CHAPITRE PREMIER
I. Condamnation d* Emile à Paris. — Condamnation d^ Emile et du Contrat social à Genève. — Décret contre Rousseau lui-même. — Prétextes allégués et raisons véritables de cette condamnation. — Jugement injuste, illégal, impolitique. — Impression produite à Genève. — Premières protestations. — Autres procès irréguliers. — Douleur de Rousseau. II. Rousseau à Motiers-Travers. — Attitude des pasteurs genevois et de la bourgeoisie. — Réponse de J.-J. Rousseau à Tarchevêque de Paris. — Profession de foi chrétienne et protestante. — Insuccès de cette tentative. — Lettres de naturalité neuchâteloise. — L'abdication (12 mai 1763). — Profonde émotion à Genève. — Le « tocsin de l'émeute *. — La bourgeoisie s*alarme enfin.
Avant d'examiner les causes et les efïets de la condamnation de Rousseau à Genève, il faut rappeler, aussi sommairement que possible, les faits qui la précédèrent.
Le 9 juin 1762, le Parlement de Paris, deux mois jour pour jour avant son arrêt portant dissolution de l'Ordre des Jésuites en France, condamne Emile (i) au bûcher et décrète l'arresta-
(i) On est généralement d'accord pour penser que la condamnation d* Emile était, de la part des parlementaires, gallicans ou jansénistes, une manœuvre habile pour préparer la dissolution de l'Ordre des Jésuites en fermant d'avance la bouche à ceux qui les accuseraient, à cette occasion, d'irréligion ou d'athéisme. « L'airét
tion de J.-J. Rousseau. Le même jour, à quatre heures après-midi, Rousseau quitte précipitamment Montmorency et passant par Paris, sans être inquiété par personne, il prend la direction de la Suisse. Le ii juin, Emile est lacéré et brûlé publiquement à Paris au pied du grand escalier du Palais de Justice, par l'exécuteur de la haute justice, c'est-à-dire le bourreau.
L'arrivée de VEmile, précédé de quelques jours seulement par le Contrat social, est annoncée à Genève le 5 juin seulement. Le II juin déjà, le Conseil ordonne la saisie, la mise sous scellés chez les libraires, et l'interdiction provisoire de vendre ces deux ouvrages suspects de contenir « des maximes dangereuses et par rapport à la religion et par rapport au gouvernement (i) ». Les « seigneurs scholarques » examineront' ces deux livres et feront rapport au Conseil qui décidera des mesures à prendre. Le 14 juin, M. de Montpéroux, résident de France à Genève, informe le comte de Choiseul, ministre des affaires étrangères, de la saisie provisoire et de l'examen ordonné des deux ouvrages et annonce avec certitude que : « Si la voix publique est écoutée, ils seront condamnés avec satisfaction [sic] (2). »
Deux jours auparavant, déjà, le 12 juin, M. J.-F. Sellon, chargé d'affaires de la république à Paris, s'était, de son côté, empressé de commimiquer au secrétaire d'Etat de Genève, Pierre LuUin, l'arrêt du Parlement exécuté la veille; de faire prévoir que la procédure contre Rousseau serait suivie à la rigueur; et d'ajouter combien on est anxieux à Paris de savoir qudle sensation Emile fera à Genève, et combien il lui importe d'être renseigné sur ce point (3). Le 18 juin, les ballots, déjà mis sous scellés, sont saisis chez les libraires Philibert, frères Bardin et frères Gosse et déposés à la Chancellerie. Sur les quarante-huit exem-
contre Rousseau est du 9 juin 1762 et T arrêt contre la Société de Jé^as est du 9 août. L'un était la préface et l'autorisation de l'autre. » Saint-Marc Girardin, /.-/• Rousseau, sa vie et ses ouvrages, t. II, p. 287. Avant même l'arrêt, Rousseau l'expliquait d'avance à Moultou dans sa lettre du 7 juin 1762 : « Le Parlement de Paris» poiir justifier son zèle contre les Jésuites, veut persécuter aussi ceux qui ne prient pas comme eux ; et le seul homme en France qui croie en Dieu doit être la victime des défenseurs du christianisme. » Œuvres, t. IV, p. 368. Voir aussi, dans Julû, sixième partie, lettre 7, la note où Rousseau assure qu'il ne manque aux jansénistes de France c que d'être les maîtres pour être plus durs et plus intolérants que leurs ennemis ». Œuvres, t. II, p. 348.
(i) Pour ce texte et pour les suivants, voir Marc Viridet, Documents officiels et contemporains sur quelques-unes des condamnations dont TEmile et le Contrat social ont été Vobjet en 1762, in-8°, Genève, 1850.
(2) Ed. RoD, Ouvr, cité, p. 125, note.
(3) Viridet, p. 9.
plaires ainsi confisqués, six exemplaires sont prélevés dans le ballot des frères Bardin à Tusage des magistrats désignés d'avance à l'auditeur Bonet, chargé de l'opération (i). Le même jour, le Conseil ordonne la saisie de tous les exemplaires qui pourraient parvenir à Genève et s'occupe des moyens à employer pour entraver le débit qui s'en est fait déjà aux portes de Genève, sur terresbernoises, à Coppet et à Nyon (2).
Il semble que le 18 juin encore le Conseil ait longuement délibéré sur le rapport des seigneurs scholarques avant d'entendre les. conclusions du procureur général Jean-Robert Tronchin. Enfin, le 19 juin 1762, le Petit Conseil prononce, conformément aux. conclusions, la condanmation du Contrat social et à!Emile, et ordonne, contrairement à ces mêmes conclusions, l'arrestation, de Rousseau, au cas où il se présenterait à Genève (3). Le mêmejour, au matin, le jugement est exécuté devant la porte de l'Hôtel de Ville, où le Contrat social et V Emile sont lacérés et brûlés parl'exécuteur de la haute justice. Le même jour encore, le Conseil informe M. Sellon du jugement rendu et le charge de « témoigner à S. E. M. le comte de Choiseul que le Conseil a vu avec beaucoup de déplaisir qu'un homme qui se dit citoyen de Genève et qui, dans l'espace de quarante ans, n'y a séjourné que quelques, semaines, a été assez téméraire pour oser composer des ouvrages, si dangereux ». Le même jour, le conseiller François Tronchin est encore chargé de communiquer au résident de France, M. de Montpéroux, qui l'en a prié la veille, le jugement rendu sur les livres de Rousseau et la décision prise à l'égard de sa personne. Et le résident s'empresse, le même jour, de transmettre cette information au ministre des affaires étrangères en France, en ajoutant que les ouvrages de Rousseau ont « excité une indignation, générale (4) ». Les félicitations de Choiseul, transmises par Sellon, le i«r juillet, furent commimiquées au Conseil de Genève le 9 juillet 1762.
Il est curieux d'examiner, avec les termes de cette condamnation, les motifs invoqués par le jugement lui-mêms et par les conclusions du procureur général qui le déterminèrent en partie,.
(i) Procès- verbal de saisie dans Viridet, p. ii.
(2) Eugène Rxtter, le Conseil de Genève jugeant les œuvres de Rousseau, iii-12, Genève, 1883, p. 11.
(3) Texte du jugement, extrait de Rsg. du Conseil^ 19 juin 1762, dans Viridet, . p. 19-20.
(4) RoD, ouvr. dtéf'p. 125, note.
«nfin les causes, réelles ou imaginaires, que Topinion genevoise ne manqua pas de lui attribuer aussitôt après l'événement.
La précipitation avec laquelle le Petit Conseil, dans la crainte peut-être de voir Rousseau venir se réfugier à Genève, procéda au jugement de ses ouvrages, montre assez qu'avant de les condamner, la grande majorité des conseillers n'avaient pu ni étudier, si simplement lire les deux livres incriminés (i).
Le procureur général lui-même reconnaîtra, au début de ses conclusions, qu'il n'a pu examiner en détail le Contrat social et MEmile et qu'un coup d'oeil très rapide lui a révélé la nécessité Kie prévenir le public contre « des poisons, d'autant plus dangereux qu'ils sont plus habilement préparés (2) ». Les notes prises AU cours de la délibération du Conseil par l'un des conseillers ^'Etat (3) prouvent aussi la confusion, la précipitation et l'incohérence de ce débat, insuffisamment préparé et mûri, dont les -conséquences, si graves, ne furent pas même entrevues par les juges de Rousseau. Quoi qu'il en soit, les deux livres de Rousseau — et non plus Emile seul, comme à Paris, — sont condamnés par le Conseil de Genève « comme téméraires, scandaleux, impies, tendant à détruire la religion chrétienne et tous les gouvernements (4) ». Tendance antichrétienne, tendance anarchiste, voilà les deux seuls motifs invoqués — laconiquement — par le Conseil à l'appui de la condamnation prononcée contre les livres de Rousseau.
Quant à l'arrestation éventuelle décidée contre la personne de l'auteur « absent » et « au cas qu'il vienne dans la ville ou dans les terres de la Seigneurie », elle n'est pas spécialement motivée, et pour cause. Le procureur général, J.-R. Tronchin lui-même, •estimait dans ses conclusions que la justice devait « borner sa sévérité aux ouvrages mêmes » de Rousseau, sans s'en prendre à l'auteur. Selon lui, en effet, Rousseau n'est plus Genevois, sa rentrée dans l'Eglise en 1754 étant fondée sur le fait faux qu'il
(x) Déjà, dans sa hâte de faire saisir les volumes, le Conseil avait, dans son .arrêté du 11 juin, dénaturé le sous-titre d'Emile, qu'il qualifiait inexactement de Traité de FEducation, Viridet, p. 10.
(2) Viridet, p. 14.
(3) Publiées par Eug. Ritter, ouvr, cité, p. 9-15.
(4) L'arrêt du Parlement de Paris (9 juin 1762) n'est pas motivé, mais il est précédé des conclusions de l'avocat du roi. La qualification (assez analogue k celle •de Genève) des livres de Rousseau, se trouve dans le mandement de 1* archevêque de Paris et dans la censure prononcée par la Sorbonne. Le dispositif du jugement de Genève paraît calqué, la confiscation des biens exceptée, sur le dispositif de l'arrêt de Paris. Viridet, op, cit., p. 3-7 et 65-67.
n'avait point solennellement renoncé à sa religion, tandis que cette abjuration est attestée par le texte même de YEmile! Si Rousseau n'est pas citoyen, il ne peut pas être persomiellement condamné par les lois de la cité, puisque ses livres n'ont été ni composés, ni imprimés dans Genève. Absent lui-même depuis près de quarante ans, durant lesquels il n'a séjourné que quelques semaines dans sa ville natale, il nous est devenu étranger. Il faut certes flétrir ses dangereux ouvrages, mais il est impossible de puilir un étranger pour un délit commis en pays étranger (i). D'ailleurs, voulût-on sévir contre sa personne, le jurisconsulte avisé et subtil qu'est J.-R. Tronchin, ne voit pas « quel tour on pourrait donner à la procédure ». Rousseau ne peut pas, en effet, être décrété de prise de corps à la fois à Paris et à Genève, puisque ce serait le forcer à être condamné par contumace à l'un ou à l'autre de ces endroits. Le procureur général conclut donc à ne porter aucune condamnation contre l'auteur absent et « déjà déchu du droit de résider dans l'Etat (2) ». L'argumentation simple et limiineuse de Tronchin ne fut pas saisie sur ce point par la majorité du Conseil. Les plus intransigeants voulaient même décréter, purement et simplement, conmie le Parlement de Paris l'avait fait dix jours plus tôt, la prise de corps de Rousseau. D'autres soutenaient la proposition très juste et surtout très habile du procureur général. En définitive, le Conseil adopta le moyen terme de l'arrestation éventuelle, au cas où Rousseau viendrait à Genève. Et ce fut là, nous le verrons, le point le plus inutile et le plus illégal de sa sentence. Quant aux livres, il semble bien que le professeur Jallabert ait été seul parmi les conseillers à repousser la condamnation (3) motivée et proposée par les conclusions de l'accusateur public.
