FRANÇOISE DE LA TOUR, DAME DE V^ARENS
Le moment est venu pour nous de faire plus ample connaissance avec cette personne peu banale. Louise-Françoise de La Tour, née à Vevey le 31 mai 1699 (et non pas en 1700 comme le croyait Jean- Jacques) avait été mariée dès sa quinzième année à Sébastien de Loys, sieur de Vuarens (nom de lieu qu'on prononçait Voiran et que les Bernois seuls
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orthographiaient Warens, à l'allemande). C'était un gentilhomme de bonne souche et c'est pourquoi son épouse fugitive se laissera traiter de baronne en Savoie. Assez riche héritière, elle se trouva ruinée après quelques années de mariage par des entreprises industrielles qui tournèrent mal : une aventure qu'elle connut trop souvent au cours de sa vie sans jamais se guérir de son goût pour les spéculations hasardeuses. Quittant alors inopinément son mari, qu'elle avait déjà largement trompé si nous en croyons Jean- Jacques, elle traversa le lac Léman pour aller embrasser en Savoie la religion catholique. En dépit des circonstances peu édifiantes qui l'accompagnèrent, cette conversion fut sans doute, à ses début, plus sincère que celle de son célèbre filleul : elle avait été façonnée au moral par un pieux éducateur du nom de Magny, assesseur baillival de Vevey, qui professait le piétisme ; or cette variété du protestantisme avait pour caractère une égale estime des diverses confessions chrétiennes et même une certaine complaisance pour l'Église romaine ; c'était surtout un effort pour mettre l'âme fidèle en relations immédiates et directes avec son Dieu paternel. Rappelons que, pendant les dernières années de sa vie, — qui coïncidèrent avec l'adolescence de M}^^ de La Tour, — Mme Guyon avait eu de nombreux adeptes et correspondants dans cette région de la Suisse ; il n'est donc pas trop téméraire de considérer M^^ de Warens comme une élève de l'attachante mystique française, comme l'un des intermédiaires, par lesquels Jean- Jacques en personne peut être rattaché] à ce mysticisme féminin hasardeux qui porte le nom de Quié-! tisme dans l'histoire des hérésies chrétiennes. Nous aurons à i revenir plus d'une fois sur ces considérations d'origine que nous avons appuyées de preuves au cours de nos travaux > antérieurs.
Le Quiétisme a toujours passé, chez ses adversaires, pour favoriser la licence des mœurs. Il est certain que celles de Mme de "Warens étaient fort libres et bien que Jean- Jacques, devenu au temps de ses Confessions l'ennemi juré des « philo-
sophes », ait tenté d'expliquer par la « philosophie » cette facilité érotique de sa « maman », il n'est pas interdit de penser que les convictions religieuses de la baronne ont opposé à ses appétits ou fantaisies de ce genre une faible barrière. Rousseau lui donne pour premier amant un M. de Tavel ; le ministre Perret, ajoute-t-il, passa pour avoir remplacé Tavel ; enfin, lorsque la jeune femme quitta le toit conjugal, ce fut en compagnie de son garçon jardinier, Claude Anet, de sept ans plus jeune qu'elle (Jean- Jacques l'était de treize ans) qui se convertit comme elle et mourut à vingt-huit ans en 1734. Rousseau ne cache pas les relations intimes qui continuèrent entre la fugitive et ce paysan de Montreux, jusqu'à la fin dé celui-ci, et l'auteur des Confessions le présente comme un homme remarquable par l'intelligence autant que par le cœur. Elle lui donna pour successeur Jean-Jacques qui avait déjà été favorisé de son vivant ; puis un peu plus tard, elle remplaça par un certain Vintzenried son filleul qui refusa de partager ses bonnes grâces avec ce personnage. Édifiés de la sorte sur la moralité de M^^^ de Warens, rappelons les commentaires par lesquels cherche à la justifier son apologiste.
