‹ Jean-Jacques RousseauChapitre 57 sur 64 · JULIE VA MARQUER AU CIEL LA PLAGE DE SON PRÉCEPTEUR · texte numérisé non relu

JULIE VA MARQUER AU CIEL LA PLAGE DE SON PRÉCEPTEUR

Par bonheur, Saint-Preux croit sentir que la très fâcheuse scène de Meillerie a été enfin la « crise », c'est-à-dire le paroxysme curateur de sa folie et de ses maux. Les considérations psychologiques de Wolmar (dont nous savons la solidité) sont parvenues à le rassurer sur le véritable état de son cœur ;

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il préfère maintenant la tristesse d'un regret imaginaire (?) à l'effroi de se voir sans cesse assiégé par le crime ; et, sur cette très récente et très peu personnelle victoire, il se décerne aussitôt toutes les couronnes, comme le faisait (vers le même temps sans nul doute) l'auteur des Lettres à Sophie. « L'amour subjugué, prononce-t-il avec suffisance, donne à l'âme par la conscience de sa victoire une élévation nouvelle et un attrait plus vif pour tout ce qui est grand et beau. Je sens que mon cœur va mettre à profit tous les ardents sentiments qu'il a vaincus. Je sens qu'z7 faut avoir été ce que je fus, pour devenir ce que je veux être ! » Encore une formule de Platonisme intrépide qui nous paraît peu rassurante pour la vertu des filles bien élevées, puisqu'elle destine nécessairement leur honneur au sacrifice, afin de préparer les héros de la morale érotique nouvelle I

Une remarque de détail vient confirmer le jeune homme dans la conviction qu'il est guéri : « Julie, a dit Wolmar devant les deux amants, met toujours le sentiment à la place des raisons et le rend si touchant qu'il faut toujours l'embrasser pour toute réponse. Ne serait-ce point de son maître de philosophie, a-t-il ajouté en riant, qu'elle aurait appris cette manière d'argumenter? » Et ce maître de commenter l'incident en ces termes : « Deux mois plus tôt, la plaisanterie m'eût déconcerté cruellement ; mais le temps de l'embarras est passé. Je n'en fis que rire à mon tour, et, quoique Julie ait un peu rougi, elle ne parut pas plus embarrassée que moi I » Attitude qui pourrait signifier accoutumance à une situation fausse tout aussi bien que progrès des acteurs de la scène vers la droite conception de leur rôle I

Gomme nous l'avons indiqué plus haut, Bomston fait alors appel à l'amitié de Saint-Preux et le prie de l'accompagner en Italie où il va dénouer une situation sentimentale sur laquelle nous aurons bientôt à revenir. Car Jean- Jacques en a fait un bref roman, qu'il a renoncé, après réflexion, à insérer dans son Héloïse où l'on ne trouve que des allusions, souvent peu intelUgibles, à ce chapitre éliminé de l'ouvrage. Le précep-

teur s'éloigne donc pour la quatrième fois de son amie ; mais, au début du voyage et en dépit des bulletins de victoire morale que nous venons de rencontrer sous sa plume, il a encore une rechute dans ses folies de la veille ; rechute dont il s'accuse vis-à-vis de Wolmar, mais qu'il expose à Glaire avec plus de détails. Hébergé dès la première étape, à Villeneuve, dans la chambre qu'il occupa jadis lors de son départ pour le Valais, tout son passé malheureux s'est imposé à son souvenir avec une importunité étrange ; il s'est remémoré le bonheur qu'il goûta lorsqu'il se livrait, dans la paix de l'innocence^ aux transports d'un amour partagé. — Mais nous avons vu qu'il ne laissait guère de paix à son aimée. — Ah, songea-t-il encore dans cette chambre fatidique, au temps où il se cachait parmi les rochers de Meillerie, quel être au monde jouissait d'une féhcité comparable à la sienne ! (Et nous savons pourtant qu'il envoya de là le message véritablement désespéré qui provoqua le dénouement de cet « innocent » amour !) Sous la pression de ces très peu fidèles réminiscences (elles engageront les lecteurs à considérer sous un jour serein le peu édifiant début de cette désormais plus platonique aventure), l'homme qui prétendait tout à l'heure avoir courageusement subjugué sa passion coupable s'est emporté soudain jusqu'à ce souhait odieusement égoïste et impie : « Que n'est-elle morte, osai-je m'écrier dans un transport de rage [l'un de ces transports que M^^ d'Houdetot eut sans cesse à redouter de Jean- Jacques] ! Oui, je serais moirCs malheureux !... J'aurais du moins l'espoir de la rejoindre... Son bonheur est mon supplice !,.. Elle vit, et non pas pour moi. Elle vit pour mon désespoir. Je suis cent fois plus loin d'elle que si elle n'était plus !» — Et Rousseau va faire en sorte d'exaucer ce vœu sacrilège en sacrifiant une fois de plus son héroïne à son héros, c'est-à-dire à lui-même I

