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3. Dédicace de la IV* partie du roman au Maréchal de Schomberg.
LE ROMANESQUE
Souhaite-t-on d'entendre enfin dans le même roman un premier exposé de cette religion et de cette morale prétendue « naturelles » qui seront prêchées par le Vicaire savoyard, qu'on écoute un instant le grand-prêtre d'un temple africain où les rois nègres font offrir des sacrifices humains au Dieu- Soleil :
« Esprit éternel, prononce ce pontife, — qui va présider peu après à l'une de ces immolations barbares, — toi qui te fais connaître aux âmes innocentes et humiliées, toi qui confonds la curiosité des sages orgueilleux qui veulent te soumettre à leur connaissance,... Père au delà de tous les pères... Dieu immuable et incompréhensible, mais surtout Dieu débonnaire et miséricordieux,... si jamais tu te vois contraint » par l'obstination de leur malice à leur retirer tes grâces et écouter ton juste courroux, sou viens- toi que ces misérables pécheurs sont les œuvres de tes mains et que tu ne saurais les perdre sans, en quelque façon, condamner cette infaillible providence qui, même avant la création, les a prédestinés à être bienheureux ! » Et nous voilà loin du jansénisme dont l'auteur se rapprochera par la suite. Il est vrai que cet onctueux assassin est un chrétien qui se cache et finira par faire aboUr les rites sanglants qu'il a quelque temps accomplis, mais on ne le saura que beaucoup plus tard, et en attendant, ses auditeurs fétichistes et païens l'écoutent avec la plus vive sympathie, comme s'il exprimait l'essence de leur pensée religieuse. — Telles sont quelques-unes des premières impressions, à la fois romanesques et mystiques, qui ont marqué pour la vie le tendre cerveau de l'enfant génial.
Lorsque Isaac Rousseau jugea bon de s'expatrier, au lendemain de la rixe dont nous avons dit les origines, ce ne fut peut-être pas sans esprit de retour. En tous cas, il ne songea pas à emmener avec lui son fils cadet qui demeura confié aux soins d'une de ses tantes paternelles ; non celle qui veilla sur son premier âge, mais Théodora Rousseau, qui avait épousé l'oncle maternel du petit garçon, l'ingénieur Gabriel Bernard. Bernard, de cinq ans plus âgée que son mari.
était accouchée de son premier enfant deux mois après son mariage, mais elle était devenue avec le temps fort dévote. Jean- Jacques fut mis en pension ainsi que le jeune Abraham Bernard, son aîné de quelques mois, chez M. Lambercier, pasteur du village de Bossey, au pied du Salève. Ce séjour, qui paraît avoir duré deux ans^ eut la plus grande influence sur la formation mentale de T auteur des Confessions, ouvrage auquel ce souvenir a fourni des pages délicieuses, ainsi qu'on le sait. D'une part, l'enfant s'y vit confirmBr dans une piété calviniste grave mais suffisamment adoucie par le caractère de ses éducateurs et par le cadre champêtre dans lequel il en reçut l'empreinte ; de sorte qu'il resta chrétien pour le reste de ses jours et se sentit peut-être incliné dès lors vers cette conception féminine de la pensée religieuse qu'il devait retrouver chez de Warens. D'autre part, ses rapports
singuliers avec M^i® Lambercier, sœur de son hôte, puis, un peu plus tard, avec sa petite amie M}^^ Goton, favorisèrent en lui une disposition profonde du tempérament affectif sur laquelle il ne nous a que trop renseigné. Nous nous contenterons de résumer ses confidences par sa propre plume en ces quelques mots : « Etre aux genoux d'une maîtresse impérieuse, obéir à ses ordres, avoir des pardons à demander étaient pour moi de très douces jouissances, et plus ma vive imagination m'enflammait le sang, plus j'avais l'air d'un amant transi. » C'est ici l'outrance ou même la déviation morbide de l'attitude adoratrice devant la femme acceptée par la chevalerie européenne et propagée par la tradition romanesque après que les normes en eurent été posées dès la fin du xii^ siècle, par la lyrique courtoise et le roman de chevalerie ^ Ajoutons qu'à ses assiduités près de M^^^ Goton, Jean- Jacques associait alors une relation d'amour beaucoup plus livresque avec une M}^^ de Vulson qui avait le double
1. Voir notre volume sur Les origines romanesques de la morale et de la politique romantiques. Les manifestations extrêmes de cet état d'âme dont Jean-Jacques nous fait malgré nous confidents ont été plus récemment baptisées du nom d'un de leurs adeptes autrichiens, le « masochisme ».
