CHAPITRE II
I. Caractère vrai de la bourgeoisie genevoise. — c Représentations » des citoyens et réponses du Conseil. — Un intermède tfaéologique. — Le pasteur Vemes et ses lettres (juillet 1763).
II. Suite de la lutte politique. — Nouvelles « représentations ». — Les Lettres écrites de la campagne (octobre (1763) par J.-R. Tronchin. — Qualités réelles de ce livre surfait. — Anal3^se de la première lettre. — Succès du livre à Genève et au dehors. — Rousseau prépare dans le secret sa réponse. — Entrevue de Thonon. — Escarmouches politiques. III. Les Lettres écrites de la montagne (novembre 1764). — Sujet local et objet universel du livre. — Les Provinciales de la démocratie politique et du libéralisme religieux. — Analyse des neuf lettres. — Apologie personnelle et apologie de la politique des représentants. — Triomphe européen et caractère genevois de ces lettres. — Rousseau polémiste.
Les luttes politiques de ceux que l'histoire appellera les « représentants » et les « négatifs », agitèrent les trente dernières années de la vieille république de Genève. Elles feraient l'objet d'un beau Hvre, très digne de tenter, aujourd'hui, un historien impartial et rompu aux discussions de droit public. Nous devons résister au désir d'esquisser, même sommairement, cette histoire aussi compliquée que passionnante, et nous borner à indiquer les faits strictement nécessaires à l'intelligence du rôle public joué par Rousseau à Genève et, surtout, de ses admirables Lettres de la montagne? Mais pour saisir ces faits eux-mêmes, et pour en comprendre le sens vrai et la portée exacte, il faut rappeler de façon expresse le caractère parfaitement légal du droit de représentation exercé par les bourgeois et reconnu par leurs adversaires eux-mêmes. Il faut insister aussi sur les caractères distinctifs de cette bourgeoisie genevoise, nullement révolutionnaire, mais foncièrement conservatrice, traditionaliste, patriote et qui
réclame, non pas des droits nouveaux, mais le respect des lois anciennes. Loin d'innover, elle prétend maintenir le fondement démocratique de TEtat que menacent les empiétements successifs d'une aristocratie gouvernante, qui inclinerait volontiers, et par une pente naturelle, à Toligarchie (i).
L'abdication de Rousseau secoua, nous l'avons dit la torpeur, au moins apparente, de la bourgeoisie. Un mécontentement général et confus s'était révélé, après la condamnation de Rousseau, par les quelques démarches isolées que nous avons mentionnées, par les murmures qui accueillirent la procédure irrégulière dirigée contre Charles Pictet et Duvillard, par l'élection du 21 novembre 1762, où J.-R. Tronchin ne fut réélu procureur général qu'avec im déchet énorme et humiliant de plus de 400 voix {2), Il éclata, enfin, im mois après l'abdication de Rousseau et sa lettre à Marc Chappuis, soigneusement répandue dans la bourgeoisie par les soins de De Luc. Il se manifesta, le samedi 18 juin 1763, par la première « Très himible et très respectueuse Représentation des citoyens et bourgeois de Genève » à M. le premier syndic (3).
Signée par quarante citoyens, cette « Représentation » exprime la protestation collective de la bourgeoisie « contre plusieurs atteintes données aux lois de la république et à la Uberté des citoyens ». Elle expose, ensuite, les moyens de droit qui contredisent aux décisions du Conseil jugées par les signataires illégales et irréguhères. C'est, notons-le, à recueiUir et à étayer ces moyens de droit, que les chefs de la bourgeoisie, gens réfléchis, raisonneurs et légahtaires jusqu'au pédantisme, ont consacré l'année d'apparente inactivité que Rousseau leur a si durement reprochée.
Les griefs des citoyens représentants sont au nombre de trois : le jugement rendu contre Rousseau, qu'ils déclarent irréguher et illégal; l'irrégularité du tribunal, qui, sans être présidé par un syndic, comme l'exige la loi, a jugé et condamné Charles Pictet et Emmanuel Duvillard; enfin, la confiscation illégale et injuste de vingt-quatre exemplaires d'Emile faite au détriment des
' (i) C'est ce qu'a trop méconnu, dans t Affaire J.-J, Rousseau, M. Ed. Rod, visiblement influencé par son désir d'établir un parallèle entre les conséquences politiques de l'affaire Dreyfus en France et la condamnation de Jean- Jacques à Genève.
(2) RivoiRK, Bibliographie, n« 725.
(3) RepréstfUaiions des citoyens et bourgeois de Genève au premier syndic de cette république, avec les réponses du Conseil à ces représentations (Genève), 1763, in-8*». RivoiRE, n" 740,
libraires Jean et Isaac Bardin, procédé « qui n'irait à rien moins qu'à anéantir le droit de propriété ».
L'abdication de Rousseau, qui a eu pour cause le jugement du Conseil contre sa personne et ses ouvrages, a décidé les citoyens et les bourgeois à examiner le jugement/ et, par cet examen, ils ont reconnu fondée la plainte de leur concitoyen. La condamnation de Rousseau porte en effet siu* deux objets : la religion et le gouvernement. Pour la religion, l'article 88 des Edits ecclésiastiques remet au Consistoire la connaissance de ces délits et prescrit d'une façon minutieuse la procédure spéciale à suivre contre le délinquant (i). Aucime de ces prescriptions n'a été suivie à l'égard du sieur Rousseau, première illégalité.
Sur le fait du gouvernement, le jugement du Conseil est injuste au fond et irrégulier à la forme. Injuste, parce que Rousseau loin de chercher à détruire le gouvernement de Genève « ne laisse échapper aucune occasion d'en faire l'éloge » et parce que son livre, qui n'a pas été imprimé sur notre territoire, échappe au pouvoir du Conseil (2).
Illégal, parce que le livre, fût-il même imprimé à Genève et dangereux pour notre constitution, l'auteur n'a été ni entendu, ni même cité, procédure aussi contraire aux lois genevoises qu'au droit naturel. Cette illégalité de la sentence est d'autant plus grave que la condamnation est une atteinte à l'honneur, une flétrissure infamante infligée à un citoyen, sans qu'il ait pu se défendre.
Les citoyens concluent à ce que le Magnifique Conseil « redresse » les torts qu'il a eus, a par amour pour le maintien des lois, de l'ordre et de la justice », mais ils l'avertissent — déjà ! — « qu'une simple résolution négative, loin d'infirmer cette respectueuse représentation, lui donnerait une nouvelle force ».
La réponse du Conseil — consignée dans ses registres à la date du samedi 25 juin — est une fin de non-recevoir catégorique (3).
