LES CONFESSIONS
Nous ne parlerons guère ici des Confessions que pour mémoire et nous serons bref sur cet ouvrage si connu dont une bonne partie du présent volume a été le commentaire moral ou psychologique. La lecture en est au plus haut point attrayante, surtout celle des six premiers livres, et c'est aussi le seul des écrits de Rousseau qui soit demeuré véritablement populaire. — Projetées avant 1762, comme on le voit par les Lettres à Malesherbes, esquissées ensuite à Motiers-Tr avers, leur première partie fut rédigée dans sa forme actuelle en Angleterre, puis la seconde à Trye et en Dauphiné, de 1768 à 1770. L'auteur avait prévu leur publication pour l'an 1800, au plus tôt, en raison des personnalités qui les remplissent ; elles furent imprimées cependant dès 1781, pour la première partie, dès 1788 pour la seconde. Nous leur demanderons les renseignements qu'elles fournissent sur le progrès de la manie dans le cerveau de Jean- Jacques après 1765 ; car cette manie va le pousser à la plus soigneuse élaboration de sa morale auto-apologétique de vieillesse, dont procède la morale romantique qui régit un si grand nombre de nos contemporains.
Les déclarations du début sont dans toutes les mémoires : « Je sens mon cœur et je connais les hommes. Je ne suis fait comme aucun de ceux que j'ai vus ; j'ose croire n'être fait
LE ROMANTIQUE
comme aucun de ceux qui existent. Si la nature a bien fait de briser le moule dans lequel elle m'a jeté, c'est ce dont on ne peut juger qu'après m'avoir lu... Je me suis montré tel que je fus : méprisable et vil quand je l'ai été, bon, généreux, sublime quand je l'ai été. J'ai dévoilé mon intérieur tel que tu l'as vu toi-même. Etre éternel ! Rassemble autour de moi l'innombrable foule de mes semblables. Qu'ils écoutent mes confessions, qu'ils gémissent de mes indignités, qu'ils rougissent de mes misères ! Que chacun d'eux découvre à son tour son cœur au pied de ton trône avec la même sincérité ; et puis qu'un seul te dise s'il l'ose : « Je fus meilleur que cet homme-là ! » — Accents inouïs dans le monde moral, tant ils sont contradictoires à la plus courte expérience de la vie sociale, et qui ont eu la répercussion que l'on sait !
Pourtant, après ce très suspect préambule, les six premiers livres ne laissent pour ainsi dire pas transparaître l'état mental de l'auteur et cette manie des persécutions dont l'affaire Hume venait de révéler en lui la présence ; c'est qu'elle n'avait pas encore entièrement envahi sa pensée, comme ce fut le cas lors de son retour sur le continent. Cette manie s'étale au contraire, à mainte reprise, vers la fm de l'ouvrage, rédigée après la fuite en désordre que fut la rentrée en France de l'hôte de Wootton et pendant les inquiètes pérégrinations qui suivirent. C'est ainsi qu'on peut lire au début du hvre X^, après le récit de la crise provoquée dans la vie de l'ermite par sa passion pour M^^ d'Houdetot : « Je voyais approcher le terme de ma carrière avec une sorte d'empressement. Revenu des chimères de l'amitié, détaché de tout ce qui m'avait fait aimer la vie, je n'y voyais rien qui pût me la rendre agréable ; je n'y voyais plus que des maux et des misères qui m'empêchaient de jouir de moi. J'aspirais au moment d'être libre et d'échapper à mes ennemis. »
La haine sourde de ceux-ci devenait en effet une haine active à cette date : « Ce fut avec un talent supérieur que Grimm, sentant l'avantage qu'il pouvait tirer de nos positions respectives, forma le projet de renverser ma réputation
