QUELQUES ROMANS ÉBAUCHÉS PAR ROUSSEAU
Les Confessions nous présentent une série de petits récits d'amour, délicieusement traités, dont les héroïnes sont M^^es Breil ou de Graffenried, M^^^ Basile ou de Larnage ; tous sont légèrement romancés, de l'aveu même de l'auteur. Nous possédons au surplus deux rédactions de l'épisode qui met en scène l'aimable bourgeoise de Turin et nous pouvons constater que certains détails ont été davantage idéalisés dans la seconde. Les plus développés de ces récits sont, en premier lieu, les amours de M"^® de Warens, c'est-à-dire le roman de la veuve (ou pseudo-veuve) galante ; en second lieu les amours de M"^® d'Houdetot, autrement dit la tentative de séduction par l'ami du mari (ou pseudo-mari). Un troisième encore y aurait pu trouver sa place et nous en toucherons quelques mots, car il s'annonçait remarquable : ce sont les relations amoureuses de Jean- Jacques avec M^^^ Serre, de Lyon. Il l'y connut dès 1731 alors qu'il avait dix-neuf ans et qu'elle en comptait onze seulement; il la revit lors de son préceptorat chez M. de Mably, dix ans plus tard et s'en éprit à ce moment ; mais, pas plus que lui, elle ne possédait de fortune. Ils jugèrent donc imprudent d'associer leurs destinées par le mariage. A vingt-cinq ans, elle épousa un négociant qui fit des sommations respectueuses pour contracter cette union et reconnut un enfant né quelques mois plus tôt. Enfin, elle s'éteignit prématurément et pourrait bien avoir fourni certains traits à Julie jeune fille de même que M"^® d'Houdetot dut en prêter à Julie jeune femme.
Dans les brouillons des Confessions, qui sont conservés à
Neufchâtel, on a trouvé certains fragments de réminiscences amoureuses que Jansen (dans son Rousseau als Botaniker) rapportait kM^^ Basile ou à M^^^ Merceret, mais que M. Ritter explique par le souvenir de M}^^ Serre. Ces fragments, d'un accent étrangement moderne, ressemblent aux rares et très frappantes lettres à M™^ d'Houdetot qui nous ont été conservées ; en voici quelques passages : « Mon cœur était en paix devant elle et ne désirait rien... Le mot d'amour n'a pas même été prononcé entre nous, mais il m'est impossible de perdre la forte persuasion d'avoir été passionnément aimé d'elle !... Mon Dieu ! qu'un : Je vous aime, dit comme on voudra l'imaginer, eût été froid au milieu de tout cela ! Oui, j'en suis convaincu, si l'un de nous deux se fût avisé de dire à l'autre : Je vous aime, l'autre eût à l'instant répondu : Vous ne m'aimez plus !... Hommes sensuels, vantez tant qu'il vous plaira vos plaisirs grossiers : je vous défie, à tous tant que vous êtes, d'avoir jamais rien goûté de semblable aux délices dont mon cœur fut inondé pendant ces six mois I » Et ceci qui est plus elliptique encore : « Cette sévérité m'était cent fois plus délicieuse que m'auraient été ses faveurs I » Souvenons-nous ici de M^^^ Goton et notons aussi que la « sévérité » est la vertu typique des princesses du roman héroïque au dix-septième siècle. « Il me sembla qu'elle me traitait comme une chose qui était à elle, qu'elle me recevait en propriété, qu'elle s'emparait de moi ! Elle ne me pria plus de rien : elle ne fit que commander ! Elle m'ordonna de lire et je lus. Je lisais mal. Il m'était difficile de bien lire devant elle. Elle me reprit deux ou trois fois. Enfin, elle m'imposa silence ! Je fus touché. Je la suppliai de me permettre de continuer. Elle le permit. Je continuai. Je n'ai jamais si bien lu de ma vie !... Une fois hélas, une seule fois en ma vie, ma bouche rencontra la sienne. O souvenir ! Le perdrai-je dans le tombeau ? » Puis il indique une déclaration de sa part, ajoutant qu'il eût fallu, pour que leur amour pût se développer sans obstacles, cinq conditions « dont la plus aisée était impossible ». Elle eut alors « un tour d'yeux » qu'il n'oubliera de sa
vie, car ce mouvement, presque imperceptible, repoussa son cœur pour jamais I — Par ces lignes, — qui semblent un paysage sentimental où quelques sommets émotifs seraient seuls éclairés, le reste demeurant plongé dans une ombre de mystère, — Rousseau a prouvé une fois encore qu'il était né peintre des mouvements les plus subtils du cœur.