(i) L'article 88 des Ordonnances ecclésiastiques de 1576 (au chapitre du Consistoire) est ainsi conçu : t S'il y a quelqu'un qui dogmatise contre la doctrine reçue, qu'il soit appelé (devant le Consistoire) pour conférer avec lui; s'il se range, qu'on le supporte sans scandale, ni diffame; s'il est opiniâtre, qu'on l'admoneste par quelques fois pour essayer à le réduire; si on voit enfin qu'il soit métier de plus grande sévérité, qu'on lui interdise la Cène et qu'on en avertisse le magistrat afin d'y pourvoir. > Une disposition semblable existait déjà dans les Ordonnances de 1541, article 78.
(2) « Notre gouvernement ne craint point l'examen, aussi nos lois n'établissent aucune inquisition. >
(3) Texte complet dans Représeniaiions, p. 19-35.
Elle pose d'abord en principe que les jugements rendus par les syndics et Conseil, en manière criminelle sont sans appel. Le condamné peut seulement requérir d'être entendu au Conseil des ce pour en obtenir grâce, ou, s'il n'a été condamné que par contumace, se constituer prisonnier. Néanmoins, dans l'intérêt supérieur de la religion « et pour ne laisser aucun doute sur la pureté de ses intentions et la régularité de ses décisions », le Conseil condescend à donner des éclaircissements sur les trois griefs que formule la représentation du i8 juin.
Touchant « le jugement rendu et exécuté... contre deux ouvrages portant le nom de J.-J. Rousseau » et la « résolution » prise sur sa personne, le Conseil a trouvé rassemblé dans ces livres a tout ce qui peut tendre à saper, ébranler et détruire » la religion chrétienne révélée. Ces hvres lui parurent d'autant plus dangereux et répréhensibles qu'ils sont écrits en français, « du style le plus séducteur, qu'ils paraissent sous le nom et la qualification d'un citoyen de Genève, » et qa' Emile doit servir de guide aux pères, aux mères et aux éducateurs de la jeunesse. Dès lors, le magistrat de Genève dont le devoir « est de maintenir l'honneur et la gloire de Dieu et d'empêcher toute entreprise contre la sainte réformation évangélique » devait tout faire pour exprimer sa juste indignation contre de tels ouvrages qui, en se répandant, auraient pu détourner maint lecteur de la foi chrétienne, « fondement le plus assuré de notre bonheur temporel et spirituel (i) ». Au fond sa sentence était juste et nécessaire. A la forme, ce n'est point condamner quelqu'un sans l'entendre, que de condamner ses livres après les avoir lus et examinés suffisamment. L'article SS des Ordonnances ecclésiastiques n'est applicable qu'à une « personne » qui dogmatise, non à un livre destructif de la religion chrétienne (2). Ainsi, quant aux hvres, le Conseil ne veut ni changer, ni atténuer une sentence rendue à Tunanimité et sans aucune hésitation. Quant à la « résolution » prise sur la personne de Rousseau, au cas qu'il vînt dans la ville, ce n'est là « ni un jugement, ni une sentence, mais un simple appointement provisoire qui n'a rien que de régulier ».
(i) On goûtera la saveur th^'ologique et ronction pieuse de ce passage d'autant mieux qu'on se rappellera que plusieurs des juges de VEmiU étaient les amis et les commensaux de Voltaire, et que le Sermon des Cinquante avait paru à Genève, en octobre 1762, sans y être inquiété.
(2) C'est là précisément le point contesté et que l'auteur, entendu, aurait pu réfuter.
Sur ce dernier point, le Conseil semble avoir eu raison, mais pourquoi son obstination à ne point conmiuniquer, même à la famille du condamné, le texte de la « résolution » du 19 juin 1762? Le Conseil écarte encore les deux autres griefs des représentants — tribunaux sans syndic et confiscation arbitraire — et déclare enfin l'extrême surprise et la très vive douleur que lui ont causé les représentants en l'accusant d'avoir porté atteinte aux lois de l'Etat et à la liberté des citoyens.
Ainsi, dès le premier contact, le Conseil le prend de haut. Il ne se reconnaît aucun tort quelconque, si léger et évident soit-il, il passe comme chat sur braise sur les illégalités essentielles qu'on lui reproche, ou il cherche à esquiver le débat par des distinguo subtils conune celui qui prétend condanmer le livre et non l'auteur, et opposer à l'auteur qui dogmatise, le livre qui détruit le dogme.
Cette réponse intransigeante échauffa les esprits et rendit la situation tendue. La bourgeoisie est décidée à faire de nouvelles représentations. Les magistrats sont non moins résolus à ne rien accorder (i). Les ennemis de Rousseau — l'illustre médecin Tronchin en tête — exaltent la sagesse du Conseil et flagellent Rousseau, auteur responsable de tout le mal (2).
Ses amis, ceux du moins, comme Abauzit et Moultou, qui n'ont pas d'arrière-pensée politique, l'engagent très vivement, maintenant que justice lui a été rendue par la manifestation de la bourgeoisie, à ne pas laisser compromettre son nom dans un mouvement poUtique et, comme ils disent, avec leur solennité, à « donner la paix à sa patrie ».
Rousseau, qui a toujours eu et témoigné une aversion profonde pour tout ce qui peut ressembler même de loin à un mouvement révolutionnaire ou simplement à une agitation politique, Rousseau, qui a gardé ime terreur presque superstitieuse def l'émeute qu'il a vue, adolescent, gronder dans les rues de Genève, trouve cet
(i) Moultou à Rousseau, 29 juin 1763. Streckeisen, t. 1% p. 98.
(2) Le docteur Tronchin écrit à son fils, le i" juin 1763 : « Nous avons eu ici un commencement d'orage qui nous a fait bien de la peine. Tu sais que les ouvrages de Rousseau ont été brûlés; tu sais qu'il a abdiqué la bourgeoisie. C'était le comble de l'orgueil ! Non content de cette démarche pour se venger de sa patrie, il a voulu la troubler. Il y a formé un parti qu'il a engagé à faire des représentations aussi injustes que séditieuses. Deluc à la tête de ce parti a séduit le plus grand nombre de ses concitoyens : mais Je Conseil s'est si bien comporté et a répondu avec tant de sagesse et de force, que Rousseau et Deluc sont restés couverts de honte. J'espère que tout est fini. > Publié par £. Ritter, dans Eirennes chrétiennes, 1893,
p. 2IO-2ZZ.
avis honnête et sage et il s'empresse non de le suivre seulement, mais d'en exagérer à outrance l'application. Le même jour, le 7 juillet 1763, il écrit à Moultou et à De Luc puis, dans ce même mois, à son cousin Théodore Rousseau, trois lettres absolument catégoriques par lesquelles il déclare avoir fait serment de n'accepter jamais la restitution de ses droits de bourgeoisie et de cité et de ne rentrer jamais dans Genève (i).