Dans ses conclusions, Tronchin reproche, d'une façon générale, à ces deux livres « qui étincellent d'audace et de génie » de renfermer à la fois « des vérités sublimes et des erreurs pernicieuses, l'anarchie et la liberté confondues, le chaos de l'état de nature
(l) ViRXDET, Op, Cii.f p. 17-18.
(j) Comme catholique, puisque Tronchin ne considère pas Rousseau comme valablement réintégré dans l'église de Genève. Viridbt, p. x8.
(3) Les registres du Petit Conseil ne mentionnent pas cette attitude de Jalla* bert attestée par d*Ivemois et les correspondants genevois de Rousseau. Il semble possible aussi que le syndic Mussard n'ait pas été hostile à Rousseau. Moultou, dans sa lettre à Rousseau, du 18 juin 1762, signale Jallabert et le syndic Mussard comme les deux défenseurs de J.-J. Rousseau dans le Conseil. Streckeisen, ouvr, cité, t. I, p. 41.
porté dans le système des sociétés civiles, la cognée mise... à la racine de tous les gouvernements, la morale la plus pure et le scepticisme le plus décidé sur les objets de la foi, le christianisme exalté et insulté tour à tour, les principes de la religion naturelle annoncés avec une lumière et une énergie majestueuses, mais scandaleusement établis sur les ruines de la religion révélée (i) ».
A ces reproches éloquents, mais un peu vagues, et qui balancent si harmonieusement l'éloge et le blâme, le procureur ajoute des accusations plus directes et plus précises. Il reproche d'abord au Contrat social d'avoir proclamé que les lois constitutives de tout gouvernement sont toujours révocables (par le souverain qui est le peuple régulièrement assemblé) et d'avoir réclamé des assemblées « périodiques », où, sans qu'il soit besoin de convocation spéciale, le peuple discute pour savoir s'il veut conserver la forme du gouvernement actuel et les magistrats établis (2).
Dans Emile, Tronchin n'incrimine pas les a maximes outrées qui y sont éparses » et qui en font « un rêve philosophique d'autant moins dangereux qu'il est plus singulier et qu'on y rencontre aussi des conseils très sages ». Mais Rousseau s'est permis des « peintures licencieuses », une « satire indécente de la reUgion du pays où il fut accueilli », des a traits insultants contre une nation puissante et respectable dont il n'a encore éprouvé que la patience et la bonté (3) ».
Il est accusé, plus sévèrement encore, de soumettre à une discussion téméraire la religion révélée, ses mystères et ses dogmes, de vouloir en renverser les fondements et en arracher les plus fermes appuis, les prophéties et les miracles, et enfin de ne pas admettre l'obligation de se soumettre au système évangélique (4)- Ainsialaplus sévère animadversion de la justice paraît à peine suffire contre l'auteur de deux ouvrages où la religion et le gou-
(l) ViRIDBT, p. 14.
(2) < Ces assemblées périodiques, expressément proscrites par nos lois, et qui rendraient la liberté plus accablante que la servitude même, ne peuvent en être regardées que comme le délire; mais cette liberté extrême est la divinité de l'auteur ; c'est à cet objet qu'il immole les principes les plus sacrés et, trouvant dans l'Evangile des préceptes qui gênent cette funeste indépendance, une république chrétienne n'est à ses yeux qu'une contradiction dans les termes, la religion qu'un, appui pour la tyrannie, et les chrétiens que des hommes faits pour ramper dans le plus vil esclavage. » Ibid.f p. 15-16.
(3) Attaquer le catholicisme est donc devenu un crime à Genève et aux yeux des champions de la foi calviniste!
(4) Si, comme le veut Tronchin, Rousseau n'est pas citoyen de Genève, ce grief tombe de lui-même.
vemement ne furent jamais plus directement attaqués (i), et auxquels il met audacieusement son nom (2) ». C'est cependant des livres seuls qu'on requiert la condamnation comme « téméraires, impudents, scandaleux, destructifs de la religion chrétienne et de tous les gouvernements (3) ».
On a vu que, pour les livres, le Conseil adopta dans son jugement les vues et même les termes de ces conclusions. Les notes prises au cours de la discussion montrent qu'il y fut aussi question, et à mainte reprise, du parfait déisme de Rousseau, de la profession ouverte qu'il en fait, de sa prétendue faillite à son devoir et à son serment de bourgeois, de la nécessité de montrer qu'on le désapprouve et d'en parler au résident. Mais ces lambeaux de phrase, s'ils jettent un jour assez vif sur l'état d'esprit et les sentiments de certains juges, n'ont pas trouvé d'écho dans les seules pièces officielles de la condamnation : les conclusions du procureur général Tronchin et la décision consignée dans le Registre du Petit Conseil à la date du 19 juin 1762. Officiellement donc, il reste entendu que c'est le souci de sauver tous les gouvernements contre l'anarchismeduCow^ffl/soaa/etla religion chrétienne contre la destruction dont Emile la menaçait, qui fut la seule cause de cette condamnation, et le seul mobile des juges de Rousseau.
On peut cependant penser qu'officieusement, il n'en fut pas tout à fait ainsi.
La poUtique a joué son rôle certain dans la condamnation de Rousseau. Tous les juges d'Emile et du Contrat social appartenaient, en effet, au parti gouvernant, qui n'avait pour la personne et les idées de Rousseau que des sympathies négatives (4).
Le patriciat genevois avait accueilli avec une extrême froideur la Dédicace du Discours sur rinêgalité, dont ni le thème, ni le ton n'avaient, il faut bien l'avouer, de quoi l'enchanter. Les gouver-
(x) Le style de J.-R. Tronchin, on le voit, n*est pas toujours très sûr, mais il faut l'excuser par l'habitude de la parole, moins rigoureuse que récriture.
(2) Singulier reproche dans la bouche d*un honnête homme 1 Tronchin préférerait-il à cette franchise courageuse de Rousseau le système que pratique Voltaire et qu'il expose, vers le même temps, avec un cynisme joyeux, dans sa lettre à Helvétius (du 13 août 1762) : < Il ne faut jamais rien mettre sous son nom; je n'ai pas même fait la Pucelle. M* Joly de Fleury aura beau faire son réquisitoire, je lui dirai qu'il est un calomniateur, que c'est lui qui a fait la PucelU, qu'il veut méchamment mettre sur mon compte... *
(3) Dans la sentence du Conseil, le qualificatif éHmpudenUs est remplacé par celui d'impiest et le terme de destructifs par l'expression atténuée de tendant à détruire : la différence est mince, mais il y a une nuance.
(4) Voir la liste de ces juges dans Viridst, p. 21.
nants avaient vu sans aucun plaisir Rousseau dédier son œuvre, non aux magistrats et Conseils, mais au souverain, c'est-à-dire au peuple. En 1754, lors du séjour de Rousseau à Genève, ils avaient dû voir sans beaucoup plus de satisfaction s'établir d'étroites relations entre Jean-Jacques et les De Luc qui incarnaient, avec une honnêteté tenace et combative, les griefs et les aspirations de la bourgeoisie (i). L'allure toute démocratique de certains passages de la Lettre à d*Aleinhert et surtout l'éloge enthousiaste que Jean- Jacques y faisait des cercles, où la politique gouvernementale était discutée et librement critiquée par les citoyens, devaient aussi déplaire. Ils déplurent en effet à ceux mêmes d'entre les gouvernants genevois qui ne se sentaient pas atteints par le véhément réquisitoire de leur concitoyen contre les mœurs nouvelles, le luxe et les divertissements du théâtre. A l'apparition de la Nouvelle Héloîse, déjà, le Conseil, sollicité dans ce sens par le Consistoire, avait manifesté, nous l'avons dit, une velléité d'interdiction, vite réprimée par la crainte du ridicule, mais significative de ses sentiments hostiles à Rousseau (2). Le Contrat social, enfin, malgré sa tournure abstraite et ses allures théoriques, malgré l'approbation implicitement donnée à la forme aristocratique du gouvernement, malgré l'intention avouée d'exalter les institutions politiques de Genève, contenait, par le frémissement de l'esprit démocratique et révolutionnaire qui l'anime souvent et par certains chapitres évidemment dirigés contre la pratique gouvernementale genevoise et les abus où elle inclinait (3), un redoutable avertissement, une menace sérieuse pour le régime dominant à Genève et pour sa politique. Rien d'étonnant donc.
(i) « Je savais qu'ils ne voyaient pas sans effroi ses liaisons avec De Luc, qu'ils craignaient ses principes républicains, qu'ils redoutaient son puissant génie. > Lettre de Moultou à Reverdil, septembre 1763, dans AntMl^^ t. III» p> 227.
(2) « Ils cherchèrent dans ses écrits ce qui pouvait rendre sa religion suspecte. HéUnscp^iui et vous jugez comme ils abusèrent de ce livre pour donner quelque crédit à ces vagues insinuations. On fut même alors sur le point de faire un éclat, le Consistoire était déjà gagné; mais l'approbation que Paris catholique avait donnée à un ouvrage dans lequel les seuls protestants étaient ménagés arrêta le Conseil, et lui fit craindre le ridicule qu'il se donnerait en proscrivant un tel livre. » Ihid.t p. 228. — Cette dernière phrase de Moultou a été reproduite presque textuellement dans la brochure de Bérenger, Rousseau justifié envers sa pairie. Londres, 1775, p. II.
(3) Ainsi le chapitre de Vabus du gouvernement ei de sa pente à dégénérer (I. III, chap. x) et certains passages du chapitre intitulé : Comment se maintient Vautorité souveraine (1. III, chap. xii) et du chapitre : De la religion civile (1. IV, chap. viii). M. £. RoD ajoute à tort le chapitre Des Elections où il découvre un appel voilé à la révolte des natifs et habitants, qui n'a jamais existé dans la pensée de Rousseau.
si, du seul point de vue politique, le parti gouvernant s'empressa de frapper, à Tabri de la condamnation d*Emile à Paris, le Contrat social qui menaçait son pouvoir alors presque incontesté. La crainte de voir Rousseau rentrer un jour dans sa patrie et se mettre à la tête de l'opposition bourgeoise, jusqu'alors dénuée de chefs vraiment intelligents ou supérieurs, agit peut-être sur Tesprit des conseillers au moins aussi fortement que leurs alarmes théoriques (i). De là l'obstination de la majorité des conseillers à frapper, malgré les sages avis du procureur général, la personne de Rousseau aussi bien que ses ouvrages.
I/influence de Voltaire, la haine dont il poursuivait depuis longtemps et surtout alors Rousseau, coupable de lèse-majesté envers sa personne et de haute trahison envers la sainte alliance philosophique, expliquent aussi bien des choses. Elle fait comprendre l'ardeur inlassable que déploient alors contre Jean- Jacques tous ceux qui, par engouement, par intérêt, par vanité, gravitent autour du seigneur de Femey. La famille Tronchin très influente dans les Conseils, et complètement inféodée à Voltaire, se distinguera par son acharnement contre Rousseau (2), C'est un Tronchin, le procureur général Jean-Robert, allié Boissier, qui dirigera tour à tour l'accusation judiciaire et la campagne politique. C'est un Tronchin, le conseiller François, .le factotum de Voltaire (3), qui jugera Rousseau comme conseiller, et qui courra annoncer la bonne nouvelle de la condanmation au résident de France. C'est un Tronchin, le médecin Théodore, alors établi à Genève, qui distillera partout son venin. Dans ses lettres, dans ses conversations, au Consistoire (4), dans sa vaste clientèle, il propage les calomnies semées avec art contre Jean- Jacques
(i) Bonnet à Haller, 15 juin 1762 : « Je souhaite fort qu'il ne se réfugie pas id, car je craindrais qu'il ne nous fft bien du mal. » Ritter, /.-/. Rousseau et Charles Bonnet dans les Eirennes chrétiennes, 1893, p. 199. Voir aussi la lettre de Moultou à Rousseau, du 22 juin 1762 : « La cause secrète de la rigueur de votre jugement a été, n'en doutez pas, le désir de vous éloigner de votre patrie ; on vous y craint ; vous êtes trop libre, et Ton a peur que nous ne voulions l'être autant que vous. > Stkxckbisbn, Amis et ennemis, t. I*', p. 44.