Mais venons aux romans proprement dits dont nous possédons de sa main l'ébauche. Nous avons tout à l'heure ajourné nos commentaires sur le voyage de Saint-Preux accompagnant en Italie lord Bomston dans une circonstance particulièrement grave de la vie de ce dernier. Nous avons rappelé que les événements de ce voyage étaient mentionnés dans la Julie par allusion seulement, l'auteur les ayant jugés « trop romanesques », dit-il, pour prendre place dans un récit qu'il croit donc l'être si peu ? Mais, étant d'abord destinés à y figurer, ils avaient été rédigés, bien que non encore mis sous forme de lettres, comme le reste de l'ouvrage. Sur la requête de M^® de Luxembourg, Rousseau en fit pour elle une copie qui a été publiée. De même que le fragment de Neufchâtel dont nous venons de parler, ce petit roman annonce Stendhal par ses autoanalyses pénétrantes, certains récits de Sand par sa couleur passionnelle et surtout la Dame aux Camélias de Dumas fils par la situation sociale de l'héroïne. C'est la première réhabilitation romantique de la courtisane, prêtresse privilégiée du Dieu de l'Amour sans frein.
Nous y apprenons que lord Bomston a eu pour maîtresse à Rome, quelques années avant de gagner la Suisse et d'y rencontrer Saint-Preux, une certaine marquise, d'origine napolitaine, qui se faisait passer pour veuve. C'était une feinte. Quand le scrupuleux Anglais l'a sue en puissance d'époux et par conséquent adultère, il a décidé de la respecter désormais, bien que destiné à l'aimer sans pouvoir se déprendre. La marquise, peu satisfaite de cette évolution de conscience, exige au moins qu'il tienne d'elle les plaisirs qu'il jugera bon de s'accorder dans la suite; elle cherche, pour remplir le rôle ingrat auquel elle la destine, une jeune personne facile autant
que sans conséquence et son choix s'arrête sur une certaine Lauretta Pisana, qui, vendue toute jeune par ses parents à un cardinal, est demeurée ensuite par nécessité dans la carrière de la galanterie vénale. La marquise fait donc souper ensemble chez elle son persistant amoureux et la Pisana. Celle-ci se montre remplie de grâces, mais Édouard la regarde à peine puisque sa passion continue d'avoir un autre objet et la réserve de cet homme, visiblement supérieur, donne à Laure de l'inclination pour lui. C'est le premier amour qu'elle ait jamais ressenti. Quand il se résigne à écouter les cyniques suggestions de la marquise, la courtisane le repousse donc et lui laisse entrevoir le motif, si honorable, de sa pudeur nouvelle. Il lui en sait quelque gré, sans perdre néanmoins son attachement pour son ancienne maîtresse ; mais cette femme violente, qui se croit trahie au profit de Laure, tente, par tous les moyens, de faire assassiner sa rivale.