C'était là, évidemment, brûler ses vaisseaux, séparer sa cause de celle des représentants, renoncer pour lui-même à toute réparation personnelle comme à tout rôle politique à Genève. A cette renonciation personnelle, il ajoutait, pour les chefs de la bourgeoisie, le conseil de ne pas faire de nouvelles démarches qui, dictées par leur amour des lois, risqueraient de porter atteinte à la plus importante de toutes, le salut de l'Etat. Si les représentations avaient été faites avant son abdication, il n'aurait pas pris cette résolution, mais, une fois ce pas fait, toute représentation lui a paru déplacée, inutile, dangereuse pour l'Etat.
Certes, Rousseau a été sensible à l'honneur que lui ont fait les représentants du 18 juin en montrant que la procédure dirigée contre lui « était contraire aux lois et improuvée par la plus saine partie de l'Etat ». Il n'en conjure pas moins ses amis, et surtout De Luc, d'abandonner leur campagne et de ne pas troubler le repos de l'Etat pour les affaires d'un particulier qui ne lui est plus rien. Il ajoute, il est vrai, aussitôt : « La réponse du Conseil, quoique tournée avec toute l'adresse imaginable, prête le flanc de tant de côtés, et vous donne de si grandes prises, qu*il n'y a point d'homme un peu au fait qui ne sente le motif de votre silence et qui ne juge que vous vous taisez pour avoir trop à dire. »
Tout en versant ainsi un peu d'huile sur l'incendie qu'il se propose d'éteindre — les Tronchin reçoivent au passage une terrible ruade (2) — Rousseau est évidemment sincère dans ses conseils pacificateurs. Ces conseils ne sont pas seulement très conformes à son aversion instinctive déjà rappelée, pour tout acte de violence, ils s'expliquent encore par sa lassitude profonde
(i) Œuvres, t. IV, p. 447-448 et 451.
(2) « Je sais qu'une famille intrigante et rusée, s'étayant d'un grand crédit au dehors, sape à grands coups les fondements de Ja République, et que ses membres, jongleurs adroits et gens à deux envers, mènent le peuple par l'hypocrisie et les grands par l'irréligion... Croyez-moi, mes amis, laissez-la faire; elle touche à son terme, et je prédis que sa propre ambition la perdra, sans que la bourgeoisie s'en mêle. > Ibid., p. 448.
des « tracasseries genevoises » et par la désillusion, maintenant complète, qu'il éprouve pour la Genève réelle, si différente de la Genève idéale et chimérique qu'il avait rêvée dans le triple mirage de la distance, du souvenir et de l'imagination poétique. N'écrit-il pas à Duclos, quelques semaines après ce renoncement final, ces lignes significatives: « J'ai fait pour mon pays ce que j'ai fait pour mes amis. J'ai tendrement aimé ma patrie, tant que j'ai cru en avoir une. A l'épreuve, j'ai trouvé que je me trompais. En me détachant d'une chimère, j'ai cessé d'être un homme à visions, voilà tout. » Et il ajoutait, résumant d'ime phrase noblement drapée, toute son attitude actuelle et récente : « Après avoir sacrifié mes droits les plus chers à mon honneur outragé, j'ai sacrifié à la paix mes dernières espérances (i). »
Cependant, si Rousseau a renoncé ainsi à la lutte et engagé les représentants à suivre son exemple, les représentants, eux, n'ont renoncé ni à la lutte, ni à Rousseau. Quand il reçoit la lettre du 7 juillet, le bonhomme De Luc entre dans une colère terrible; il jure qu'il ne la montrera à personne. Il foudroie Moultou qu'il accuse d'avoir fourvoyé Rousseau par de faux avis. Il maltraite Roustan qui lui apporte les expUcations de Moultou (2). L,' affaire est lancée, il faut qu'elle marche. Aussi bien c'était mal connaître le caractère combatif des bourgeois de Genève et leur passion, bien établie par l'histoire, d'avoir le dernier mot (3), que de s'imaginer un seul instant qu'ils allaient renoncer à la lutte et accepter, sans riposte, ni protestation, la réponse négative du Conseil. Raisonneuse et tenace, autant que le vieux De Luc, la bourgeoisie genevoise reprend et continue la lutte politique avec plus d'ardeur et d'âpreté que jamais. Seulement, pour l'instant, Rousseau reste à l'écart du mouvement, et ce sont les chefs reprétentants qui passent au premier plan et qui conmiandent la manœuvre.
C'est le moment que le ministre de campagne et le bel esprit J. Vemes, froissé du juste silence que Rousseau avait opposé aux ridicules objurgations de sa dernière lettre, choisit pour entrer en lice. Il va combattre les opinions émises sur le christianisme par son ancien ami dans Emile et dans la Réponse à M, de Beau-
(i) Rousseau à Duclos, 30 juillet 1763. Œuvres, t. IV, p. 451-452.
(2) Moultou à Rousseau, 27 juillet 1763 : c Je répète que De Luc est un honnête homme, mais un frénétique : c'est un grand malheur qu'il n'écoute aucun con^ seil. ■ Strsck£isen, t. I*', p. 106.
(3) Voir, en particulier, le cas de Pierre Fatio, et de ses partisans, en 1707, dans les récits de Picot et de Bérenger.
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tnoni. Vemes qui avait été en coquetterie réglée avec Voltaire et qui avait salué avec empressement, malgré le matérialisme professé par Helvétius, son livre De V Esprit (i), jugea le moment opportun pour prouver que Rousseau n'était pas clH-étien. Il aspirait, rat des champs, à devenir rat de ville, et même de bibliothèque, et, n'étant que pasteur de Céligny, à être nommé professeur à l'Académie (2). Sa science était courte, et l'appui du Conseil lui était fort nécessaire pour en arriver à ses fins. Or, rien ne pouvait mieux servir la politique du Conseil, en lutte avec les représenfants, qu'une condamnation formelle de la religion de Rousseau par un de ses anciens amis, membre plus ou moins influent du clergé genevois.
Ses collègues J. Vemet et D. Claparède, et l'acharné naturaliste, Charles Bonnet, heureux de pouvoir combattre Rousseau sans s'exposer à ses coups, fournirent de conseils et d'arguments le brillant causeur qui en manquait, parsdt-il, un peu (3).
Les Lettres sur le christianisme de M. J^-J* Rousseau {4) parurent dans les derniers jours de juillet 1763. L'ouvrage de Vemes, écrit sous forme épistolaire, est d'un ton assez modéré et dépourvu de personnalités outrageantes, mêlant sans cesse un éloge presque mielleux du talent littéraire de Rousseau à une critique très vive
(i) Rousseau à Moultou, i** août 1763 : c La métaphysique ne l'édifie que dans le livre d'Helvétius, elle le scandalise dans le mien. > Comparez la lettre de Moultou à Reverdil {Annales^ t. III« p. 240), racontant comment Rousseau s'abstint de publier une lettre qu'il avait en mains, où Vemes épuisait les éloges en faveur d' Helvétius et de sa morale qu'il jugeait c sublime >. Rousseau n'avait, pour perdre Vernes, qu'à rendre cette lettre publique. Son christianisme, si sévèrement déprécié, l'en empêcha.
