‹ Jean-Jacques RousseauChapitre 56 sur 64 · UN AMI TEL QUE L A MERITE LA VERTU DE SAINT-PREUX · texte numérisé non relu

UN AMI TEL QUE L A MERITE LA VERTU DE SAINT-PREUX

Ici paraît pour la première fois dans la correspondance des amants le personnage de lord Bomston que Saint-Preux a rencontré à Sion, dans le Valais, et qui est devenu aussitôt l'ami du séduisant jeune homme au point de lui offrir peu après la moitié de sa fortune, comme nous allons l'apprendre. En attendant, les d'Etange sont revenus de leur voyage et les « plaisirs » deviennent moins faciles aux hôtes habituels du chalet que nous savons ; ce qui décide Julie à imaginer autre chose : « Ainsi, tout déconcerte nos projets, dit-elle. Toucherons-nous sans cesse au plaisir qui fuit sans jamais l'atteindre ?... Je sens une hardiesse que je n'eus jamais, et, si tu l'oses partager, ce soir, ce soir même peut acquitter mes promesses !... Si tu crains la mort, n'achève pas cette lettre... Mon cœur court le même risque et n'a point balancé. Écoute ! » Elle lui donne alors un rendez-vous de nuit dans sa propre chambre dont elle lui explique avec soin les voies d'accès : « L'abord est sujet là mille hasards, le séjour dangereux, la retraite d'un péril extrême... Je te défends d'apporter une arme [qu'il pourrait être tenté de tourner contre M. d'Étange en cas de surprise]... Je sens qu'un sort plus doux nous est dû et que la Fortune se lassera de nous être injuste ! » La Fortune remplace cette fois le ciel chrétien dont l'invocation a tout de même paru un peu forte à notre mystique de la passion en pareille occurrence ! Il nous communique ensuite quelques lignes égrillardes de Saint-Preux, qui, attendant la venue de sa maîtresse dans la chambre de celle-ci, est sup-

posé écrire (!) ses impressions face à face avec les diverses pièces du costume que la jeune fille a déposées autour de lui sur les meubles,.. « ce corps (corsage) si délié, qui touche et embrasse... au-devant, deux légers contours... O spectacle de volupté... la baleine a cédé à la force de Timpression... Empreintes délicieuses, etc..» Nous voilà loin du Contrat social. — Après l'heure du berger, ce seront des détails rétrospectifs, non moins précis, sur l'entrevue et des considérations sur les délices qui suivent le moment du bonheur. Le tout appuyé par une note, qui, cette fois, associe pleinement Jean- Jacques aux réminiscences ou prédilections de son héros.

Mais voici que Bomston, pris de vin, a une altercation avec son ami au sujet de M^i^ d'Étange dont il s'est avisé de médire, car les amours de la jeune fille menacent de devenir publics. Déjà un homme du voisinage dit avoir vu le précepteur sortir de chez elle à cinq heures du matin ! Il est même miraculeux qu'après deux ans que durent leurs relations amoureuses, Julie ne soit pas encore l'objet de discours plus fâcheux. Une rencontre armée se prépare donc entre l'Anglais et l'amant chevaleresque. Pour conjurer le péril qui menace la vie de ce dernier, sa maîtresse écrit à milord Edouard en lui avouant sa faute et en se jetant au-devant de son épée : « J'ai un amant aimé : il est maître de mon cœur et de ma personne... C'est celui que vous honoriez de votre amitié : il en est digne puisqu'il vous aime et qu'il est vertueux ! Cependant il va périr de votre main ! » Car Bomston est un tireur de premier ordre tandis que Saint-Preux n'a jamais touché une arme !

Alors, par un de ces revirements ultra-romanesques auxquels se complaît l'imagination exaltée de Rousseau, le pair d'Angleterre, assisté de ses deux témoins, va se mettre à genoux devant le très mince personnage qu'est le précepteur de Julie. Il proteste qu'il acceptera de lui tel châtiment qu'il jugera propre à punir son méchant propos I Aussitôt embrassé par Saint-Preux qui se montre bon prince, il se relève d'un air fier, jette à la ronde un regard provocateur et

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notifie à l'assistance que celui qui répare ainsi ses torts n'en saurait endurer de personne ! Nous apprenons encore à cette occasion qu'il a pour Julie une tendre admiration plutôt que de l'amour proprement dit; elle est ce qu'il honore le plus au monde et, en conséquence, il n'a pu « trop s'humilier devant ce qu'elle aime » ! L'amant lui ayant alors fourni de plus amples détails sur ses relations avec sa maîtresse, voici le jugement que ce récit lui inspire : « Les catastrophes d'un roman m'attacheraient beaucoup moins, tant les sentiments suppléent aux situations et les procédés honnêtes aux actions d'éclat. Vos deux âmes sont si extraordinaires qu'on n'en peut juger par les règles communes... Il s'est joint à votre amour une émulation de vertus y et vous vaudriez moins l'un et l'autre si vous ne vous étiez pas aimés ! » Recours, en dernier ressort, au Platonisme qui avait quelque peu pâli à l'horizon pendant la période des « plaisirs » du chalet.

Édouard fait mieux encore : il offre à Saint-Preux le tiers, au besoin la moitié, de sa fortune pour lui obtenir l'aveu des parents de Julie et s'en va soumettre cette proposition au baron d'Étange : « Tous les dons qui ne dépendaient pas des hommes, expose-t-il à ce gentilhomme, mon ami les a reçus de la Nature et il y a ajouté tous les talents qui ont dépendu de lui... Il a de l'éducation, du sens, des mœurs (comme Sauttersheim), du courage ; il a l'esprit orné, l'âme saine. La noblesse ? Il ne l'a point écrite d'encre en de vieux parchemins, mais gravée au fond du cœur en caractères ineffaçables ! » Par malheur ce plaidoyer persuasif reste sans prise sur le « préjugé » du vieux soldat. Quoi, déclare-t-il, Julie, dernier rejeton d'une famille illustre, irait éteindre son nom dans celui d'un quidam sans asile et réduit à vivre d'aumônes ? — « De tels quidams, riposte brusquement le pair d'Angleterre [avec une vraisemblance dont on sera juge], sont plus respectables que tous les hobereaux de l'Europe et je vous défie de trouver aucun moyen plus honorable d'aller à la fortune [à vingt-trois ans !] que les hommages de l'estime et les dons de l'amitié... Il sera le fondateur et l'honneur de sa maison comme