(2) Rousseau à la maréchale de Luxembourg, 21 juillet 1762 : c Du reste, c'est le polichinelle Voltaire et le compère Tronchin qui, tout doucement et derrière la toile, ont mis en jeu toutes les autres marionnettes de Genève et de Berne. > Œuvres, t. IV, p. 380.
(3) Henry Tronchik, le Conseiller François Tronchin et ses amis. Paris, 1895, in-8», p. 93.
(4) Auquel Rousseau l'accuse d'avoir dénoncé,* en^i76i,* l'immoralité de^la Nouvelle Hélotse, Cette accusation ne me parait pas démontrée. Bonnet écrivait à Tronchin, à propos de Julie : c Ce n'est plus Diogène, c'est Catulle ou Pétrone. >
i44 JEAN-JACQUES ROUSSEAU GENEVOIS
par Mme d'Epinay, qui fut, pendant si longtemps, à Genève, la patiente et la confidente de Témule d'Esculape (i). C'est le même Tronchin qui, deux jours après la condamnation de Jean-Jacques, aux Promotions de 1762, célèbre publiquement « la sagesse mâle des Pères de la patrie », leur rend des « actions de grâce » et regrette seulement de ne pouvoir leur élever, en plein Saint- Pierre, « un autel, monument de la reconnaissance publique (2)».
Toute la tribu, excitée par les propos, les billets, les lettres de son maître, met tout en œuvre, influence sociale, situation politique, situation ecclésiastique, pour déchaîner l'orage contre celui que Voltaire insultera, vaincu, avec un mélange effroyable de haine satisfaite et de joie atroce (3). Certes, l'influence de Voltaire n'a pas été prépondérante dans la condamnation de Rousseau, mais c'est assez et trop qu'elle se soit exercée, grâce à la complicité de cette tribu genevoise (4).
Aussi bien, à cette époque, Choiseul régnant en maître, l'influence de Voltaire, c'est aussi l'influence de la France. Quoiqu'on ait essayé de la contester ou de l'atténuer (5), il est certain que l'influence de la cour de France n'a pas été étrangère à la condamnation de Rousseau à Genève. Deux phrases imprudentes que j'ai déjà relevées dans les conclusions de Tronchin, plusieurs des notes ingénues écrites pendant la délibération par les conseillers d'Etat sufliraient à prouver combien la Genève officielle savait devoir complaire à la France officielle en condamnant Rousseau, et combien elle tenait à lui donner cette satisfaction. L'importance qu'on attachait en France à cette condamnation nous est siurabondanunent révélée par l'insistance que mettent M. Sellon à Paris, M. de Montpéroux à Genève, à être
(i) Ce séjour se prolongea de décembre 1757 à octobre 1759. Voir Henry Tronchin, Théodore Tronchin (1709-1781). Paris, 1906, in-8», p. 169 sqq. Voir aussi, dans ce volume (p. 261-263), la lettre hautaine de Rousseau, qui prélude à sa rupture avec le très habile guérisseur (a 8 avril 1759), ^^ 1^ lettres du docteur Tronchin à son &ls, violemment hostiles à Rousseau, écrites aussitôt après la condamnation, p. 274-276.
(2) Ihid,, p. 277.
(3) Voir les lettres de Voltaire à Damilaville, des 25 juin, 26 juillet, 18 septembre 1762. C'est à Mme de Cideville que Voltaire écrivait, un mois après la condamnation, le 21 juillet 1762 : « Jean- Jacques, qui a écrit à la fois contre les prêtres et les philosophes, a été brûlé à Genève dans la personne de son plat Emile^., Je crois que la chienne d'Erostrate ayant rencontré le chien de Diogène, fit des petits dont Jean- Jacques est descendu en droite ligne. >
(4) « Je ne connais rien de si aimable et de si respectable que la tribu des Tronchin >, écrit Mme Denis. Et son oncle, plus laconique, écrit : < La Tronchinerie. »
(5) RoD, ouvf, cité, p. 123-127.
vite et minutieusement renseignés, et par la hâte qu'ils ont de transmettre leurs moindres renseignements au ministère français. Qu'il n'y ait pas eu « intervention » de la France, ni « pression » de son gouvernement sur le Conseil pour obtenir la condanmation de Rousseau, je l'admets volontiers. Une pression, d'ailleurs, n'était pas nécessaire, et puis c'est là un bien gros mot qu'on évite en matière diplomatique. Mais, venant d'un grand royaume à une petite république, il y a une certaine façon de se renseigner qui équivaut à une manière polie d'indiquer ses désirs, sinon de dicter ses volontés. Le Petit Conseil ne comprit que trop bien ce langage diplomatique, et il est humiliant, pour notre amour-propre civique, de voir avec quelle constante obséquiosité le magistrat genevois s'ingénie à renseigner le ministre français, à séparer la cause de Genève de celle de Rousseau, à renier, autant qu'il peut le faire, le plus glorieux des fils de la cité, et à accueillir les féUcitations que lui adresse, pour avoir condamné Jean-Jacques, le gouvernement étranger si fidèlement servi (i).
Une autre cause accessoire, mais habilement exploitée par les ennemis politiques ou personnels de Rousseau, contribua pour sa part à la condamnation à! Emile. Ce fut l'intérêt de l'Eglise de Genève qu'il fallait sauver, aux yeux des Eglises étrangères, de l'accusation de socinianisme, ou même de déisme pur, abondamment répandue contre elle, après l'article « Genève » de VEncych^ pédie, par Voltaire et sa séquelle philosophique. Si bizarre, si monstrueux que le fait puisse paraître, c'est sur l'auteur de la LeUre sur les spectacles qu'on allait venger l'honneur de la théologie et du clergé genevois, dont il avait pris naguère, avec tant de vigueur et d'éloquence, la défense devant toute l'Europe! Les politiques du Conseil et les pieux amis de Voltadre trouvèrent cette arme de la religion si avantageuse et si forte, qu'ils ne laissèrent même pas au Consistoire, seul légalement autorisé à l'employer, le temps de s'en servir contre Rousseau (2). Ils la saisirent eux-mêmes pour agir, fût-ce au prix d'une illégalité, sur l'opinion pubUque. Car, si l'intérêt de la religion chrétienne n'était,
(i) Sellon à Pierre Lullin, secrétaire d'Etat, le i*' juillet 1762 : t S. E. (M. le comte de Choiseiil) m'a témoigné voir avec plaisir que ces ouvrages aient fait à Genève la même impression qu'à Paris et que le gouvernement y ait pourvu de la môme manière que le Parlement l'a fait ici. > Viridet, ouvr. cité, p. 22.
(2) Ch. Bonnet écrit à Haller, le 25 juin, dans la joie de son cœur orthodoxe : « Notre Sénat n'a pas laissé à notre clergé le temps de se pourvoir contre les attentats de Rousseau; à peine les monstres ont-ils paru qu'ils ont été brûlés. » Voir Et rennes chrétiennes, 1883, p. 199 sqq.
pour ces habiles, qu'un prétexte et un moyen, il déchaînait contre Rousseau tous les croyants peu éclairés, mais sincères, tant dans la bourgeoisie que dans cette partie du patriarcat qui demeurait récalcitrante à Tintrusion des mœurs étrangères et aux séductions d'un Voltaire (i).
Toutes ces causes, dont aucune, isolée, n'eût été suffisante pour la provoquer, produisirent, réunies en un faisceau hétérogène, la condamnation de Rousseau. Que cette condamnation ait été en soi-même injuste et illégale, et encore impolitique et inutile, et enfin dangereuse et déplorable par ses conséquences, c'est ce que nous fera voir l'histoire, même abrégée, des luttes qu'elle souleva.
A cette faute initiale, et entrainé par elle, le gouvernement genevois va ajouter ime série de fautes nouvelles qui viendront compliquer et envenimer encore les débats provoqués par le cas personnel de Rousseau. Nous les indiquerons tout naturellement en résumant à grands traits l'impression produite à Genève par la condamnation du 19 juin 1762.
Au premier moment, les partisans du Conseil exultent. Ils croient la partie gagnée, le péril conjuré, l'ennemi, ou, comme on l'appelle volontiers, « l'empoisonneur » vaincu et terrassé. Les orthodoxes voient la religion sauvée et l'honneur du protestantisme vengé (2). Bien mieux, les partisans du Conseil, sinon le Conseil lui-même (3), après avoir proscrit Rousseau et brûlé ses livres à Genève, cherchent à lui réserver le même sort sur les terres bernoises où il a trouvé un refuge. Le zèle persécuteur de
(i) « Ce ne fut point, mon ami, la religion de Rousseau qui le fit décréter à Genève. Ceux qui le persécutèrent n'étaient pas des chrétiens, mais ils se servirent, pour le perdre, de Timbécile créduUté de quelques chrétiens. C'est, dans le temps qu'il soutenaient Voltaire d'ime main, qu'ils écrasaient Rousseau de l'autre; et la profession de foi du vicaire ne fut que le flambeau avec lequel un peuple libre brûla le Contrat social,,. Notre peuple est sage, il est instruit, mais quand il s'agit des ititérèts de Dieu, il est, comme tous les peuples, facile à tromper. Dans ces premiers moments, le zèle l'emporta donc sur le patriotisme; il oublia l'auteur du Contrat social.,, » Moultou à Reverdil, AnruiUs, t. III, p. 227-229.
(2) Haller écrit à Charles Bonnet, le 21 juin : « Il fallait un arrêt pareil pour rétablir l'honneur de l'église de Genève. Dans mes voyages, le reproche général était déjà que les protestants n'avaient point de religion. » Bonnet, triomphant» répond à Haller, le 25 juin : « Voici la sentence que vous ferez bien d'envoyer à Berne par le même intérêt et pour la même fin. > Etrenms chrétiennes, 1883, p. 200.
(3) L'intervention directe du Conseil de Genève, affirmée par Rousseau et ses partisans, n'a pu être encore démontrée. Il suffit que ses partisans aient agi sur les Conseils de Berne pour justifier tous les soupçons. Le 7 juillet 1762, avant l'événement, le docteur Tronchin écrit déjà à son fils que Rousseau est chassé du territoire bonois. Rousseau n'est averti du coup qui le menace que le 9 juillet.
Charles Bonnet s'étend jusqu'à l'étranger, et il multiplie les lettres pour ameuter contre Rousseau, « cet homme audacieux et sceptique », les hommes influents, professeurs, magistrats qu'il peut connaître en Hollande ou en Suède (i). Il constate ceci, avec une allégresse qui le rend presque jovial : « Il y a deux cents ans que nous eussions fait rôtir Rousseau ; nous nous sommes bornés à faire rôtir ses livres. » Le grand Albert de Haller, bon prince, lui, déclare en retour qu'il ne brûlerait pas Rousseau, mais qu'il ne lui accorderait de liberté que« sous caution de ne plus écrire que sous la censure d'un corps sensé de théologiens ». Et les deux amis tombent d'accord pour déclarer que le moins qu'on doive faire, « c'est de fermer la boutique de l'empoisonneur », et pour déplorer qu'un certain Frédéric II, roi de Prusse, se refuse à remphr ce devoir élémentaire d'un prince (2) I
Tandis que les ennemis de Rousseau triomphent ainsi — pour un temps bien court — et cherchent à prolonger leur victoire au dehors, ses partisans genevois sont atterrés. D'Ivernois dit que « ce décret consterna tous les vrais citoyens », et on peut l'en croire. Rousseau était l'idole de la bourgeoisie genevoise (3). Un an avant la condamnation, le 5 juin 1761, une fête populaire et patriotique, avec une revue militaire, se transformait en une véritable apothéose de Jean-Jacques (4). Quelques jours avant la sentence, le bruit de l'arrivée de Rousseau s'étant répandu dans Genève, les citoyens s'empressent pour lui assurer en ville tme retraite, où il soit en toute sécurité et, s'il le veut, ignoré. Et l'exubérant Moultou de s'écrier : « O ami! combien vous êtes cher à vos concitoyens, car je ne donne ce nom qu'à ceux qui sont
(i) Lettres de Bonnet au professeur Allamand (Leyde), à Bentinck, à M. de Gecr, maréchal de la cour de Suède. Le fanatisme du naturaliste de Genthod trouva peu d*écho au delà de Berne.