(2) Moultou écrit à Vemes avant le 13 Juillet 1763 : c Je savais que vous travailliez à réfuter Rousseau. On m'a dit que le professeur Vemet vous avait cédé son ouvrage que vous continuiez; on a ajouté que l'on vous a assuré que cela vous aiderait à avoir la chaire de professeur... Vous fait-on tort? > Strecksisen, t. I*', p. loz. Dans sa lettre à Reverdil, Moultou, parlant des pasteurs, dit très carrément : c Quand les représentations parurent, ils se gardèrent bien de dabauder en chaire contre le peuple, mais ils extravaguèrent contre Rousseau. Vemet même voulut le réfuter, mais comme il vit avec quelle hauteur et quelle supériorité le Genevois avait attaqué le premier archevêque de France, il comprit que cette entreprise était trop périlleuse pour un homme qui, dans la bicoque de Genève, n'était décoré que de quelques lambeaux de Turretin. H se contenta donc de fournir les petits matériaux qu'il avait laborieusement amassés à un autre homme qui n'avait rien à perdre, et Vemes, dans l'espoir d'une chaire de théologie, qu'on lui faisait entrevoir dans un long avenir, consentit à prouver que Rousseau, son ami, Rousseau persécuté, n'était pas chrétien. * Annales^ t. III, p. 240.
(3) Moultou à Rousseau, 27 juillet 1763. Strsckeisbn, t. I^, p. 104.
(4) Adressées à M. I. L., par Jacob Vemes» pasteur de l'église de Céligny. Genève, de rimprimerie d'Etienne Blanc Un volume petit in-8« de 128 pages.
et même agressive de ses idées religieuses. Il a gardé, pour nous, cet intérêt de montrer avec netteté la ligne de démarcation qui peut distinguer le libéralisme religieux de Rousseau et l'orthodoxie, singulièrement tiède et diluée de rationalisme, que professent les théologiens genevois de son temps. L'épigraphe, empruntée à Juvénal, compare les maximes de Rousseau à ces poisons (toujours !) qu'on boit dans des coupes d'or ornées de perles.
Dans la première de ses lettres, adressées à un ami qui est censé l'avoir consulté sur ce point, Vemes jauge, si l'on peut dire, le degré de christianisme qu'on doit accorder à Rousseau. Un chrétien à la manière de Rousseau sera-t-il un véritable chrétien? S'il suffit pour cela d'avoir fait un bel éloge du caractère de Jésus- Christ et de sa morale, Rousseau est chrétien par excellence. Mais cela ne suffit pas aux yeux de Vemes, qui reproche d'abord à Rousseau de s'être enfermé à l'égard de la révélation, dans un doute respectueux. « Nous avons, dit-il, un christianisme d'un genre nouveau, un christianisme inconnu certainement jusqu'au dix-huitième siècle; un christianisme sans révélation ou qui s'en passe, à la faveur d'un doute respectueux (i). »
Dans sa seconde lettre, Vemes passe aux miracles, dont Rousseau déclare n'avoir pas besoin pour être chrétien. Selon Vemes, il faut croire que Jésus-Christ a fait des miracles, ou dire qu'il est un imposteur, ou douter s'il l'a été ou ne l'a pas été. C'est à ce troisième parti que Rousseau, selon son critique, s'est arrêté. Vemes affirme encore que se passer des miracles c'est porter une grave atteinte à la doctrine et à la morale chrétienne ; qu'il y a dans le miracle un élément naturel de fait, qui peut être constaté et attesté, et un élément surnaturel qui nous échappe, le « comment >» du fait ; que les miracles, enfin, sont extrêmement vraisemblables par leur but, qui est d'établir ime religion divine différente de celles auxquelles les hommes étaient fermement attachés.
Cette pauvre apologétique du miracle se poursuit dans la troisième lettre, où l'auteur insiste sur les arguments scolastiques donnés en faveur des miracles : leur rareté, leur nécessité, leur
(i) Vcrnes ajoute cet argument ad hominem, dont on goûtera la délicatesse à Tendroit d'un ami condanmé : « J*ai toujours cru, je l'avouerai (et je ne suis pas le seul dans cette idée), que M. Rousseau n'aurait pas été admis à la communion des chrétiens, si le pasteur devant lequel il se présenta à Genève en 1754 (feu M. le pasteur Maystre) pour rendre raison de sa foi, lui ayant demandé : c Dieu s'est-il c révélé aux hommes? » il lui eût répondu : < Monsieur, ce que vous me demandez c m'embarrasse fort, j'y vois du pour et du contre; permettez-moi de rester làc dessus dans un' doute respectueux. •
publicité, leuj- caractère charitable. Il célèbre ensuite les qualités morales des ténï^oins qui rapportent ces miracles et s'attache à démontrer rauthenti;cité des livres saints, leur altération minime, leurs traductions fidèlt.^5 celle de Genève avant tout, cela s'entend assez.
Quoi qu'en dise Rousseau, y |g travail intellectuel des théologiens n'est ni inutile, ni malfaisant, t^-^ Vernes de célébrer Vemet, « notre célèbre professeur M. Vemet », es- ^^ renvoyer le lecteur sérieux à son livre « qui ne laisse rien à d^sik^gj. gur la preuve des miracles, non plus que sur toutes celles qu'il a V^rj^veloppées ; il ne dissimule point les objections; il ne les affaiblit |^r)oint et il y répond, j'ose le dire, d'une manière triomphante (i) ».
Dans la lettre suivante, Vemes examine î^e que Rousseau pense de la doctrine et de la morale chrétiennes 1^1 lui reproche de ne pas proclamer que la doctrine chrétienne est reVvélée et aussi d'en rejeter plusieurs dogmes particuliers, celui de T^a Rédemption, en particulier, et d'admettre en revanche refficaci»é des œuvres sans la foi. A l'égard de la morale chrétienne, Rouss«wu ref)ousse un de ses devoirs essentiels, la prière, et il proclame%que cette morale est antisociale. Or, selon Vemes, et l'on admirera ce distinguo, les devoirs chrétiens de la patience, de la charité, du^ardon des injures, sont prescrits aux seuls particuliers et non p2St aux Etats ! Plus habilement, il montre la contradiction qui règne «itre l'éloge enthousiaste que Rousseau fait de Jésus-Christ, de l'Ev; gile et de sa morale, et le caractère antisocial qu'il attribue à morale chrétienne évangélique. Pour cette partie de la discussi< Vemes a pensé ingénieux de faire dialoguer un Chinois et chrétien de Genève.