votre premier ancêtre le fut de la vôtre... Il y a toujours vingt à parier contre un qu'un gentilhomme descend d'un fripon !.., Mortelle ennemie des lois et de la liberté, qu'a jamais produit la noblesse dans la plupart des pays où elle brille, si ce n'est la force de la tyrannie et l'oppression des peuples ? Osez-vous, dans une république, vous honorer d'un état destructeur des vertus de l'humanité, d'un état où l'on se vante de l'esclavage et où l'on rougit d'être homme ? En quoi votre ordre a-t-il bien mérité de votre patrie, etc.. » Mais il s'empresse d'excepter de ses invectives la noblesse britannique, la plus éclairée, la plus sage de toute, garante de la liberté et soutien de la patrie. ! Ce qui est vraimént bien peu courtois, parlant en territoire suisse à un interlocuteur noble et suisse ! A cette noblesse d'Outre-Manche, Lovelace venait de montrer qu'on pouvait jeter l'injure à la face aussi bien qu'à toute autre en généralisant des cas particuliers, surtout quand on prétendait la dégrader pour prendre sa place. Rousseau sent si bien qu'il vient de laisser parler imprudemment sa passion secrète qu'il recourt à son procédé d'atténuation par notes. Il fait remarquer, au bas de sa page, que la déclaration du lord renferme beaucoup d'inexactitudes; il n'en corrige pourtant qu'une seule, et fort oiseuse en vérité : celle qui concerne la situation politique du pays de Vaud dans la confédération helvétique. Un peu plus tard, en revanche, Édouard ayant reparlé de la (c chimère des conditions », une autre note ajoutera : « C'est un pair d'Angleterre qui parle ainsi ! Et tout ceci ne serait pas une fiction ? Lecteur, qu'en dites- vous ? » Ce qui est une habile manière de faire face à une objection sans lui faire droit.

Après cette conversation, — peu propre à rendre M. d'Etange plus conciliant, on en conviendra, — celui-ci a malmené sa femme et rudoyé sa fille, très confuse d'être crue par tous deux innocente, au plus fort de leur colère ! Il s'est même emporté jusqu'à frapper Julie au visage : elle a fait une chute et s'est heurtée au front. Calmé soudain par cet accident, le vieux militaire, qui est un père très tendre au fond du cœur, a passé de l'attitude de la dignité offensée à celle

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de la plus touchante sollicitude, ce qui produit une révolution analogue dans le cœur de Julie. Lorsqu'il l'a relevée avec amour, assise sur ses genoux et pressée contre son sein, elle lui a rendu sincèrement ses caresses. « Douce et paisible innocence, écrit-elle, tu manquas seule à mon cœur pour faire de cette scène de la Nature le plus délicieux moment de ma vie... Depuis ce moment je me trouve changée. » C'est en effet à cet endroit que se place le point d'inflexion du roman vers sa portion rationnelle et sainement chrétienne : « Il me semble, poursuit la fille coupable, que je tourne les yeux avec plus de regret vers l'heureux temps où je vivais tranquille et contente au sein de ma famille et que je sens augmenter le sentiment de ma faute avec celui des biens qu'elle m'a fait perdre.. Le temps de l'amour serait-il passé et faut-il ne plus le revoir ? » Une fausse couche sera la conséquence de sa chute, ce qui efface opportunément les conséquences visibles de sa faute. Elle demande alors à Claire de prendre une résolution pour elle. Celle-ci décide que Saint-Preux s'éloignera une fois de plus en compagnie d'Édouard, et après trois années d'intrigue galante : « Tu es encore, écrit M^^ d'Orbe à Julie, au sein de ta famille et de ton pays, chérie, honorée, les secrets de ton cœur ensevelis dans l'ombre et le mystère... Apprends à ne vouloir plus cultiver de sentiments incompatibles, trop aveugle amante ou fille trop craintive ! »

Le jeune homme n'est parti cependant que contraint et forcé par la pression de ses amis. Il n'accepte nullement son exil avec égalité d'âme (ce qui le brouillerait avec les lecteurs romanesques) et il écrit à Julie une lettre violente. Milord Édouard offre à M^^^ d'Étange un de ses châteaux dans le comté d'York : ce sera le théâtre de leur « vertu » si elle accepte d'y rejoindre son amant dont il lui fait l'éloge en ces termes : « Une flamme ardente et malheureuse est une preuve de l'excellence de ses facultés et du parti qu'il en pourrait tirer pour cultiver la sagesse, car la sublime raison ne se soutient que par la même vigueur d'âme qui fait les grandes passions ! » Quant à ce préjugé qu'est le droit des parents à intervenir dans

les amours de leurs enfants, voici ce qu'il faut en penser selon le lord : e Deux belles âmes sont faites Tune pour l'autre. Un insensé préjugé vient changer les directions éternelles et bouleverser l'harmonie des êtres pensants ! Le lien conjugal n'est-il pas le plus libre en même temps que le plus sacré des engagements ? Toutes les lois qui lé gênent sont injustes ! Tous les pères qui l'osent former ou rompre sont des tyrans... Ce chaste nœud de la Nature n'est soumis ni au pouvoir souverain, ni à l'autorité paternelle, mais à la seule autorité du Père commun qui sait commander aux cœurs et qui, leur ordonnant de s'unir, les peut contraindre à s'aimer. » Nous savons déjà que Julie va bientôt contredire, point par point, ces diverses assertions dans la partie rationnelle du roman. Laquelle des deux suggestions toutefois a fait le plus de chemin, après cent cinquante ans de rousseauisme continué ?

Déjà, sous la plume du lord, se glisse une restriction trop tardive : « L'enfant qui n'a de règle que l'amour choisit mal, écrit-il. Le père qui n'a de règle que l'opinion choisit plus mal encore ! » Soit, il faut concilier les deux choses autant que possible. « Qu'une fille manque de raison et d'expérience pour juger de la, sagesse et des mœurs, achève en effet Bomston, un bon père y doit suppléer sans doute. Son droit, son devoir même est de dire : çia fille, c'est un honnête homme ou c'est un fripon [terme trop fort, et choisi à dessein, car un homme peu sûr serait suffisant] ; c'est un homme de sens ou c'est un fou ! » — Ét qu'a donc fait autre chose le baron d'Étange, même ignorant du crime de Saint-Preux ? Supposons-le informé de ce crime (ce qu'il devrait être pour exercer son droit ou faire son devoir en connaissance de cause), lui fallait-il dire alors à Julie : « C'est un honnête homme et un homme de sens ? » Tel est bien le postulat de l'auteur, mais non celui du plus humble bon sens. Et ce rôle inouï, que Rousseau épargne au père de son héroïne, il le réserve à son mari !

Cependant Bomston, après avoir conclu que la justice universelle veut le redressement de pareils abus, revient à l'apologie des deux amants, ce qui est un thème bien plus

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favorable aux développements romanesques : « Rien de si extraordinaire que vous et votre amant... En vous, aucun caractère n'est marqué... On pourrait vous prendre pour des âmes communes. Mais c'est cela même qui vous distingue qu'il est impossible de vous distinguer et que les traits du modèle commun, dont il manque toujours quelque chose à chaque individu, brillent tous également dans les vôtres. C'est le caractère de la perfection ! » Et Glaire de reprendre à l'unisson : « Vos âmes transforment les autres en ellesmêmes. Rien ne leur résiste ; on ne peut les connaître sans vouloir les imiter, et, de leur sublime élévation, elles attirent à elles tout ce qui les environne. C'est pour cela, ma chère, que ni toi, ni ton ami ne connaîtrez peut-être jamais les hommes. Car vous les verrez bien plus comme vous les ferez que comme ils seront eux-mêmes. Vous donnerez le ton à tous ceux qui vivront avec vous. Ils vous fuiront ou vous deviendront semblables et tout ce que vous aurez vu n'aura peut-être rien eu de pareil dans le reste du monde ! » Par malheur, le Saint- Preux de la réalité vivante n'était point doté du privilège mystique de transformer autour de lui la nature humaine, ce qui lui aurait épargné la peine de la connaître ! Il a dû se contenter d'opérer cette métamorphose dans un cercle plus complaisant à ses désirs, celui de « nos habitants » dont son Héloise est trop souvent le reflet.