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de fond en comble et de m'en faire une toute opposée sans se compromettre, en commençant par élever autour de moi un édifice de ténèbres qu'il me fût impossible de percer pour éclairer ses manœuvres et pour les démasquer. » Cette entreprise était cependant difficile parce qu'il importait d'en pallier l'iniquité trop criante aux yeux des naïfs dont on allait réclamer le concours : « Il fallait tromper les honnêtes gens ; il fallait écarter de moi tout le monde, ne pas me laisser un seul ami, ni petit ni grand. Que dis-je ! Il ne fallait pas laisser percer un seul mot de vérité jusqu'à moi. Si un seul homme généreux fût venu me dire : vous faites le vertueux et cependant voilà comment on vous traite et voilà sur quoi l'on vous juge ; qu'avez- vous à dire ? La vérité triomphait et Grimm était perdu ! Il le savait. Mais il a sondé son propre cœur et n'a estimé les hommes que ce qu'ils valent. Je suis fâché, pour l'honneur de l'humanité, qu'il ait calculé si juste ! »
C'est pourquoi les Confessions, se tournant vers la postérité moins prévenue, n'ont pas d'autre objet que de répondre à l'ensemble des accusations hypothétiques et mal définies qui peuvent avoir été soulevées dans l'obscurité contre Jean- Jacques par ses anciens amis de jeunesse, après que ses violences de 1757 les eurent détachés de lui dans l'espace de quelques môis, l'un après l'autre ; la principale de leurs accusations étant l'exposition de ses enfants que le Sentiment des citoyens avait rendue publique à la fin de 1764. Voici de cette prétendue campagne souterraine une autre peinturé significative, qui se place au début du livre XII©. « ici commence l'œuvre de ténèbres dans lequel, depuis huit ans, je me trouve enseveli sans que, de quelque façon que je m'y sois pu prendre, il m'ait été possible d'en percer l'effrayante obscurité. Dans l'abîme de maux où je suis submergé, je sens les atteintes des coups qui me sont portés ; j'en aperçois l'instrument immédiat [et par exemple Thévenin, le chamoiséur de Grenoble], mais je ne puis voir ni la main qui le dirige, ni les moyens qu'elle met en œuvre. L'opprobre et les malheurs tombent sur moi comme d'eux-mêmes, sans qu'il y paraisse.
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Quand mon cœur déchiré laisse échapper des gémissements, j'ai l'air de me plaindre sans sujet et les auteurs de ma ruine ont trouvé l'art inconcevable de rendre le public complice de leurs complots sans qu'il s'en doute lui-même et sans qu'il en aperçoive l'effet ! En narrant donc les événements qui me regardent, les traitements que j'ai soufferts et tout ce qui m'est arrivé, je suis hors d'état de remonter à la main motrice et d'assigner les causes en disant les faits. »
Ces faits, il les a marqués de son mieux dans trois livres de ses Confessions, depuis le IX^ qui débute avec son installation à l'Ermitage en 1756 jusqu'au qui s'achève sur sa fuite vers la Suisse en 1762. « Tous les intérêts relatifs à moi, ajoute-t-il, tous les motifs secrets sont exposés dans ces livres. Mais dire en quoi ces diverses causes se combinent pour opérer les étranges événements de ma vie, voilà ce qu'il m'est impossible d'expliquer, même par conjecture. Si, parmi mes lecteurs, il s'en trouve d'assez généreux pour vouloir approfondir ces mystères et découvrir la vérité, qu'ils relisent avec soin les trois précédents livres ; qu'ensuite, à chaque fait qu'ils liront dans les suivants, ils prennent les informations qui seront à leur portée, qu'ils remontent d'intrigue en intrigue et d'agents en agents jusqu'aux premiers moteurs de tout, je sais certainement à quel terme aboutiront leurs recherches, mais je me perds dans la route obscuie et tortueuse des souterrains qui les y conduiront. » Ce terme nécessaire de toute recherche telle qu'il vient de la suggérer, ce sera dans sa pensée, la « coterie holbachique », c'est-à-dire le baron d'Holbach en personne, Grimm et M^^ d'Épinay, Diderot, d'Alembert et Voltaire.
