PLATONISME ET DÉTOURNEMENT DE MINEURE
Saint-Preux, — dont le nom est fait, notons-le, des deux épithètes les plus flatteuses que puisse fournir, pour caractériser un homme, le mysticisme 'chrétien d'une part et la tradition romanesque de l'autre — Saint-Preux a dû naître exactement la même année que Rousseau, selon certains passages du récit, à deux ans près, selon d'autres passages, comme l'a fait remarquer M. Ritter. Ce nom qui le désigne dans la seconde moitié de l'ouvrage seulement (au début, on ne l'appelle que 1' « amant de Julie »), n'est pas son nom véritable qui demeurera inconnu du lecteur. C'est un pseudonyme par lequel ses amis conviennent de le désigner lorsqu'on le cache
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chez M™^ d'Orbe pour le rapprocher de sa maîtresse pendant la grave maladie de celle-ci. Rien n'empêche donc qu'il ne s'appelle précisément Rousseau sur les registres de sa paroisse.
Son aventure romanesque procède d'un peu vraisemblable postulat. A l'insu de son mari absent, la baronne d'Étange tait donner des leçons à sa fille par un très jeune précepteur dont les soins sont entièrement* bénévoles, car il refuse de recevoir un salaire : l'objet de cette décision singulière est de surprendre M. d'Étange, lors de son retour, par les progrès intellectuels de son enfant. Le maître est d'ailleurs un garçon « errant, sans famille, presque sans patrie »; en un mot, c'est le pseudo-Vaussore de Villeneuve à Lausanne ou le petit Rousseau à Chambéry donnant ses leçons de musique. — La Julie est un roman par lettres (procédé de narration mis à la mode par Richardson) et les premières pages nous montrent donc le précepteur adressant successivement trois déclarations d'amour à son élève sans en recevoir de réponse. Il expose d'abord qu'ayant considéré avec effroi les conséquences probables de sa folie et de l'abus de confiance qu'il commet en la révélant à celle qui la devait ignorer plus que tout autre, il a résolu de s'éloigner. C'est en effet l'unique solution honnête de la situation, mais elle supprimerait le roman à son premier pas. L'amoureux s'encourage donc à demeurer par quelques sophismes sans consistance. Convient-il de quitter impoliment son emploi sans donner un^ raison valable à la mère de famille ? Et puis, tout bien réfléchi, pourquoi ce départ ? Est-ce donc un crime d'être sensible au mérite ? « Le ciel sl mis une conformité secrète entre nos affections ainsi qu'entre nos goûts et nos âmes. Si le ciel nous avait destinés ?... Par pitié, détournez de moi ces yeux si doux qui donnent la mort ! » Enfin il insiste pour arracher une réponse à celle qu'il assiège ; il mourra s'il n'obtient pas son pardon : « Mon cœur sent trop combien il est coupable et ne saurait cesser de l'être... Si vous pouviez voir quel embrasement ces huit jours de langueur ont allumé dans mon âme... Je sens avec désespoir que le feu qui me consume ne s'éteindra qu'au tombeau I » — C'est
r allure classique de la séduction par lettres depuis la réviviscence du Platonisme au xvi® siècle, et nous l'avons naguère mise en évidence dans les nouvelles érotiques de Marguerite d'Angoulême ou de François de Belleforest.