Devant la généreuse proposition du lord, M^i^ d'Étange charge M^^^ d'Orbe de choisir une seconde fois pour elle, indiquant néanmoins qu'elle se sentirait fllle ingrate et dénaturée s'il lui fallait non seulement abandonner ses vieux parents mais encore les déshonorer par sa fuite. Claire se dérobe donc à la responsabilité d'un choix si gros de conséquence et promet seulement à son amie de ne pas la quitter, quoi qu'elle fasse ! Julie choisit alors elle-même et décide de rester près des siens, non par sentiment du devoir, mais par compassion seulement : la représentation de leur douleur lui serait de loin une image trop pénible à supporter. — Quant à Saint-Preux, il accepte la décision de son amie. Avec Véner-

gie de sentiments qui caractérise les âmes nobles, il imitera désormais les vertus de Bomston et apprendra enfin de lui la sagesse (que M. d'Étange avait donc toute raison de lui refuser ci-dessus). Aussi bien, après la scène de soupçon morbide et de folle violence que nous avons commentée déjà, s'est-il senti revenir à la raison et en a-t-il été récompensé sans délai par une lettre, de nouveau platonisante, qu'il a reçue de sa maîtresse : « Quel charme de te voir reprendre cette vigueur d^ sentiment qui convient au courage d'un homme. A moins de vingt-quatre ans, tu joins les grâces de ton âge à la maturité [!] qui dédommage plus tard du progrès des ans. L'ardent amour, en t'inspirant les sentiments sublimes dont il est le père, t'a donné cette élévation d'idées et cette justesse de sens ! » Et Rousseau de s'abriter une fois de plus en note contre la possible révolte du sens commun : « Justesse de sens inséparable de l'amour ! Bonne Julie, elle ne brille pas ici dans le vôtre ! »

La charmante personne ne se laisse pas arrêter par une incidente trop sage — fruit du retour de Jean- Jacques auprès du fourneau de Thérèse, sans nul doute, mais non pas de la promenade rêveuse qui dicta la lettre dont cette note critique l'exaltation amoureuse. — « Ah, ces tristes raisonneurs, achève ]y[ne d'Etange. Laisse, mon ami, ces vains moralistes et rentre au fond de ton âme. C'est là que tu trouveras toujours la source de ce feu sacré qui nous embrasa tant de fois de l'amour des sublimes vertus ! C'est là que tu verras ce simulacre éternel du vrai Beau dont la contemplation nous anime d'un saint enthousiasme et que nos passions souillent sans cesse, sans pouvoir jamais l'effacer ! Souviens-toi des larmes délicieuses qui coulaient de nos yeux, des palpitations qui suffoquaient nos cœurs agités au récit de ces vies héroïques, Socrate, Brutus, Régulus, Caton. Ce divin Modèle que chacun de nous porte en lui nous enchantait malgré que nous en ayons... Mais je ne veux point t' enseigner tes propres maximes. Tu reçus du Ciel cet heureux penchant à tout ce qui est bon et honnête. N'écoute que tes propres désirs. Ne suis que tes inclinations naturelles. Songe surtout à nos premières [et encore plato-

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niques] amours. Tant que ces moments purs et délicieux reviendront à ta mémoire, il n'est pas possible que tu cesses d'aimer ce qui les rendit si doux, que le charme du beau moral s'efface de ton âme... On peut, sans amour, avoir les sentiments sublimes d'une âme forte ; mais un amour tel que le nôtre l'anime et la soutient tant qu'il brûle. Dis-moi ce que nous serions si nous n'aimions plus ?. . . Je n'en épouserai jamais un autre sans ton consentement ! » Conclusion singulière ! Mais c'est ici tout l'accent des Lettres à Sophie, après les scènes sous l'accacia d'Eaubonne. Et, en note, se lit cette remarque fort judicieuse que la véritable philosophie des amants est celle de Platon, ce père de la morale érotique, en effet. Durant le « charme », ils n'en ont jamais d'autre. Un homme ému ne peut quitter ce penseur ; un lecteur froid ne peut le souffrir ! — Mais est-ce bien le nom de philosophe que mériterait un conseiller défini de la sorte ?

Saint-Preux, faisant contre mauvaise fortune bon cœur, accepte de se mettre à l'unisson : « Où sont-ils, ces hommes grossiers qui ne prennent les transports de l'amour que pour une fièvre des sens ?... Qu'ils voient un amant malheureux prêt à faire des vertus que tu lui as inspirées le digne ornement de cette empreinte adorable qui ne s'effacera jamais de mon âme !.. Oh, quels hommes serions-nous, ferai- je dire un jour à ceux qui nous aurons connus, si le monde était plein de Julie et de cœurs qui sussent les aimer !... Le recueil de tes lettres m'instruira durant ma jeunesse, il m'édifiera dans tous les temps. Et ce seront, à mon avis, les premières lettres d'amour dont on aura tiré cet usage ! » Voilà qui est bien outrecuidant, car telle fut, en tout temps, la prétention des autres platoniques. Et l'événement a-t-il montré d'ailleurs que, pour la première fois, ces deux amants aient conduit leurs admirateurs à la vertu ? Un siècle et demi de rousseauisme est déjà là pour répondre à cette interrogation indiscrète.

C'est l'heure où Saint-Preux se rend à Paris d'où il envoie vers Clarens de longues descriptions âprement, magistralement satiriques, qui alternent avec de prudentes apologies de la civi-

lisation française ; il y fait place au plaidoyer pro domo de r auteur, que nous connaissons déjà : « Les romans sont peutêtre la dernière instruction qu'il reste à donner à un peuple assez corrompu (le peuple français) pour que toute autre lui soit inutile... Je voudrais qu'alors la composition de ces sortes de livres ne fût permise qu'à des gens honnêtes mais sensibles dont le cœur se peignît dans leurs écrits, à des auteurs qui ne fussent pas au-dessus des faiblesses de l'humanité, qui ne montrassent pas tout d'un coup la vertu dans le ciel, hors de la portée des hommes, mais qui la leur fissent aimer en la peignant d'abord moins austère, et puis, du sein du vice, les y sussent conduire insensiblement î » Encore une fois certains lecteurs prévenus de YHéloïse ont pu accepter cette suggestion du prestigieux romancier : l'évolution des mœurs a prononcé sur sa prétention de tout autre sorte.