(2) Voir RiTTBR, hc, cU,, p. 202-205.
(3) c Rousseau, depuis sa Dédicace à la République et son livre sur la Comédie qui conserva nos mœurs, et recula de cent ans au moins notre perte, était devenu l'idole de notre bourgeoisie; c'était l'attaquer tout entière que d'attaquer un citoyen qui en avait si bien mérité. > Moultou à Reverdi!, dans Annales, t. III, p. 227. Sur cette popularité de Rousseau parmi les horlogers de Genève, voir aussi le témoignage de Mme d'Ëpinay, à la date de décembre 1757, dans ses prétendus Mémoires, édition P. Boiteau, t. II, p. 426 : « Le peuple m'a en vénération à cause de lui. >
(4) Lettre sur la fête donnée à Genève, le 5 juin 1761, Adressée à J.-J. Rousseau, signée Jean-Louis Mollet et datée de Genève le 10 juin 1761 (Rivoire, Bibliographie, n* 704). Voir la réponse de Rousseau, datée de Montmorenci, le 26 juin 1761. Œuvres, t. IV, p. 335-336. Il est assez possible que cet enthousiasme populaire ait ouvert les yeux, aisément méfiants, du parti dominant.
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encore libres 1 » Certes, au premier instant, ib ont été « troublés » et « affligés » par ce que Rousseau dit « sur la religion » dans le Contrat social, mais la partie politique du livre les enthousiasme. Que le Conseil saisisse les ballots en librairie, « nos bourgeois n'en disent pas moins que ce Contrat social est l'arsenal de la liberté », et « tandis qu'un petit nombre jette feu et flammes, la multitude triomphe (i) ». La veille même du jugement, Moultou déclare à Rousseau que « chaque citoyen lui a consacré son cœur ». L'enthousiasme est grand pour Emile, comme pour le Contrat social, et quelques explications de Rousseau sur la religion dissiperaient les dernières hésitations (2).
Cependant, la condamnation prononcée et l'arrêt exécuté, pas xme protestation collective, pas un mouvement d'indignation révoltée dans cette bourgeoisie! Comment expliquer cette torpeur? Il faut rappeler d'abord l'extrême rapidité de la condamnation et la surprise qu'elle causa à tout le monde. Il ne faut pas oublier non plus l'inquiétude qui régnait sur les idées religieuses de Rousseau dans cette bourgeoisie très traditionaliste et dont la conviction religieuse se confond avec le sentiment national. Enfin, et surtout, il faut toujours penser au caractère raisonneur, positif et foncièrement « conservateur » de ces « têtes froides » d'horlogers qui n'ont rien de révolutionnaire, puisque leurs revendications poUtiques se bornent à réclamer le respect des institutions anciennes menacées, et puisque leurs plus âpres réclamations se mêlent toujours d'un sentiment atavique d'estime respectueuse pour leurs magistrats.
Le fond même du jugement, conforme aux idées régnantes et aux lois alors existantes sur la presse, ne devait point les surprendre. Et ils n'avaient pas pu constater encore les irrégularités de forme, les illégalités de procédure qu'on leur fera voir plus tard, et sur lesquelles, bien plus que sur la question de principe, porteront leurs représentations et leurs protestations ultérieures. Il fallut un an, jour pour jour, à ces revendications des bourgeois genevois pour mûrir, se formuler et s'exprimer pubUquement. Rousseau eut le droit de croire qu'ils abandonnaient sa cause.
Cependant, à défaut de manifestation collective, des réclamations, des démarches, des protestations privées se font jour dès la première heure. Chose curieuse, parmi ces récriminations, la
(i) Moultou à Rousseau, 16 juin 1762, dans Streckeisbn, ouvr, dté, t. l^^,
(2) Du 18 juin 1762, tbid,, p. 41-42.
première en date et la plus importante en conséquences, ne partit pas de la bourgeoisie genevoise, mais d'un membre du Conseil des Deux-Cents, d'un membre du patriciat, d'un vieux Genevois, attaché aux mœurs anciennes et aux institutions nationales, d'un patriote au col roide, l'ancien colonel Charles Pictet, retiré à Cartigny, où il s'adonne à l'agriculture.
Dans une lettre anonyme, dont il se reconnaîtra loyalement l'auteur, adressée le 22 juin 1762 au libraire Emmanuel Duvillard fils, Charles Kctet, tout en critiquant assez sévèrement ce que Rousseau dit du christianisme dans le Contrat social, s'élève avec véhémence contre le jugement du Conseil et « la façon cruelle dont on a sévi contre le citoyen de la République qui lui a fait le plus d'honneur (i) ».
A ses jreux, les vraies causes de cette sentence infamante sont : iP l'engouement où l'on est de M. de Voltaire ; 2® la cour que l'on aura cru faire à celle de Versailles (sic) ; 3® le désir de réparer par une démarche éclatante le mal causé par le fameux article de d'Alembert sur (îenève. Pictet s'indigne de ce qu'on condanme sans l'entendre, sans lui demander ses explications, un citoyen de Genève, pour plaire à son rival étranger, lequel imprime à Genève, sans être inquiété, avec l'approbation publique, des ouvrages où il insulte à Genève et à la religion qu'on y professe, à ce Voltaire, « qui infecte tout ce qui l'environne du poison de ses sentiments erronés et qui a fait à Genève plus de déistes que Calvin n'y a fait de protestants. »
On a voulu montrer à la cour de Versailles que le Conseil pensait autrement que son concitoyen. « Eh 1 que fait à la cour de France le sentiment de Rousseau et de la République? S'y occuperait-on d'objets aussi minimes? Que Paris, d'ailleurs, condamne des ouvrages qui insultent le gouvernement et la religion dominante, cela est en place. Mais Genève, qu'a-t-elle à faire dans cette querelle? »
Quant à réfuter d'Alembert en châtiant Rousseau, le moyen est étrange. Et surtout c'est par les faits qu'il faudrait réfuter ces propos qui n'ont produit tant d'impression queTparce qu'ils contenaient quelque chose de vrai (2).
(i) ViRiDET, p. 36-40, donne le texte complet de cette lettre.
(2) « Que la République réforme ses mœurs; que, pour y^ réussir, les Conseils s'occupent essentiellement à réprimer le luxe et les vices qui vont*à^sa suite ; qu'ils regardent avec un souverain mépris les fauteurs des nouvellesXopinions ; qu'ils les éloignent de tout emploi public pour n'y admettre que de^zélés partisans de la
Le libraire Emmanuel Duvillard fils laissa, peut-être, voir ce réquisitoire véhément, où se reflète exactement la pensée intime des Genevois de vieille roche, au vieux chef bourgeois, J.-F. De Luc, qui le fit circuler, copier et répandre en ville (i). Un procès fut intenté, par une nouvelle faute du Conseil, à Charles Pictet et à Duvillard fils, et la procédure irrégulière et même illégale, qui aboutit, le 23 juillet 1762, à une condamnation sévère des deux inculpés, sera l'un des meilleurs arguments de la bourgeoisie contre le Conseil (2), et l'un des griefs les plus importants qu'elle pourra invoquer contre les gouvernants.
Nouvelle faute des Conseils, nouveau grief des citoyens :
Le 25 juin 1762, la famille de Rousseau ayant demandé respectueusement communication de l'arrêt rendu par le Conseil le 19 juin, et non rendu public, le Conseil repousse sèchement, sans un mot d'explication, cette requête si naturelle (3).
Déjà l'horloger de Saint-Gervais, Abraham-Gédéon Binet, qui dénonce sans trêve — car il le connaît par une cuisante expérience personnelle — le danger des procédures illégales et des emprisonnements irréguliers, s'est adressé au procureur général et au premier syndic Fabri pour savoir si le décret rendu contre Rousseau comportait l'emprisonnement de son concitoj^n. Il a dû se contenter de réponses dilatoires et vagues (4).
Une démarche épistolaire d'Isaac Marcet, un vieil ami du père de Rousseau, auprès du conseiller François Tronchin ne produit qu'ime réponse piteusement embarrassée, où le décret n'est plus présenté que comme une mesure^de précaution en vue d'assurer l'identité de Rousseau, au cas où il viendrait à Genève (5).
A la fin de juin, quinze citoyens font une démarche collective auprès du procureur général et du premier syndic, pour savoir si — oui ou non — un décret a été rendu contre la personne de Rousseau. On leur répond que le décret n'était point dans la sen-
religion et dss anciennes mœurs. Pour lors, les préjugés seront détruits, le mal, réparé par le fait, n'existera plus dans Topinion publique. »
(i) £. RoD, ouvr. cité, p. 119-120, reconnaît que le pamphlet (de 1772) auquel il emprunte ce détail n'ofire aucun caractère de certitude.
(2) Toutes les pièces de cette procédure irrégulière, qui s'échelonnent du 12 au 23 juillet 1762, ont été publiées par Viridet, p. 27-36.
(3) « Vu la présente requête, arrête qu'il n'y a pas lieu d'accorder aux suppliants les fins d'icelle. » Ibid.» p. 26.
(4) Mémoire (TA. -G. Binet remis aux seigneurs plénipotentiaires et médiateurs, etc.. Genève, 1776.
(5) Cette attitude du factotum est constatée par le Recueil Tronchin, que M. E. RoD cite p. 114- 116.
tence (ce qui matériellement est vrai), mais on refuse de leur dire s'il était dans les registres du Conseil, où il se trouve en effet (i). Ainsi, dix jours après l'avoir rendu, le Conseil a honte de ce décret illégal et cherche à en esquiver la responsabilité par la cachotterie et par l'équivoque! S'il pouvait le faire sans mentir grossièrement, il voudrait presque le nier. Mais chacune de ces fautes nouvelles, chacune de ces échappatoires, ou trop grossières ou trop habiles, grossira le torrent lentement formé et sûrement enflé des « représentations » bourgeoises.
Le clergé genevois, divisé, incertain, combattu par des sentiments contraires, ne prend pas position au premier moment. La précipitation du Conseil, nous l'avons dit, évite à l'autorité ecclésiastique le soin d'engager des poursuites contre l'hétérodoxie de Rousseau. Parmi les membres du clergé, quelques-uns, les moins nombreux, sont des ennemis acharnés de Rousseau, comme ce Jean Sarasin (le jeune) qui ne cessera, dès le mois de septembre 1762, de le dénoncer, de le noircir et de le traquer dans sa retraite de Môtiers (2). D'autres, les jeunes ministres comme Moultou, Roustan, Mouchon, sont les partisans les plus exaltés et les plus enthousiastes de Jean-Jacques, même quand ils entreprennent de le réfuter sur tel ou tel point spécial de son œuvre (3). Le plus grand nombre, la majorité de la Vénérable Compagnie que dirige le professeur Jacob Vernet, hésite, louvoie, atermoie, partagée entre sa haine pour Voltaire qui lui fait souhaiter l'appui de Rousseau, et sa crainte de se compromettre, qui lui fait redouter cette grande voix proclamant tout haut, à la face de l'Europe, ce que plus d'un ministre pense tout bas sans oser l'avouer aux autres, ni peut-être à soi-même. Pas très sûr de sa croyance, très désireux de ne pas laisser voir son incertitude, reconnaissant envers Rousseau des services qu'il lui a rendus, tremblant de ceux qu'il pourrait vouloir lui rendre encore, le plus grand nombre des pasteurs observe au début xme réserve que Moultou lui-même approuve comme très correcte (4). Plus tard, comme on le verra,
(i) Moultou à Rousseau, 2 juillet 1762, raconte ce fait et le commente en ces termes : 1 On a fort murmuré de votre jugement et le Conseil a compris que sa sentence était trop rigoureuse : il nie presque qu'il y ait eu contre vous un décret de prise de corps... » Strbckeisen, t. l^, p. 48.