Il lui en accorde, dès ce moment, le présage. Cette nuit-là même, et par trois fois, un songe fatidique viendra visiter Saint-Preux. Il a cru voir les derniers moments de M"*® d'Étange et sa fille s' accusant, au pied de s®n lit, de sa mort I

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(Ce n'était donc pas autant par erreur que le romancier a voulu plus haut nous le faire entendre et en donner l'assurance à Saint-Preux.) Puis soudain, dans l'imagination du dormeur agité, Julie en personne sembla se substituer à la mourante et reposer sur la même couche funèbre en portant toutefois sur son visage un voile redoutable qui dissimule presque entièrement ses traits au regard de son amant ! Réveillé pour la troisième fois de ce tenace cauchemar, le jeune homme a été saisi du pressentiment affreux qu'il ne reverra jamais M^^ de Wolmar. Il se précipite aussitôt chez Édouard qui, déjà, se .prépare à quelque réédition de la scène dont il fut jadis régalé à Besançon, mais que viennent bientôt rassurer les explications du rêveur. Pour calmer les hallucinations de sa fièvre, il consent à le ramener vers Clarens pour lui faire constater que Julie est bien vivante. Ils retournent donc sur leurs pas, et sans se montrer, entendent à travers un buisson le calme entretien de M^^^ d'Orbe et de Wolmar, ce qui suffit à chasser de la pensée de Saint-Preux une appréhension que la suite des événements ne justifiera que trop cependant : car il n'a pas « revu » cette fois sa maîtresse et ne la reverra jamais en effet. Les voyageurs reprennent alors leur route sans autre incident notable.

On s'occupe encore beaucoup du jeune homme à Clarens pendant son absence. Destiné qu'il est par la maternelle Nature à être aimé de tous et de toutes, nous apprenons maintenant qu'il l'est de Claire, un peu plus que l'amitié ne le requiert. Julie, qui en a fait la remarque, rêve donc de les marier l'un à l'autre, en cela beaucoup moins égoïste que lui. Elle semble même craindre que la veuve enjouée n'imite son exemple et ne cède, sans bénédiction nuptiale, à l'irrésistible attrait qui la perdit naguère. Mais M^^ d'Orbe la rassure aussitôt sur ce point ! elle a, dit-elle, dans sa gaieté native un antidote contre la vivacité des sentiments de son cœur. Elle n'épousera pas Saint-Preux toutefois, car elle n'a nulle intention de se remarier et n'est d'ailleurs nullement persuadée qu'il acceptât de s'unir à elle. — Sa famille est

honnête quoique obscure, insiste alors Julie pour achever l'identification du jeune homme à Rousseau I On dira pourtant dans le pays que Glaire a épousé un aventurier, car les âmes basses, toujours prodigues de titres flétrissants, sauront bien trouver celui-là ! Mais de telles considérations ne sont pas capables de la faire hésiter !

Mme de Wolmar tente une autre démarche pour réaliser ce projet d'union qui lui sourit : elle écrit directement à Saint- Preux (c'est la première fois depuis sept ans), afin de le lui soumettre. Elle reçoit bientôt une réponse qui montre assurément peu de progrès dans la « guérison » du voyageur, quoi qu'il ait pu penser et dire auparavant de cette cure âme : « Quoi ? Vous vous souvenez de mon nom ? Vous le savez encore écrire ? Je m'égare !... C'est votre faute... Cette lettre m'en rappelle de trop différentes ! Ah, devriez-vous employer la même écriture pour tracer d'autres sentiments ? — Vous trouverez peut-être que songer si fort à vos anciennes lettres, c'est trop justifier la dernière ? Vous vous trompez... Depuis que j'ai cessé de prendre le change [!], depuis que le pénétrant [?] Wolmar m'a éclairé sur mes vrais sentiments, j'ai appris à me mieux connaître et je m'alarme moins de ma faiblesse ! » Oui, tel est en effet tout le résultat de la stratégie de Wolmar : rassurer les deux amants sur leur très persistant amour !