Rousseau ainsi réfuté, Vemes, dans sa cinquième lettre, indicBue à Jean-Jacques qu'il aurait dû consacrer « son pinceau de fei^p à la défense du christianisme » et comment il aurait dû s'y prend! L'Emile distille en effet un « poison » plus dangereux que les livn purement négatifs des ennemis ouverts du christianisme, car rien n'est plus périlleux que le « mélange d'un peu de bien ave« beaucoup de mal ».
(i) Vemes, qui a la patte lourde quand il caresse, ajoute en note : c Ce savant théologien s'était d* abord proposé de donner une réfutation d* Emile; mais la faiblesse de sa santé, le dessein où il est d'achever son Traité de la vérité de la religion chéiiennet et d'autres occupations indispensables l'ont empêché de satisfaire ses désirs et l'attente du public. * C'est Vemes qui accommoda les restes de Vemet et reçut les coups en son lieu et place.
L'apologie du christianisme, que Vernes place dans la bouche <c d'un homme aussi estimable par ses vertus que distingué par la beauté de son génie, l'étendue et la profondeur de ses connaissances », se ramène à ceci : un portrait du caractère moral du Christ, d'après l'Evangile. Jésus-Christ n'est ni un imposteur, ni un enthousiaste (i). Sa doctrine contient toutes les vérités naturelles qui y sont établies et « développées ». Sa morale est l'expression naturelle des vertus pures et sublimes de sa belle âme. Il est un envoyé de Dieu et une société tout entière acquise à ses leçons serait parfaite. Les miracles doivent être admis sous peine de détruire ce que nous admirons de son caractère et de sa morale. La résurrection, la valeur du témoignage des apôtres, l'expansion merveilleuse du christianisme, l'immortalité de l'âme sont affirmées tour à tom*. La divinité de Jésus-Chrit n'est mentionnée qu'en passant, sans insister, à la fin d'un long développement sur le caractère divin de sa mission (2).
La profession de foi qui résume tout ceci est des plus générales et des plus élastiques, et Rousseau aurait pu la signer sans rien ajouter à ses propres déclarations (3).
Si faible, si superficielle, si dénuée de force et de portée que soit cette réfutation de Rousseau, Vernes aurait certes le droit de l'écrire, s'il ne mêlait, à chaque page, son argument d'attaques très vives contre l'auteur à'Emile. Rousseau est un chrétien en effigie, un ennemi déguisé du christianisme; il le combat, il en sape les fondements; il en détourne les âmes simples et croyantes; il les infecte de son « venin »; il les détourne de la prière.
Toutes ces gentillesses ecclésiastiques devaient flatter la haine du Conseil pour Rousseau et le Conseil fut, en effet, enchanté de
(i) « Ne voyez- vous pas que sa piété est sans superstition; sa dévotion, sans bigoterie; son zèle, sans amertume; sa sagesse, sans singularité; sa tempérance, sans austérité ; sa charité, sans affectation ; son hiunilité, sans bassesse, • etc., etc« Ce Christ pondéré et équilibré, dépourvu de tout relief et de toute saveur, est bien l'idéal religieux des ministres genevois du dix-huitième siècle qui le refont ainsi à leur image.
(2) « Celui que je reconnais pour le fils de Dieu, pour mon législateur et mon juge. »
(3) Sur la divinité de Jésus-Christ, sur le péché, sur d'autres points importants de doctrine, Vernes paraît moins affirmatif que celui dont il incrimine le christianisme. Moultou écrit très justement à Vernes : « Je ne suis pas dans l'idée qu'il faille être absolument chrétien comme Rousseau, car je crois qu'il y a plus d'une manière d'être chrétien, et ne le pensez- vous pas aussi?... Le christianisme de votre catéchisme n'était pas celui de M. Osterwald, M. le professeur Pictet n'était pas chrétien comme M. Turretin, ni M. Maurice le père conune Vernet. Un socinien est pire qu'un déiste pour un orthodoxe, > Streckeisen, t. P'', p. 102*
cet appui théologique donné à la condamnation qu'il a prononcée pour des raisons essentiellement politiques.
Le 2 août 1763, en effet, « le Conseil fait témoigner à Spectable Jacob Vemes sa satisfaction et le fait remercier de l'ouvrage qu'il a publié sous le titre de Christianisme du sieur Jean-Jacques Rousseau (i) ». La Compagnie le congratula également. Ce fut d'ailleurs tout le prix que Jacob Vemes retira de ses fidèles services. Ni le Conseil, ni la Compagnie ne lui donnèrent jamais la chaire de théologie qu'il attendit en vain toute sa vie (2). On ne sait ce qu'en pensa Mgr l'archevêque de Paris auquel, dans sa sottise vaniteuse et assoiffée de belles relations, le pauvre Vemes envoya le Uvre où il refusait à son ancien ami le droit de se dire chrétien (3).
Les amis de Rousseau furent 'indignés de ces attaques et le pacifique Abauzit lui-même se montra « irrité au dernier point » contre le nûnistre bel esprit. Quant à Rousseau, il se contente dans ses lettres intimes de témoigner pour Vemes une pitié dédaigneuse et méprise de le réfuter pour le moment {4). La réponse vint plus tard, terrible et brutale pour Vemes et pour ses collègues, dans un passage mordant de la deuxième des Lettres de la Montagne (5). Cette note met le pauvre Vemes en fureur. Il remplit Genève des cris de sa rage et d'Ivemois écrit à Rousseau qu'il
(i) Grenus, Fragments, p. 340.
(2) Moultou l'avait averti avant la publication de ses Lettres : « Mon ami, on vous trompe; vous serez la dupe de ceux qui vous mettent en jeu. Et pourquoi craignent-ils de se servir eux-mêmes des armes qu'ils ont mises entre vos mains? Mais la flatterie est toujours agréable et le langage sévère de l'amitié est souvent amer. > Streckeisen, t. I®', p. 103.
(3) Moultou à Rousseau, 27 juillet 1763 : « Ce qui vous étonnera bien, c'est que, par le conseil de ses amis, Vemes, ou quelqu'un des siens, fait partir aujourd'hui son li\Te pour M. l'archevêque de Paris. Des ministres de Genève le prennent pour juge de leur foi : bon Dieu, quelle bêtise ! Je ne voudrais pas pour vingt louis qu'ils ne
'eussent pas faite. » Ihid., p. 105.