« Toutes ses fautes, écrit-il, lui vinrent de ses erreurs, jamais de ses passions. Elle était bien née, son cœur était pur, elle aimait les choses honnêtes : ses penchants étaient droits et vertueux, son goût était délicat. Elle était faite pour une élégance de mœurs qu'elle a toujours aimée et qu'elle n'a jamais suivie ! » Tels Rousseau lui-même, son reflet littéraire Saint-Preux, et son ami de Motiers-Travers, Sauttersheim, un reflet de ce Saint-Preux. Mais l'explication qu'il en propose est inacceptable. C'était, dit-il, « parce qu'au lieu d'écouter son cœur qui la menait bien, elle écouta sa raison qui la menait mal ! Quand des principes faux l'ont égarée, ses vrais sentiments les ont toujours démentis ; mais malheureusement, elle se piquait de philosophie et la morale qu'elle s'était faite gâta celle que son cœur lui dictait ». Cette analyse sophistique des « fautes » de la baronne, qui a eu des conséquences
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incalculables pour la discipline passionnelle en Europe, est un corollaire de la morale érotico-passionnelle vers laquelle Jean- Jacques inclina toujours mais qui s'était singulièrement fortifiée dans son esprit depuis sa crise érotique de 1756 ; c'est la même conception dénigrante de la « philosophie » et de la raison qui domine toute l'œuvre autobiographique par laquelle furent occupées les dernières années de sa vie.
Il s'est donc arrêté sur le tard à cette interprétation des désordres de sa marraine qu'elle avait été pervertie par les sophismes de Tavel, son premier amant. La trouvant froide et raisonnante, expose-t-il, ce roué sans scrupule l'attaqua dans sa vertu par le raisonnement ; il parvint de la sorte à lui montrer les devoirs auxquels elle était attachée comme un bavardage de catéchisme fait uniquement pour amuser les enfants et la fidélité conjugale comme une pure apparence à garder vis-à-vis de l'opinion, en sorte que le repos des maris devenait le seul objet du devoir des femmes. Dès lors, et bien que M°^® de Warens demeurât très sincèrement, très pieusement chrétienne, toute sa morale se trouva subordonnée aux principes de M. de Tavel en ce qui concernait l'amour, ou plutôt elle soutint toujours que la morale chrétienne et celle que lui avait enseignée son amant étaient parfaitement conciliables entre elles. C'est pourquoi, a écrit nettement son filleul, elle eût accordé ses faveurs à vingt galants tous les jours en parfait repos de conscience « tant elle était persuadée que tout cela n'était qu'une maxime de police sociale dont toute personne sensée pouvait faire l'interprétation, l'application, l'exception selon l'esprit de la chose et sans le moindre risque d'ofîenser Dieu ». C'est, à bon compte, être proclamée catholique de « solide » piété, rapprochée de Jeanne de Chantai, et se voir traitée de « fille chérie » par son évêque ! Nous noterons seulement qu'une telle morale peut n'avoir pas de conséquences sociales trop apparentes et trop néfastes (au moins pendant quelque temps, car la fin de la baronne fut très basse) pour une personne qui n'était point femme à proprement parler, n'étant ni épouse, ni capable d'engendrer,
on voit trop en revanche quels en seraient les fruits immédiats dans le cas contraire, qui est le cas général I Mais par cette interprétation psychologique souverainement habile et spécieuse des mauvaises mœurs de son ancienne maîtresse, Jean- Jacques a réalisé ce tour de force de canoniser, avec une conviction communicative, la femme qui lui proposa froidement de partager entre Anet et lui ses faveurs, uniquement pour le détourner de moins paisibles amours. Grâce à la complicité de son temps, il a fait accepter de la postérité son enthousiaste oraison funèbre de la première sainte que l'hagiographie romantique ait inscrite à son catalogue de bien-heureux : « Allez, âme douce et bienfaisante, auprès des Fénelon, des Bernex (le pieux évêque d'Annecy qui l'avait convertie), des Gatinat et de ceux qui, dans un état plus humble, ont ouvert comme eux leur cœur à la charité véritable !»