NOUVELLES MANIFESTATIONS DE l'honnêteté de SAINT-PREUX

Cependant la mère de Julie qui n'a rien su de précis jusquelà sur la séduction de la fille, sur sa grossesse et sur son avortement, trouve par hasard des lettres de Saint-Preux et découvre enfin toute la vérité. Elle en tombe malade : elle s'éteindra peu après, et Glaire hasarde à ce propos quelques reproches au vertueux séducteur : « Que de maux vous causez à ceux qui vous aiment ! Craignez que la mort d'une mère affligée ne soit le dernier effet du poison que vous versez dans le cœur de sa fille... Comment tolérer une vaine constance que l'honneur et la raison condamnent I » Condamnation

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de fraîche date, car nous n'en n'avions pas entendu parler jusqu'ici. Mais cette ombre ne se posera qu'un instant sur le front lumineux du saint de la moderne alliance ; car nous apprendrons sans délai, mais non pas sans étonnement, que Mme d'Etange, sur son lit d'agonie, aime et estime en secret le suborneur de son enfant : « Elle s'en prend de vos fautes à la vertu même, explique peu clairement l'aimable Glaire. Elle conçoit maintenant, dit-elle, ce que c'est qu'une probité trop vantée qui n'empêche point un honnête homme amoureux de corrompre, s'il le peut, une fille sage, et de déshonorer sans scrupule toute une famille pour satisfaire un moment de fureur ! » S'il est possible de donner un sens à ces deux phrases, il nous faut entendre que la probité de l'époque, même à Glarens, n'interdisait nullement de corrompre une fille sage sous le toit des siens et que Saint-Preux peut encore être dit probe, en conséquence.

Gelui-ci n'en reste pas moins écrasé sous le poids de si tragiques nouvelles, et, spontanément, il s'adresse à la mourante pour accorder à Julie l'autorisation de prendre un autre époux que lui-même ; car nous savons que son amie lui a gratuitement conféré ce nouveau droit sur sa personne. Ils sembleront, au surplus, avoir bientôt oublié cette première concession l'un et l'autre, puisque, un peu plus tard, nous la verrons arracher une fois encore à son amant cette renonciation qui chagrine la conception romanesque de la vie : « Je mourrai content, écrit-il dès lors à celle dont il espérait devenir le gendre, si vous lui donnez un époux digne d'elle... S'il n'a mon cœur (un cœur qui vaille le sien), il n'aura rien pour Julie ! Mais je n'ai que ce cœur, tendre et honnête, etc.. »

Mme d'Orbe lui fait bientôt connaître les sentiments de la baronne au reçu de cette lettre, si généreuse : « Il y a tant d'amour et de vertu dans votre conduite qu'elle efface l'amer- tume de vos plaintes... Vous avez séduit ma tante par ce sacrifice... Gette tendre mère voit combien vos deux cœurs sont hors de la règle commune ! » Exception bien nécessaire à renouveler de temps à autre, afin de prévenir les objections

du bon sens et de la morale, ainsi bafoués à toutes lignes. — La tante expire cependant et la nièce de rassurer le bourreau en lui apprenant inopinément qu'il ne fut pour rien dans ce trépas ! d'Étange n'est pas morte d'avoir découvert

la honte de sa fille comme l'indiquait si nettement la première lettre de M^^ d'Orbe à Saint-Preux sur ce sujet : « Que de maux vous causez... Craignez d'ajouter le deuil à nos larmes et que la mort d'une mère affligée ne soit le dernier effet du poison que vous versez dans le cœur de sa fille, etc.. » Mais une fois produit et prolongé quelque temps l'effet d'émotion qui devait sortir d'une telle péripétie, nous serons informés que Julie s'est trompée et se trompe encore sur les causes vraies de la fm de sa mère : « La maladie de M™e d'Étange, écrit maintenant Claire, est bien connue ! C'était une hydropisie de poitrine dont elle ne pouvait revenir et l'on désespérait de sa vie avant même qu'elle n'eut découvert votre correspondance ! » On sait combien les émotions de ce genre sont propices aux maladies de cœur î « Ma tante m'a dit cent fois que ses derniers jours étaient les plus doux moments de sa vie ! » Non, c'est trop vraiment, et le mystique rayonnement de sympathie qui se dégage en tous lieux de la personne du précepteur ne saurait justifier cette « douceur-là » î « De sa perte, achève cependant la jeune femme, c'est à son époux seul qu'il faut se prendre... Longtemps inconstant et volage, il conserva plus tard cette rudesse inflexible dont les maris infidèles ont accoutumé d'aggraver leurs torts ! » Et voilà donc le tendre père de tout à l'heure, celui dont les élans de cœur alternant avec les brusqueries de fait ont préparé la soudaine évolution mentale de Julie après sa blessure et feront, un peu plus tard, sa décision conjugale en faveur de Wolmar ! Voilà ce père sacrifié lui aussi à l'amour-propre insatiable de Saint- Preux. Car une invraisemblance de plus ne coûte guère à l'auteur dès qu'il s'agit de conserver l'auréole mystique au front du séducteur et de mettre sous ses pieds ses aveugles adversaires.

Cependant le baron d'Étange informé à son tour, non pas

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de la faute de sa fille (il ne la connaîtra jamais) mais de sa correspondance d'amour, écrit à Saint-Preux un billet violent pour le sommer de rendre à Julie la parole qu'elle lui a donnée de ne point se marier sans son aveu. Le jeune homme vient précisément de rendre cette parole à M^^ d'Étange ; aussi cette algarade sans objet n'a-t-elle d'autre destination que de justifier, aux yeux du lecteur, sa lettre de réponse sur l'autorité paternelle, où l'auteur a mis tout son orgueil souffrant et tout son talent de sophiste : « Si votre fille eût daigné me consulter sur les bornes de votre autorité, ne doutez pas que je ne lui eusse appris à résister à vos prétentions injustes... Malgré des maximes gothiques, l'alliance d'un honnête homme n'en déshonora jamais un autre I » M. d'Étange ne parle d'honneur qu'à propos de la conduite de Saint-Preux, non à propos de son alliance qu'il rejette en raison du défaut de convenance entre les situations sociales des jeunes gens ; mais ce genre d'exagération, prêtée à l'adversaire, est un des procédés instinctifs de la sophistique et ne pouvait être que fréquent chez Rousseau. fs-D' injustes reproches, poursuit le séducteur, ne peuvent m'humilier I Sachez qu'entre deux personnages du même âge, il n'y a d'autre suborneur que l'amour et qu'il ne vous appartiendra jamais d'avilir un homme que votre fille honore de son estime I » Rousseau lui-même nous a dit précédemment, et par son texte et par ses notes, ce qu'il faut penser de telles rodomontades ; il a refusé la jt!stesse du sens à l'amour juvénile, proclamé qu'à lui seul cet amour choisit mal, et reconnu aux parents le droit de placer le mot de l'expérience ou de la raison dans les préliminaires du mariage de leurs enfants. Mais Saint-Preux est cette fois directement en cause et son peintre complaisant se garde bien de réitérer des réserves si sages. Il est tout au soin de donner le beau rôle à l'amant de Julie : « Je me soucie fort peu, achèvera donc celui-ci, de savoir en quoi consiste l'honneur d'un gentilhomme, mais quant à celui d'un homme de bien il m'appartient ! Je sais le défendre et le conserverai pur et sans tache jusqu'à mon dernier soupir 1... Allez, père barbare et peu

digne d'un nom si doux! Méditez d'affreux parpicides... contre l'unique fruit de vos entrailles pour qui le Ciel, prodigue de ses dons, n'oublia qu'un meilleur père, etc.. » M. d'Étange a du moins pour vertus la longanimité et l'oubli des injures, car, avec une pareille lettre dans son secrétaire, nous le verrons plus tard combler Saint-Preux de ses prévenances, assuré qu'il sera désormais de ne l'avoir point pour gendre.