Comment se développent cependant les sentiments de celle-ci ? Son premier mouvement, nous expose Jean- Jacques, a été de satisfaire sa passion naissante en accueillant son galant visiteur comme il prétendait l'être ; mais une situation si nouvelle à son cœur l'a presque aussitôt conduite à ouvrir les yeux sur elle-même. Elle s'est souvenue que, dégradée par son passé, elle ne pouvait connaître le véritable amour que pour en regretter les délices. A ce moment ont commencé ses longues peines et s'est terminé son bonheur d'un moment. Elle refuse les dons de Bomston et songe à réformer sa vie, mais par désespoir, elle continue quelque temps de mener cette vie honteuse et le dédain qu'elle a conçu pour elle-même rejaillit désormais sur ses amants de hasard. L' affreuse tristesse de l'opprobre qui se connaît et ne peut se fuir, l'indignation d'un cœur qui s'honore encore et se voit à jamais déshonoré, tout verse pour elle l'ennui et le remords sur des plaisirs que son amour condamne. La douleur la consume et les entretiens d'Édouard l'encouragent à revenir aux voies de la vertu. Quelle action n'exercent point en effet ces conversations parties d'une bouche aimée et pénétrant un cœur bien né que
le sort accabla mais que la Nature avait formé pour l'honnête et le bon. — Elle décide enfin de se réformer coûte que coûte : « Je serai toujours méprisée, se dit-elle, mais, du moins, je ne mériterai plus de Têtre. Je ne me mépriserai plus. Que m'importent les dédains de toute la terre quand É douar d m'estimera î Qu'il voie son ouvrage et qu'il s'y complaise ! Seul, il me dédommagera de tout ! Oui, donnons au cœur qu'il enflamme une habitation plus pure. Sentiment délicieux qui me pénètre, je ne profanerai plus tes transports ! Je ne puis être heureuse. Je ne le serai jamais, je le sais. Hélas, je suis indigne des caresses de l'amour. Mais je n'en souffrirai jamais d'autres. »
Elle se jette alors dans un couvent, sans toutefois y prendre le voile. — Et le souvenir de Louise de La Vallière a certainement effleuré ici la pensée de l'auteur quoiqu'il nous décrive une La Vallière grandie dans un milieu social infiniment plus bas et soumise à de bien autres dégradations préalables que la favorite de Louis XIV. — Bomston va la visiter dans sa retraite qui la rend heureuse, car elle se sent dans un état de vertu vers lequel on remonte rarement des bas-fonds qui l'ont trop longtemps retenue. Elle peut désormais se dire : « Je suis honnête. Une homme vertueux s'intéresse à moi. C'est l'amour qui m'élève et m'honore; c'est lui qui m'arrache au crime et à l'opprobre. Il ne peut -plus sortir de mon cœur qu'avec la vertu. Édouard, quand je reviendrai méprisable, j'aurai cessé de t' aimer I »
Telle est la situation, fort délicate en effet, que Saint-Preux reçoit la mission de régler et qui va nous révéler en lui cette force d'âme dont nous n'avons eu que trop sujet de douter tant qu'il s'est agi de ses propres amours. Bomston songe sérieusement à épouser Laure ; il fait en outre remarquer à son jeune ami (qui a juré de ne jamais le quitter), que cette solution serait le seul moyen, pour eux deux, de vivre à Clarens auprès de Julie. Si en effet le pair d'Angleterre n'est pas tenu éloigné de sa patrie par ce mariage plus qu'inégal, il y retournera sans faute pour y contracter une union conforme
à son rang et Saint-Preux devra donc habiter la Grande-Bretagne. Mais cette considération, — quelque peu forcée, il faut en convenir — n'empêche pas l'amant de Julie de remplir son devoir amical. Beaucoup moins indulgent à la courtisane amoureuse que les ultérieures générations romantiques aux Marion Delorme ou aux Marguerite Gautier de l'avenir, il décide nettement contre Laure : il déconseille, il interdit même à Bomston un mariage dégradant pour celui-ci et justifie donc, après coup, par ce signalé service, les précédentes générosités de l'Anglais à son égard.