Lorsqu'au retour de sa première tentative parisienne, Rousseau rejoignit la baronne à Ghambéry, elle lui procura un emploi dans les bureaux où se poursuivait alors la réfection du cadastre de la province ; mais il fut vite fatigué de cette existence sédentaire et confinée, donna insensiblement plus d'importance aux récréations musicales qu'il s'accordait à ses heures libres et décida enfin de se consacrer à l'enseignement de son art favori, comme il l'avait tenté naguère à Lausanne. « Occupé huit heures par jour du plus maussade travail avec des gens plus maussades encore, enfermé dans un triste bureau empuanti de l'haleine et de la sueur de tous ces manants, la plupart fort mal peignés et fort malpropres, je me sentais quelquefois accablé jusqu'au vertige par l'attention, la gêne, l'odeur et l'ennui ! «Voilà qui n'a pas l'accent démocratique ! — Il se chercha donc à nouveau des leçons de musique et trouva quelques écolières de bonne famille. Période délicieuse de son existence ! Période dont le souvenir a tenu la plus grande place dans les fantaisies érotiques qui remplirent, sa vie durant, ses heures de promenade solitaire, marquant ses oeuvres les plus théoriques d'une très recoij-
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naissable empreinte. Julie d'Étange ainsi que son amie Claire d'Orbe, la blonde et la brune, auront, de son aveu, les traits des plus aimables entre ses nobles élèves : « Me voici tout à coup jeté parmi le beau monde, écrit-il, admis, recherché dans les meilleures maisons ; partout un accueil gracieux, caressant, un air de fête ; d'aimables demoiselles bien parées m'attendent, me reçoivent avec empressement ; je ne vois que des objets charmants ; je ne sens que la rose et la fleur d'orange ; on chante, on cause, on rit, on s'amuse ; je ne sors de là que pour aller ailleurs en faire autant ! » M"^^ de Mellarède, de Menthon, de Ghalles, sont celles de ses écolières dont il avait gardé le plus attrayant souvenir. Quelques voyages d'agrément venaient diversifier pour lui des occupations déjà si douces : l'un de ces déplacements le conduisit jusqu'à Besançon près d'un musicien de valeur, l'abbé Blanchard, dont il espérait d'utiles directions.
PREMIÈRE CRISE NÉVROP ATHIQUE EN 1736
Des accidents de santé mirent pourtant un terme à cette heureuse période de sa vie. Jean-Jacques les attribue expressément à son inquiète imagination, à son exaltation érotique presque sans trêve, aux rêveries romanesques par lesquelles il tentait de fournir un dérivatif à cette exaltation incommode, enfin, pouvons-nous ajouter sans grand risque d'erreur, à certaines fâcheuses habitudes, nées de ces fantaisies peu saines, et dont il a parlé plus ouvertement ailleurs. Citons ici ses propres paroles : « L'épée use le fourreau, dit-on quelquefois. Voilà mon histoire ! Mes passions m'ont fait
vivre et mes passions m'ont tué... D'abord les femmes... les besoins de l'amour me dévoraient... J'avais une tendre mère, une amie chérie. » M"^® de Warens lui avait dès lors proposé et fait accepter ses faveurs. « Mais il me fallait une maîtresse [au sens romanesque du mot]... Je me la créais en mille façons pour me donner le change à moi-même... J'étais brûlant d'amour sans objet, et c'est peut-être ainsi qu'on s'épuise le plus... On conviendra qu'il est difficile, surtout dans l'ardeur delà jeunesse, qu'une pareille tête laisse toujours le corps en santé.. Je pris non de l'ennui, mais de la mélancolie : les vapeurs [névropathie[ succédèrent aux passions : ma langueur devint triste... je sentais la vie m' échapper sans l'avoir goûtée ». Il ajoute que la passion de la musique et celle du jeu d'échecs qu'il pratiquait alors avec fureur, concoururent à l'épuisement de son système nerveux, d'ailleurs fragile, et le rendirent enfin tout à fait malade. Notons que ce fut la même cause principale qui, vingt ans plus tard exactement, à l'Ermitage de la Chevrette, devait déterminer l'une des crises mentales les plus décisives en son existence. — M"^^ (je Warens le soigna cependant avec dévouement tout maternel et parvint à lui rendre quelques forces ; mais il se rétablissait lentement et l'on décida pour le convalescent une cure de lait à la campagne, aux portes de Chambéry, chez M. de Conzié, seigneur ou « comte » des Charmettes et l'un des familiers de la baronne.
