LES LETTRES AU PRÉSIDENT DE MALESHERBES
Ces lettres sont un charme pour l'oreille et souvent un régal pour l'esprit. Leur auteur les donne comme « la seule chose qu'il ait écrite avec facilité dans toute sa vie ». C'était en effet la première fois qu'il parlait de lui sans ambages et sans contrainte ; de là sans doute leur attrait d'incomparable séduction.
Dans celle qui est datée du 4 janvier 1762, Rousseau rétracte nettement les prétentions plutarchiennes qu'il avait affichées au lendemain de son prix académique, en 1750. Couvrant sa retraite d'une attitude ^ssez rogue encore, il expose, de façon
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so'uverainement habile, le retour dessiné par lui cinq ans plus tôt vers la conception romanesque et mystique de l'existence qui était son fond véritable et que VHéloïse venait de manifester au grand jour, avec un succès qui le dispensait de la dissimuler désormais : « Quoique je haïsse souverainement l'injustice et la méchanceté, écrit-il [allusion aux violences de ses Discours]^ cette passion n'est pas assez dominante pour me déterminer seule à fuir la société des hommes si j'avais, en les quittant, quelque grand sacrifice à faire. Non, mon motif est moins noble et plus près de moi... Je trouve mieux mon compte avec les êtres chimériques que je rassemble autour de moi qu'avec ceux que je vois dans le monde. La société dont Thon imagination fait les frais dans ma retraite achève de me dégoûter de toutes celles que j'ai quittées I »
Son dégoût pour les hommes, explique-t-il encore, lui vient principalement de cet indomptable esprit de liberté que rien n'a pu vaincre ; mais il reconnaît que cet esprit de liberté procède moins d'orgueil en lui que de paresse, d'une paresse qui atteint même des proportions incroyables. Et voilà pourquoi l'intime amitié lui est si précieuse (à l'en croire). Il n'y a plus de devoir pour elle ! On suit son cœur et tout est fait ! — Assez mal fait le plus souvent dans son cas, par malheur, ainsi que nous l'avons trop souvent constaté I Mais telle est bien en effet la devise de ceux que le docteur Janet nous décrivait plus haut sous le nom de maniaques de l'amour. — « Je me sens le cœur ingrat par cela seul que la reconnaissance est un devoir, » ajoute, de façon plus topique encore, le correspondant de Malesherbes (et il reparlera plus loin de son ingratitude naturelle !). « Vous me direz, monsieur, conclut-il en terminant ce premier chapitre de sa longue confession au pubUc, vous me direz que mon indolence supposée s'accorde mal avec les écrits que j'ai composés depuis dix ans, avec ce désir de gloire qui a dû m' exciter à les publier ! » Et il remet à une prochaine lettre d'expliquer cette contradiction apparente.
C'est le 12 janvier qu'il reprend la plume et revient à s'analyser avec complaisance sous les yeux de son correspon-
dant bénévole. Une âme paresseuse qui s'efîraye de tout soin, dit-il, et d'autre part un tempérament ardent, bilieux, facile à affecter, sensible au plus haut degré à tout ce qui T affecte (comme la preuve en vient d'être donnée par l'affaire des Jésuites), voilà bien deux dispositions mentales qui sembleraient ne pouvoir s'allier dans le même caractère. Elles forment cependant le fond même du sien. Il explique cette singularité par ses lectures d'enfance ^ ainsi qu'il le fera plus amplement dans ses Confessions. Dès six ans, Plutarque lui
1. On lira peut-être ici avec quelque intérêt une jolie définition de la rêverie romanesque qui se rencontre dans la Clélie de Madeleine de Scudéry (Edition de 1662. Livre II, 2« partie, p. 800 à 802). Jean- Jacques enfant mais surtout adolescent , dut la méditer avec prédilection : « Il « n'appartient qu'à ceux qui ont le cœur tendre, dit Bérélise, fille noble (( d' Agrigente, de connaître les plaisirs d'une certaine espèce de rêverie douce « qui occupe et qui divertit l'esprit, qui séduit même quelquefois si douce- « ment la raison qu'elle donne mille plaisirs qu'on ne saurait définir. Il « n'appartient pas à toutes sortes de gens de se mêler de rêver ; il y en a « beaucoup qui en parlent et qui ne savent ce que c'est que de laisser « insensiblement égarer son esprit en l'abandonnant plutôt aux mouoe- « ments de son cœur qu'à la conduite de cette impérieuse raison qui veut qu'on « ne pense rien qu'elle n'ait approuvé. Car, pour rêver doucement, il faut « laisser errer son esprit et le laisser aller sur sa foi. Il faut être seul ; « il faut être aux champs : il faut avoir quelque chose dans l'âme qui ne, « déplaise pas (à savoir l'amour, naturellement, comme il est d'ailleurs pré- « cisé un peu plus loin) . Il faut être d'un tempérament un peu mélancolique : « il faut vouloir ne penser à rien et penser pourtant à quelque chose, ou « vouloir penser à quelque chose et ne penser pourtant à rien ! Il faut « être capable d'un certain endormissement [sic] des sens qui fasse qu'on « croie presque songer les choses à quoi l'on pense ; et il faut enfin que « l'usage de la raison soit suspendvi jusques au point qu'on ne sache « presque où l'on est 1 II faut, dis-je, qu'on n'entende que confusément le « chant des oiseaux ou le bruit des fontaines et que les yeux même ne « voient pas distinctement la diversité des objets. — Ah, Bérélise, s'écria « Cléodamas, vous avez trop bien dit comment il faut rêver pour n'avoir « jamais rêvé 1 — Si la rêverie était un crime, répliqua-t-elle, je ne tombe- « rais pas d'accord de la connaître : mais comme c'est le plus innocent de tous « les plaisirs, j'avoue que je le connais et que je le préfère quelquefois à « celui que peut donner une grande compagnie 1 » Mais c'est encore ici de la rêverie classique ou cartésienne si l'on peut dire, par comparaison avec celle que Rousseau va nous décrire.
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tomba sous la main, dit-il, et, à huit ans, il le savait par cœur, en même temps qu'il avait déjà lu tous les romans et versé sur eux des seaux de larmes bien avant l'âge où le cœur prend intérêt aux romans : « De là se forma dans le mien ce goût héroïque et romanesque qui n'a fait qu'augmenter jusqu'à présent et qui acheva de me dégoûter de tout hors de ce qui ressemblait à mes folies ! Dans ma jeunesse, je croyais trouver dans le monde les mêmes gens que j'avais connus dans mes livres. J'ai perdu l'espoir de les trouver et par conséquent le zèle de les chercher. J'étais actif, parce que j'étais fou ! » Mais à la longue, aigri par l'injustice (Venise), affligé des désordres où l'exemple et la force des choses l'avaient entraîné lui-même (exposition des enfants), il a pris en mépris ses contemporains et son siècle : « J'ai peu à peu détaché mon cœur de la société des hommes et je m'en suis fait une autre dans mon imagination, laquelle m'a d'autant plus charmé que je la pouvais cultiver sans peine, sans risques [?] et la trouver toujours sûre et telle qu'il me la fallait ! »
Il n'en était pas moins resté mécontent de lui et des autres pendant quarante années de sa vie, lorsqu'un hasard heureux (il n'en est pas encore à maudire sa subite -vocation littéraire) le vint éclairer sur ce qu'il avait à faire pour lui-même et à penser de ses semblables, au sujet desquels son cœur avait été jusque-là en contradiction incessante avec son esprit. Il raconte alors, de la façon la plus intéressante pour nous, sa crise émotive de l'avenue de Vincennes en 1749 et la résolution qu'il forma de traiter la question posée par l'Académie de Dijon. Une foule de grandes vérités l'assaillit sous l'arbre fatidique ; il pensa désormais de ses frères en humanité que, bons naturellement, leurs institutions sociales seules en avaient fait des méchants ; il jugea que pour lui-même une réforme morale s'imposait. Il prit donc brusquement ce dernier parti et croit l'avoir soutenu depuis lors avec une fermeté dont seul il connaît tout le mérite, connaissant seul les obstacles dont il a dû triompher : « Je sens bien pourtant, conclut-il avec franchise, que, depuis dix ans j'ai un peu dérivé. Mais si j'esti-
mais seulement en avoir quatre encore à vivre, on me verrait donner une deuxième secousse et remonter tout au moins à mon premier niveau ! »
Sa troisième lettre, la plus séduisante de toutes et Tune des sources essentielles de l'esthétique du romantisme, décrit enfin avec quelque détail, après les allusions des deux autres, les plaisirs imaginatifs de ses promenades solitaires et tout ce monde de rêve dont il s'est fait une société selon son cœur : « J'allais, d'un pas tranquille, chercher quelque lieu sauvage dans la forêt (de Montmorency)... L'or des genêts et la pourpre des bruyères frappait mes yeux d'un luxe qui touchait mon cœur... Mon imagination ne laissait pas longtemps déserte la terre ainsi parée. Je la peuplais bientôt d'êtres selon mon cœur... Je transportais, dans les asiles de la Nature, des hommes dignes de les habiter. J'en formais une société charmante dont je ne me sentais pas indigne. Je me faisais un siècle d'or à ma fantaisie et, remplissant ces beaux jours de toutes les scènes de ma vie qui m'avaient laissé de doux souvenirs et de toutes celles que mon cœur pouvait désirer encore, je m'attendrissais jusqu'aux larmes sur les vrais plaisirs de l'humanité, plaisirs si délicieux, si purs et qui sont désormais si loin des hommes ! » Ce « désormais » fait passer le rêve dans l'histoire en l'élevant à la dignité d'un programme d'avenir ! Ces larmes ont été contagieuses sans mesure, on le sait, mais leurs réveils ont été sanglants trop souvent !