(4) Rousseau à Moultou, i^^'^ août 1763 : c Je ne réponds jamais qu*à des gens que j'estime. » Œuvres, t. IV, p. 453-
(5) * Cependant parce qu'un d'entre eux, compilant force plaisanteries scolastiques, aussi bénignes qu'élégantes, pour juger mon christianisme, ne craint pas d'abjurer le sien; tout charmés du savoir de leur confrère, et surtout de sa logique, ils avouent son docte ouvrage et l'en remercient par une députation. Ce sont en vérité de singulières gens que MM. vos ministres ! On ne sait ni ce qu'ils croient, ni ce qu'ils ne croient pas; on ne sait pas même ce qu'ils font semblant de croire; leur seule manière d'établir leur foi est d'attaquer celle des autres... et ils croient se montrer assez orthodoxes en se montrant persécuteurs. » Œuvres, t. III, p. 20. Sur les miracles et la prière, Rousseau répond à Vernes et à d'autres à la fln de la deuxième et au début de la troisième des Lettres de la montagne. Œuvres, t. III, p. 22-37. Une note traite Vemes, sans le nommer, de « calomniateur public > pour avoir dit que Rousseau ne priait pas Dieu.
ne se'possède plus^(i). II eut le courage malheureux de récidiver, en attaquant les Lettres de la Montagne, et s'attira le coup d'assommoir de la Déclaration relative à M. Vernes, écrite en 1765 (2).
Cet intermède théologique ne semble pas avoir beaucoup attiré Tattention des citoyens (3), tout absorbée par la lutte politique qui se Uvre, sur le terrain du droit pubUc, entre les représentants de la bourgeoisie et les gouvernants du Conseil. Cette lutte se précipite et se corse par les représentations du 8 août et du 29 septembre ; par la manifestation populaire du 20 août ; par les réponses du Conseil du 10 août, du 31 août et du 11 octobre 1763. Elle semblera se terminer, sur un triomphe du Conseil, par la publication et le succès des Lettres écrites de la campagne (septembre-octobre 1763).
A la fin de non-recevoir du Conseil, qui leur semble très dangereuse pour l'avenir, les citoyens répondent — en date du 8 août 1763 — par une seconde représentation « plus étendue, mieux redsonnée, moins tranchante » que la première. Par gain de paix, les représentants se bornent à demander que les jugements et emprisonnements illégaux, dont ils se sont plaints, ne constituent pas des précédents, c'est-à-dire qu'ils ne puissent pas être cités en exemple dans la suite des temps (4). Ils rappellent que c'est leur serment même de citoyens qui leur impose le devoir de veiller au maintien et à l'observation des lois existantes. Ils disent comment, à leurs yeux, la loi a été violée dans les nombreux cas énumérés, puis ils réfutent la réponse du Conseil, surtout en citant des jugements anciens, tels que celui de Jean Morelli rendu en 1563,
(i) Confessions, 1. XII. Œuvres, 1. 1", p. 334.
(2) A la suite de la publication du Senliment des citoyens (par Voltaire), que Rousseau attribua par erreur à Vemes. Cette terrible Déclaration ne fut d'ailleurs publiée par du Peyrou que douze ans après la mort de Rousseau, en 1790. c Le bien disant, le galant, le plaisant M. Vernes > y est singulièrement maltraité, comme aussi 1 l'air joyeux et content qui règne dans tout l'ouvrage, et le ton railleur et folâtre avec lequel M. le pasteur Vernes dépouille son ancien ami du christianisme qui faisait toute sa consolation. > Œuvres, 1. 1*', p. 377-390.
(3) c Le livre est tombé, écrit Moultou à Reverdil, mais la tache que cet homme vil a imprimée sur lui sera étemelle. > Annales, t. III, p. 240.
(4) D'IvERNOis, Tableau historique, etc., p. 127.
2So JEAN-JACQUES ROUSSEAU GENEVOIS
deux ans seulement après la publication des Ordonnances ecclésiastiques de 1541, revisées et imprimées en 1561.
Les représentants mettent ensuite en contraste la hâte avec laquelle le Conseil a condamné les livres d'un citoyen, et la longanimité avec laquelle il a toléré tant d'ouvrages qui ont été imprimés, répandus, vendus dans Genève, malgré leurs attaques « contre la providence, contre l'immortalité de l'âme, contre l'histoire sainte et la religion en général (i) ». La loi ne doit pas faire acception de personne, mais « la tolérance » et les ménagements étaient particulièrement indiqués envers un citoyen, comme le sieur Rousseau, « qui mérite autant de la patrie par la générosité avec laquelle il s'est empressé de l'arracher au goût qu'on travaillait à y introduire pour le théâtre, et à la dépravation des mœurs qu'il entraîne après lui (2) ». Enfin, si la mesure prise contre la personne de Rousseau était, comme le veut le Conseil, un simple appointement provisoire, il aurait fallu, aux termes des Edits, que cette assignation fût publiée et qu'elle précédât le jugement rendu contre les ouvrages.
Après avoir protesté sur d'autres points, jugés importants (3), pour le maintien des principes et la stricte observation des lois, les citoyens, fidèles au caractère distinctif que nous avons reconnu à la bourgeoisie genevoise, toujours légalitaire et respectueuse de l'autorité constituée, ne refusent nullement de témoigner la reconnaissance qu'ils doivent aux Pères de la patrie : « Aussi ne cesserons-nous de dire que le respect et la considération sont pour nos magistrats qui ne trouvent que le travail après le travail, et veillent nuit et jour pour le bonheur de la patrie (4). »
Malheureusement, au dire de d'Ivernois, cette modération fut prise pour faiblesse. Le ton cassant et le laconisme hautain du Conseil, dans sa réponse du 10 août 1763, le prouvent assez. Le Conseil se borne à déclarer non fondées les représentations qui lui sont faites et à maintenir tels quels les termes de sa première
(1) C'est évidemment aux opuscules et pamphlets de Voltaire que les représentants font allusion ici, sans nommer T auteur. Aussi bien l'auteur n'avait garde de se nommer lui-même.
(2) Le style des représentants n'est pas précisément léger, mais ils disent bien ce qu'ils veulent dire.
(3) Spécialement, contre l'inadmissible prétention du Conseil — dans le cas des Bardin — de poser en règle qu'un objet d'intérêt particulier ne saurait faire l'objet d'une représentation publique.
(4) Représentations y p. 8S-89.
réponse (i). « Ce mépris sec et méprisant irrita les citoyens », ajoute dlvemois, autant que les avait effrayés déjà la tendance autoritaire de la première réponse. Le 20 août 1763, renonçant aux vaines représentations, ils viennent, au nombre de 700, déclarer au premier syndic que, nonobstant les réponses négatives du Petit Conseil, ils « regardent et regarderont leurs représentations comme subsistantes dans toute leur force et y persisteront invariablement jusqu'à ce que le Conseil souverain (c'est-à-dire le Conseil Général) ait déterminé le sens des lois sur lesquelles ces représentations sont fondées (2) ».
Cette manifestation imposante, cet appel surtout à la souveraineté du peuple qui doit trancher, en dernière instance, entre le Petit Conseil et les représentants, firent de l'impression sur les magistrats. Le Conseil se décide enfin, le 31 août, à donner aux citoyens une réponse détaillée qui ne leur fut remise que le 5 septembre (3).
