques âmes mais plutôt dans une seule, la sienne !
Cette évolution de la pensée de Rousseau a donné à sa religion son accent définitif, conclut l'attentif historien de cette religion K C'est par le cœur, c'est par l'intuition qu'on | jDeut aller au-devant de la Nature et la connaître. Jean- | Jacques, reflet direct de Dieu, voilà la religion de Rousseau ! \ C'est un christianisme sans discipline doctrinale, sans histoire, qui supprime l'espace et le temps autour de son inventeur et le laisse en tête à tête avec le Grand Etre, recteur de l'univers. C'est encore un Christianisme sans Rédemption et sans repentir (sans Tentateur surtout) d'où le sentiment du péché a disparu et dont Jean- Jacques est le prêtre ou mieux le Christ nouveau. — « Le système de Jean- Jacques peut être fauxy lisons-nous dans ses Dialogues [et c'est ici la rétractation renouvelée de la bonté naturelle au point de vue historique ou sociologique], mais en développant ce système, Jean- Jacques s'est peint lui-même au vrai ! » Et c'est là désormais l'important, l'essentiel à ses yeux. Il pose la bonté naturelle comme le lien d'alliance mystique entre l'Au-delà et lui-même. Dût-il rester seul à en posséder le bénéfice, il se croirait encore autorisé à en affirmé!" l'existence et à en déduire les conséquences morales.
1. Le caractère religieux de renseignement de Rousseau est aujourd'hui à peu près universellement reconnu. Rappelons la forme étrange que Brunetière donnait à cette constatation il y a quelque trente années. 11 faisait sortir le lyrisme romantique au xix'= siècle, de l'éloquence de la chaire telle que la comprit le xvn°, et précisément par l'intermédiaire de Rousseau {L'évolution des genres) .