Cependant Julie tombe malade une seconde fois, mais c'est de la variole, ce qui semble avoir peu de relations avec ses soucis de famille. Saint-Preux se rapproche d'elle alors ; il vient, à son insu, tandis qu'elle est dans le délire, lui baiser la main sur son lit de souffrance et boire le poison à ce contact. Il tombe donc bientôt malade à son tour et son visage restera fort marqué par la redoutable éruption. Acte d'héroïsme sans aucun objet, comme on le voit, mais qui n'en efface pas moins pour Julie, dès qu'elle en est informée, tous les pénibles souvenirs de l'agonie de M™® d'Étange et la fait plus amante que jamais. Elle maudit alors en Wolmar (l'époux que lui réserve son père) « l'ardeur grossière d'un homme assez dépourvu de délicatesse pour oser l'épouser sans son aveu », Et tout aussitôt Saint-Preux, laissant là l'honneur dont nous l'avons vu se réclamer, se prend à méditer l'adultère dont il entrevoit la prochaine perspective avec délices : « Fille trop soumise, amante sans courage, tous nos maux viennent de tes erreurs !... Les sentiments droits (?) de ton cœur en ont chassé la sagesse] sagesse pratique, qui eût consisté dans la fuite proposée par lord Edouard]. Tu as voulu concilier la tendresse filiale avec l'indomptable amour î... Ah, Julie I Encore une heure de bonheur ! Écoute celui qui t'aime I Pourquoi voudrions-nous être plus sages que le reste des hommes et suivre, avec une simplicité d'enfants, de chimériques vertus dont tout le monde parle et que personne ne pratique ? Quoi, nous serions meilleurs moralistes que cette foule de savants dont Londres et Paris sont peuplés qui, tous, se raillent de la fidélité conjugale et regardent l'adultère comme un jeu ? Quel ma reçoit un mari d'une infidélité qu'il ignore ? De quelles com-

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plaisances une femme coupable ne rachète-t-elle pas ses fautes, etc.. » Ici, Saint-Preux, qui « ne sait ce qu'il écrit » tant l'état de son âme est affreux (mais ses lecteurs le sauront fort bien) se contredit aussitôt avec prudence : « A Dieu ne plaise que je veuille rassurer ton cœur par ces honteuses maximes. Je les abhorre sans savoir les combattre et ma conscience y répond mieux que ma raison ! » Gomme si la conscience était autre chose, en réalité, que raison accumulée dans l'espèce. Mais c'est ici la mystique illusion du rousseauisme. Et cette conscience n'empêche nullement l'amoureux de revenir sans délai à sa suggestion « honteuse », et de parler à nouveau le langage du Tentateur de la théologie chrétienne : « Je sens pourtant qu'une ardeur secrète m'anime encore. Sais-tu de combien de pertes un amour pareil au mien peut te dédommager ? Eh bien, nous serons coupables, mais nous ne serons point méchants. Nous serons coupables, mais nous aimerons toujours la vertu !... Loin d'excuser nos fautes, nous en gémirons, nous en pleurerons ensemble. Nous les rachèterons, s'il est possible, à force d'être bienveillants et bons ! » C'est l'absolution réclamée pendant le péché même ; c'est moins encore que cette « attrition » (ou contrition sans ferme propos) dont refusaient de se contenter les plus fermes moralistes chrétiens du siècle précédent. Ces incitations se passent de commentaires ! Elles résument excellemment la morale passionnelle du rousseauisme.

Julie se marie peu après, et, dans le temple chrétien, connaît cette subite illumination de la grâce dont nous avons déjà rendu compte. Elle écrit bientôt à son amant ses résolutions de vertus conjugales, en prenant d'ailleurs sur elle, au préalable, toutes les fautes de leur lourd passé sentimental ; et il est certain qu'elle eut sa part dans ses fautes, mais non pas assurément la principale. Qu'importe, dès qu'il s'agit d'exonérer à tout prix Saint-Preux sous les regards du lecteur ! — Elle lui apprend encore qu'elle a dû céder aux supplications de son père qui pleurait à ses pieds (car tel est l'homme de rudesse inflexible, dont on nous parlait tout à l'heure !).

Dans cette posture humiliée, M. d'Étange a donc exposé à sa fille que le baron de Wolmar, récemment ruiné par une révolution de cour en son pays du Nord (la Russie évidemment, car il a été menacé de l'exil sibérien), verrait désormais un prétexte, dicté par les plus mesquines considérations d'intérêt, dans toute tentative du gentilhomme vaudois pour dégager vis-à-vis de lui sa parole. L'honneur de la famille est désormais engagé. Julie a donc cédé, mais en projetant, elle aussi, l'adultère : projet dans lequel la lettre de son amant est venue la confirmer en achevant de l'égarer. Par bonheur, le Ciel a bien voulu lui épargner ce nouveau crime en l'éclairant à temps sur son devoir, dans les conditions que nous avons dites ^

Ici s'achève, de façon fort morale en ce qui concerne Julie, le premier des deux rornans dont l'adroite juxtaposition constitue La Nouvelle Héloïse. C'est le roman de Vaussore de Villeneuve, si l'on supposait que ce dernier eût entrepris de séduire l'une de ses jolies élèves noblés de Suisse ou de Savoie, C'est le fruit des souvenirs érotiques qui remplissaient les promenades solitaires de Rousseau à l'Ermitage, dans le commerce de nos habitants et avant les visites de ]y[me d'Houdetot (sauf possibles retouches ultérieures de détail).

1. Rappelons que Saint-Preux accepte alors de partir avec l'amiral Anson (dont Rousseau venait de lire le Voyage aucs îles Juan Fernandez] . Il accompagnera, pour trois ou quatre ans, cet explorateur dans les mei's du Sud, à titre d'ingénieur des troupes de débarquement ; car il a été destiné dans son enfance à la profession du génie militaire (profession jadis exercée par l'oncle et provisoire tuteur de Jean-Jacques. Gabriel Bernard).