Après une dernière lettre de Julie qui ramène les anciens amants dans les régions les plus éthérées de leur intermittent platonisme, se place la fin tragique de la jeune femme. Elle s'est précipitée dans les eaux glaciales du Léman, pour sauver, près de Chillon, son second fils sur le point de se noyer et elle meurt, peu après, du saisissement ou du refroidissement causé par cette immersion. L'amant reçoit bientôt du mari un ample compte rendu de ce drame et des derniers moments de la victime. — Nous y remarquerons d'abord que la mourante n'a nullement parlé de ses amours coupables au ministre du culte qui est venu l'assister sur son lit de mort. Elle lui a tenu ce langage : « Je porte à Dieu ma vie entière, pleine de

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péchés et de fautes, mais exempte du remords de l'impie et des crimes du méchant. » Ce qui est une appréciation de soimême beaucoup plus orgueilleusement rousseauiste en son fond qu'humblement et rationnellement chrétienne. Elle ne met pas en doute au surplus qu'avec ces péchés et ces fautes, elle ne doive s'élever directement vers le Ciel sans que la Justice de l'Au-delà ait un seul mot à placer dans l'appréciation de son existence ; et le ministre (peu renseigné par elle, il est vrai), s'est empressé aussitôt d'abonder dans son sens jusqu'à s'humilier devant elle : « C'est vous qui m'instruisez, a-t-il proclamé I Je n'ai plus rien à vous direl » Autre satisfaction accordée à l'orgueil moral impénitent et qui nous entraîne encore plus loin des régions du christianisme rationnel.

Ensuite, et devant les siens seulement (c'est-à-dire devant Mme d'Orbe et M. de Wolmar), Julie a entamé un examen de conscience qui, en réalité, n'a pas d'autre objet que d'employer son dernier souffle à innocenter ou même à canoniser Saint-Preux, comme on va le voir. « Mon cœur était fait pour l'amour, a-t-elle dit. Difficile en mérite personnel et indifférente sur tous les biens de l'opinion, il était presque impossible que les préjugés de mon père s'accordassent avec mon penchant. Il me fallait un amant que j'eusse choisi moi-même. Il s'offrit. Je crus le choisir. Sans doute le Ciel le choisit pour moi afin que, livrée aux erreurs de ma passion, je ne le fusse pas aux horreurs du crime (?) et que l'amour de la vertu restât au moins dans mon âme après elle. Il prit le langage honnête et insinuant avec lequel mille fourbes séduisent tous les jours autant de filles bien nées ; mais seul, parmi tant d'autres, il était honnête homme et pensait ce qu'il disait. » Mais se gardait bien de le faire, convient-il de rappeler ici. « Est-ce ma prudence qui l'avait discerné ? Non. Je ne connus d'abord de lui que son langage. Je fus séduite. Je fis, par désespoir, ce que d'autres font par effronterie. Je me jetai, comme disait mon père, à sa tête. Il me respecta ! » Nous savons comment î « Ce fut alors seulement que je pus le con-

naître. Tout homme capable d'un pareil trait a l'âme belle. Alors, on peut y compter. Mais j'y comptais auparavant. Ensuite j'osai compter sur moi-même et voilà comment on se perd î » Autant de contre-vérités que de mots dans cet exposé confus à dessein ! Ainsi, ce serait parce que Julie a compté sur Saint-Preux avant de le connaître bien qu'en fait elle eut raison d'y compter, ensuite parce qu'elle a compté sur elle-même qu'elle aurait succombé ? Nullement, c'est parce qu'elle avait affaire à un séducteur sans aucun scrupule et qu'elle a parfois aiguillonné par ses propres folies les appétits dont il était incapable de se rendre maître ! — Mais Saint- Preux sort de cette suprême confession tout auréolé d'héroïsme pour un lecteur dénué d'attention ou de mémoire, et c'est tout ce qui importe à l'auteur qui connaît son public !