(2) Fritz Berthoud, /.-/. Rousseau et le pasteur de MorUmollin {1762-176$) . Fleuripr, in- 12, 1884.
(3) Conmie Roustan dans le premier morceau de son Offrande aux auiels,et à la patrie. Amsterdam, in-S^, 1764.
(4) lettre à Rousseau, du i*** juillet 1762 : « La Compagnie qui, en général, s'est fort bien conduite en tout ceci. » Streckeisbn, op. cU, t. l", p. 49.
les choses se gâteront, quand les Vernes et les Vernet demanderont à Rousseau une « rétractation » de certains propos jugés trop hardis, et surtout quand ils lui feront la leçon sur un ton rogue de pédagogues. Car, sans parler des anonymes haineux et perfides (i), ou des ennemis déclarés, tous les Genevois, cédant à l'un des penchants invincibles de leur race, se croient le droit de faire la leçon à l'écolier Rousseau (2).
Quelle fut l'impression produite sur Rousseau lui-même par la condamnation du 19 juin? Le moment est venu de l'examiner.
Le 14 juin, au matin, il est arrivé à Yverdon sur terres bernoises. « En entrant sur le territoire de Berne, racontent les Confessions, je fis arrêter; je descendis, je me prosternai, j'embrassai, je baisai la terre, et m'écriai dans mon transport : Ciel ! protecteur de la vertu, je te loue, je touche une terre de liberté (3) ! »
Avant cette scène, à la fois touchante et un peu théâtrale, à laquelle les faits vont donner si vite une âpre saveur d'ironie, .Rousseau raconte que son premier mouvement avait été de se retirer à Genève. « Un instant de réflexion » le dissuada de « faire cette sottise », soit qu'il eût réfléchi à toutes les hostilités qu'il se savait dans sa ville natale (4), soit qu'il sentît, comme il l'écrit à Moultou, avec un peu de déclamation, qu'un malheureux proscrit ne doit pas se réfugier dans sa patrie, ni lui porter son ignominie, ni lui faire partager ses affronts. Il ne demande qu'à disparaître, à se faire oublier, à voir son nom « effacé de dessus la terre (5) » ! Cependant Rousseau ne s'attendait à rien moins qu'à encoiuir une condamnation à Genève. Quand il l'apprend par une lettre éplorée de Moultou (6), car^il s'est refusé à croire les
(i) Parmi ces anonjrmes, les femmes se distinguent par leur virulence. C'est une Genevoise qui écrit, en 1762, à Rousseau : < Malgré mon ignorance, monsieur, je vous dirai que vous êtes une peste pour le genre humain. S'il vous restait quelque peu de bon sens, vous rassembleriez les voliunes de vos ouvrages, vous les brûleriez vous-même, etc.. » Ibid., t. II, p. 467.
' (2) Rousseau a pleinement le droit de dire, dans les Confessions (1. XII) : < Je fus traité publiquement par toutes les caillettes et par tous les cuistres comme im écolier qu'on menacerait du fouet poiu: n'avoir pas bien dit son catéchisme. » Œuvres, t. I*', p. 312.
(3) Ibid., p. 310.
(4) C'est la version des Confessions, 1. XI. Œuvres, t. I«', p. 307.
(5) Lettre de J.-J. Rousseau à Moultou, d'Yverdon, 15 juin 1762, t. IV, p. 370.
(6) Du 19 juin 1762 : « J'ai l'âme navrée et je vous écris en frémissant. Votre patrie, non, ce n'est pas elle, vous êtes trop cher à vos concitoyens; à Genève, à Genève, on a brûlé vos deux livres ; on vous a décrété de prise de corps. O Rousseau! que ta grande âme s'indigne sans s'abattre; tu seras toujours précieux à ceux qui aiment la liberté ! > Strsckeisbn, t. P', p. 43.
premières rumeurs confuses qui lui en sont parvenues, Jean- Jacques est d'abord stupéfait, étourdi par ce coup imprévu, afïligé, navré même, mais navré surtout pour Genève qu'une telle injustice va mettre sens dessus dessous. Et ne demandant d'abord qu'à ne provoquer ni bruit, ni trouble ou dissension dans sa vîUe natale, il écrit : « Mon intention n'est pas de jouer un rôle, mais de remplir un devoir. » Cependant, dès la première minute Rousseau se rebiffe, dans un sentiment douloureux et indigné de l'injustice commise, contre la sentence rendue, et son premier cri est celui-ci : « Ce que vous me marquez, cher Moultou, est à peine croyable. Quoi 1 décrété sans être ouï ! Et où est le délit ? où sont les preuves ? Genevois, si telle est votre liberté, je la trouve peu regrettable (i). »
La correspondance qui se prolonge entre Rousseau et Moultou permet de suivre, jour après jour, les sentiments qui se succèdent, et souvent se combattent dans l'âme de Jean- Jacques à la suite du jugement de Genève (2). Ce qui domine tout, c'est la douleur et l'irritation que Rousseau éprouve en voyant, lui, chrétien à sa manière, ses livres brûlés comme impies et scandaleux, et en se voyant, lui, patriote genevois, condamné pour avoir voulu « détruire» le gouvernement qu'il a cru proposer comme le modèle idéal de tous les gouvernements. Proscrit de la ville natale qu'il avait toujours vue dans son rêve comme la cité du refuge, de la justice et de la liberté, il connsdt ensuite la douleur et l'indignation de voir la bourgeoisie et le clergé demeurer impassibles pour sa défense, même quand il aura tout fait pour les éclairer et les rassurer sur ses idées religieuses.
La condamnation de Genève avait douloureusement surpris et frappé Rousseau. Son expulsion du territoire de Berne, qu'il
(i) A Moultou, le 22 juin 1762. Œuvres, t. IV, p. 373. Deux jours plus tard, le 24 juin, Rousseau écrit encore à son ami : c Ne cherchez point à parler de moi; mais, dans l'occasion, dites à nos magistrats que je les respecterai toujours, mAme injustes, et à tous nos concitoyens que je les aimerai toujours, même ingrats. Je sens dans mes malheurs que je n*ai point l'âme haineuse, etc.. > Ibid., p. 374. Le brave Moultou montre cette lettre de Rousseau à quelques magistrats de ses amis « qui admirent son âme > et célèbrent son patriotisme.
(2) Les lettres de Moultou se trouvent dans Streckeisen, Amis et ennemis, t. I*^ p. 43 et suivantes; celles de Rousseau, dans la correspondance générale, année 1762. Œuvres, t. IV.
attribua aux manœuvres du Conseil de Genève et que l'on sait due, à tout le moins, aux excitations de ses adversaires genevois, fut la première cause de l'irritation, que nous verrons croître jusqu'à l'exaspération, contre Genève (i). Sans attendre l'ordre de quitter le territoire bernois, qui doit lui être remis le lendemain, Rousseau, averti dès le 9 juillet, quitte Yverdon et gagne, à pied, à travers la montagne, le village de Môtiers-Travers, dans la principauté de Neuchâtel, où il arrive le 10 juillet 1762. On sait que l'amitié du gouverneur Georges Keith, maréchal d'Ecosse, et la tolérance bienveillante du souverain, le roi de Prusse, Frédéric II, lui valurent un séjour paisible de trois ans dans la maison rustique que lui loua Mme Boy de la Tour, nièce de son vieil ami Roguin (2).
Avant même de quitter Yverdon, Rousseau a appris par son ami Moultou la conduite courageuse du conseiller Jallabert avant et après la sentence et il en a remercié ce magistrat par im passage éloquent de sa réponse à Moultou (3). Il a subi les sollicitations tenaces du père De Luc qui cherche à l'endoctriner et s'efforce de l'attirer à Genève, où sa présence n'eût pu manquer de provoquer une émotion favorable aux desseins politiques du vieux meneur. Rousseau a refusé catégoriquement de rentrer à Genève et d'y provoquer la moindre agitation (4), si surprenante, si inouïe que soit l'attitude du Conseil refusant toute explication à sa famille et à ses partisans et intentant à Charles Pictet un procès ridicule, avant de se révéler odieux par l'illégalité de la procédure. Arrivé à Môtiers, il accepte l'offre, un peu sollicitée par lui-même (5), que Moultou lui a faite d'écrire sa défense contre
(i) Rousseau à Moultou, 24 juillet 1762 : « Ne soyez pas surpris de me voir changer de ton ; mon expulsion du canton de Berne, laquelle vient certainement de Genève, a comblé la mesure. Un état dans lequel le poète et le jongleur régnent, ne m'est plus rien; il vaut mieux que j'y sois étranger qu'ennemi. > Œuvres, t. IV p. 380.
(2) Lettres à mylord Maréchal et au roi de Prusse, juillet 1762 ; à Moultou, du lï juillet 1762. ŒuvreSt t. IV, p. 377.
(3) Rousseau à Moultou, le 6 juillet 1762 : « La noble fermeté de M. Jallabert ne me surprend point. J'ose croire que son sentiment était le plus honorable au Conseil ainsi que le plus équitable. C'est bien des philosophes qui lui ressemblent qu'on peut dire que, s'ils gouvernaient les Etats, les peuples seraient heureux. > Œuvres, t. IV, p. 376.
(4) « Car, enfin, que pourrais- je dire sans renouveler le crime de Cham? Je me tairai, mais mon livre parlera pour moi... J'aimerai toujours ma patrie, mais je n'en peux plus revoir le séjour avec plaisir. > Ibid.
(5) Rousseau à Moultou, 6 juillet 1762 : < Est-il possible qu'il ne se trouve pas dans tout le public un seul ami de la justice et de la vérité qui daigne prendre la plume et montrer les calomnies de ce sot libelle? » Œuvres, t. IV, p. 376. Et, le
l'inepte réquisitoire d'Orner Joly de Fleury, répandu à profusion en Suisse.
Malgré l'approbation de Jallabert et d'Abauzit, dont l'assure Moultou (i), Rousseau est profondément blessé des « folies » de Genève qu'il prétend désormais juger froidement et condamner avec la sévérité qu'elles méritent. Dans xme lettre à Marcet de Mézières, du 24 juillet, il précise ses griefs contre le jugement du Conseil de Genève, auquel il reproche de l'avoir condamné sur sa doctrine religieuse sans même avoir pris la précaution de consulter les théologiens; de l'avoir condamné sans l'entendre et à la précipitée ; d'avoir calqué sa sentence sur l'arrêt du Parlement de Paris, devant lequel son cas était tout différent ; enfin, de ne s'être pas assuré du point de savoir s'il était l'auteur et non simplement l'éditeur de la Profession de foi.
Quant au Contrat social, il s'étonne de voir condamner par des Genevois un écrit qui soutient qu'une religion est toujours nécessaire à la bonne constitution de l'Etat, un ouvrage dont les deux principes essentiels de gouvernement se ramènent à ceci : iP légitimement la souveraineté appartient toujours au peuple; 2^ le gouvernement aristocratique est le meilleur de tous. Or, le Genevois qui nierait ces deux principes devrait, selon Rousseau, être poursuivi criminellement. Cette lettre mérite d'être remarquée, car elle est la première esquisse du système, mêlé de raisons péremptoires et d'arguties subtiles, que Rousseau soutiendra pour faire sa propre apologie et le procès de ses juges genevois (2).
C'est vers le même moment qu'xme lettre pédantesque et prétentieuse du pasteur J. Vemes, reprochant à Rousseau de ne l'avoir pas consulté avant de troubler les âmes simples par ses hardiesses religieuses, vint encore l'irriter contre le clergé genevois, son allié de la veille, qui n'a rien dit pour le défendre ou pour protester contre sa condamnation (3). L'imagination aidant.
Il juillet, Rousseau conseille à son ami d'écrire cette réponse :c Sans emportements, sans satires, surtout sans éloges, avec douceur et dignité, avec force et sagesse. > ŒuvreSt t. IV, p. 377. Stbecketsen a retrouvé dans les papiers de Moultou des fragments de cette défense que la suite des événements rendit inutile. Ouvr. cité, t. I", p. 53, note I.