Julie se décide alors à prendre la plume : « Un cœur vertueux saurait se vaincre ou se taire, dit fort justement un premier billet de sa main. — Je pars donc, riposte Saint- Preux. — Après ce que vous avez osé me dire, reprend la belle [qui dépasse ici singulièrement la mesure], un homme tel que vous avez feint d'être, ne part point. // fait plus ! » Saint-Preux interprète cette phrase comme ordonnant son suicide expiatoire et fait mine de vouloir obéir : « Demain, vous serez contente, et, quoi que vous en puissiez dire, j'aurai moins fait que de partir ! » Ah ! qu'en termes galants ces choses-là sont mises ! — « Insensé, s'exclame aussitôt Mlle d'Étange en se dévoilant sans plus de pudeur, si mes jours te sont chers, crains d'attenter aux tiens ! » C'est ce qui s'appelle jeter le lecteur in médias res, suivant le précepte des anciens ! Et dès le lendemain, la jeune fille envoie sa lettre d'aveu à son tour. On en remarquera les deux inspirations contradictoires, celle qui est honnête servant à pallier celle qui ne l'est point. « Entraînée par degrés dans les pièges d'un vil séducteur, je vois, sans pouvoir m'arrêter, l'horrible précipice où je cours... Crois-moi, si ton cœur était fait pour jouir en paix de ce triomphe, il ne l'eût jamais obtenu î... Dès le premier jour, je sentis le poison... tes yeux, tes sentiments, tes discours, ta plume criminelle le rendent chaque jour plus mortel... Cent fois j'ai voulu me jeter aux pieds des auteurs de mes jours... Puis-je te croire assez vil pour abuser de l'aveu fatal que mon délire m'arrache. Non, je te connais bien, tu soutiendras ma faiblesse ! Tu protégeras ma personne contre mon propre cœur I » Tel est en effet le devoir du chevalier sans reproche dans le platonisme courtois qui se prend au sérieux ; mais peu de chevaliers ont rempli ce devoir et Saint-Preux assurément beaucoup moins que tout autre I « Tu deviendras ma sauvegarde, achève l'enfant mal inspirée.
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Tes vertus seront le dernier refuge de mon innocence. Mon honneur s'ose confier au tien... Quel charme que la douce union de deux âmes pures ! Tes désirs vaincus seront la source de ton bonheur et les plaisirs dont tu jouiras seront dignes du ciel même ! » Programme souriant dont on sait qu'il a été réalisé bien rarement par les imprudents qui le formulèrent.
Saint-Preux, qui n'en espérait pas tant après sa condamnation à mort de l'avant- veille, se féli/^ite d'avoir différé l'exécution de ces hautes œuvres galantes. Il s'empresse d'abonder dans le sens platonique et rassurant de son amie : « Tes frayeurs nous avilissent... Si j'adore les charmes de ta personne, n'est-ce pas surtout pour l'empreinte de cette âme sans tache qui l'anime et dont tous les traits portent la divine enseigne ?... Quelle poursuite peut redouter celle qui couvre d'honnêteté tous les sentiments qu'elle inspire ? Quel monstre, après avoir lu cette touchante lettre, pourrait abuser de ton état et témoigner, par l'acte le plus noir, son profond mépris pour lui-même !... Ta personne est désormais pour moi le plus sacré dépôt dont jamais mortel fut honoré... Ma flamme conservera une inaltérable pureté ! L'amant de Julie aurait une âme abjecte ?... A quel autre bonheur voudrais-je aspirer si tout mon cœur suffit à peine à celui qu'il goûte... Nous n'avons nulle expérience des passions, mais l'honneur nous conduit ! Tous les sentiments droits sont au fond de mon cœur. Je suis un homme simple et sensible qui ne sent rien dont il doive rougir !... Ah, daigne te confier aux feux que tu m'inspires et que tu sais si bien purifier, etc.. »
Cet édifiant début de correspondance est suivi d'une lacune de deux mois : délai après lequel l'amant en est déjà à rétracter tranquillement tous les solennels serments de vertu que nous venons de lire. Écoutons-le plutôt : « Un secret dépit m'agite en voyant que les lois qui me sont imposées ne coûtent qu'à moi ! » Il constate en effet avec « dépit » que M^^^ d'Étange garde son enjouement et sa bonne mine : « Vous me jurez un amour -éternel d'un air aussi gai que vous diriez la chose du monde la plus plaisante ! » Eh ! n'est-elle pas telle dans la