« Elle s'étendit sur le mérite de cet amant, rapporte encore Wolmar à son prédécesseur. Elle lui rendait [en cela] justice, mais on voyait que son cœur se plaisait à la lui rendre ! Elle le louait même à ses propres dépens ! » C'est là en effet un rôle que Rousseau prête sans cesse à son héroïne, et pour cause, sauf dans les rares passages rationnels de son roman. « A force d'être équitable envers lui, elle était inique envers elle et se faisait tort pour lui faire honneur ! » Elle n'était donc pas « équitable » en ceci, mais complaisante. « Elle alla jusqu'à soutenir qu'il eut plus d'horreur qu'elle de l'adultère, sans se souvenir qu'elle avait réfuté cela ! » C'est que, trop souvent, le romancier a perdu lui aussi le souvenir des considérations rationnelles prêtées quelquefois à la jeune femme au cours de son récit et qu'il ne serait pas fâché de les voir oubliées de son lecteur à cette heure où il achève l'apothéose de son héros, à travers la très discutable canonisation de son héroïne.

Celle-ci s'est éteinte enfin, après trois ou quatre jours d'agonie. Le peuple, admis à contempler sa dépouille mortelle, a cru la voir se ranimer un instant sur sa couche funèbre et s'est empressé de crier au miracle. Alors Claire a caché ce visage, qui déjà s'altère, sous les plis d'un voile des Indes,

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brodé de perles, qui a été rapporté par Saint-Preux ; ainsi se trouve accompli, dans ses moindres détails, le songe prophétique de Villeneuve; mais Rousseau, en véritable encyclopédiste, fait remarquer dans une note que, pour l'épisode du voile, tout au moins, c'est le rêve qui avait suggéré le geste accompli dans la réalité.

Cé récit, si singulièrement placé sous la plume de Wolmar, est complété par une lettre testamentaire que Julie a écrite pour son amant et que son mari, laissé par elle juge de l'opportunité de cette disposition dernière, s'empresse de faire tenir à l'absent. « Nous songions, lui dit-elle, à nous réunir [par un second préceptorat de Saint-Preux). Cette réunion n'était pas bonne ! » Toute la seconde partie de VHéloïse a pour effet de suggérer le contraire ! « Le ciel a prévenu des malheurs sans doute. Je me suis fait longtemps illusion. Cette illusion me fut salutaire. Elle se détruit au moment où je n'en ai plus besoin I » Elle, certes, mais ses lecteurs ? « Vous m'avez crue guérie, et j'ai cru l'être. J'eus beau vouloir étouffer le premier sentiment qui m'a fait vivre ; il s'est concentré dans mon cœur. Il s'y réveille au moment qu'il n'est plus à craindre ! » Pour eux deux, encore une fois, mais pour le public et pour l'exemple, il l'est plus que jamais ! « J'ose m'honorer du passé [de son passé conjugal], mais qui m'eût pu répondre de l'avenir ? Un four de plus, peut-être, et j'étais coupable ! » Admirons une fois encore à ce propos la clairvoyance de Wolmar qui n'échappe ainsi que par pur hasard à la punition de sa sottise. Mais observons aussi que ce n'est nullement le langage que Julie a tenu au ministre de Dieu et qu'à lui seul, et sous le sceau du secret, elle aurait dû le tenir !

« Qu'était-ce donc, achève-t-elle, de la vie entière passée avec vous ? Quels dangers j'ai couru sans le savoir ! A quels dangers plus grands j'allais être exposée ! Toutes les épreuves ont été faites. Mais elles pouvaient trop revenir ! » Et nous savons que Saint-Preux s'y employait en effet de son mieux ! « J'en dis trop peut-être, en ce moment où le cœur ne déguise plus rien. Mais mon âme existerait-elle sans toi ? Sans toi.