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de son âge : relation qui comportait jalousies furieuses, tourments « romanesques », héroïques regrets de l'absence, lettres d'un pathétique à fendre les rochers !
A douze ans, il revint chez son oncle Bernard où il passa quelques mois (beaucoup moins longtemps en tous cas qu'il ne paraît l'indiquer dans les Confessions) en attendant qu'on lui eût choisi un métier. On songea d'abord à le faire homme de loi, mais il n'éprouvait que dégoût pour les subtiUtés, certes peu romanesques, de la chicane, et se vit bientôt renvoyé de chez son premier patron. Cet échec conduisit sa famille à lui imposer des occupations beaucoup moins intellectuelles. On décida qu'il serait graveur pour l'horlogerie : métier de bon rapport <iui nourrissait facilement son homme. Le 1er niai 1725, son apprentissage commença donc chez un M. Ducommun, âgé de vingt ans seulement, célibataire et de tempérament assez brutal. Il a tracé un triste tableau de cette période de son existence qui devait se prolonger près de trois ans : polissonneries de tout genre, larcins, recels, vols qualifiés même, tels furent les écarts de ce caractère faible, soumis à une discipline trop rigide et peu clairvoyante, jusqu'à l'heure où il passa sans transition de la passivité morne à la résolution extrême d'abandonner sa patrie et sa religion du même coup.
Ce qui nous paraît surtout à retenir de son séjour dans l'atelier Ducommun, c'est l'essor nouveau qu'y prit sa propension aux rêveries romanesques, par une sorte de protestation instinctive contre les âpretés de sa vie réelle. Le goût de la lecture, disent les Confessions, devint à ce moment chez lui une véritable fureur : « La Tribu, fameuse loueuse délivres, écrit-il, m'en fournissait de toute espèce : bons et mauvais, tout y passait !... Lectures qui, bien que sans choix et souvent mauvaises, ramenaient pourtant mon cœur à des sentiments plus nobles que ceux que m'avait donnés mon état... Mon inquiète imagination prit le parti de se nourrir des situations qui m'avaient intéressé dans mes lectures, de les rappeler, de les varier, de les combiner, de me les approprier tellement
que je devinsse un des personnages que j'imaginais, que je me visse toujours dans les positions les plus agréables selon mon goût, enfin que l'état fictif où je venais à bout de me mettre me fit oublier mon état réel dont j'étais si mécontent. Cet amour des objets imaginaires et cette facilité de m'en occuper... déterminèrent ce goût pour la solitude qui m'est toujours resté depuis ce temps-là. On verra plus d'une fois dans la suite les bizarres effets de cette disposition, si misanthrope et si sombre en apparence, mais qui vient, en effet, d'un cœur trop affectueux, trop aimant, trop tendre qui, faute d'en trouver d'existants qui lui ressemblent, est forcé de s'alimenter de fictions. » Telle fut en effet la seconde étape de sa préparation romanesque et mystique à l'interprétation de la vie.
Le 14 mars 1728, redoutant une correction particulièrement rude, après une escapade plusieurs fois renouvelée déjà, il résolut de ne pas rentrer chez son patron et se rendit chez le curé catholique de Gonfignon, en terre savoyarde, à deux lieues de la cité calviniste. Ce prêtre s'occupait de convertir les jeunes protestants qui frappaient dans cette intention à la porte de son presbytère, quels que fussent d'ailleurs chez eux les mobiles d'une détermination de cette nature et de cette importance. Nous venons de scruter ceux de Jean- Jacques et leur peu de consistance. Réduit à cette extrémité par ses successives faiblesses, il espérait vivre et même conquérir une situation éminente dans le monde en vendant préalablement sa foi d'origine et ses droits civiques aux traditionnels adversaires de la Réforme et de la république génevoise.