Il est vrai que dans VHéloïse, nous constatons que Jean- Jacques destinait un autre personnage, et non le moindre, à prendre en mains la cause de la belle repentie. C'est en effet Julie elle-même qui désapprouve la sentence rendue par son amant. Beaucoup moins attachée au préjugé sur ce point, par souvenir de sa propre défaillance, elle s'imagine de loin, que Saint-Preux va donner sans faute une pleine adhésion au généreux projet de Bomston, et, d'avance, elle ratifie pleinement ce verdict du cœur : « Du sein du vice et de l'opprobre, tirer le bonheur et la vertu, écrit-elle ! Délivrer un ami d'un monstre (la marquise) en lui créant pour ainsi dire une compagne, infortunée, il est vrai, mais aimable, honnête même ; au moins si, comme j'ose le croire, on peut le redevenir... Lady Bomston viendra donc ici!... Après tout, quel prodige ne doit pas être cette étonnante fille que son éducation perdit, que son cœur a sauvée et pour qui l'amour fut la route de la vertu ! » Rien de plus platonique en effet qu'une semblable conception de la vie I « Qui doit l'admirer plus que moi qui fis tout le contraire, poursuit M^^ de Wolmar, et que mon penchant seul égara quand tout concourait à me bien conduire. Je m'avilis moins, il est vrai. Mais me suis-je élevée comme elle ?... Du dernier degré de la honte elle a su remonter au premier degré de l'honneur ; elle est plus respectable cent fois que si jamais elle n'eût été coupable! Elle est sensible et vertueuse. Que lui faut-il de plus pour nous ressembler ? S'il n'y a point de retour aux fautes de la jeunesse, quel droit
ai-je à plus d'indulgence ? » — Tel est du moins le discours que tient à Julie sa. raison (I). Mais son cœur murmure contre les arguments qu'elle vient de formuler, sans qu'elle parvienne à s'expliquer ce murmure : « O l'opinion, l'opinion ! soupire-t-elle alors, toujours elle porte à Vinfustice! » Ce serait donc le cœur et non la raison qui serait l'organe élaborateur de l'opinion et la raison aurait, pour une fois, raison contre le cœur ? Voilà qui est fort inattendu sous la plume de Rousseau, il faut en convenir î
Mais Glaire, qui décide comme Saint-Preux en cette occurrence, entreprend d'expliquer à son amie un si peu intelligible murmure : « Ne sais-tu pas, lui écrit-elle, que l'air qui t'entoure est mortel à l'infamie ? La malheureuse Laure oserait-elle mêler son haleine à la tienne ?... Je ne méprise point Laure. A Dieu ne plaise. Au contraire, je l'admire et je la respecte d'autant plus qu'un pareil retour est héroïque et rare. En est-ce assez pour autoriser les comparaisons basses avec lesquelles tu t'oses profaner toi-même ? Gomme si, dans ses plus grandes faiblesses, le véritable amour ne gardait pas la personne [?] et ne rendait pas l'honneur plus jaloux [??] Grois-moi, mon ange, il faut respecter Laure et ne la point voir ! » Ge sera donc un respect singulièrement exprimé dans les faits ! Le moindre sens logique engagera les lecteurs et continuateurs de Rousseau à le témoigner plus franchement, dans l'occasion, à qui le mérita si bien !
Laure tranche à la fin la difficulté en prononçant sur son propre destin dans le sens de M™^ d'Orbe et de Saint-Preux, '■ — qui tient donc en ceci, de façon fort imprévue, le rôle que jouera dans la pièce de Dumas flls, le père d'Armand Duval, l'homme au chapeau sur la tête ! — Elle entre en religion et fait connaître cette résolution à Édouard en ces termes : « L'amour a vaincu. Vous avez voulu m' épouser. Je suis contente. Votre ami m'a dicté mon devoir. Je le remplis sans regret. En vous déshonorant, j'aurais été malheureuse; en vous laissant votre gloire, je crois la partager. Le sacrifice de tout mon bonheur à un devoir si cruel me fait oubHer la honte
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de ma jeunesse. Adieu I Dès cet instant je cesse d'être en votre pouvoir et au mien... Ne donnez à nulle autre une place que je n'ai pu remplir. Écoutez mon dernier vœu. Il fut au monde un cœur fait pour vous, et c'était celui de Laure ! » Cette dernière exigence, aussi peu humble que peu véritablement tendre, nous gâte un dénouement qui serait irréprochable sans cela. Mais elle a peut-être pour objet de permettre à Bomston, et par conséquent à Saint-Preux, le séjour de Clarens.