convention platonique qui présente les plaisirs purs comme dignes du Ciel ? L'amant devrait se féliciter grandement de cet état de chose si son platonisme n'était pleinement sophistique et si l'égoïsme vaniteux ne parlait beaucoup plus haut que tout autre sentiment dans son cœur, avec la connivence des lecteurs formés par la tradition romanesque. « Je suis las de souffrir inutilement, reprend donc sur un ton péremptoire Finqualifiable personnage ! Puisque vous vous fiez à ma foi, je ne veux plus la laisser vainement engagée. » Et voilà le compte que les névropathes ont coutume de tenir de leurs serments, comme nous l'avons tant de fois constaté chez Jean- Jacques. « Je sens que j'ai pris une charge au-dessus de mes forces ! Julie, reprenez la charge de vous-même ! » Il est bien temps ! « Je vous le dis sérieusement [car elle pourrait croire à une plaisanterie], comptez sur vous [seule] ou chassezmoi, c'est-à-dire ôtez-moi la vie ! » Toujours la menace de mort amoureuse ! « J'admire comme j'ai pu tenir si longtemps un engagement téméraire ! Je sais que je le dois toujours, mais je sens qu'il m'est impossible ! » Et le voilà dégagé. « On mérite de succomber quand on s'impose un si périlleux devoir. Vous serez toujours respectée, mais je puis, un instant, manquer de raison ! » On reconnaît le plaidoyer sous l'accacia d*Eaubonne. « L'ivresse des sens peut dicter un crime dont on aurait horreur de sang-froid ! » Tel est sur ce point le motif des prescriptions de la morale rationnelle, la condamnation du platonisme insidieux. En fait, de tels parjures, appuyés de semblables sophismes, seront toujours excusés en pays de tradition romanesque; mais l'évolution du platonisme de façade vers le fait que le code qualifie détournement de mineure a été rarement avouée avec tant de cynisme.
Aussi Julie répond-elle avec un retour de bon sens, en s'efîorçant de ramener son galant au ton de la plaisanterie qu'il délaisse de trop inquiétante façon « J'entends ! Les plaisirs du vice et l'honneur de la vertu vous feraient un sort agréable !... La singulière marque d'attachement que de vous plaindre de ma santé I... Donnez à vos prétendus griefs
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une couleur moins frivole... Votre lettre vous dément par son style enjoué. J'ai été élevé dans des maximes si sévères que l'amour le plus pur me paraissait le comble du déshonneur... Mon imagination troublée confondait le crime avec l'aveu de la passion ! » Elle devrait mieux voir désormais que l'un n'est pas en effet si loin de l'autre et c'est plutôt à présent que son imagination est troublée de façon à nier le danger qui la menace : « J'ai reconnu que je me trompais... Deux mois d'expérience m'ont appris que mon cœur trop tendre a besoin d'amour mais que mes sens n'ont aucun besoin d'amant!» Voilà qui est parler clair pour une jeune fille si sévèrement élevée. Par malheur Saint-Preux est loin d'avoir fait la même expérience et c'est ce que prévoit la morale rationnelle quand elle conseille aux filles de se garder. « Sortie de cette profonde ignominie où mes terreurs [vaines] m'avaient plongée, achève Julie, je goûte le plaisir délicieux d'aimer purement... L'accord de l'amour et de l'innocence me semble être le paradis sur la terre. Ah, mon ami ! Que ne puis-je faire passer dans votre âme le sentiment de bonheur et de paix qui règne au fond de la mienne !... Je ne sais quel triste pressentiment s'élève dans mon sein et me crie que nous jouissons du seul temps heureux que le ciel nous ait destiné... Tâche de calmer l'ivresse des vains désirs... Ah, puisse notre sort, tel qu'il est, durer autant que la vie ! L'esprit s'orne, la raison s'éclaire, l'âme se fortifie [!], le cœur jouit. Que manque-t-il à notre bonheur ? » Il y manque l'impossibilité de le prolonger, car elle-même va bientôt s'employer de son mieux à y mettre un terme.