Ce document est très important, car on y voit paraître la première esquisse de ce fameux « Droit négatif », revendiqué par le Conseil et dénié par les citoyens, qui fit oublier toutes les autres questions débattues « et qui divisa un petit Etat en deux peuples, dont chacun eut ses chefs, ses principes, ses mœurs et, pour ainsi dire, ses lois (4) ».
Le Conseil ne conteste pas aux citoyens le droit de faire toutes les représentations qu'ils jugent convenables au bien de l'Etat. Mais il conteste qu'il^ faille convoquer le Conseil Général pour éclaircir la loi, quand le Petit Conseil, fût-il même en désaccord avec les citoyens, n'a ni doute, ni obscurité sur cette même loi. C'est seulement quand le Petit Conseil trouve la loi obscure ou douteuse qu'il convoque le Conseil Général pour lui demander d'interpréter la loi ou de la modifier. Aller plus loin, ce serait proclamer dans l'Etat une anarchie permanente. La loi positive elle-même, le texte de l'Edit de médiation du 8 mai 1738, dans ses articles 5 et 6, vient à l'appui de la thèse du Conseil. Ces articles portent, en effet, que toutes les questions traitées par le Conseil Général doivent lui être proposées par le Petit et le Grand Conseil (Conseil des CC) et que rien ne peut être soumis au Grand Conseil qui n'ait été
(i) Représentations, p. 91. Le Conseil répond en onze lignes aux 53 pages de la deuxième représentation.
(2) Ibid.t p. 94-95.
(3) Jbid., p. 97-115.
(4) D'IvERNois, Tableau, etc., p. 129.
traité et approuvé dans le Conseil des Vingt-Cinq (Petit Conseil). Rien ne peut donc obliger les Conseils à soumettre au Conseil Général l'interprétation ou la modification d'une loi qui, à leurs yeux, doit rester telle quelle et sans aucun changement. L'article premier du Règlement de médiation ne porte-t-il pas, en effet, qu'aucun des « ordres » ne pourra rien enfreindre au préjudice des droits et attributs de l'autre? •
Le Conseil expose alors quelle est, selon lui, la véritable nature du droit de « représentation ». La « représentation » est la loi légitime par laquelle chaque citoyen peut faire parvenir ses plaintes ou ses réquisitions au Conseil dans les choses qui regardent le bien de l'Etat. Elle n'est rien de plus. Elle ne confère aucun pouvoir au groupe de citoyens qui la formule, a La loi ne leur a pas confié le gouvernement de la république. » Certes, le Conseil a le devoir d'examiner les représentations. S'il les juge fondées, mais seulement alors, il les porte aux Conseils supérieurs, Conseil des CC et Conseil Général ; mais s'il ne les approuve pas, elles tombent ipso facio. Tels sont les « principes sacrés que le Conseil a juré de maintenir et qu'il maintiendra, tandis qu'il conservera les places qui lui ont été confiées ».
Au point de vue du droit positif, l'argumentation juridique du Conseil est non seulement spécieuse, mais très fortement déduite. Il est fort difficile de ne pas la reconnaître exacte et logique. Mais le tort du Conseil, et sa grave faute politique, c'est de ne rien vouloir reconnaître de fondé dans les justes représentations des citoyens. Il a le droit strict, à nos yeux, de repousser la prétention que formulent les citoyens de soumettre au Conseil Général leurs récriminations. Mais il est souverainement maladroit, impolitique et coupable, en refusant d'admettre qu'il ait pu se tromper dans aucun des cas concrets qui lui sont reprochés par les représentants (i).
C'est, aussi bien, à ces mêmes griefs que les citoyens reviennent de plus fort dans leur troisième représentation, celle du jeudi 29 septembre (2). C'est à l'exécution et à l'observation de la loi — dont le sens et l'intention sont également clairs — qu'ils rap-
(i) Dans la terminologie actuelle de notre droit public, on dirait que les Conseils voient dans le droit de représentation un simple droit de péiiiion, tandis que les bourgeois l'envisagent comme une sorte de référendum. Le point de vue du Conseil peut être juste en théorie, mais, en pratique, un droit de pétition, auquel on ne répond jamais que par la négative, est un pauvre droit.
(2) Représentai ions f p. 117- 141.
pellent une fois de plus le gouvernement. Cette loi est, dans le cas de Rousseau, l'article 88 des Ordonnances ecclésiastiqiies et, dans le cas de Charles Pictet, l'avant-demier article de la loi qui règle Tofi&ce des syndics. Le sens littéral de ces dispositions est parfaitement clair et précis, et l'article 8 de TEdit de médiation porte expressément que les Conseils ne peuvent déroger par aucune innovation aux £dits, ni faire aucun changement aux lois tondamentales, sans le consentement du Conseil Général. Or, si Ton compare le texte des lois et les réponses du Conseil, on voit que le Magnifique Conseil s'arroge à tort le droit d'interpréter les lois et d'y déroger. Le système pohtique que réfute la réponse du Conseil du 31 août n'est pas celui que soutiennent les citoyens. Cette réponse ne les intéresse, par conséquent, nullement; elle est inexistante pour eux. La réponse du Conseil reprochait aux citoyens d'avoir en vue des nouveautés. Ces « nouveautés » sont l'observation fidèle de l'Ordonnance ecclésiastique de 1541, des £dits criminels qui remontent à une loi de 1387, enfin, de la loi sur les emprisonnements qui subsiste depuis l'an 1568 1 C'est précisément pour obéir à l'article premier de l'Acte de médiation, invoqué par le Conseil dans sa réponse, que les citoyens demandent qu'on respecte les attributions du Consistoire (juge en matière de doctrine), des syndics Quges en matière criminelle), enfin, du Conseil Général (seul qualifié pour autoriser une dérogation à la loi). Leurs représentations, loin d'être novatrices, « ne tendent qu'à empêcher des nouveauiés contraires aux lois et à la constitution ».