Celle-ci loua successivement plusieurs chalets dans le domaine de ce gentilhomme ; dès 1736, le chalet Révil, puis la maison Noeray restée fameuse par le séjour que Jean- Jacques y fit de juillet 1738 au printemps de 1740, mais le plus souvent seul, quoi qu'il en ait dit, car son hôtesse demeurait à Chambéry avec Vintzenried. — Loin de céder entièrement à l'influence de l'air des montagnes, sa maladie nerveuse s'exaspéra d'abord et s'invétéra ensuite, pour devenir à peu près chronique et ne plus jamais le quitter, s'il faut l'en croire. Voici en effet ce qu'il nous a dit du début de son séjour aux Charmettes : « Dans ce même temps il m'arriva un acci-
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dent aussi singulier par lui-même que par ses suites qui ne finiront qu'avec moi. Un matin, que je n'étais pas plus mal qu'à l'ordinaire, en dressant une petite table sur son pied, je sentis dans tout mon corps une révolution subite et presque inconcevable... une espèce de tempête qui s'éleva dans mon sang et gagna à l'instant tous mes membres... Un grand bruit d'oreilles se joignit à cela et ce bruit était triple ou plutôt quadruple. » Ici se place une description soigneuse de ces quatre bruits divers. — « Je me mis au lit, et, au bout de quelques semaines, voyant que je n'étais ni mieux, ni pis, je quittai le lit et repris ma vie ordinaire avec mon battement d'artères et mes bourdonnements qui, depuis ce tempslà, c'est-à-dire depuis trente ans, ne m'ont pas quitté une minute... La totale privation de sommeil qui se joignit à ces symptômes et qui les a constamment accompagnés jusqu'ici, acheva de me persuader qu'il me restait peu de temps à vivre ! » On sait qu'il devait vivre plus de quarante ans encore ; mais, s'il n'a pas exagéré ces infirmités, si pénibles, il convient de n'oublier jamais de telles confidences quand on s'efforce de comprendre ses écrits et ses actes ultérieurs.
Ayant atteint cependant, en juin 1737, l'âge de vingt-cinq ans qui était celui de la majorité légale à Genève, il réclama et reçut de son père la part qui lui revenait du bien maternel, soit six mille cinq cents florins genevois : une petite fortune qui lui assura quelques années d'indépendance parce qu'il décida aussitôt de consommer, sans souci du lendemain, ce capital. Il entreprit d'abord le voyage de Montpellier, siège d'une faculté de médecine en renom, dont il espérait la guérisonde ses maux (il croyait souffrir d'un polype au cœur !). — Le récit de ce voyage est un des chapitres les plus agréables de la première partie des Confessions, parce qu'il lui procura la rencontre, et bientôt les faveurs d'une certaine M"^® de Larnage dont il a fait vivre le nom. Il eût été mieux inspiré toutefois s'il avait désigné par un pseudonyme cette femme déjà mûre, cette mère de famille qui laissa des enfants et pour la mémoire de laquelle ces pages sont assurément peu flat-
teuses car il la peint de façon à nous rappeler le souvenir biblique de la femme de Putiphar. On a récemment établi en effet que les trois acteurs principaux de cette galante aventure, du Colombier, nouvellement mariée, le marquis de Torignan (en réalité Taulignan, mais la prononciation est à peu près la même dans le midi), M^^ deLarnage enfin sont des personnages historiques. Cette dernière, née Michel du Saulzey et fille d'un conseiller au Parlement de^ Grenoble, épousa un Adhémar de Monteil, sieur de Larnage (c'est le nom patronymique du gendre de M"^® de Sévigné) ; en 1737, elle était dans sa quarante-quatrième année et avait eu dix enfants (l'aîné naquit quatre mois après son mariage) bien qu'elle eût vécu séparée de son mari à plusieurs reprises : circonstances qui ne nous étonnent guère si nous jugeons de sa moralité par ses avances au jeune aventurier qui se présentait à elle sous un faux nom, comme un Anglais de bonne famille. Elle conduisit enfin son entreprise à bon terme, non sans peine, et Rousseau nous apprend qu'il dut à cette gaillarde matrone de n'être pas mort sans avoir connu le plaisir.