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VAGABONDAGES A l'aVENTURE
Il nous faut souligner ici, en nous appuyant de ses propres aveux, le caractère romanesque de sa détermination décisive et des incidents les plus significatifs de la vie errante qu'il allait mener trois années durant : « Me livrer, a-t-il écrit, aux horreurs de la misère sans voir aucun moyen d'en sortir ; dans l'âge de la faiblesse et de l'innocence, m'exposer à toutes les tentations du vice et du désespoir... c'était la perspective que j'aurais dû envisager. Que celle que je me peignais était différente !... Je croyais pouvoir tout faire, atteindre à tout : je n'avais qu'à m' élancer pour m' élever dans les airs ! J'entrais avec sécurité dans le vaste espace du monde : mon mérite allait le remplir. A chaque pas j'allais trouver des festins, des trésors, des aventures, des amis prêts à me servir, des maîtresses empressées à me plaire : en me montrant, j'allais occuper de moi l'univers ! »
L'abbé Gaime qu'il connut à Turin quelques mois plus tard et qui lui a fourni des traits pour son Vicaire savoyard fut, dit-il, le premier qui parvint à lui insinuer une moins folle appréciation de l'existence : « Il me fit un tableau vrai de la vie humaine dont je n'avais que de fausses idées... Il amortit beaucoup mon admiration pour la grandeur en me prouvant que ceux qui dominaient les autres n'étaient ni plus sages, ni plus heureux qu'eux. Il me donna les premières notions vraies de l'honnête, que mon génie ampoulé n'avait saisi que dans ses excès. » Toutefois ces utiles leçons ne le détachèrent aucunement de ses « douces chimères » : il apprit seulement à faire deux parts de sa vie pour leur en réserver
la meilleure. Lorsque durant l'été 1731, il entreprit son premier voyage pédestre vers Paris, elles lui tinrent fidèle compagnie sur sa route : à l'aller, elles avaient revêtu un caractère quelque peu martial parce qu'il devait servir un officier français et se voyait déjà en main le bâton de maréchal : « Cependant, ajoute-t-il, quand je passais dans des campagnes agréables... je sentais que mon cœur n'était pas fait pour tant de fracas, et bientôt, sans savoir comment, je me retrouvais au milieu de mes chères bergeries, renonçant pour jamais aux travaux de Mars. » Au retour, — car cette nouvelle tentative pour fixer sa vagabonde existence échoua comme les précédentes, — il ne rêva plus que de bergeries, songea même à se détourner de la route qui le ramenait vers la Savoie pour visiter le Forez, théâtre du récit le plus cher à sa mémoire, du roman qui « lui revenait le plus fréquemment au cœur », celui d'Honoré d'Urfé. Mais pour premier renseignement on lui en apprit que c'était un pays de forges où l'on travaillait habilement le fer : perspective qui suffît à calmer sa curiosité romanesque.
Enfin lorsque, à vingt ans, il cessa de courir le monde pour se fixer chez M"^^ de Warens, voici quelle était, selon ses aveux, la disposition de son âme : « J'étais assez formé pour mon âge du côté de l'esprit, mais le jugement ne l'était guère et j'avais grand besoin des mains dans lesquelles je tombai pour apprendre à me conduire. Car quelques années d'expérience n'avaient pu me guérir radicalement de mes visions romanesques, et malgré tous les maux que j'avais soufferts, je connaissais aussi peu le monde et les hommes que si je n'avais pas acheté ces instructions bien cher. » Nous savons jdéj à par les premières pages de ses Confessions qu'il ne devait" jamais se « guérir » et que sa vision du monde devait rester romanesque jusqu'à la fin. Trente ans plus tard, il pouvait donc écrire en toute sincérité au maréchal de Luxembourg, son protecteur de ce temps : « Vous savez. Monsieur le Maréchal, que les solitaires ont tous l'esprit romanesque. Je suis plein de cet esprit : je le sens, et je ne m'en afflige point. Pour-
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quoi chercherais-] e à guérir une si douce folie puisqu'elle contribue à me rendre heureux ? Gens du monde et gens de la cour, n'allez pas vous croire plus heureux que moi. Nous ne différons que par nos chimères ! » Peut-être, mais il est des chimères plus ou moins compatibles avec les nécessités de la vie sociale : il y a donc là une boutade agréable et spécieuse, non une vérité morale à laquelle il soit permis d'acquiescer sans péril : ce qui est trop souvent le cas sous cette plume brillante.