Jean- Jacques a longtemps médité d'écrire un autre roman que ceux de Saint-Preux et de Bomston : c'est celui d'Émile, déjà marié sans encombre vers la fin du livre qui porte son nom à l'aimable Sophie, et, par conséquent, ce sera cette fois un roman de l'adultère. Le titre en devait être : Emile et Sophie ou les solitaires, et quelques-unes de ses pages ont pris place au terme du célèbre traité d'éducation de Rousseau, afin d'en augmenter le ragoût. Ce sont deux lettres, dont la seconde est inachevée. Emile les adresse à son précepteur, et, semble-t-il, après la réhabilitation morale et la mort de Sophie, son infidèle épouse. Nous y apprenons en effet que Sophie, malgré son éducation naturelle, malgré celle de son époux, a trahi la foi jurée à ce dernier. La première lettre du mari trompé nous expose qu'après avoir eu un fils, la jeune femme avait mis au monde une fille qu'elle perdit presque aussitôt. Afin de distraire son chagrin, Emile a décidé de la conduire dans la capitale, en compagnie d'un ménage ami. « Ce gouffre de préjugés et de vices » n'a point tardé à relâcher leur intimité conjugale et chacun d'eux s'est créé une existence indépendante. Alors Sophie, méchamment poussée vers la chute par une femme jalouse de sa vertu et de son bonheur, a succombé à la tentation des sens : « Arrêtez, dira-t-elle bientôt avec une entière franchise à son époux qui réclame ses droits ! Sachez que je ne vous suis plus rien. Un autre a souillé votre lit ! Je suis enceinte. Vous ne me toucherez de ma vie î » Anéanti par cette révélation inopinée, Emile s'éloigne alors de la coupable en lui laissant leur jeune fils. Il entreprend de
lointains voyages. — La seconde lettre décrit le commencement de ces voyages et rappelle d'assez près le roman d'Ibrahim, le plus agréable de ceux que composa Madeleine de Scudéry, surtout par la façon dont Emile, captif des Barbaresques, devient le favori du Dey d'Alger après une révolte d'esclaves qui a eu pour résultat de le distinguer de ses compagnons de chaînes aux yeux de leur maître commun. Rousseau n'a pas poussé plus loin Fexécution de ce roman projeté.
Mais, durant les derniers mois de sa vie, il pria Bernardin de Saint-Pierre d'en continuer la rédaction à sa place et lui communiqua le plan de l'ouvrage. Bernardin se déroba toutefois parce qu'il croyait, dit-il, avoir un meilleur thème à traiter dans l'histoire de Jeanne d'Arc, certes tout à fait dépourvue d'analogie avec celle que son maître lui proposait d'écrire. Il nous a néanmoins conservé les confidences de son compagnon de promenades à ce sujet. — Mis èn liberté par le Dey d'Alger, Émile voyage à pied et sans argent à travers l'Afrique (réminiscence du Polexandre, ainsi que ce qui suit). Ses observations, ses connaissances dans les arts et dans la nature le font chérir de toutes les nations sauvages qu'il visite. Il est jeté par un naufrage dans une île qui semble déserte, mais où se produit, par l'intercession de la Vierge, un miracle permanent, qui s'expliquera bientôt le plus naturellement du monde. Dans une chapelle érigée sur le rivage de cette île, les voyageurs altérés trouvent toujours des rafraîchissements qui les attendent. Or c'est un Espagnol, occupant de l'île, qui s'est imposé cette œuvre charitable.
Ce solitaire a une fille et désire bientôt Émile pour son gendre. Mais celui-ci objecte qu'il est marié. Qu'importe I « L'adultère, proclame le Castillan, annule le mariage ! » La nouvelle union se fait donc, et la compagne du voyageur le distrait par des déguisements variés, par des chants que répercutent les échos du rivage; il y trouve l'agréable impression que plusieurs personnes chantent des concerts à quatre parties (?) pour son plaisir I Mais voici que débarque dans l'île la fâchéuse Sophie en personne. Elle n'a plus trouvé le repos
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depuis sa faute et demande à seryir, sa vie durant, le nouveau ménage afin d'expier cette faute. Pour reconnaître et récompenser ce dévouement Emile imite les anciens patriarches. Forcé par la nécessité (?) il épouse à la fois les deux femmes — Bernardin avoue qu'il redoutait particulièrement d'avoir à développer ce passage ! — Jamais Emile ne parle à Sophie de leur passé. Elle meurt enfin, toujours triste. Son crime fut plus instructif que sa sagesse et son repentir plus touchant que sa vertu, comme l'avait été le cas de Julie et de Laure. Dans une lettre laissée par elle aux survivants, ceux-ci trouvent une ample explication de sa chute et nous en ferons donc après eux notre profit.