Son séjour à Montpellier qui remplit l'automne de 1737 et le début de l'hiver 1738, coûta fort cher à sa bourse sans apporter de soulagement appréciable à ses infirmités précoces. Il revint donc à Ghambéry, mais pour y trouver installé dans la demeure et dans les faveurs de M^^ de Warens un nouveau Claude Anet. Celui-là se nommait Wintzenried et se faisait appeler M. de Courtilles : les Confessions lui sont assez dures. Pourtant Rousseau le traite dans sa correspondance de ce temps avec une fraternelle tendresse. « J'ai été très touché de la maladie de mon pauvre frère, écrira-t-il par exemple à sa marraine en 1745. M. d'Arras m'en a parlé avec une affection qui m'a charmé : c'était me faire sa cour mieux qu'il ne le pensait lui-même. » Il dira ce personnage fils du concierge du château de Chillon et ancien garçon perruquier ; il était, en réalité, de bonne souche bourgeoise.
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DU REVE ROMANESQUE A l'abandon MYSTIQUE
Pour éviter une promiscuité arnoureuse qui lui paraissait désormais moins supportable que dans le passé, Rousseau vécut seul aux Charmettes de 1738 à 1740, bien que de Warens l'y vînt souvent visiter. Il a conservé de cette période de sa vie les souvenirs les plus délicieux et il en a tracé dans ses mémoires illustres, une inoubliable peinture. Ce fut là qu'il mena son éducation d'autodidacte à bon terme et qu'il acheva de fixer ses convictions religieuses de fond ; — un instant éclipsées ou obscurcies durant les années suivantes, elles devaient lui dicter de plus en plus avec le temps son enseignement théorique, aux répercussions sans secondes. — Nous avons indiqué plus haut qu'il se croyait près de sa fin et que son érotomanie s'était au moins atténuée pour faire place à la thanatophobie (ou crainte de la mort prochaine) qui est un autre symptôme de déséquilibre nerveux. « Cet accident qui devait tuer mon corps, écrit-il en parlant de l'accès nerveux soudain qu'il nous a décrit, ne tua en effet que mes passions; J'en bénis le ciel chaque jour par l'effet heureux qu'il produisit sur mon âme. Je puis bien dire que je ne commençai à vivre que quand je me regardai comme un homme mort... J'avais souvent travesti la religion à ma mode, mais je n'avais jamais été tout à fait sans religion. Maman me fut, en cette occasion, beaucoup plus utile que tous les théologiens ne me l'auraient été. «Affirmation qui se retrouve dans la dixième promenade des Rêveries, écrite presque à la veille de )a mort du promeneur solitaire : il y répétera que ses
loisirs des Gharmettes, aidés des leçons de M™® de Warens, donnèrent à son âme la forme qu'elle a gardée toujours en le rendant dévot presque à la manière de Fénelon, c'est-à-dire selon les normes du Quiétisme, rationalisé jusqu'à un certain point seulement par les commentaires de l'illustre prélat. Suivons-le donc dans l'analyse qu'il nous a donnée de la religion de son hôtesse : analyse incomplète ou même erronée sans nul doute comme celle de la morale de cette même hôtesse que nous avons précédemment critiquée, mais dont il faut nous contenter cependant puisque nous ne pouvons jusqu'ici la rectifier par des documents de première main.