(x) Du 17 juillet 1762 : « M. Abauzit vous défend avec une vivacité qui n'est pas de soa Age. Vertueux concitoyen, vous avez encore des amis. > Ibid,, p. 53.
(2) Œuvres, t. IV, p. 381-382.
(3) Le texte de cette lettre est dans Strsckeisbn, ouvr. cUé, t. I*', p. 133-134. On y lit, entre autres choses, ceci : t Quelles angoisses vous avez mises dans de bonnes âmes, en voyant des doutes proposés avec toute la force possible par un honmie dont on adore les talents et le génie 1 Oui, mon cher Rousseau, j'en ai vu de
Jean- Jacques se croit haï à mort à Genève, il se persuade que ses lettres sont interceptées. Il songe déjà à renoncer à sa nationalité qui lui devient indifférente (i).
Vainement le brave Moultou cherche à atténuer les griefs cuisants de son ami contre le Conseil, contre Vemes et les ministres, contre les Genevois en général. Vainement la lettre fameuse (2), par laquelle Rousseau demande au pasteur de Montmollin d'être admis à la communion dans l'église protestante de Môtiers, obtient-elle un succès éclatant parmi la bourgeoisie de Genève, rassurée sur la prétendue impiété de son concitoyen. Vainement Rousseau déjoue- t-il, éclairé par Moultou, les tentatives rusées que fait alors Voltaire pour se rapprocher de lui en l'éloignant de la Genève officielle, ecclésiastique et politique (3). Une lettre 0 rogue » du professeur Vernet vient de nouveau — à la date du 21 septembre — tout compromettre.
Rogue sans le vouloir, par instinct naturel, car Vernet tenait à maintenir, contre Voltaire, l'alliance conclue entre le clergé et Rousseau à la veille de la LeUre sur les spectacles, et il orientait
ces âmes alarmées par la lecture de votre Emile, et auxquelles j'ai eu bien delà peine à rendre la tranquillité que leur donne une foi vive, dont nous avons tant besoin dans cette vallée de larmes, etc.. > Il ne faut pas oublier que le même J. Vemes avait été un des caudataires de Voltaire, qui l'appelait son c petit prêtre >. Rousseau traita cette épttre de < lettre de bavardage et de cafardise » et ne l'honora pas d'une réponse. D'où la grande colère du pasteur bel esprit. Moultou répond à Rousseau : t Ce que vous me mandez de Vemes ne me surprend pas, mais ne lui croyez aucime mauvaise intention, certainement il n'en a aucune. » Streckexsen, t. I***, p. 54.
(z) Rousseau à Marcet, 20 août 1762 : < Dites-moi de grâce quel intérêt j'ai à tout cela, quel bien me fait ma qualité de citoyen de Genève! Quel profit, quel honneur m'en revient-il? QueUe sûreté, quelle liberté puis-je attendre dans un pays où les chefs, animés contre moi d'une haine personnelle, ne chercheront qu'à me tracasser? Ne trouverai- je pas partout le même asile au même prix? Permettez-moi de vous dire que mon nom, malheureusement trop connu, me servira de droit de bourgeoisie partout où j'habiterai... J.-J. Rousseau était libre à Paris, â Montmorency, il l'est à Môtiers, il le sera partout, hors à Genève, et il n'est point d'humeur à aller augmenter le nombre des sujets du poète Voltaire, et, qui pis est, du jongleur Tronchin. > Œuvres et correspondance inédites de J.-J, Rousseau, publiées par G. Strsckezsbn-Moultou, Paris, i86z, p. 394-396.
(2) Du 24 août 1762. Œuvres, t. IV, p. 388. Cette lettre où Rousseau fait une profession catégorique « de la religion chrétienne réformée > causa un profond dépit à ses ennemis genevois et remplit de joie ses partisans. De Luc, en la remettant à Moultou, lui dit : « Je vous apporte de l'or potable >, et c'en était pour lui. Deux cents copies de cette lettre se répandirent parmi la bourgeoisie, où l'on cornmence dès lors à désirer et à réclamer le retour de Rousseau à Genève. Voir les lettres de Moultou à Rousseau, des 10 et 22 septembre 1762, dans Streckeisbn, t. I*', p. 58-62, et les lettres de Rousseau à Théodore Rousseau (11 septembre) et à Charles Pictet (33 septembre), dans Œuvres, t. IV, p. 390.
(3) Voir les lettres de Moultou à Rousseau et de Rousseau à Moultou, i" septembre 1762. Streckeiskn, t. I«, p. 57. Œuvres, t. IV, p. 389.
dans ce sens la Vénérable Compagnie, dont il était le véritable chef (i). Il a approuvé très fort l'édifiante lettre de Rousseau au pasteur de Môtiers (2). Il confirme qu'il s'est écrié, en lisant le tableau de la religion naturelle : 0 testimonium animes naturaliter christianœ! Il se propose sans doute de réfuter certaines idées de Rousseau, mais avec douceur, et en toute sympathie pour l'écrivain. Et, conclusion imprévue, il termine en demandant à Rousseau... ime rétractation formelle : « Il faudrait, pour que le public ne voie plus en vous un agresseur du christianisme, une rétractation formelle et aussi publique que l'a été l'agression. » Vernet condescend même à indiquer à l'écolier Rousseau comment il peut faire cette rétractation. Il suffirait de dire que les points attaqués étaient des opinions anciennes, sur lesquelles on ne peut juger de ses sentiments actuels, épurés et coordonnés (3).
La colère de Rousseau égale sa surprise et s'exprime avec une belle vigueur dans sa lettre du 8 octobre au brave Moultou (4). Moultou, consterné, déplore la maladresse rare de Vernet, confond les médisances de Vernes, démasque les manœuvres de Jean Sarasin, mais persiste à mettre son ami en garde contre le danger d'une rupture avec le clergé genevois, rupture qui remplirait d'allégresse Voltaire (5).
Outre les lettres, les visites, les démarches, les séjours de Genevois se multiplient à Môtiers. C'est au début d'octobre l'arrivée et le séjour d'admirateurs enthousiastes, les ministres Mouchon
(i) Moultou écrivait à Rousseau, le 21 août 1762 : « M. Vernet est votre ami, c'est un homme sage qui abhorre Voltaire. Nous sommes très bien ensemble. Je dois ce témoignage à nos ministres qu'il n'y en a pas quatre qui aient approuvé le décret, et pas un seul qui ait osé dire qu'il l'approuvait. » Streckeisen, t. I®',
(2) Rousseau avait eu soin d'informer lui-même Vernet de cette démarche mportante, par une lettre très respectueuse, datée de Môtiers, le 31 août 1762.
Œuvres, t. IV, p. 3^8.
(3) I-e texte complet de cette lettre de Vernet a été publiée par M. Eug. Ritter dans les Ltrennes chrétiennes, de 188 1, p. 221-227*
(4) Œuvres, t. IV, p. 395 : « Mon Dieu, que les ministres se conduisent étourdiment dans cette affaire ! Le décret du Parlement de Paris leur a fait à tous tourner la tête. Ils avaient si beau jeu pour pousser toujours les prêtres en avant et se tirer de côté ! Mais ils veulent absolument faire cause commune avec eux. Qu'ils fassent donc, ils me mettront fort à mon aise... J'aurai moins à discerner où portent mes coups et je vous réponds que, tout rognes qu'ils sont, je suis fort trompé s'ils ne les sentent. Quand on veut s'ériger en juge du christianisme, il faut le connaître mieux que ne font ces messieurs, et je suis étonné qu'on ne se soit pas encore avise de leur apprendre que leur tribunal n'est pas si suprême qu'un chrétien ne puisse en appeler. »
(5) Lettre des 13 octobre et 9 novembre 1762. Streckeisen, t. I", p. 63-66.
et Roustsui, accompagnés de l'horloger Beauchâteau (i). C'est, vers le milieu du même mois, le père De Luc, tenace et malade ff le plus honnête et le plus ennuyeux des hommes », pas tout à fait aussi assommant qu'à Genève, mais assez assommamt encore, et qui laisse derrière lui ses livres que Rousseau a promis de lire : « Bon Dieul quelle tâche! moi, qui ne dors point, j'ai de l'opium au moins pour deux ans. »
Mais d'autres visiteurs viendront, moins exaltés, moins favorables à Rousseau, curieux de voir le monstre ou d'épier (2). Voici que Moultou annonce encore le pasteur D. Claparède, qui a prêché contre le Contrat social et qui écrira, pour les miracles, contre le Vicaire savoyard; Perdriau, le professeur, ami tiède, timoré, tremblant de se compromettre ; et P.-L. Mallet, l'historien du Danemark, qui, bien couvert par l'anonymat, fera à Jean- Jacques autant de mal qu'il pourra (3). Et voici encore l'importun commerçant d'Ivemois, dont Rousseau, malgré son expérience, ne sait repousser ni les avances, ni les mille petits cadeaux, ni le zèle encombrant que rien ne peut rebuter.
Tous ces conseillers, tous ces morigéneurs, tous ces prêcheius qui prétendent non seulement le juger, mais encore le diriger et l'amener à demander pardon pour les torts qu'on a eus envers lui, finissent par exaspérer Rousseau.
Nerveux, irritable et conscient de sa force, que ses partisans genevois les plus chauds semblent un peu trop oublier dans leur émoi candide, il sent se réveiller enlui l'instinct genevois de la polémique.
A la fin de 1762, il est bien décidé, si on l'y contraint, à attaquer au lieu de se défendre et à brandir sa massue au lieu de continuer à endurer les coups d'épingles de ses ennemis et surtout de ses maladroits amis (4).
(i) Voir le récit naïf, ému et enchanté du jeune Mouchon, dans Musset-Pathay, t. Il, p. 498-503.
(2) c Des ministres, des parents, des cagots, des quidams de toute espèce venaient de Genève et de Suisse, non pas comme ceux de France pour m* admirer et me persifler, mais pour me tancer et catéchiser, he seul qui me fit plaisir fut Moiûtou, qui vint passer trois ou quatre jours avec moi, et que j'y aurais bien voulu retenir davantage. » ConfessionSf 1. XII. ŒuvreSf t. P^ p. 335. Le séjour de Moultou semble avoir duré du 19 au 29 mai 1763, et il est très flatteur pour Moultou qu'il n'ait paru rester que trois ou quatre jours, Moultou lui-même fut plongé par cette visite dans un pur enthousiasme : c Je vous ai aimé dans votre maison, dans votre cabinet, dans votre robe de chambre », écrit-il à Rousseau le 31 mai. Streckeisbn, t. P% p. 89.
(3) Aucun texte n'établit que ces trois visites, annoncées par Moulton, aient été ifaites à Rousseau. Le contraire paraît plus probable.
(4) Rousseau à Moultou, 13 novembre 1762 : « Ils prétendent me traiter comme
Si les Genevois veulent la guerre, ils l'auront, mais auparavant Rousseau fera im suprême effort pour éclairer ses concitoyens sur ses vrais sentiments, pour secouer la torpeur de ses partisans bourgeois, pour en finir avec l'inlassable inquisition genevoise.
Il écrira donc la Réponse à Christophe de Beaumont, où il fera sa profession de foi chrétienne, protestante et civique, et, selon l'accueil fait par Genève à ce manifeste, il décidera s'il doit rester Genevois ou renoncer à sa nationalité (i). Préparée dans le silence, la Réponse de Jean-Jacques Rousseau, citoyen de Genève, à Christophe de Beaumont, archevêque de Paris, duc de Saint- Cloud, pair de France, commandeur de l'ordre du Saint-Esprit, proviseur de Sorbonne, etc., est datée de Môtiers le 18 novembre
Elle fut envoyée à l'imprimeur le J^ janvier 1763 et ne parut qu'à la fin du mois de mars.