Au surplus Saint-Preux n'a nullement plaisanté, comme nous l'avons vu, et il insiste donc sur un ton impérieux : il revient à un « vous » comminatoire : « S'il fallait choisir entre votre cœur et votre possession, je ne balancerais pas. Mais pourquoi cette amère alternative, et pourquoi rendre incompatible ce que la Nature a voulu réunir ?... Pour profiter d'un état aimable [leur platonisme actuel] faut-il en négliger un meilleur [le déshonneur de Julie] et préférer le repos à la félicité suprême ?... La sagesse a beau parler par votre bouche.
La voix de la nature est la plus forte ! » Et ne commençonsnous pas à connaître ce Saint-Preux ? Retenons la pression éhontée qu'il exerce et que tout le reste du roman aura pour objet de nier. Il achève en déclarant se soumettre, mais en ajoutant que ce ne saurait être qu'au prix de ses jours, car la menace de mourir revient comme un refrain sous sa plume pour peser sur la volonté de son élève ! Celle-ci lui exprime sa gratitude pour cette concession précaire et ne paraît pas croire la vie de son amant en péril ; mais elle ajoute déjà qu'il lui est plus dangereux dans la soumission que dans la révolte, ce qui nous fait mal augurer du lendemain de cette escarmouche.
En effet, voici que cette sage personne se transforme brusquement sous nos yeux en la plus folle et l'on pourrait dire en la plus effrontée des tentatrices ou des excitatrices à la débauche ; car son innocence ne nous a point paru telle, jusqu'ici, qu'elle puisse ignorer les conséquences probables du geste que nous allons lui voir faire ! Elle organise en effet ce qu'elle nomme agréablement « la surprise du chalet », c'est-à-dire qu'elle convoque mystérieusement son ami dans un bosquet pour l'y embrasser soudain sur les lèvres et se laisser presser entre ses bras ; non pas jusqu'à combler ses vœux toutefois, puisqu'elle s'est fait accompagner de sa cousine et très chère compagne, Claire d'Orbe. Mais le galant n'en reçoit pas moins, cette fois encore, beaucoup plus qu'il n'avait espéré lorsqu'il formulait ses plaintes et il entonne aussitôt des remerciements fougueux. — Alors, et par une sorte de retour offensif de la prudence la plus élémentaire, elle décide de l'éloigner pour quelque temps. Il fera, dans le Valais, un voyage pédestre avec de l'argent qu'elle met à sa disposition, qu'il refuse d'abord, puis qu'il accepte après quelques façons.
Cependant le baron d'Étange est enfin revenu de son absence ; il prend à ce moment sa retraite dans ses foyers après trente ans de service militaire en pays étranger, selon l'usage des gentilshommes suisses de ce temps. Il admire les
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progrès de Julie en dessin et en musique; mais, informé que ces progrès résultent des soins d'un précepteur de naissance obscure, et qui a néanmoins refusé toute rétribution, il exige que ce précepteur soit dorénavant payé de ses peines. Or l'amant de Julie ne veut pas l'être, en vertu du singulier raisonnement que voici : il se considérerait en ce cas, dans ses rapports clandestins avec son élève, comme « un perfide foulant aux pieds les droits les plus sacrés, comme un traître, un séducteur domestique, que les lois condamnent très justement à la mort ! » Car telle était en effet la législation, sinon la pratique pénale de l'époque. Et Von appréciera la valeur de cette distinction si radicale ! Aussi bien Jean- Jacques luimême a-t-il jugé prudent d'ajouter en note au bas de sa page : « Malheureux jeune homme, qui ne voit pas qu'en se laissant payer en reconnaissance ce qu'il refuse de recevoir en argent, il viole des droits plus sacrés encore ! Au lieu d'instruire, il corrompt. Au lieu de nourrir, il empoisonne. Il se fait remercier par une mère abusée d'avoir perdu son enfant ! » Retenons soigneusement tout ceci pour l'heure où la faute entière sera rejetée sur Julie par l'auteur du roman afin d'exonérer d'autant son aller ego. Et voici qu'il se souvient déjà que luimême est en cause, puisqu'il termine cette note par la négation de tout ce qu'il vient d'y proclamer en belles antithèses oratoires : « On sent pourtant qu'il aime sincèrement la vertu ! Mais la passion l'égaré, et si sa grande jeunesse ne l'excusait pas, avec ses beaux discours, il ne serait qu'un scélérat. Les deux amants sont à plaindre; la mère seule est inexcusable, car l'amour est honnête entre deux amants du même âge qu'aucun lien particulier ne gêne, qui jouissent tous deux de leur première liberté et dont aucun droit ne prescrit l'engagement réciproque ! » Alors quel droit a donc été violé par Saint-Preux ? Pourquoi la mère est-elle inexcusable et pourquoi tant de traîtrise et de scélératesse et de perfidie dans les phrases qui précèdent. C'est ici la morale érotique qui cherche à se couvrir contre la morale rationnelle par des concessions apparentes aussitôt suivies de subreptices émancipations.