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LE MARI SOUS LE CHARME DE l'aMANT

Les visites de M^^ d'Houdetot que nous venons de rappeler, l'amour fougueux qui en fut bientôt la conséquence pour l'ermite et la situation, jusqu'au bout difficile, de ce dernier vis-à-vis de Saint-Lambert lui dictent alors un nouveau roman qui continuera le précédent. Wolmar y sera le Saint-Lambert idéal, tel que celui-ci aurait dû se montrer s'il avait porté à l'original de Saint-Preux cet amour sans condition, ou mieux cette vénération instinctive que Rousseau se jugeait due, par égards pour sa céleste mission et qu'il assurait de son mieux au héros de son récit ; et cela, en toutes circonstances, fût-ce au milieu des fautes les plus regrettables, parce que son cœur ne manque jamais d^ les démentir, sans qu'il se juge obligé pour cela d'y mettre un terme !

Au début de la quatrième partie du roman (qui en compte six ainsi qu'on le sait) nous retrouvons M™^ de Wolmar après six années de mariage. Elle est installée à Clarens, à peu de distance du château d'Étange qui est trop vaste pour être commodément habité. Elle a donné le jour à deux flls et jouit d'un parfait bonheur domestique. — Glaire d'Orbe est devenue veuve, avec une petite fille qu'on a déjà fiancée à l'aîné des jeunes Wolmar. La mère de cet enfant garde pourtant une inquiétude au cœur. Son « odieux » secret lui pèse chaque jour davantage : il lui est dur de se dire sans cesse que son époux ne la connaît pas pour ce qu'elle est, et que c'est donc « une autre » qu'il honore en elle. Mais ne serait-ce pas risquer l'avenir de leur ménage et celui de leurs enfants que d'entrer à la légère dans la voie des confidences sur ce point ? — On

jugera ce scrupule respectable, mais cette soif de sincérité trop excessive. Julie, sans nouvelles de son amant, le croit mort au cours de son lointain voyage : c'est donc le cas où jamais d'étendre sur le passé le bénéfice de la prescription, cette sage institution de l'expérience juridique et morale. Mais Rousseau a besoin de l'aveu de Julie pour inaugurer le second roman qu'il veut écrire ; cet aveiï va conduire aussitôt Wolmar à une véritable adoption de Saint-Preux, dont les conséquences ne laisseront pas d'être fâcheuses. Aussi bien l'état d'esprit de la jeune femme n'est-il pas tout à fait rassurant, en dépit de sa volonté de vertu : « On s'attendrit par réminiscence, écrit-elle alors à Claire, sur des souvenirs redoutables. On a honte de pleurer et On n'en pleure que davantage I... Ah, ma chère, quelle âme était la sienne ! Gomme il savait aimer I... Il aura présenté devant le Souverain juge une âme faible mais saine, et aimant la vertu ! » Tout ceci est à la fois faible et malsain ; un directeur sagace ne manquerait pas de conseiller provisoirement le silence.

Mme d'Orbe tient au surplus le langage de ce directeur. Pourquoi, dit-elle, révéler à Wolmar un secret qu'il ne lui importe pas de savoir ? ''Pourquoi troubler indiscrètement dans son repos cet homme de bien (qui, lui, a tous les droits à ce titre) ? « Ce qui te porte à garder ton secret est une raison forte et solide et ce qui te porte à le révéler n'est qu'un sentiment aveugle. Si tes pressentiments étaient fondés et que ton déplorable ami ne fût plus, le meilleur parti qui resterait à prendre serait de laisser son histoire et ses malheurs ensevelis avec lui. » Certes, et, s'il vit, cela importe bien davantage encore. — Or, il est plein de vie en réalité. On reçoit d'abord à Clarens des nouvelles du vaisseau qui le porte ; puis une lettre de sa main à Claire vient dissiper tous les doutes. Mais Julie a déjà parlé à ce moment puisque la lettre de Saint- Preux, racontant sommairement son voyage à M"^® d'Orbe, est immédiatement suivie dans le récit du billet fameux de Wolmar qui ouvre le second roman de Saint-Preux, celui de l'adultère en pensée après celui de la séduction en actes. Nous

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en rappellerons les termes, bien connus, mais toujours aussi stupéfiants : « La plus sage et la plus chérie des femmes vient d'ouvrir son cœur à son heureux époux. Il vous croit digne d'être aimé d'elle et il vous offre sa maison. L'innocence et la paix y régnent ; vous y trouverez l'amitié, l'hospitalité, l'estime, la confiance. Consultez votre cœur, et s'il n'y a rien là qui vous effraye, venez sans crainte. Vous ne partirez point d'ici sans y laisser un ami I

Nullement « effrayé » de cette perspective inespérée, Saint- Preux se rend à l'invitation sans retard et raconte bientôt à Bomston son entrevue avec la jeune baronne : « Je puise dans ses bras la chaleur et la vie I Je pétille de joie en la serrant dans les miens. Un transport sacré nous tient dans un long silence, étroitement embrassés ! M. de Wolmar était là I Je le savais, je le voyais. Mais qu'aurais-je pu voir ?... Je n'aurais pas dérobé mon cœur à la moindre de ses caresses, tendres prémices d'une amitié pure et sainte que nous emporterons dans le Ciel ! » Toujours l'invocation au Ciel qui a grandement sujet de s'étonner devant le rôle qu'on lui fait jouer en tout ceci. Et nous connaîtrons bientôt le caractère vrai de cette « amitié » renouvelée. — Cependant Wolmar a embrassé également son hôte, l'a prié d'appeler sa femme par son prénom comme il en avait l'habitude, et lui a offert sous son toit un appartement qui ne sera plus jamais occupé que par lui ! Enfin, il a fait jurer aux anciens amants de se traiter dans le tête-à-tête avec la même liberté qu'il leur accorde devant lui !

Julie ayant rendu compte à son amie de cette entrevue et des sentiments qu'elle a fait naître dans son cœur, Claire en conçoit quelque appréhension qu'elle réduit toutefois de son mieux au silence : « Une autre chose très capable d'inquiéter ton mari, écrit-elle, c'est ce je ne sais quoi de touchant et d'affectueux qui reste dans ton langage au sujet de ce qui te fut cher. Mais c'est un effet naturel de ton caractère et ton mari te connaît trop bien pour s'en alarmer... Je regarde à présent ta guérison comme parfaite, au moins comme facile !...

Ta lettre était très propre à donner à ton mari beaucoup de confiance en ta conduite et beaucoup d'inquiétude sur ton penchant! Je t'avoue que ces marques de petite vérole que tu regardes tant (sur le visage de l'ami) me font peur... Souvienstoi que celle que la jeunesse et la figure d'un amant n'avaient pu séduire se perdit en pensant aux maux qu'il avait soufferts pour elle I » Tout cela est peu cohérent, mais néanmoins significatif.