Revenons maintenant aux incidents principaux des trois années de vagabondage inconstant qui suivirent, pour l'apprenti de M. Ducommun, son évasion inopinée de 1728. — Le curé de Gonfignon, M. de Pontverre, l'adresse, après quelques jours de bonne chère et de pieuses exhortations, à une dame vaudoise établie à Annecy, nouvellement convertie au catholicisme, et pensionnée par le duc de Savoie à ce titre : la réputation, presque la fonction de cette dame étant désormais de s'intéresser aux conversions escomptées parmi ses compatriotes calvinistes. Nous voulons parler de M"^^ de Warens sur le caractère de laquelle nous aurons bientôt à revenir. — Ce fut donc à Annecy, le jour de Pâques fleuries, que Jean- Jacques se trouva pour la première fois en présence de la femme qui devait jouer un rôle si décisif dans la formation de sa pensée : « Je la vois, écrit-il dans ses Confessions sur le mode lyriqué, je l'atteins, je lui parle... Je dois me souvenir du lieu : je l'ai souvent, depuis, mouillé de mes larmes et couvert de mes baisers. Que ne puis-je entourer d'un balustre d'or cette heureuse place ! Que ne puis-je y attirer les hommages de toute la terre ! Quiconque aime à honorer le monument du salut des hommes n'en devrait approcher qu'à genoux! » Ils furent pourtant séparés presque aussitôt que réunis cette fois, car les autorités ecclésiastiques de la ville, avisées des intentions pieuses de l'adolescent, l'envoyèrent sans délai à Turin, capitale du royaume sarde et savoyard, pour y recevoir l'instruction catholique, puis le sacrement du baptême. Il y fut hébergé dans un « hospice
de catéchumènes » dont il a laissé une célèbre description.
Son séjour dans ce dévot établissement où il entra le 12 avril 1728 a provoqué depuis peu quelques polémiques entre érudits : une mention peu lisible sur le registre des entrées et sorties qui y est encore conservé (Avril ou Août ?) permit en effet à Pierre-Maurice Masson d'affirmer que onze jours seulement s'étaient écoulés entre l'arrivée du jeune Genevois à l'hospice et le moment où il en dut sortir, après avoir été rattaché à l'orthodoxie romaine. Or le récit des Confessions laisse l'impression qu'il y resta bien davantage. M. Ritter penche cependant pour faire confiance sur ce point au héros de l'aventure, soit qu'il n'ait été baptisé qu'en août, comme on l'avait cru longtemps, soit qu'il ait pu prolonger son séjour à l'hospice après la cérémonie d'abjuration, si elle a eu lieu dès le mois d'avril. Il est d'ailleurs certain qu'en général iRousseau ne paraît pas avoir altéré sciemment la vérité dans son autobiographie célèbre, bien que sa mémoire l'ait trahi çà et là et qu'il se soit permis, de son propre aveu, quelques ornements de détail, au moins dans les chapitres romanesques. Il est fort possible, en revanche, que le converti ait exagéré dans son récit la résistance théologique opposée par lui aux instructions de ses catéchistes : il avait donné, dans Emile, une première version, très remarquée et assez romancée, de cet épisode capital de sa première jeunesse. Comme l'a dit M. Ritter, il se sentait « attendu à ce défilé par ses ennemis » ; il a donc pu céder à la tentation d'embellir quelque peu son rôle, dans la réalité si lamentable.