— Enfin cette même note, si instructive, nous apprend que Rousseau a toujours plaint la véritable Héloïse, celle du xii® siècle : « Elle avait, dit-il, un cœur fait pour aimer, mais Abélard ne m'a jamais paru qu'un misérable digne de son sort et connaissant aussi peu l'amour que la vertu ! » Certes, ce pédagogue scolastique, contraignant d'abord sa très jeune élève àTamour par des coups qui, sans doute en augmentaient pour lui le ragoût, est beaucoup moins susceptible de s'attirer des admirateurs et imitateurs que le tendre Saint- Preux, ami de la vertu et paragon des âmes sensibles.
Cependant celui-ci revient de son voyage, et, désespéré des exigences de M. d'Etange auxquelles il refuse de se soumettre, attend les ordres de son amie sur les bords du Léman, dans les rochers de Meillerie où il s'occupe à graver sur la pierre son chiffre enlacé dans celui de l'aimée : « Sans le compte indiscret que je te rendis d'un discours de mon père, lui écrira- t-elle plus tard, tu n'aurais point été te désoler à Meillerie et ne m'eusse point écrit la lettre qui m'a perdue ! » Voici la substance de cette lettre fatidique : « Un éternel arrêt du ciel nous destina l'un pour l'autre. C'est la première loi qu'il faut écouter. Ta vertu n'est plus qu'un délire... Pense, Julie, que nous comptons déjà des années perdues pour le plaisir !... Reviens de cette erreur funeste [le devoir] et sois heureuse. Viens dans les bras de ton ami réunir les deux moitiés de notre être ! » Toujours le mythe platonicien contre la morale rationnelle. Il propose ou la fuite ou le suicide à deux.
Dès lors les événements se précipitent. M. d'Étange a déclaré à sa fille son projet de l'unir au baron de Wolmar, un de ses compagnons d'armes ; elle est tombée malade devant cette perspective et a semblé bientôt à l'extrémité. Sa mère, qui soupçonne désormais l'état de son âme, laisse alors Glaire d'Orbe rappeler Saint-Preux et le dissimuler chez elle. La chute de Julie se produit dès sa convalescence. Elle adresse au séducteur, parvenu à ses fms, une lettre d'in- , vectives mêlées d'attendrissements et d'admiration pour sa vertu, parce qu'il a triomphé de sa résistance par une dernière
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menace de mourir ! « Il fallait donner la mort aux auteurs de mes jours, à mon amant ou à moi-même. Je choisis ma propre infortune ! » Nullement, car elle a choisi la mort des auteurs de ses jours au cas, fort vraisemblable, où ils apprendraient son déshonneur. Seule la volonté arbitraire du romancier empêchera ce résultat de la décision de son héroïne.