Puis voici que Wolmar entre à son tour dans la voie des confessions vis-à-vis de son épouse. Il lui révèle d'abord, en termes voilés, le secret de sa naissance ; on croit comprendre qu'il est fils naturel de quelque prince de la maison impériale russe. Il a essayé toutes les conditions, même celle du paysan. Il a épousé Julie sans ignorer qu'elle appartînt à un autre! Mais il l'aimait et n'aimait qu'elle. Tout le reste lui était donc indifférent I Gomment réprimer en effet la passion la plus faible, quand elle est sans contrepoids (passionnel), comme il arrive dans ces caractères froids et tranquilles. Tout va bien tant que leur froideur les garantit des tentations ; mais s'il en survient une qui les atteigne, ils sont vaincus aussitôt qu'attaqués ! La raison, qui les gouverne tant qu'elle est seule, n'a jamais de force pour résister à la passion chez ces raisonnables. Wolmar n'a été tenté qu'une fois, et il a succombé. Il n'y a que les âmes de feu qui sachent combattre et vaincre ! — Témoins Saint-Preux, Julie et Rousseau I — La froide raison n'a jamais rien fait d'illustre et l'on ne triomphe des passions qu'en opposant l'une à l'autre. Quand celle de la vertu vient à s'élever, elle domine tout, tient tout en équilibre. Et voilà comment se fait le vrai sage. — Quelle excellente psychologie n'est-il pas vrai ! Et pourquoi gratuitement abaisser, en lui prêtant sans aucune nécessité un acte inqualifiable, le caractère d'un homme qui nous fut présenté comme si parfaitement honorable, si ce n'est pour donner lieu au singulier dénigrement de la raison que nous venôns de résumer ?

Au surplus, Wolmar n'a pas laissé de raisonner aussi sa

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décision passionnelle unique. Il a, dit-il, épousé Julie parce qu'il savait qu'elle serait plus heureuse avec lui qu'avec son amant : « Le seul tort que je vous trouve, ajoute- t-il après cette explication à sa femme, c'est de n'avoir pu reprendre en vous la confiance que vous vous devez... Le trop vif souvenir de vos fautes est la seule faute qui vous reste à vous reprocher ! » Et cela pourrait être acceptable, dans le sens rationnel et chrétien de la prescription nécessaire, si ce n'était accompagné de tant d'extravagances, dont le point de départ est le rappel de Saint-Preux par Wolmar : « Écartez, poursuit en effet ce dernier, écartez d'injustes défiances, capables de réveiller quelquefois les sentiments qui les ont produites... A peine vos liaisons me furent-elles connues que je vous estimai l'un par l'autre ! » Lui aussi ! Quel soif caractéristique d'estime chez le romancier qui se dissimule sous la personnalité de son héros ! « Je vis quel trompeur enthousiasme vous avait tous deux égarés. Il n'agit que sur les belles âmes ! » Ainsi, tout ce que Julie avait rectifié ou réfuté dans la conclusion du premier des deux romans qui forment la Nouvelle Héloïse reparait au début du second pour en justifier tant bien que mal l'absurde et malsaine donnée ! « Je compris, insiste Wolmar, que votre mutuel attachement tenait à tant de choses louables qu'il fallait le régler plutôt que l'anéantir, et qu'aucun des deux ne pouvait l'oublier sans perdre beaucoup de son prix ! » C'est donc le mari qui professe le platonisme au profit de son épouse et de l'ancien amant de celle-ci! Situation assurément tout à fait nouvelle dans l'évolution romanesque, dont elle avait été écartée jusque-là par une reste d'expérience psychologique dans les artisans de cette évolution. Il était réservé au père du romantisme contemporain d'oser cette concession suprême à la chimère de la morale érotique sans correctifs rationnels.

Écoutons en effet avec plus d'attention que jamais la suite des explications du Moscovite : « Je voulus, expose-t-il encore, tenter lalguérison de Saint-Preux comme j'avais obtenu celle de Julie ! » Nous ne verrons que trop son illusion sur ce dernier

point ! « Quoique vous ne soyez pas encore ce que vous devez être, je suis plus content de vous deux que vous ne Têtes vous-mêmes... Je sais bien que ma conduite a l'air bizarre et choque toutes les maximes communes ; mais le mari de Julie ne doit pas se conduire comme un autre homme I » Elle justifiera cette confiance excessive par ses actes, mais nullement par ses pensées qui, avec le temps, peuvent conduire aux actes. « N'ayez pas peur de vous, et vous n'aurez rien à craindre. Ne songez qu'au présent et je vous réponds de l'avenir !... Vous serez tous deux plus heureux que si vous aviez été l'un à l'autre ! » Ce ne sera jamais l'avis de Saint- Preux î — Après quoi le baron félicite expressément sa femme d'avoir su choisir pour ses plaisirs d'antan un honnête homme dans un âge où il est si facile de s'y tromper, d'avoir pris un amant qu'elle peut désormais avoir pour ami sous les yeux de son mari même et il les invite à s'embrasser devant lui derechef ! Nous savons qu'ils n'avaient pas attendu sa permission pour réaliser fougueusement ce geste de tendresse. Enfin il annonce qu'il va faire une absence de cinq ou six jours à Étange, afin d'achever de les mettre à leur aise. Julie oppose bien quelques timides objections à ce dernier prbjet : mais il s'en fâche aussitôt ; il se dit personnellement offensé à la voir douter ainsi de ses propres forces et s'éloigne avec dignité en proclamant : « Je confie Julie, épouse et mère, à celui qui, maître de contenter ses désirs, sut respecter Julie amante et fille ! » Oh combien I

Glaire croit devoir réexposer à son tour tout ce qui avait été réfuté à la fin du premier roman, au cours du très bref chapitre pleinement rationnel de VHéloïse ; et l'on voit par là combien ce chapitre contredit, en réalité, les plus foncières convictions de l'auteur. Pourquoi craindre l'adultère, répète-t-elle ? Pourquoi donc assimiler sans motifs les excusables faiblesses d'une fille trop sensible aux criminelles infidélités d'une épouse coupable ? Certes, s'il est des pays (entendons ici le nôtre) où la faiblesse d'une jeune amante soit un crime irrémissible, quoique l'adultère d'une femme y porte