Quoi qu'il en soit de ces détails, l'entreprise de ses convertisseurs ayant été conduite à bonne fin, selon les rites, il se vit abandonner par eux à ses propres forces avec un très mince viatique et il erra bientôt par les rues de Turin sans ressources. Il a placé là, dans ses souvenirs, le récit de ses platoniques amours avec M^^ Basile, femme d'un marchand de la ville, dont il a fait une délicieuse nouvelle : « Voici, écrit-il à ce propos, une autre folie romanesque dont je n'ai jamais pu me guérir. J'aimai trop sincèrement, trop parfai-
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tement, j'ose dire, pour pouvoir aisément être heureux... J'aurais mille fois sacrifié mon bonheur à celui de la personne que j'aimais... Sa réputation m'était plus chère que ma vie, et jamais, pour tous les plaisirs du monde, je n'aurais voulu compromettre un moment son repos... Rien ne vaut les deux minutes que j'ai passées aux pieds de M"^^ Basile sans même oser toucher à sa robe. Non, il n'y a point de jouissances pareilles à celles que peut donner une honnête femme qu'on aime : tout est faveur auprès d'elle. Un petit signe du doigt, une main légèrement pressée contre ma bouche sont les seules faveurs que je reçus jamais de M^^^ Basile, et le souvenir de ces faveurs si légères me transporte encore en y pensant ! »
* C'est la pure théorie courtoise, la casuistique des faveurs perniises, la passion telle que la chantèrent les moins cyniques des troubadours : seulement l'expérience a prouvé que les femmes « honnêtes » ont toujours tort de s'engager sur des chemins où elles sont menacées de perdre leur droit à ce qualificatif élogieux.
L'enfant finit par trouver une place de « petit laquais sans aiguillettes » chez la comtesse de Vercellis, femme d'âge, qui se mourait d'une plaie cancéreuse. Il ne put donc rester sous ce toit que quelques semaines et, au lendemain du décès de cette dame, il chargea sa conscience du « noir forfait » ou plus simplement de la vilaine action qu'il a tout au moins le mérite d'avoir confessée sans ambages. Dans la confusion qui suit, dit-il, la dissolution d'un ménage, un petit ruban « de couleur rose et argent » avait disparu des hardes de la comtesse. L'objet fut trouvé en possession de Rousseau, qui, trop fidèle aux mauvaises habitudes contractées par lui dans l'atelier Ducommun, l'avait en effet dérobé. Il accusa aussitôt une jeune cuisinière nommée Marion de lui avoir donné le ruban et soutint ensuite son mensonge improvisé avec un front d'airain : « Je craignais peu la punition, explique-t-il ; je ne craignais que la honte (la blessure d'amour-propre), mais je la craignais plus que la mort, plus que le crime, plus que tout
au monde ! J'aurais voulu m' enfoncer, m' étouffer dans le centre de la terre : Tinvincible honte l'emporta sur tout! La honte seule fit mon impudence, et, plus je devenais criminel, plus l'effroi d'en convenir me rendait intrépide ! » Telles sont, en effet, les conséquences du caractère faible qui fut le lourd héritage psychique de Jean- Jacques ; et il y a certes de l'humilité chrétienne dans sa sincère confession de vieillesse, mais, au tribunal de la Pénitence, les chrétiens rationnels ne préparent pas des aveux de cette sorte par l'affirmation que nul homme au monde n'a jamais été meilleur qu'ils ne le sont ! Ils surprendraient grandement le délégué de la justice céleste à l'examen de leurs transgressions cachées. S'ils s'accusaient publiquement, comme Jean- Jacques, ce serait en outre fournir à qui les écoute la plifs spécieuse des excuses pour agir de même, le cas échéant, sans grands scrupules : ce serait anémier le sens moral chez autrui autant qu'il est possible et fausser la faible voix de la conscience, cet organe de direction lentement acquis sous l'influence prolongée de la discipline sociale.
