‹ Jean-Jacques RousseauChapitre 54 sur 64 · SAINT-PREUX REFLET DE JEAN-JACQUES · texte numérisé non relu

SAINT-PREUX REFLET DE JEAN-JACQUES

On ne saurait contester que la Julie ne soit née d'une impulsion autobiographique irrésistible, car tout névropathe se réconforte à se raconter lui-même, — et c'est même là l'un des éléments de succès de la confession sacramentelle. — « Je me figurai, nous apprennent les Confessions à ce propos, l'amour et l'amitié, les deux idoles de mon cœur, sous les plus ravissantes images (au début du séjour de Rousseau à l'Ermitage)... Je fis l'une brune et l'autre blonde... Épris de mes deux charmants modèles, je m'identifiai avec l'amant et l'ami le plus qu'il m'était possible; mais je le fis aimable et jeune, Zuz donnant au surplus les vertus et les défauts que je me sentais ! » C'est assurément la première fois que cette conception toute personnelle du roman, — destinée dans le romantisme à une si brillante fortune, — se formulait d'aussi franche et aussi précise façon. Le public ne s'y trompa guère au surplus ; sans posséder, comme nous, l'aveu des Confessions^ il crut que l'auteur était le héros de l'aventure dont il se faisait l'historien et cet auteur le laissa croire bien volontiers, dit-il, afin d'accentuer le succès de son ouvrage. En fait, il n'avait jamais séduit de jeune fille noble et son amour pour M^^ d'Houdetot n'influa que tardivement, partiellement sur la rédaction du

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livre ; la hardiesse de se raconter soi-même aux lecteurs de romans non seulement dans son caractère, mais encore dans ses galantes aventures, ne devait venir qu'un peu plus tard aux écrivains du romantisme, après les encouragements qu'ils reçurent constamment de l'opinion. Werther en est le premier exemple illustre (ainsi que Faust dont la rédaction initiale est de la même date).

Jean- Jacques ne méconnaissait pas, au surplus, qu'en cédant au désir de fixer sur le papier ses rêveries érotiques, il allait renier toute sa récente prédication plutarchienne. « Mon grand embarras, a-t-il écrit plus tard, était la honte de me démentir ainsi moi-même, si nettement et si hautement î Après les principes sévères que je venais d'établir avec tant de fracas y après les maximes austères que j'avais si fortement prêchées, après tant d'invectives mordantes contre les livres efféminés qui respiraient l'amour et la mollesse, pouvait-on imaginer rien de plus inattendu, de plus choquant que de me voir tout d'un coup m'inscrire de ma propre main parmi les auteurs de ces livres que j'avais si durement censurés ! » Nous savons que le choc fut fort bien supporté par nos pères. « Je sentais cette inconséquence dans toute sa force, poursuit le rédacteur des Confessions. Je me la reprochais, j'en rougissais, je m'en dépitais ; mais tout cela ne put suffire pour me ramener à la raison. Subjugué complètement, il fallut me soumettre à tout risque et me résoudre à braver le qu'en dira-t-on, sauf à délibérer dans la suite si je me résoudrais à montrer mon ouvrage ou non : car je ne supposais pas encore que j'en vinsse à le publier ! » Inutile de rappeler à quel point le qu'en dira-t-on lui fut, dans son immense majorité, favorable !

Le platonisme, qu'il avait bu à longs traits dans ses lectures romanesques d'adolescence, lui fournit alors une première excuse à ses propres yeux : « Le plan dont oji a vu l'exécution, reprend-il en effet, était assurément le meilleur parti qui se pût tirer de mes folies. L'amour du bien, qui n'est jamais sorti de mon cœur, les tourna en objets utiles et dont la morale eût

pu faire son profit. » Ceci vise à la fois la partie philosophique et rationnellement chrétienne de VHéloïse que nous avons résumée plus haut et son aspect proprement platonique, la thèse de l'amour moralisateur, fût-ce un amour aussi parfaitement illicite, selon les normes sociales et religieuses de Fépoque, que celui qui unit Saint-Preux à Julie d'Étange pendant les premiers livres du récit ! Mais Rousseau, oubliant sa conclusion plus qu'ambiguë, dont le reflet se projette sur toute la période antérieure, croit avoir offert à ses contemporains le spectacle d'une fille faible devenue une femme forte (combien peu en réalité) et avoir tracé de la sorte un tableau qui, dans son ensemble, serait, selon lui, non plus scandaleux, mais utile. Il est exact que la majorité de ses lecteurs, — façonnée par des siècles d'évolution romanesque et déjà fort éloignée de l'effort de restauration morale qui avait produit le mouvement classique au xvii® siècle, — accueillit la Julie comme une production morale. Mais des esprits sains protestèrent dès lors, et Necker par

exemple, cette compatriote de Jean- Jacques qui avait quelques traits de Julie, goûta son héroïjae au premier abord, puis formula bientôt ses scrupules et ses réprobations d'une plume ferme et digne.