Claire, confidente des deux amants, s'efforce toutefois de réconforter sa cousine afin qu'elle n'abandonne pas toutes ses autres vertus après avoir sacrifié la principale : « Une faiblesse efîacera-t-elle tant de sacrifices... Tu oublies tous les triomphes pénibles qui ont précédé ta défaite. » Encore le raisonnement de l'accacia d'Eaubonne ; mais de telles défaites ne laissent rien des précédents triomphes : « Sans avoir été vaincue, je suis moins chaste que toi ! » Parce qu'elle croit sentir qu'elle aurait moins longtemps résisté ! « Il reste en toi mille adorables qualités que l'estime de toi-même peut conserver. Qu'une faute ne t'ôte pas ce noble enthousiasme de l'amour et du beau ! » Mais, une fois de plus, l'auteur croit devoir prendre en note le parti de la raison et traiter de « mauvaises maximes pires que de mauvaises actions » les exhortations de M^^ d'Orbe. Quel est pourtant celui de ses lecteurs qui en a cru sa note réfrigérante plutôt que son texte pathétique ?
Quant à Saint-Preux, il identifie tout simplement l'aventure à un mariage pour fermer la bouche aux importuns : « N'as-tu pas suivi la plus pure loi de la Nature ? N'as-tu pas librement [était-elle donc libre vis-à-vis des siens ?] contracté le plus saint des engagements ? Que manque-t-il au nœud qui nous joint que la déclaration publique ? Veuille être à moi. Tu n'est plus coupable ! » Nous voilà loin des « scélératesses » de ci-dessus ! Mais Julie secoue la tête avec tristesse. Pour être sortis des premiers stades de l'attitude platonique, les voici déjà moins heureux. Qu'est devenu, dit-elle, ce zèle de la sagesse et de Vhonneur qui animait toutes les actions de leur vie ? (Nous ne nous en sommes pas beaucoup aperçus.) Livrés aux erreurs des sens, ils sont tombés au niveau des
amants vulgaires ! — Pourtant l'habitude de la faute amène bientôt quelque apaisement dans ces pénibles scrupules ; les amants se voient chez une certaine M™^ Belon et les deux cousines plaisantent agréablement Saint-Preux sur une conversation qu'il a eue avec cette dame. Un chalet écarté réunit les amoureux pour le plaisir pendant une absence des parents de Julie qui a été confiée à ceux de Claire. Elle avoue, à demi-mot, sa grossesse qui lui semble un moyen de tout réparer ! Un jour, ayant fait mettre son amant à genoux devant elle et les mains dans les siennes, par une rénovation du vieux rite féodal et courtois, elle lui fait jurer non point fidélité (comme les anciens preux la promettaient à leur suzerain ou à leur dame), parce que, dit-elle, nul, en amour, ne peut répondre de soi, mais seulement vérité et sincérité entière sur les sentiments de son cœur. Trait qui annonce George Sand dans Jacques, et marque bien la différence de la chevalerie romanesque, conservant quelques traits virils, à la mentalité romantique, entièrement féminisée désormais : l'une promettant, au moins en paroles, l'effort sur soi-même et la maîtrise de ses actes, l'autre décidée d'avance à subir sans réaction la poussée de l'instinct.
La cérémonie que nous venons de décrire est suivie d'une soirée d'incomparables délices au rendez-vous habituel des amants. On dirait que la terre se pare pour leur fournir un lit nuptial digne de leurs mérites souverains. Mais Saint-Preux conserve seul l'auréole platonique en cette occurrence, car Julie l'écarté de son front par un mouvement de pudeur rationnelle et chrétienne : « Je voudrais, dit-elle, ajouter autant de vertus aux tiennes, mon aimable ami, qu'un fol amour m'en a fait perdre, et, ne pouvant plus m' estimer moi-même, j'aime k m' estimer encore 'en toi ! » A combien peu juste titre, nous le savons maintenant ! Mais telle est évidemment la prétention de l'auteur des Lettres à Sophie au profit de cet autre lui-même.
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