Un peu plus loin, ayant mentionné l'anathème qui frappa l'Emile à Genève peu de jours après le décret de Paris, il expose que ces deux documents servirent de signal au « cri de malédiction » qui s'éleva contre lui dans l'Europe avec une fureur qui n'eut jamais d'exemple ! « Toutes les gazettes, tous les journaux, toutes les brochures sonnèrent le plus terrible tocsin. Les Français surtout, ce peuple si doux, si poli,
si généreux, qui se pique si fort de bienséances et d'égards pour les malheureux, oubliant tout à coup ses vertus favorites, se signala par le nombre et la violence des outrages dont il m'accablait à l'envi. J'étais un impie, un athée, un forcené, un enragé, une bête féroce, un loup. Le continuateur du Journal de Trévoux fit, sur ma prétendue lycanthropie, un écrit qui montrait assez bien la sienne... En cherchant vainement la cause de cette unanime animosité, je fus prêt à croire que tout le monde était devenu fou ! »
Il s'arrête alors à comparer le destin de son ouvrage sur l'éducation avec celui du livre d'Helvétius sur l'Esprit qui fit également scandale vers la même heure. « Dans l'orage qui s'éleva contre l'auteur de ce livre, écrit-il, le public, loin de joindre sa voix à celle des persécuteurs, le vengea d'eux par ses éloges. Que l'on compare son livre et les miens, l'accueil différent qu'ils ont reçu, les traitements faits aux deux auteurs dans les divers États de l'Europe; qu'on trouve à ces différences des causes qui puissent contenter un homme sensé : voilà tout ce que je demande, et je me tais î » — Ces causes sont cependant faciles à discerner pour un observateur de sang-froid. Jean-Jacques attaquait sans ménagement la plupart des hiérarchies sociales alors établies et en particulier la hiérarchie ecclésiastique; Helvétius conservait le ton à peu près strictement théorique de la philosophie alors régnante. Ceci soit dit pour expliquer les premières protestations des intéressés contre l'Emile ; car il eût fallu ajouter aussitôt que, cet orage initial une fois épanché, le public européen prit bien davantage encore le parti de Jean- Jacques que celui d'Helvétius, comme en témoignèrent ses visiteurs et correspondants de Motiers, l'accueil qu'il reçut à Strasbourg, Paris, Londres, Amiens, les offres d'hospitalité qui lui furent faites de toutes parts après son retour d'Angleterre et autres manifestations déjà signalées par nous. Quant aux gazettes de l'époque dont on a réédité récemment les plus significatifs commentaires sur les faits et gestes de l'exilé, elles firent, le plus souvent, son apologie. Aussitôt après qu'il eut quitté Paris, ne vit-ori
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pas Frédéric II le traiter avec honneur, le pasteur Montmollin l'admettre sans délai ni formalité à la Sainte-Cène! Il faudra de sa part de nouvelles violences (en particulier dans les Lettres de la montagne) pour détourner de lui dans sa patrie ce nouvel élan de dispositions bienveillantes.
Enfin quand il repassera, trois ans plus tard, la frontière de France, il aura cause gagnée de tous points. Et ces choses se placent avant la rédaction des derniers livres des Confessions. Mais il reste en effet quelques irréductibles par blessure personnelle : il reste quelques esprits sains qui se montrent réfractaires aux enthousiasmes, de caractère si nettement mystique, que soulève le nouveau Messie, et quelques juges de sang-froid devant sa conduite. Or ceux-là suffisent à lui gâter tout le reste. Car tel est l'hommage secrètement rendu par la vanité morbide, au moins dans les cerveaux qui conservent encore quelque clairvoyance, à l'imprescriptible compétence de la raison sur les faits ou sur les thèses qui intéressent la vie en commun des hommes.