« Elle qui mettait toutes choses en système, écrit son protégé, n'avait pas manqué d'y mettre aussi la religion, et ce système était composé d'idées très disparates, les unes très saines, les autres très folles... L'un des étonnements dont je ne reviens point, c'est de voir le bon Fénelon parler de l'enfer, dans son Télémaque, comme s'il y croyait tout de bon ; mais j'espère qu'il mentait alors, car enfin, quelque véridique qu'on soit, il faut bien mentir quelquefois quand on est évêque... Maman ne pouvait imaginer un Dieu vindicatif ! » Il faudrait dire ici ordonnateur et justicier, tel que l'enseigne le christianisme rationnel et la religion réformée plus que toute autre. « Elle ne voyait que clémence et miséricorde là où les dévots ne voient que justice et punition. » Rappelonsnous le sermon du romanesque sacrificateur de Polexandre. « Ce qu'il y avait de bizarre, c'est que, sans croire à l'enfer, elle ne laissait pas de croire au pizrp'a^ozre (c'est-à-dire à l'enfer non éternel). Cela venait sans doute de ce qu'elle ne savait que faire de l'âme des méchants... «Telle est du moins l'interprétation rétrospective de Jean- Jacques qui ignore les sources quiétistes des convictions de sa « maman ». En réalité, la négation ou du moins la prétérition de l'enfer et l'acceptation du purgatoire à titre de moyen terme, de satisfaction laissée au christianisme rationnel en matière de morale, sont le caractère propre du mysticisme féminin d'une Catherine de Gênes, mysticisme bientôt glissé à l'hétérodoxie
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pour culminer enfin dans l'œuvre de M^^ Guyon. Il n'y a là qu'une conséquence logique de la suppression de l'Ahriman aryen, du Tentateur chrétien, dans la métaphysique des cœurs exagérément romanesques.
Autre bizarrerie, reprend Jean- Jacques ! On voit que toute la doctrine du péché originel et de la rédemption, nécessitée par ce péché, est détruite par ce système. — Il est donc, remarquerons-nous, aussi éloigné que possible du Calvinisme et du Jansénisme qui insistent sur le péché d'origine et sur l'immense grâce que fut la Rédemption dont le résultat est d'en atténuer les conséquences, mortelles à l'âme humaine. — Rousseau note seulement qu'il ébranle le christianisme vulgaire, — c'est-à-dire, sans doute, le christianisme dogmatique, non encore évolué vers un vague déisme à la mode du siècle, — et que le catholicisme au moins ne peut s'accorder avec lui? (Mais bien moins encore le protestantisme, rectifierons-nous ici.) « Maman, cependant, était bonne catholique, conclut-il. La mort de Jésus-Christ lui paraissait un exemple de charité vraiment divine pour apprendre aux hommes à aimer Dieu et à s'aimer entre eux de même... Il se trouvait qu'elle croyait tout autrement que l'Église [romaine], toujours en s'y soumettant ! » De même que M^^^ Guyon et Fénelon, comme on le sait ! Et, pourtant, nous venons de voir que les « exceptions » qu'elle se permettait sans scrupule avec la morale comme avec le dogme du christianisme « vulgaire » n'étaient nullement dénuées d'importance.