Enfin, de la sphère mystico-romanesque, cette âme, avide de tonique affectif, s'élève avec nostalgie dans la sphère plus purement mystique dont le christianisme a frayé les voies devant ses adeptes et leurs descendants modernes : « J'aimais à me perdre en imagination dans l'espace... J'étouffais dans l'univers... Étourdissante extase à laquelle mon esprit se livrait sans retenue et qui, dans l'agitation de mes transports, me faisait écrier quelquefois : O grand Etre, O grand Etre, sans pouvoir dire ni penser rien de plus I » C'est la prière rousseauiste, qui a trouvé tant de pratiquants, parce qu'elle n'engage pas à grand'chose et réconforte pourtant l'impéria-
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lisme vital. — Ainsi, achève le protégé de Malesherbes, ainsi s'écoulaient, dans un délire continuel, les journées les plus charmantes que jamais créature humaine ait passées. — Mais nous en savons les réactions habituelles par les aveux « des Confessions ; nous n'ignorons pas que les hommes en chair et en os recevaient du rêveur un accueil si brusque qu'il pouvait « porter le nom de brutal ». Et c'est ce que ses amis (ou anciens amis) suggéraient à Malesherbes quand ils lui disaient la solitude champêtre peu favorable à l'équilibre intellectuel du grand écrivain.
Sa quatrième lettre, datée du 28 janvier 1762, tire en quelque sorte la conclusion morale des trois autres. Sa paresse et son appétit de rêve tonificateur sont, dit-il, les vrais motifs de sa retraite et de toute sa conduite ; motifs bien moins nobles sans doute que ne les a supposés le président (ils sont en effet romanesques beaucoup plus que stoïques) mais tels pourtant qu'ils rendent le solitaire content de lui-même, en lui inspirant la fierté d'âme d'un homme qui se sent bien ordonné (?) et qui, ayant eu le courage de faire ce qu'il fallait pour l'être, croit pouvoir s'en imputer tout le mérite ! « Il dépendait de moi, conclut-il, non de me faire un autre tempérament ni un autre caractère, mais de tirer parti de moi pour me rendre bon à moi-même et nullement méchant aux autres. C'est beaucoup que cela, monsieur, et peu d'hommes en peuvent dire autant. Aussi, je ne vous déguiserai point que, malgré le sentiment de mes vices, j'ai pour moi une haute estime. » Il termine par la déclaration de haine aux grands que nous avons relevée déjà, avec exception, naturellement, pour ses hôtes actuels, les Luxembourg qui l'ont aimé et qu'il aime, assure-t-il, en retour, croyant les payer largement par là de leurs bienfaits. « J'ai un cœur très aimant... Je n'ai pas besoin d'amis particuliers,... mais quand j'en ai, j'ai besoin de ne pas les perdre, car, quand ils se détachent, ils me déchirent, en cela d'autant plus coupables que je ne leur demande que de l'amitié, et que, pourvu qu'ils m'aiment et que je le sache, je n'ai pas même besoin de les voir ! » En
d'autres termes, c'est un réconfort pour son appétit de puissance sociale qu'il en exige, avec refus d'y répondre par un effort personnel qui serait beaucoup trop coûteux à sa foncière et inguérissable « paresse » d'âme ou incapacité de vouloir.