Edition de 1637, I. 209 et suiv
LE ROMANESQUE
car c'est ainsi qu'ils appellent une terre qui est aussi ancienne que la leur ! Ils nous ont fait passer pour des barbares, pour des sauvages, pour des monstres dépouillés de toute connaissance et de toute humanité ^ Ils veulent que nous n'ayons ni sentiment de la Divinité, ni inclination aux choses honnêtes. Ils nous publient pour des gens sans esprit, sans lois, sans police, sans lumières, et ce qui pis est, sans vertu ! Cependant, il est très certain que nous avons des temples où le Dieli vivant est adoré aussi purement que dans l'Espagne même ! Nous avons des villes mieux policées que les vôtres. Il y a plus de vingt grands royaumes... La justice et l'innocence y sont si naturelles que, depuis le commencement des siècles, il ne se parle, parmi ces peuples civilisés, ni de massacres, ni de rapines, ni d'autres abominations ! Chacun se contente de peu et ainsi chacun est extrêmement riche. La seule chose que la Providence de Dieu nous avait miséricordieusement refusée, c'était l'art de la navigation et la fabrique des grands bateaux à voiles ; ce refus nous avait retranché l'occasion de nous corrompre par la contagion des mœurs étrangères, etc. » Il est très curieux de constater que Gomberville, après avoir écrit avec émotion ces lignes généreuses, ait ensuite rempli les chapitres de son roman qui se passent dans le Nouveau Monde, avant le contact européen, par des révoltes sanglantes, des brigandages meurtriers et d'odieux sacrifices humains : car telles sont au vrai l'innocence et la justice naturelle de ses Américains. Les Caraïbes, en particulier, — les « indolents » Caraïbes du Discours sur l'inégalité de Jean-Jacques, — sont
1. Nous saisissons ici, sur le fait, une des causes, non indiquées jusqu'à présent, de la tendance des missionnaires français à peindre en beau les tribus du Nouveau Monde et de la sympathie que l'opinion accordait à leurs assertions sur ce point. Leur disposition d'esprit procédait à la fois de la compassion et du patriotisme. C'était protester contre la brutalité espagnole au delà des mers, en un temps où la lutte était engagée pour l'hégémonie dans le monde civilisé entre le roi catholique et le roi très chrétien : c'était encore insinuer que, sur les mêmes terrains d'action, les méthodes françaises, plus humaines, obtiendraient des résultats plus heureux.
montrés par lui comme des gens sanguinaires et furieux^, désolant toutes les provinces que leurs incursions peuvent atteindre. Mais l'impression de sa première peinture, bien plus flatteuse à l'esprit de protestation et d'utopie, devait rester bien plus familière à ses lecteurs. Comme lui, Rousseau retirera plus tard d'une main cé qu'il avait avancé de l'autre, mais ce sont ses suggestions follement mystiques qui se feront uîiiquement accepter de ses adeptes.
Un autre aperçu intéressant de psychologie optimiste se rencontre dans le même roman fameux et se rattache plus directement aux bergeries de YAstrée si chères à Jean- Jacques entre ses diverses réminiscences romanesques d'enfance : c'est la description de l'Ile inaccessible, où règne l'incomparable princesse Alcidiane. Les indigènes, nous apprend Gomberville, en sont des bergers si bien faits ^ et de si élégantes bergères qu'en les voyant, Polexandre songe aux chevaliers et aux nobles dames de la cour de Charles VIII qu'il a fréquentée dans sa première jeunesse : il croit voir ces hauts personnages représenter sous ses yeux quelque pièce de théâtre, en habits champêtres. Un vieux seigneur de l'île — qui a pris le vêtement des bergers pour finir ses jours dans le repos, selon la tradition urféenne, et qui possède assurément l'une de ces grandes âmes d'autrefois « premier fruit des amours du Ciel et de la Nature^ », — explique à l'étranger comment les lois du pays ont été établies pour rappeler aux indigènes les vertus qui nous sont naturelles, plutôt que pour les retirer de vices improbables : ce qui nous fait présager la pédagogie de l'Emile et cette société de rêve que Jean- Jacques réunira si complaisamment autour de lui par l'imagination durant ses promenades solitaires. Au surplus, l'île merveilleuse connaîtra, tout autant que le continent des Incas, les révoltes à main armée et les sanglantes guerres civiles.