La Lettre à d' Alembert, — que Rousseau avait écrite dans une dernière attitude d'austérité Spartiate et sous un masque plutarchien dont l'expression commençait à peine de s'attendrir pour refléter les complaisances érotiques ressuscitées dans son âme, — la Lettre à d'Alembert vint encore rendre plus illogique et plus contradictoire la décision qu'il prit peu après de publier son roman. Car nous avons dit avec quelle insistance il avait souligné dans ce morceau la pernicieuse action de la morale romanesque, seule pratiquée et prêchée sur le théâtre moderne. Mais cette considération ne fut pas capable de le contenir longtemps dans son ardeur à présenter dès lors au public la plus spécieuse des apologies personnelles. Il se contenta d'imaginer, pour se couvrir, une très subtile distinction entre ses devoirs vis-à-vis de Genève, sa patrie d'origine

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et Paris, sa patrie d'adoption. « Ceux qui feignent^ écrira-t-il à d'Alembert après avoir reçu ses compliments sur la Julie, ceux qui feignent de trouver de l'opposition entre ma Lettre sur les spectacles et la Nouvelle Héloïse... ne vous en imposeront pas. [Nous venons de l'entendre avouer et souligner cette opposition dans ses mémoires.] La vérité change de forme selon les temps et les lieux et l'on peut dire à Paris ce qu'en des jours plus heureux on n'eût pas pu dire à Genève. » Ou encore, à un anonyme : « Quoique je ne pense pas trop bien de nos mœurs (genevoises présentes), je ne les crois pas encore assez mauvaises pour qu'elles gagnassent à remontrer à l'amour ! » A l'amour de Saint-Preux présenté comme platonique et moralisateur : amour qui, selon lui, serait au contraire très bienfaisant à la France libertine. Enfin, à Marianne La Tour : « Quoi qu'en dise votre amie, sitôt qu'il y aura des Julie et des Claire, les Saint-Preux ne manqueront pas. Avertissez-la de cela, je vous en supplie, afin qu'elle se tienne sur ses gardes. Et vous-même, fussiez-vous, ce que je ne présume pas, aussi folle que votre modèle [Julie], n'allez pas croire à son exemple que cela suffit pour être à l'abri des folies... Charmantes amies, si vous êtes telles que mon cœur le suppose, puissiez-vous, pour l'honneur de votre sexe et pour le bonheur de votre vie, ne trouver jamais de Saint- Preux. Mais, si vous êtes comme les autres [françaises], puissiez-vous ne trouver que des Saint-Preux ! »

C'est le son de cloche que lui renvoya bientôt Moultou, son écho le plus docile : « Si l'on avait fait cette réflexion [de la différence entre Paris et Genève], on aurait compris que celui dont l'ardente plume foudroya l'amour dans Zaïre [voir la Lettre à d' Alembert] pouvait ensuite, sans se démentir, crayonner les traits si touchants de la douce et tendre Héloïse... S'il existait un peuple [le peuple français] chez qui l'amour innocent fût un crime [I], la galanterie presque une vertu, l'adultère un jeu, quel tableau plus intéressant à lui offrir que celui de deux cœurs honnêtes en qui l'enthousiasme de la vertu se confondrait avec le délire des sens [VA] Mais si Paris

demandait cela, il fallait autre chose à Genève. » C'est-à-dire, la Lettre à d'Alembert pour Genève, et la Julie pour les Français. A chacun selon sa moralité préalable I Mais VHéloïse ne fut pas interdite à Genève comme devait l'être l'Emile et rien ne fait penser qu'elle y ait été moins lue qu'ailleurs.

A l'abri de ce médiocre sophisme, Jean- Jacques cède donc à l'irrésistible appétit de se peindre sous les traits de Saint- Preux, dans les situations que lui présentaient, au cours de ses promenades solitaires près de l'Ermitage, ses souvenirs arrangés de Turin, de Ghambéry et bientôt d'Eaubonne. Nous étudierons en conséquence avec soin ce premier, ce très sincère portrait tracé par lui de sa personnalité morale. UHéloïse étant aujourd'hui fort peu lue, ce ne sera point perdre notre temps que d'y mettre en relief tout ce qui peut servir à faire mieux connaître son héros.

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