Sans entrer dans le détail, disons que, dans le long intervalle qui sépare la conception et la publication de la lettre à M. de Beaumont, les plaintes de Rousseau se font de plus en plus fréquentes et amères contre l'inquisition, les rogues exigences, les tracasseries genevoises (2). Au début de 1763, en janvier, il écrit au maréchal de Luxembourg les lettres . fameuses qui tracent un admirable tableau du Jura neuchâtelois et du pays suisse. Il repousse enfin,
un enfant, à qui Ton commence par donner le fouet, et puis on lui fait demande pardon... Je veux, pour m'égayer, battre ces gens-là par leurs propres armes; puisqu'ils aimeat tant à chicaner, nous chicanerons, et je ferai en sorte que vouant toujours attaquer, ils seront forcés de se tenir sur la défensive... Gardez-vous bien d'empêcher l'ouvrage de M. Vernet de paraître. Si je le prends en gaieté, comme je l'espère, il me fera faire un peu de bon sang dont j'ai grand besoin... Il faut que je sois devenu tout d'un coup fort malin, car je vous jure que les mains me démangent : le genre polémique n'est que trop de mon goût ; j'y avais renoncé pourtant. Que n'ai- je seulement im peu de santé! Ceux qui me forcent à le reprendre ne s'en trouveraient pas longtemps aussi bien qu'ils l'ont espéré. > Œu" Vf es, t. IV, p. 399.
(i) Rousseau à Moultou, 15 novembre 1762 : « Le moment critique approche où je saurai si Genève m'est encore quelque chose... Il est certain que, quoi qu'il arrive, je ne demeurerai jamais à Genève, cela est bien décidé. Cependant, je vous avoue que les approches du moment qui décidera si je suis encore Genevois, ou si je ne le suis plus, me donnent une vive agitation de cœur. > Ibid., p. 400.
(2) Rousseau à Moultou, 25 novembre 1762 : « Ces messieurs les Genevois le prennent, en vérité, sur un singulier ton... Et puis, quelle extravagante inquisition ! L'on n'en ferait pas tant chez les catholiques. En vérité, ces gcns-là sont bien bêtement rogues. Comment ne voient-ils pas qu'il s'agit bien plus de leur intérêt que du mien? » Du 19 décembre 1762 : t Je me détache tous les jours plus de (ienève. ■ Du 17 février 1763 : « Quelque peu que je sois attaché à la vie, je ne suis point curieux d'aller chercher le sort des Serve t. Adieu donc, messieurs les brûleurs! Rousseau n'est point votre homme; puisque vous ne voulez point de lui parce qu'il est tolérant, il ne veut point de vous par la raison contraire. >
26o JEAN-JACQUES ROUSSEAU GENEVOIS
avec une égale hauteur, et les tenaces instances de ses partisans, qui le pressent de rentrer à Genève et de se faire recevoir à résipiscence par le Consistoire, et les adroites tentatives de réconciliation que fait alors Voltaire, par l'entremise de ce naïf et vaniteux Moultou, qu'il a su attirer à Femey, sous prétexte de lui parler des Calas (i). Rousseau, dans cette période, est visiblement exaspéré par la pusillanimité de ses partisans genevois, et par leurs prétentions inquisitoriales, mais il ronge encore son frein et attend l'effet produit à Genève par sa lettre à l'archevêque. La condamnation de cette lettre par la Genève officielle, et plus encore la torpeur de la bourgeoisie, furent la goutte d'eau qui fit déborder le vase.
Déplorable à tant d'autres égards, la condamnation de Rousseau à Genève, et les tracasseries qui suivirent, eurent du moins l'heureux résultat littéraire de ranimer en Rousseau le génie polémique que le succès avait assoupi et de l'amener à préciser, avec une magnifique éloquence, beaucoup d'idées et de convictions profondes qu'il n'avait fait encore qu'indiquer vaguement.
La réponse à Christophe de Beaumont est à la fois im modèle achevé de haute éloquence polémique, respectant la personne de l'adversaire pour mieux terrasser ses idées (2), et une profession de foi religieuse, chrétienne et protestante, d'une netteté, d'une fermeté, d'une loyauté admirables. Dirigée, en apparence seulement, contre l'estimable auteur du mandement, donné à Paris le 20 août 1762 et portant condamnation de Y Emile, c'est en réalité pour Genève qu'elle est écrite. Visant à la confusion des juges qui ont condamné Rousseau, elle a pour but évident de rassurer et d'animer à la lutte ceux de ses partisans incertains et timides que pouvait inquiéter encore l'accusation d'impiété lancée contre lui par les jansénistes de Paris et les voltairiens de Genève.
Après avoir répondu au portrait de sa personne, qui est, malgré son allure de postiche, le meilleur morceau du mandement (3),
(i) Moultou à Rousseau, 19 mars 1763, Streckeisen, t. I«', p. 75-76. Réponse de Rousseau à Moultou, du 21 mars 1763 : « Cet habile comédien... sait changer de ton, selon les gens à qui il a affaire... Il est certain que ce qu'il peut faire de mieux pour sa gloire est de se raccommoder avec moi. » Œuvres, t. IV, p. 434.
(2) Confessions, 1. XII : « Je n*ai jamais aimé les disputes brutales, à la Voltaire. Je ne sais me battre qu'avec dignité, et je veux que celui qui m'attaque ne déshonore pas mes coups, pour que je daigne me défendre... Je pouvais donc aussi suivre mon ancienne maxime, d'honorer l'auteur titulaire et de foudroyer l'ouvrage, et c'est ce que je crois avoir fait avec assez de succès. ^Œuvres, t. l^', p. 320.
(3) « Du sein de Terreur il s'est élevé un homme plein du langage de la philosophie, sans être véritablement philosophe... Il s'est fait le précepteur du genre
Rousseau, en montrant qu'il n'a jamais varié dans ses principes, sa morale, sa croyance, ses opinions et ses sentiments, malgré les jugements inconstants et incertains portés par le public sur son œuvre et sur sa personne, fait éclater en quelques phrases brèves et serrées, l'absurdité du jugement prononcé contre lui par le Parlement de Paris : « Un Genevois fait imprimer im livre en Hollande, et, par arrêt du Parlement de Paris, ce livre est brûlé sans respect pour le souverain dont il porte le privilège. Un protestant propose en pays protestant des objections contre l'Eglise romaine, et il est décrété par le Parlement de Paris. Un républicain fait, dans une république, des objections contre l'Etat monarchique, et il est décrété par le Parlement de Paris. Il faut que le Parlement de Paris ait d'étranges idées de son empire et qu'il se croie le légitime juge du genre humain (i)... »
Il dépeint, avec ime simplicité émouvante, la désillusion tragique qui l'attendait, fugitif et condamné, sur le sol de la patrie (2). Enfin, il professe hautement sa foi chrétienne et protestante, fondée sur le sentiment, contrôlée par la raison, soumise à la morale de l'Evangile et aux formes mêmes du culte, réfractaire à une orthodoxie hypocrite, et confiante dans le jugement de Dieu. Rien de plus exphcite que les déclarations de Rousseau sur ces différents points.
Chrétien : « Monseigneur, je suis chrétien, et sincèrement chrétien, selon la doctrine de l'Evangile. Je suis chrétien, non conmie un disciple des prêtres, mais comme un disciple de Jésus-Christ. Mon Msdtre a peu subtilisé sur le dogme et beaucoup insisté sur les devoirs... et il m'a dit par lui-même et par ses apôtres que celui qui aime son fr^re a accompli la loi (3). »
Protestant, et protestant pratiquant : « Heureux d'être né dans la rehgion la plus raisonnable et la plus sainte qui soit sur la terre, je reste inviolablement attaché au culte de mes pères; conmie eux
humain pour le tromper, le moniteur public pour égarer tout le monde, Toracle du siècle pour achever de le perdre. > (x) Œuvres, t. II, p. 756.
(2) Le citoyen de Genève, proscrit de France, « abandonne en soupirant sa chère solitude. U n'a qu'un seul bien, mais précieux, des amis; il les fuit. Dans sa faiblesse, il supporte un long voyage; il arrive et croit respirer dans une terre de liberté; il s'approche de sa patrie, de cette patrie dont il s'est tant vanté, qu'il a chérie et honorée; l'espoir d'y être accueilli le console de ses disgrâces... Que vaisje dire? mon cœur se serre, ma main tremble, la plume en tombe; il faut se taire et ne pas imiter le crime de Chant. Que ne puis-je dévorer en secret la plus amère de mes douleurs! ■ Œuvres, t, II, p. 757.
(3) Ibid., p. 772.
je prends rEcriture et la raison pour les uniques règles" de ma croyance... comme eux je me réunis de cœur avec les vrais serviteurs de Jésus-Christ et les vrais adorateurs de Dieu, pour lui offrir dans la communion des fidèles les hommages de son Eglise. »
Rousseau ajoute qu'il se fera toujours une gloire d'être compté dans le troupeau du pasteur qui l'a admis à la conmiunion des fidèles, puis se retournant bien moins contre le prélat catholique auquel il s'adresse que contre les rogues prédicants auxqueb il pense, il leur lance un garde à vous formidable qu'ils furent bien forcés d'entendre (i).
La réponse continue longtemps sur ce ton, large et haute, sereine parfois, et parfois véhémente, tantôt proclamant les vérités de la religion universelle et la grande loi de la tolérance, tantôt réfutant pied à pied, avec une force de dialectique accablante, ou d'écrasante ironie, les arguments du mandement contre la pensée de Rousseau et les attaques contre sa personne.
Le brave archevêque fut atterré par ce coup de massue, mais, au dire de ses amis, il garda, pour le caractère de son formidable adversaire, un respect qu'il ne craignait pas d'exprimer dans ses conversations intimes.
Quelle impression produisit à Genève cette profession parfaitement nette de christianisme et de protestantisme? Il semble qu'elle fut moins grande que Rousseau ne l'avait prévu.
Naturellement l'enthousiasme de Moultou confine au délire et s'épanche en cris éperdus, car il obtient enfin ce qu'il a tant réclamé de Rousseau, une profession de foi qui confonde ses ennemis et rassure ses partisans (2). A l'en croire, De Luc père est c transporté ». Cependant, le vieil horloger se croit visé par un
(i) c Mais lorsque d'injustes prêtres, s*arrogeant des droits qu'ils n'ont pas, voudront se faire les arbitres de ma croyance, et viendront me dire arrogamment : t Rétractez- vous, déguisez- vous, expliquez ceci, désavouez cela »; leurs hauteurs ne m'en imposeront point ; ils ne me feront point mentir pour être orthodoxe, ni dire pour leur plaire ce que je ne pense pas. Que si ma véracité les offense, et qu'ils veuillent me retrancher de l'Eglise, je craindrai peu cette menace, dont l'exécution n'est pas en leur pouvoir. Ils ne m'empêcheront pas d'être uni de cceur avec les fidèles; ils ne m'ôteront pas du rang des élus si j'y suis inscrit. Ils peuvent m'en ôter les consolations dans cette vie, mais non l'espoir dans celle qui doit la suivre ; et c'est là que mon vœu le plus ardent et le plus sincère est d'avoir Jésus-Christ même pour arbitre et pour juge entre eux et moi. » Œuvres, t. II, p. 773.
(2) Moultou à Rousseau, 23 mars 1763 : « O mon cher, mon très cher concitoyeni quel livre 1 Quelle âme! quelle candeur! quelle sublimité!... Laissez hurler les fanatiques et les tribunaux; qu'ils brûlent vos livres, vous brûlez l'âme de vos lecteurs! Que les Genevois tremblent en lisant votre livre, etc. » Slreckctserif t. I", p. 77.
passage de la lettre et il faudra que Rousseau le rassure (i).
A part un jeu de mots sur VAloîsia et un passage contre les prêtres athées, qui ont inquiété, par leur raideur, ces braves gens et Moultou lui-même qui voudrait faire un « carton » spécial, l'ancien syndic Mussard, le professeur et conseiller Jallabert sont a enchantés (2) ». Les S3mdics Grenus et Gélifie font remercier Rousseau et l'engagent à revenir à Genève. Le colonel Charles Pictet lui adresse des lettres fort honnêtes. Le pasteur et professeur Vernet — auquel Rousseau reprochait de « le faire décrier par les petits vipereaux qu'il élève à la brochette » et par lesquels il répand « son fade poison dans les Mercures de Neuchâtel » — le professeur J. Vernet dit, à qui veut l'entendre, qu'il ne doute plus que Rousseau ne soit chrétien, quoiqu'il ne le soit pas comme lui. Mais enfin, il l'est, et on n'a plus rien à dire. Si maintenant Vernet réfutait le Vicaire savoyard (il a prudemment renoncé à ce projet), il regarderait M. Rousseau a comme un vrai chrétien, qui s'est trompé sur diverses choses et qui, par là, a fourni, sans le vouloir, des armes aux incrédules » (3).