quelle félicité goûterais-je ? Non, je ne te quitte pas. Je vais f attendre.... trop heureuse d'acheter, au prix de la vie, le droit de t' aimer sans crime et de te le dire encore une fois I » — On appréciera la portée sociale d'un pareil trépas, entouré de tous les prestiges de la sensibilité et de l'art. Ce testament rajeunit en somme l'ancienne distinction « courtoise » entre le mari et l'amant, le premier procurant le bonheur paisible (Julie affirme avoir été plus heureuse avec son époux qu'elle ne l'eût été avec son galant), l'autre apportant V ivresse. Ce dernier a bien choisi la meilleure part puisque c'est lui qu'on se promet de retrouver dans le Ciel de l'érotisme platonicien. — Nous avons naguère signalé ^ dans VHéptaméron de Marguerite d'Angoulême-Navarre, une mort analogue à celle-là, car rien n'est davantage dans la tradition romanesque que l'adultère d'âme, sanctifié par une fin prématurée et s'étalant au grand jour à l'abri de ce trépas imaginaire ou de cette sorte de martyre galant. Balzac devait réfaire la scène au dénouement de son Lys dans la vallée, et Dumas fils, avec un progrès dans l'audace antisociale, au dernier acte de la Dame aux Camélias !

Rappelons que la Nouvelle Héloïse se ferme sur une note dirigée contre Richardson, le rival que se sent l'auteur, le ferme chrétien rationnel qui devait inquiéter quelque peu, dans un âge moins romantisé que le nôtre, le faible moraliste érotique. Sans nommer l'auteur anglais, Rousseau fait remarquer que, pour sa part, il n'a pas pris plaisir à peindre un scélérat et que ni la haine, ni la noirceur, ni les crimes n'ont trouvé place en son récit. — Nous estimons que le crime y est plus hypocrite, voilà tout, étant constamment désigné par les termes les plus précautionneux. L'histoire tragique de Clarisse Harlowe, si peu « romanesque » en effet qu'on a pu lui dénier le nom de roman, nous montre une jeune fille dénuée d'expérience entre un amoureux de situation sociale supérieure à la sienne et des parents bien plus tyranniques que les d'Etange

1. Voir nos Origines romanesques de la morale et de la politique romantiques. (La Renaissance du Livre. Paris, 1920.)

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puisqu'ils prétendent lui imposer sans délai un mari ridicule et mal famé. Pourtant Clarisse ne cède jamais à Lovelace qui n'est jamais excusé dans ses conquérantes entreprises ; tandis que Julie se perd comme fille, vit comme femme avec la tentation adultère au cœur et expire en étalant ce sentiment au grand jour, cependant que Saint-Preux ne cesse guère d'être canonisé par son évocateur. On appréciera, sur cet aperçu sommaire, si la gratuite agression qui clôt la Julie n'est pas sans portée aussi bien que sans excuse.

La Harpe a dit de Rousseau et de son roman qu'ils avaient pour eux les femmes et les jeunes gens, et il s'est demandé pourquoi ? « Parce que, s'est-il répondu après réflexion, Jean- Jacques a eu l'art audacieux de donner à leur passion favorite le ton et l'air des vertus ! [C'est-à-dire de renouveler puissamment les séductions de la morale érotique.] Quelle jeune personne séduite ne s'est pas crue une Julie ? Quel étourdi cherchant à séduire l'innocence ne s'est pas tenu pour un Saint-Preux? » — Et Saint-Marc Girardin devait plus tard ajouter que l'auteur et son héros confondent sans cesse l'amour avec la vertu dans leurs discours, qu'ils parlent d'honneur ou de sagesse à toutes pages et bien plus rarement de plaisir que leurs devanciers depuis l'époque de la Régence. Leur siècle les en crut donc sur parole. Ce qu'il eût fallu regarder comme sophisme dangereux passa pour protestation en faveur du bien. On goûta des personnages qui faisaient de la morale sans renoncer aux douceurs de la passion, qui se piquaient même de tirer leur vertu de leur passion et d'être d'autant plus honnêtes qu'ils étaient plus entraînés I La société du temps fut ravie d'être purifiée sans avoir besoin de se convertir; elle se prêta de bonne grâce à un repentir qui n'était nullement une mortification. — Nous traduirons ces impressions diverses dans un langage plus précis en ajoutant que le platonisme romanesque a été ressuscité, élargi, sublimé par le génie dans ce livre fameux, pour devenir le mysticisme passionnel du romantisme, avec les conséquences morales que l'on voit ou que l'on sait.

• JEÀN-JAGQUES ROUSSEAU

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