Sorti de cette première place dans ces conditions peu honorables, Jean- Jacques retombe à l'oisiveté malsaine : les rêveries érotiques dont il est coutumier dès lors le conduisent à certaines aberrations à demi publiques dont il a également osé le récit. Il eût été livré à la police correctionnelle et peutêtre dévoyé pour jamais, — comme il arriva sans doute à son frère aîné, — sans l'indulgence d'un brave homme de sbire, au cœur compatissant. — Enfin un parent de M^^ de Vercellis, qui ne le juge pas sur l'affaire mal éclaircie du ruban, le place à nouveau comme laquais dans une très noble maison piémontaise, celle des Solar, dont le chef était titré comte de Gouvon. On l'y juge heureusement doué et l'on songe à faire de lui un secrétaire de chancelleries en prévision des ambassades qui sont périodiquement confiées à ces grands seigneurs. Cependant ses propensions romanesques, toujours en éveil, le portent à s'éprendre de M^^^ de Breil, petite-fille de son maître ; mais son extravagance ne le conduit pour cette fois qu'à une
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mortification d'amour -propre, sans compromettre encore l'avenir inespéré qui s'ouvre devant lui à ce moment et qu'il ne détruira pas moins de ses propres mains peu après. Car sa folle ambition, a-t-il écrit, ne cherchait la fortune qu'à travers les aventures de roman. « Ne voyant point de femmes à tout cela, cette manière de parvenir me paraissait lente, pénible et triste, tandis que j'aurais dû la trouver d'autant plus honorable et sûre que les femmes ne s'en mêlaient pas : l'espèce de mérite qu'elles protègent ne valant assurément pas celui qu'on me supposait I » Nous aurons à revenir sur cette crise nouvelle en sa destinée parce qu'elle fut particulièrement typique de ses dispositions instinctives. Rappelons seulement, quant à présent, qu'il s'engoua d'un certain Bâcle qui, ayant été son camarade d'apprentissage, fut retrouvé par lui à Turin et le séduisit par une certaine faconde, de nature très vulgaire au surplus. Il décida de faire en compagnie de ce garçon le voyage de Savoie où il irait se placer à nouveau sous la protection de M^^ de Warens. En efîet celle-ci l'accueillit, le garda et le logea, cette fois durablement, sous son toit.
Les conseillers spirituels de M^^^ de Warens songent alors à faire de lui un prêtre et il entre au séminaire d'Annecy en avril 1729 pour y demeurer quatre mois environ ; il y a pour répétiteur un jeune et pieux ecclésiastique, l'abbé Gâtier qui a fourni, comme l'abbé Gaime, certains traits du Vicaire savoyard. Mais sa vocation n'est pas de ce côté. Il se dégage encore et essaye de la musique, vers laquelle il se sentit toujours porté par tempérament. Il commence d'étudier cet art sous la direction du maître de chapelle de la cathédrale, M. Nicoloz, qui était ordinairement appelé M. Le Maître. Six mois environ, il travaillé avec cet homme excellent, l'accompagne dans un voyage à Lyon, et, là, traverse un nouvel accès d'inconscience qu'il a également confessé dans ses mémoires. Son compagnon, qui sacrifiait au goût de la boisson, était sujet à des crises nerveuses assez ressemblantes à l'épilepsie : « A Lyon, dans une petite rue non loin de notre
auberge, M. Le Maître fut surpris d'une de ces atteintes et celle-là fut si violente que j'en fus saisi d' effroi. Je fis des cris, appelai au secours, nommai son auberge et suppliai qu'on l'y fît porter. Puis, tandis qu'on s'assemblait et s'empressait autour d'un homme tombé sans sentiment et écumant au milieu de la rue, il fut délaissé du seul ami sur lequel il eût dû compter. Je pris l'instant où personne ne songeait à moi : je tournai le coin de la rue et je disparus ! » Tel fut le plus souvent en amitié, nous le verrons, l'homme qui a prétendu fonder la morale sociale sur l'amitié romanesque.
Revenu à Annecy, il n'y trouve plus M"^^ de Warens. Sans doute eut-elle à remplir alors à Paris une mission diplomatique seprète pour le compte du gouvernement sarde qui l'employait à ces besognes et dont elle dépendait absolument, puisqu'elle vivait de ses subsides. Son « filleul » l'attend quelques jours chez elle en compagnie de sa femme de chambre, une agréable Fribourgeoise du nom de Merceret ; et c'est à ce moment que se place, dans le récit de sa jeunesse, une de ces scènes idylliques et romanesques qui ont fait le durable succès des Confessions : la promenade de l'adolescent à Thoune en compagnie de M^^^^ de Grafîenrid et Galley, le passage du ruisseau à gué et la cueillette des cerises : notes esthétiques toutes nouvelles alors par leur simplicité comme par leur grâce et qui forment la meilleure part de son héritage intellectuel. Il expose à ce propos que les romans lui avaient donné le goût des princesses. « Des couturières, écrit ici l'ennemi de l'inégalité et des supériorités sociales, des filles de chambre, de petites marchandes (société habituelle de M^i® Merceret et la sienne par conséquent à cette époque) ne me tentaient guère. Il me fallait des demoiselles. Chacun a ses fantaisies : ç'a toujours été la mienne et je ne pense pas comme Horace sur ce point-là. Ce n'est pourtant pas du tout la vanité, c'est la volupté qui m'attire : c'est un teint mieux conservé, de plus belles mains, une parure plus gracieuse, un air de délicatesse et de propreté sur toute la personne, plus de goût dans la manière de se mettre et de s'exprimer... Je
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trouve moi-même cette prétention très ridicule, mais mon cœur me la donne malgré moi î » De tels « démocrates », — comme tous les êtres doués de vie au surplus, — ne réclameront jamais 1' « égalité » qu'en regardant au-dessus d'eux.