Sans doute les adversaires de Rousseau écument, et déchirent à belles dents sa lettre. Sans l'avoir lue d'ailleurs, Charles Boimet jette feu et flammes dans ses épîtres haineuses, qu'tme paisible inconscience rend, contre son gré, comiques (4). Mais ils sont déconcertés et les partisans de Rousseau triomphent.
(i) Rousseau à Moultou, z6 avril 1763, relève âaement un des o^és bien caractéristiques de Tesprit genevois, auquel il n'a pas échapi>é lui-même : « Mon caractère n'est assurément pas de tympaniser mes amis; mais le bonhonmie (De Luc), avec toute sa sagesse, n'a pu éviter un piège dans lequel nous tombons tous : c'est de croire tout le monde sans cesse occupé de nous en bien ou en mal, tandis que souvent on n'y pense guère. » Œuvres, t. IV, p. 439.
(2) Moultou à Rousseau, 30 mars 1763. La lettre raconte que son amitié pour Rousseau a empêché Moultou d'être élu pasteur de campagne. Il en est enchanté* car il veut secouer sa chaîne. Il excite alors fort inutilement Rousseau contre les Genevois : Vos compatriotes sont petits, trompeurs et trompés, plus bêtes que méchants, etc. Jbid., p. 79. Rousseau engage son ami à jeter le rabat aux orties : « L'état d'honmie d'£glise ne peut plus convenir à un homme de bi^oi ni à un croyant... Les marchands de religion n'en sauraient avoir. » 2 avril 1763. Œuvres, t. IV, p. 437.
(3) Moultou à Rousseau, 26 avril 1763 : t II n'y a pas un homme sage à Genève qui ne vous croie chrétien, et qui ne commence à sentir qu'il serait ridicule de vouloir disputer avec vous sur tous les articles qu'il faut croire pour être chrétien. C'est ce que M. le professeur Vernet me dit en propres termes et ce qu'il a répété à plusieurs personnes, > etc. Streckeisen, t. I^^ p. 83.
(4) Bonnet à Haller, 9 avril 1763 : « Ce génie brillant (Voltaire) est bien moins dangereux que notre cynique Rousseau... Il vie.nt de réfuter le mandement... et sa prétendue réfutation séduit bien des gens qui se paient de mots. Il me semble que les ouvrages de ce causeur agréable {sic) ne sont pas faits pour parvenir à la
Dans le public, Timpression est très vive. Cent cinquante exemplaires de la Réponse ont été vendus en un seul joiu". Seulement la bourgeoisie de Genève, fidèle à son caractère d'esprit critique et éplucheiur, ne sait pas admirer ceux-mêmes qu'elle approuve. « Un léger défaut, si encore c'est un défaut, les affecte plus qu'un morceau de génie », fait remarquer Moultou, avec une finesse qui n'est pas très fréquente dans ses lettres. Les boiurgeois trouvent aussi que Rousseau se met trop en scène et parle trop de lui-même, comme s'il eût pu faire autrement dans de telles circonstances (i).
De leur côté, les ennemis de Rousseau agissent, appuyés par M. de Montpéroux, résident de France, qui réclame et obtient du Conseil que la réimpression de la Lettre à M. de Beaumont soit interdite à Genève (29 avril 1763). Cette interdiction valut au résident les félicitations de son ministre (2). Rousseau, qui attendait nerveusement l'effet que produirait à Genève sa réponse, fut, dès le premier moment, très impressionné, en mal, par l'accueil incertain et hésitant fait à son éloquente profession de foi, très vibré par les déclamations imprudentes de Moultou contre Genève et les Genevois, très décontenancé par l'attitude impassible de cette bourgeoisie raisonneuse, qui n'use pas en sa faveur de son droit ancien et reconnu de faire des a représentations » au Conseil. Il se persuade toujoxu^ plus que les Genevois le haïssent tous, que leur rage faite d'envie s'aigrit toujours dav^tage (3). Le 2 avril 1763, déjà, il parle à Moultou de renoncer au titre de « citoyen de Genève » dont il s'honorait tant naguère (4).
Le 16 avril, il lui demande le nom et l'adresse de M. le premier
postérité. > Du mêmei le 22 avril : c Je n'ai pas encore lu sa réponse à l'archevêque », et, le 10 mai : t J'ai lu avec la plus grande attention la réponse de Rousseau... Jamais on ne vit plus d'orgueil et de mépris des dignités... Rousseau est tout autrement dangereux qu'un incrédule ouvert... Satan déguisé en ange de lumière peut facilement être pris pour Gabriel par les simples et donné pour tel par ceux qui ne le sont pas. » Lettres citées par £ug. Ritter dans Eirennes chrétiennes, 1893, p. 205-213.
(i) Moultou à Rousseau, 13 avril 1763, Streckeisen, t. 1% p. 80.
(2) V. RoD, ouvr. cité, p. 161, note 3.
(3) Rousseau à Moultou, 16 avril 1763 : « Tout ce que je puis faire de bien ne fera jamais qu'aigrir la rage des Genevois. Elle est à un point inconcevable. Je suis persuadé qu'ils viendront à bout de m'en rendre enûn la victime. Mon seul crime est de les avoir trop aimés; mais ils ne me le pardonneront jamais. » Œuvres,
(4) c Les Genevois m'ont fait trop de mal pour ne pas me hair et moi je les connais trop pour ne les pas mépriser. Je prévois mieux que vous l'effet de la Lettre. J'ai honte de porter encore ce même titre dont je m'honorais ci-devant : dans six mois d'ici, je compte en être délivré. > Œuvres, t. IV, p. 437.
syndic. Le lendemain il reçoit de milord Maréchal des leUres de naturalité neuchâteloise qui lui assurent un état civil et une patrie (i). La décision prise le 29 avril par le Conseil de Genève — si anodine qu'elle puisse paraître — précipite encore la résolution qu'il a prise depuis longtemps.
Le 12 mai 1763, Rousseau abdique, comme on dit alors ; c'est-àdire qu'il renonce à sa qualité et à ses droits de citoyen genevois, membre du souverain, par une lettre adressée de Môtiers-Travers à M. Favre, premier syndic de la République de Genève. Cette lettre d'un ton très calme, très digne et très patriotique, et dont les termes sont habilement calculés pour faire impression sur l'esprit et sur le cœur des Genevois, contient le passage suivant qu'il nous est difficile, même aujourd'hui, de lire sans quelque émotion :
<c J'ai tâché d'honorer le nom de Genevois ; j'ai tendrement aimé mes compatriotes ; je n'ai rien oublié pour me faire aimer d'eux ; on ne saurait plus mal réussir; je veux leur complaire jusque dans leur haine. Le dernier sacrifice qui me reste à faire est celui d'un nom qui me fut si cher. Mais, monsieur, ma patrie, en me devenant étrangère, ne peut me devenir indifférente ; je lui reste attaché par un tendre souvenir; et je n'oubhe d'elle que ses outrages. Puisset-elle prospérer toujours et voir augmenter sa gloire 1 Puisse- t-elle abonder en citoyens meillemrs et surtout plus heureux que moi (2) 1 »
Tel fut l'éloquent adieu de Jean-Jacques à la cité qu'il avait aimée, célébrée, prônée, à la cité qu'il avait rêvée plus belle, plus grande et plus hbre qu'elle ne fut jamais, à la cité dont il avait répandu aux quatre vents des cieux la pensée, magnifiée par le splendeur de l'imagination et par la puissance du verbe.
Le 16 mai 1763, le Registre du Petit Conseil porte mention d'une lettre du sieur J.-J. Rousseau, adressée à M. le premier syndic Favre et datée de Môtiers-Travers, le 12 de ce mois, par laquelle il renonce à la bourgeoisie de cet Etat (3).
(i) Le texte de ce document officiel a été publié au complet par Fritz Berthoud, /.-/. Rousseaua% Val de Travers {Psnis, 1881), p. 355-357. Leslettres denaturalitésont accordées gratuitement à Rousseau et à perpétuité pour lui-même et ses descendants.
(2) Œuvres, t. IV, p. 440. Le même jour, Rousseau écrit à Marc Chappuis, un de ses partisans genevois : « Plaignez-moi, vous qui connaissez mon cœur, d*ètre forcé de faire une démarche qui le déchire. Mais, après les affronts que j'ai reçus dans ma patrie, et qui ne sont ni ne peuvent être réparés, m'en reconnaître encore membre serait consentir à mon déshonneur. » Œuvres, t. IV, p. 441. Dans les Cofh fessions, 1. XII, Rousseau se plaît à dire de sa lettre d'abdication : « J'observai la décence et la modération que j'ai toujours mises aux actes de fierté que la cruauté de mes ennemis m'a souvent arrachés dans mes malheurs. > Œuvres, t. 1% p. 322.
(3) Grbnus, Fragments biographiques, etc. Genève, 18 15, p. 340.
L'abdication de Rousseau, ce geste impulsif et tout individuel, produisit à Genève l'impression profonde, l'émotion collective que n'avaient soulevée ni la condamnation par le Conseil, ni la grave éloquence de la réponse à l'archevêque (i). Les bourgeois sont dans la consternation, ils se reprochent leur faiblesse et, comme pour se cacher leurs propres torts, ils éclatent en reproches amers contre Rousseau et contre sa décision. La joie des adversaires, à la pensée d'être délivrés d'im citoyen aussi encombrant par sa gloire que redoutable par son talent, se mêle d'un peu de honte, de remords et, peut-être même, de regret. Les plus clairvoyants prévoient et redoutent les conséquences de ce coup de tête plus habile que tous les calculs. D'ime même voix, ils dénoncent l'orgueil profond de Rousseau, son défaut de patriotisme, ses desseins séditieux.
Les plaintes, les reproches, les injures, les menaces anonymes ou signées, pleuvent sur Rousseau à Môtiers (2). C'est alors qu'il écrit sa fameuse lettre à Marc Chappuis, du 26 mai 1763, que l'emphase genevoise contemporaine devait baptiser « le tocsin de l'émeute ». Rousseau explique qu'il avait le droit et le devoir de sauver son honneur cruellement flétri par sa patrie sans que personne eût protesté, et il ajoute : a Si j'étais assez sot pour vouloir persuader au reste de l'Europe que les Genevois ont désapprouvé la procédure de leurs magistrats, ne s'y moquerait-on pas de moi? Ne savons-nous pas, me dirait-on, que la bourgeoisie a le droit de faire des représentations dans toutes les occasions où elle croit les lois lésées et où elle improuve la conduite des magistrats? Qu*a-t-elle fait ici depuis près d'un an que vous avez attendu? Si cinq ou six bourgeois seulement eussent protesté, l'on pourrait vous croire sur les sentiments que vous leur prêtez. Cette démarche était facile, légitime, elle ne troublait point l'ordre public; pourquoi donc ne l'a-t-on pas faite (3). »
Cette fois, l'appel de Rousseau était clair. Il fut entendu et, trois semaines plus tard, par la première représentation des citoyens, la lutte s'engage entre la bourgeoisie et la Genève officielle qui a condamné Jean-Jacques. Et le rôle genevois de Rousseau va s'accentuer à l'instant où il vient de renoncer à être « citoyen de Genève ».
(i) Moultou à Rousseau, 17 mai et 7 juin 1763. Rousseau à Moultou, 4 juin 1763.
(2) Reproches de ses partisans comme Chappuis et Binet, de sa famille (Hiéodore Rousseau), de femmes anonymes (Strsckeisen, t. II, p. 467).
(3) Œuvres, t. IV, p. 442-443.