Quoi qu'il en soit, son filleul se trouvait avoir grand besoin, en 1738, de ces exceptions ou spéculations, toniques aux systèmes nerveux fatigués, et assurément conçues, pour une grande part, dans le dessein de soulager des maux analogues à ceux dont souffrait l'habitant des Charmettes : « Les écrits de Port-Royal et de l'Oratoire, expose-t-il, étant ceux que Je hsais le plus fréquemment, m'avaient rendu demi-janséniste, et, malgré toute ma confiance, leur dure théologie m'épouvantait quelquefois. La terreur de l'enfer ^ue, jusque-là, j'avais très peu craint, troublait peu à peu ftïà sécurité, et,
si maman ne m'eût tranquillisé l'âme, cette effrayante doctrine m'eût enfin bouleversé tout à fait. » Que pouvait-il donc penser de celle de Calvin, encore plus excessive en ce sens, et à laquelle on a voulu pourtant rattacher son système et son action sur l'âme moderne ! Mais il a cru devoir à sa patrie, même ingrate à son égard, de ne point faire ici mention du théologien de la prédestination impitoyable. « Mon confesseur qui était aussi le sien, reprend-il, contribuait pour sa part à me maintenir dans une bonne assiette. C'était le père Hemet, jésuite, bon et sage vieillard dont la mémoire me sera toujours en vénération... Sa morale, moins relâchée que douce, était précisément ce qu'il me fallait pour balancer les tristes impressions du Jansénisme... Le souvenir de cet heureux temps se lie avec celui des Jésuites au point de me faire aimer l'un par l'autre ; et, quoique leur doctrine m'ait toujours paru dangereuse, je n'ai jamais pu trouver en moi le pouvoir de les haïr sincèrement. »
C'est que, en réalité, les Jésuites ont été depuis le xvi^ siècle, les hommes de l'évolution morale (et même discrètement dogmatique) qui était devenue nécessaire pour adapter le catholicisme aux conditions intellectuelles et sociales nées de la Renaissance en Europe. La théorie de leur père Molina sur la grâce met des bornes au mysticisme excessif en matière de morale, sauvegarde le libre arbitre et le mérite humain. Mais la politique « impérialiste » de l'ordre ignacien lui attira d'autre part ces « haines » que le pénitent du père Hemet s'étonne de n'avoir jamais pu partager. La fille spirituelle la plus authentique de Jean-Jacques, George Sand, montrera les mêmes sentiments de reconnaissance à l'égard de son confesseur jésuite de jeunesse, M. de Prémord.
Au total M"^e de Warens et le père Hemet firent à cette heure et pour toujours, comme il nous Fa dit, un Quiétiste inconscient du jeune malade qui luttait près d'eux contre la dépression psychique accablante et devait plus tard caractériser lui-mêm^par le terme de quiétiste son attitude d'âme la plus habituelle en face de l'épreuve vitale : « Trouvant en
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elle toutes les maximes dont j'avais besoin pour garantir mon âme des terreurs de la mort et de ses suites, je puisais avec sécurité dans cette source de confiance [l'appui tendre de l'Au-delà dans la lutte contre les affres de la névrose]. Je m'attachais à elle plus que je ne l'avais jamais fait ; j'aurais voulu transporter toute en elle ma vie que je sentais prête à m'abandonner. De ce redoublement d'attachement pour elle, de la persuasion qu'il me restait peu de temps à vivre, de ma profonde sécurité sur mon sort à venir, résultait un état habituel très calme et sensuel même, en ce que, amortissant toutes les passions qui portent au loin nos craintes et nos espérances, il me laissait jouir, sans inquiétude et sans trouble, du peu de jours qui m'étaient laissés. » Ses rapports d'amour avec son hôtesse ayant entièrement cessé à cette date — et toutes réserves faites par nous au préalable sur la portée du rapprochement, — il est permis de comparer leurs relations de ce temps à celles qui s'établirent un demi-siècle auparavant entre Fénelon et M^"^ Guyon, relations si étroites que le prélat ne voulut jamais les rompre, bien qu'il ait connu par elles tant d'humiliations cuisantes à sa légitime volonté de puissance.