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le doux nom de galanterie, telle n'est nullement l'opinion régnante au pays de « nos habitants » dont les personnages de la Julie sont tous citoyens honoraires comme nous le savons. « Mais toi, ô Julie, achève donc M^^ d'Orbe, toi qui, brûlant d'une flamme pure et fidèle, n'étais coupable qu'aux yeux des hommes et n'avais rien à te reprocher entre le ciel et toi; toi qui t'indignais de supporter ton propre mépris quand tout semblait te rendre excusable, oses-tu redouter le crimCy après avoir payé si cher ta faiblesse ? » — Comment M'»® de Wolmar, un instant plus clairvoyante sous le regard du Dieu de justice et de raison, ne serait-elle pas de nouveau égarée et réduite au silence par cette véritable conjuration de folie dans son entourage ? Mais quoi, Saint-Preux n'ayant pas encore été magnifié dans toutes les postures antisociales qu'il peut être tenté de hasarder, il faut bien que ses familiers continuent de se mettre ou de se remettre, au diapason de sa veulerie morale I En effet Wolmar, trouvant en d'Orbe une aussi efficace alliée, s'empresse de lui exposer avec plus de détail son plan de campagne ingénieux. Il prétend faire de Saint-Preux le précepteur de ses enfants. (Nous savons que ce sont cette fois des garçons, par bonheur !) Il n'ignore nullement au surplus que les deux anciens amants sont plus amoureux que jamais ; mais il les juge en même temps parfaitement guéris. Et le mot de cette énigme, c'est que Saint-Preux, selon lui, n'aime pas M°^® de Wolmar dans le présent, mais seulement Julie dans le passé ! — Distinction beaucoup trop subtile et dont nous allons voir sans tarder toute l'illusion ! Et puis, il resterait encore à savoir s'il en est de même pour Julie, puisque rien n'a changé dans la situation de Saint-Preux depuis leur séparation ? — Au fond, n'en opine pas moins le ^lari, cet amant voudrait que son amante fût restée identique à ellemême depuis qu'il a cessé de la voir. Il lui suffira donc de la regarder avec attention pour revenir à des sentiments plus calmes. L'erreur qui l'abuse et le trouble encore est de confondre les temps en se reprochant comme un sentiment actuel et actif, ce qui n'est en lui que le résultat d'un tendre souvenir.

Lui découvrir pourtant sans aucun ménagement ce véritable état de son cœur, ce serait peut-être le ramener à l'amour par la tristesse. Il vaut donc mieux effacer peu à peu un tableau par un autre, et, à la place de sa maîtresse de naguère, lui montrer l'épouse d'un honnête homme et la mère d'enfants innocents ! — George Sand, la fille spirituelle de Jean- Jacques, aura plus tard de ces sophismes psychologiques embarrassés quand elle marchera de trop près sur les traces de son « maître bien-aimé » et se sera mise comme lui dans l'embarras à force de braver le bon sens, l'expérience et la raison : par exemple dans Jacques ou dans Le dernier amour ^

Nous allons constater au surplus de quelle façon Saint- Preux justifie sans retard une confiance si bien placée ! Car voici venir la promenade aux rochers de Meillerie qui fut une des scènes les plus goûtées du roman. Embarqué, seul avec ]y)[me de Wolniar, sur les flots du Léman, le jeune homme est amené, par un incident de navigation, à prendre terre près de ces rochers d'où il adressa jadis à son amie la suprême menace de suicide qui le conduisit heureusement à ses fins. Il la promène donc entre ces pittoresques débris des vieilles convulsions géologiques ; il lui montre son chiffre gravé en vingt endroits sur la pierre : « Quoi, dis-je à Julie avec un œil humide, votre cœur ne vous dit-il rien ici et ne sentez-vous point quelque émotion secrète à l'aspect d'un lieu si plein de vous ?... O Julie, éternel charme de mon cœur, voici les lieux où soupira jadis pour toi le plus fidèle amant du monde I... Voilà la pierre où je m'asseyais... Fille trop constamment aimée, ô toi pour qui j'étais né, faut-il me retrouver avec toi dans les mêmes lieux et regretter le temps que j'y passai à gémir dg ton absence ? — Allons-nous-en, mon ami, me ditelle, l'air de ce lieu n'est pas bon pour moi... Elle tenait son mouchoir et je le sentis fort mouillé ! » Voilà un amour dans le passé qui revit facilement dans le présent, n'en déplaise à

1. Voir notre étude sur George Sand mystique de la passion, de la politique et de l'art. Alcan, 1920.

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la psychologie de Wolmar ! « Ah, lui dis-je tout bas, je vois que nos cœurs n'ont pas cessé de s'entendre. - — // est vrai^ dit-elle d'une voix altérée, mais que ce soit la dernière lois qu'ils auront parlé sur ce ton !... Pour Julie, mes yeux le virent et mon cœur le sentit, elle soutint ce jour-là le plus grand combat qu'âme humaine ait pu soutenir. Elle vainquit pourtant ! » Certes, mais ce fut elle seule qui vainquit ! Et l'homme qui la contraignit à cette pénible victoire est celui que Wolmar a gratuitement replacé sur son chemin, au risque de l'y faire trébucher encore ! Ce qui nous ramène une fois de plus à la situation de l'accacia d'Eaubonne, quelque peu arrangée pour la plus grande gloire de Rousseau-Saint-Preux toutefois, car la Julie de la réalité, Sophie, n'aimait que Wolmar-Saint-Lambert, ce qui lui rendait la résistance infiniment plus facile.

Bomston ne laisse pas de partager notre sentiment sur la conduite inqualifiable de son ami, comme il le témoigne dans la lettre qui ouvre la cinquième partie du roman. Jean- Jacques a soin de présenter cette lettre dans une note, comme un pur « galimatias », afin de ne pas laisser passer sans protestation cette injure à la « vertu » de son aller ego et de lui conserver autant que possible les sympathies qu'il lui a créées de son mieux jusque-là. « Enthousiaste oisif des vertus de Julie, écrit cependant le lord à l'ami qu'il a si arbitrairement élu entre tous, vous bornerez-vous sans cesse à les admirer sans les imiter jamais ? Vous parlez avec chaleur de la manière dont elle remplit ses devoirs d'épouse et de mère ; mais, vous, quand remplirez-vous vos devoirs d'homme et d'ami à son exemple ?... Il règne encore dans vos lettres un ton de mollesse et de langueur qui me déplaît et qui est bien plus un reste de votre passion qu'un effet de votre caractère ! » Voilà déjà le correctif complaisant et d'ailleurs parfaitement contraire à la vérité. « Malheureux, si Julie était faible y conclut beaucoup plus justement Édouard, tu succomberais demain et ne serais qu'un vil adultère ! » Il faudrait dire ici : tu la ferais succomber demain, car Saint-Preux, comme Rousseau

vis-à-vis de Sophie naguère, a bien le rôle actif et tentateur en toute cette affaire. Mais le « berger extravagant » d' Eaubonne a toujours envisagé avec une pleine indulgence les assauts qu'il ne cessait de livrer en traîtrise à la fidélité de ]y[me d'Houdetot ; son vocabulaire tend donc sans trêve à insinuer que la responsabilité de la faute eût été partagée si elle avait eu lieu ; bien qu'il soit obligé parfois de reconnaître expressément le contraire, pour maintenir au front de son héroïne la couronne de vertu qu'il entend lui laisser désormais.

C'est pourtant d'un personnage dont il pense, au vrai, de la sorte, que Bomston va réclamer un conseil hautement autorisé dans la démarche la plus décisive de son existence. C'est pour obtenir un avis à ce point inestimable qu'il a souhaité (fût-ce au prix d'une moitié de sa fortune) de conserver l'amitié de cet homme sage qui saura voir mieux que lui dans la crise passionnelle qu'il s'agit pour lui de dénouer I On conviendra, sans bien longue réflexion, croyons-nous, que l'amitié de l'Anglais pour Saint-Preux est encore moins vraisemblable que l'admiration morale qui caractérise l'amour de Julie pour son suborneur.

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