C'est la vie dans le monde parisien qui a perdu l'épouse d'Emile. Une femme riche, jalouse de sa vertu, avait formé la résolution d'y mettre un terme. Elle lui rend donc assidûment visite, la comble de prévenances et de flatteries. Pendant une absence d'Emile, elle lui propose de venir se distraire sous son toit où elle met à sa disposition une petite bibliothèque dont les livres sont gradués comme nous allons le dire : les premiers parlent de la vertu ; les suivants, du sentiment ; les autres de l'amour jusqu'aux images les plus capables d'enflammer les sens. La tentatrice use aussi d'estampes licencieuses et de tout ce que le vice raffiné a su mettre de prestiges à son service : la table, les parfums aphrodisiaques, les vins préparés, les bosquets enchanteurs ! Dans ce décor savant, elle produit un jeune homme d'une figure charmante, plein de talent, mallîeureux pour avoir aimé ! Sophie, ému par le récit qu'il lui fait de sa passion (il aurait pu réciter de mémoire certaines lettres de la Julie) entreprend de le consoler. Le têteà-tête fréquemment renouvelé et tant de circonstances réunies contre sa vertu achèvent de la perdre. Pour que rien ne manque à sa honte, la séductrice, prévenue du retour d'Emile, dispose la route de ce dernier à travers son parc de façon qu'il soit le témoin de son malheur ! — (Dans cette version, il n'était donc plus besoin de l'aveu, si crû, de Sophie qu'on peut lire aux dernières pages de VÉmile.)
Voilà ce qui fut exposé à Bernardin par le romancier de la Julie et, certes, un pareil scénario ne marquait pas un progrès sur celui qu'il avait imaginé vers 1756 pour attendrir ses lecteurs. L'auteur de Paul et Virginie secoua donc la tête à cette communication singulière. Il objecta que le lecteur ne manquerait pas de se dire : « Est-ce donc là le fruit d'une éducation naturelle ? — « Ce sujet est utile, ripostait obstinément Jean- Jacques. Il ne suffit pas de se préparer à la vertu. Il faut se garantir du vice et les femmes ont encore plus à se méfier des femmes que des hommes ! — Je crains, insistait alors Saint-Pierre, que les fautes de Sophie ne soient plus contraires aux mœurs que l'exemple de sa vertu ne leur sera profitable. Son repentir pourrait être plus touchant que son innocence. [Et Jean- Jacques venait de l'affirmer, car tel était bien le principe de sa morale érotique.] Un pareil effet ne serait pas sans danger pour la morale », concluait son disciple plus hésitant mais sans parvenir à le convaincre K
1. Le professeur Prévost, de Genève, a confirmé, dans une lettre aux Archives littéraires de 1804, que Rousseau lui avait exposé avec moins de détail, mais tout à fait dans le même sens, la série d'événements qu'il avait imaginés pour remplir le roman des Solitaires ; il ajoutait que, non seulement l'élève de la Nature devait pardonner à sa compagne une faute involontaire, expiée par les peines les plus cruelles et effacées par le repentir, mais qu'il estimerait et honorerait désormais mieux que jamais en elle des vertus dont il n'avait qu'une faible idée avant qu'elles eussent trouvé l'occasion de se développer dans toute leur étendue ! De telles leçons étaient-elles cette fois encore destinées aux Français plutôt qu'aux Genevois, parce que l'adultère trouvait dans notre pays trop de complaisances ?