A ce moment, les rêveries du jeune et déjà solitaire promeneur voient un contenu mystique se substituer, sans secousse .et sans disparate, à leurs thèmes romanesques de toujours; le conduisant peut-être dès lors à cet état franchement extatique qu'il décrivit plus tard au président de Malesherbes dans une page incomparable. « Tout en me promenant, dit-il, je faisais ma prière [on en a quelques-unes de sa plume qui remontent à cette époque de sa vié]. Elle ne consistait pas en un vain balbutiement des lèvres, mais dans une sincère élévation de cœur à l'Auteur de cette aimable Nature dont les beautés étaient sous mes yeux. » La preuve de l'existence de Dieu par les beautés de la nature était chère aux moralistes féneloniens dont Rousseau lisait alors les œuvres avec prédilection, comme en témoigne sa pièce de vers sur Le verger des Charmettes. « Cet acte, poursuit-il, se passait plus en admiration et en contemplation qu'en demandes... Je n'ai jamais
aimé prier dans ma chambre : il me semble que les murs et tous ces petits ouvrages des hommes s'interposent entre Dieu et moi. J'aime à le contempler dans ses œuvres tandis que mon cœur s'élève à lui, etc. » De pareilles effusions mystiques alterneront chez lui depuis lors avec les évocations romanesques beaucoup moins paisibles dont nous avons déjà marqué le caractère. « Vous voilà tout à fait dans la dévotion, écrira-t-il plus tard à M^^ de Créqui, c'est un état très doux, mais il faut des dispositions pour le goûter. Je ne vous crois pas l'âme assez tendre pour être dévote avec extase et vous devez vous ennuyer pendant l'oraison. Pour moi, j'aimerais encore mieux être dévot que philosophe, mais je m'en tiens à croire en Dieu et à trouver dans l'espoir d'une autre vie ma seule consolation en celle-ci. »
Tels furent donc pour Rousseau les fruits religieux de sa solitude aux Gharmettes. Le fruit littéraire et scientifique des études courageusement poursuivies par lui durant cette période de retraite ne fut pas non plus négligeable et il l'a amplement détaillé dans ses Confessions. C'est là qu'il acheva de préparer en lui le penseur solidement armé qui devait se révéler dix ans plus tard au public. — Mais le temps passait et la mort ne venait pas le délivrer des âpretés de la lutte vitale, comme il s'y était attendu; ses ressources achevant cependant de s'épuiser, il se fit scrupule de vivre plus longtemps à la charge de sa bienfaitrice, qui, de tout temps trop prompte aux spéculations hasardeuses, avait alors obéré définitivement sa mince situation de fortune. A vingt-huit ans, il dut enfin songer à gagner sa vie. On lui procura, au début de l'année 1740, une place de précepteur à Lyon, près des enfants d'un haut magistrat, M. de Mably, frère du philosophe Gondillac et de l'abbé de Mably.
Quelles furent cependant les destinées ultérieures de M de Warens ? Désormais, son filleul ne devait guère remplir qu'en paroles à son égard les devoirs de la reconnaissance et de l'amitié ; elle descendit donc lentement la pente qui la conduisait vers la misère et vers la déconsidération : épreuves
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assez méritées, il faut le réconnaître, en raison du laisser-aller de sa conduite et de son entier défaut de prévoyance. Sur le tard, a écrit son plus fidèle ami, Conzié, elle eut l'heureuse ressource de plaire à un vieux seigneur de la première distinction (sans doute le marquis de la Coudrée, dit M. Ritter) qui fournit à sa subsistance pendant ses dernières années. Dans quelles conditions cependant ? C'est ce que l'auteur des Confessions nous laisse entrevoir lorsqu'il écrit d'elle après avoir mentionné sa dernière visite à Chambéry, en 1754 : « Quel avilissement, et que lui restait-il de sa yerfu première ?... Je ne vis plus pour elle d'autre ressource que de se dépayser ! » Elle s'y refusa sans nul doute car ce fut à Chambéry qu'elle termina sa vie dix ans plus tard, échouée dans un taudis des faubourgs.