Mme de Warens ne donnant point de ses nouvelles et n'envoyant point de gages, sa camériste décida de se retirer provisoirement dans sa famille, à Fribourg, et Jean- Jacques accepta de l'y conduire. Au passage, il visita son père, remarié à Nyon ; puis, sa compagne de voyage parvenue à bon port, il se rendit à Lausanne, pour se rassasier, dit-il, de la vue de ce beau lac qu'on y embrasse dans sa plus grande étendue; car « la plupart de ses secrets motifs déterminants n'ont pas été plus solides ». Là, se dissimulant tant bien que mal sous le pseudonyme de Vaussore de Villeneuve, il crut pouvoir vivre de son très mince savoir en musique, à l'imitation d'un certain Venture de Villeneuve qu'il avait connu à Annecy ; il organise à cet effet chez un professeur de droit, M. de Treytorens, un concert dont il a gaiement conté les péripéties ridicules, et trouve, malgré ce fiasco, quelques leçons à donner, s'il faut l'en croire. Leçons peu rémunératrices à coup sûr puisqu'on le voit peu après à Neufchâtel d'où il écrit à son père une lettre qui nous est parvenue, pour lui exposer sa situation précaire. Il rencontre alors un aventurier levantin se disant archimandrite et chargé de quêter au bénéfice du Saint-Sépulcre. Sa connaissance de l'italien lui permet de servir d'interprète à ce personnage qui ne possède que cette langue entre celles de l'Europe, et il prend la parole devant le sénat de Berne avec succès puisqu'il en obtient une aumône. Mais à Soleure, le résident de France, marquis de Bonac, qui avait été notre représentant à Constantinople, ayant regardé de près les papiers du soi-disant prélat, met un terme à sa suspecte odyssée et le sépare de Rousseau. S'étant intéressé à ce dernier sur ses façons attachantes, il l'envoie à Paris avec des lettres de recommandation pour y servir un jeune militaire, neveu d'un M. Godard, colonel suisse dans l'armée du roi très chrétien. Nous avons déjà mentionné ce voyage
pédestre du jeune homme vers la grande ville dont il devait un jour être l'idole. Il y fut bientôt rebuté, par Tavarice du colonel Godard, s'il a dit vrai. Pour ce motif ou pour tout autre, il décida de se réfugier une troisième fois près de Mme de Warens qu'il savait revenue en Savoie. Sur sa route de retour vers les Alpes, il place l'épisode retentissant de ce paysan apeuré qui, tout en le traitant généreusement, prononça devant lui avec effroi les mots terribles de commis et de « rats-de-cave », expliqua qu'il devait cacher son vin à cause des aides, son pain à cause de la taille et qu'il serait un homme perdu si l'on pouvait se douter qu'il ne mourût pas de faim ! Toute une portion de l'école rousseauiste a jugé par cette anecdote de l'état matériel et moral de la France sous ses derniers souverains Bourbon. A Lyon, il traverse encore deux aventures peu ragoûtantes dont ses Confessions ne nous font point grâce. Par compensation, il conte à cet endroit, — comme il sait conter, — une nuit d'été passée par lui à la belle étoile sur la rive du Rhône ou de la Saône. Enfin il rejoint M"^^ Warens, qui, dans l'intervalle, a transporté ses pénates à Chambéry.