Quant à la définition du droit de représentation, donnée par le Conseil, elle est incomplète. La représentation, « c'est encore, suivant l'Edit de 1707, ime voie légitime de pourvoir à la Liberté que les citoyens désirent leur être conservée. Prétendre que, si le Conseil les ayant examinées il ne les approuve pas, elles tombent, c'est avancer le système le plus opposé à la hberté et à notre constitution ». En effet, disent les citoyens, la représentation est la seule voie qui nous soit ouverte pour sauvegarder notre liberté, comme notre serment de bourgeoisie nous obhge à le faire. Or, s'il dépendait de la volonté arbitraire du Petit Conseil de mettre à néant toutes les représentations, en disant simplement qu'il les désapprouve, tous les droits des particuliers et des autres Conseils seraient à la merci du Petit Conseil. Le devoir des citoyens serait impossible à rempUr et leur droit tout à fait illusoire, le Conseil étant juge dans sa propre cause et pouvant
opposer sa loi aux lois. Les articles 3 et 4 de TActe de médiation, qui consacrent la souveraineté du Conseil Général, rarticle 7 qui garantit le droit de représentation, ne peuvent permettre une interprétation qui rendrait vain et illusoire le droit des citoyens. Certes, les citoyens ne prétendent pas être le gouvernement, mais ils savent que c'est le Conseil Général (c'est-à-dire le peuple) qui confie à ses chefs l'administration du gouvernement, « à la charge de maintenir et défendre de tout leur pouvoir la liberté, [les] Edits et droits de la ville » et, par conséquent, de porter et faire traiter dans les différents Conseils toutes les matières dont le Conseil Général s'est réservé la connaissance. En conclusion, les citoyens expriment au Conseil l'obligation où il est de se soumettre à ce dilemme : Ou appliquer la loi dans son sens littéral, ou porter au Conseil Général son interprétation de la loi contraire au sens littéral.
Ainsi parlent les représentants, et ce rappel, si net et si rudement ferme, aux principes démocratiques de la constitution, dut sonner de façon très déplaisante aux oreilles des membres du Conseil. La Réponse du Conseil, du 11 octobre 1763, remise aux citoyens le 17 du même mois, est irritée, ironique et toute négative (i). Elle est hautaine dans l'éloge qu'elle fait « d'une administration paternelle et toujours dirigée par les lois ». Elle est agressive dans ses reproches aux représentants, dont les principes, dit-elle, sont « destructifs du gouvernement, de la sûreté publique et particulière, destructifs de la liberté elle-même » et dont le ton est dépourvu de respect 1 Les représentants veulent dépouiller le gouvernement de son autorité légale, « parce qu'il en a fait usage pour la défense de la religion et des lois ». Ils oublient trop qu'ils s'adressent à leurs supérieurs. Le Conseil reprend quelques-uns de ses arguments anciens, déjà contestés ou réfutés, et termine par un éloge bien senti de lui-même (2).
Le ton triomphant et dédaigneux de cette dernière réponse s'explique par le fait que les fameuses Lettres écrites de la campagne avaient paru une quinzaine de jours auparavant et obtenaient un vif succès. Surpris par cette attaque adroite et imprévue, les représentants ne répondirent rien sur le moment même. Siluit
(i) ReprésentaiionSt etc., p. 144-238.
(2) Les magistrats louent la pureté de leurs vues, la fidélité de leur administration, l'usage modéré qu'ils font du pouvoir, leur désintéressement et tant d'autres titres qu'ils se reconnaissent à l'estime, à la confiance et à la gratitude du public,
terra, dit Rousseau (i). Tout se tut et il faut avouer que Tétrange dialogue du Conseil et des représentants ne pouvait se prolonger indéfiniment ainsi, chacun plaidant sa cause avec ténacité, sans qu'aucun juge fût là pour la trancher dans un sens ou dans l'autre. Les citoyens ne reprirent donc leurs représentations, sur ce sujet, que le 7 février 1765, et ils n'eurent gain de cause que beaucoup plus tard encore, le 11 mars 1768.
Ces Lettres écrites de la campagne, qui produisirent au premier moment une allégresse triomphante dans le camp des gouvernants et une consternation découragée dans le parti contraire, parurent d'abord au nombre de trois, le 27 septembre 1763. Une nouvelle édition publiée en octobre contient cinq lettres, la première ayant été divisée en deux lettres distinctes, et une cinquième lettre, tout entière consacrée à l'apologie du droit négatif, ayant été ajoutée aux lettres primitives. Cette cinquième lettre, que l'emphase de ses admirateurs appela « le Flambeau de la Vérité » fut l'objet d'un tirage à part, répandu dans le public dès le dimanche 23 octobre (2).
Ces cinq lettres étaient anonymes, mais la voix publique les attribua d'emblée au talent du procureur général. Jean-Robert Tronchin (3) en est, en effet, l'auteur principal, mais il semble qu'il y ait eu pour le documenter des collaborateurs dévoués tels que Rilliet, P. Mallet, et d'autres encore. Quelle que soit la part qu'ils aient eue à la composition de ces lettres, Tronchin les a marquées de son empreinte personnelle très distincte qui est d'habileté, de courtoisie et de modération. Il ne faudrait pas, certes, malgré les grands éloges donnés par Rousseau lui-même et par ses partisans (4) à la personne et au talent de J.-R. Tron-
(i) Confessions, 1. XII : t Ces altercations produisirent diverses brochures qui ne décidaient rien, jusqu'à ce que parurent tout d'un coup les Lettres écrites de la campagne, ouvrage écrit en faveur du Conseil, avec un art infini, et par lequel le parti représentant, réduit au silence, fut pour un temps écrasé. Cette pièce, monument durable des rares talents de son auteur, était du procureur général Tronchin, homme d'esprit, homme éclairé, très versé dans les lois et le gouvernement de la République. > Œuvres, t. I^, p. 322.
(2) Après cette seconde édition (Genève, in- 12, 174 pages) que nous citerons, il y eut encore deux éditions complètes, la dernière en date du 27 janvier 1766. RivoiRE, Bibliographie, t. l'^, p. 117-118.
(3) Jean-Robert Tronchin (1710-1793), fils du procureur général Jean Tronchin, procureur général lui-même dès 1759, allié Boissier, propriétaire de la Boissière, auteur d'une dissertation philosophique, d'une dissertation juridique sur le mariage, et de deux Discours sur V esprit de parti (Neuchâtel, 1764). J.-R. Tronchin fut en correspondance suivie avec Voltaire, Montesquieu, Malesherbes, lord Mansfield et d'autres hommes distingués.
(4) Deux ans à peine après les Lettres de la campagne, Rousseau écrivait, à
chin, surfaire la valeur littérsûre de l'œuvre ou présenter l'auteur comme une « grande figure (i) ». Mais il n'est que juste de reconnaître dans l'auteur des Lettres à la campagne un habile dialecticien juridique et un homme du monde très expert à convaincre l'adversaire et à le séduire par la courtoisie du ton, comme par l'adresse d'opportunes concessions de détail. Les Lettres de la campagne sont une des rares œuvres de la polémique genevoise dont le ton ne soit pas rogue, et dont l'argumentation n'ait pas cette intransigeance tranchante et cassante qui renforce l'adversaire dans son opinion au lieu de l'amener adroitement au point de vue de l'écrivain. Ainsi s'explique, plus que par une supériorité exceptionnelle de pensée ou d'éloquence, le très vif succès de l'œuvre, et l'espèce de charme qu'elle exerça au premier instant sur les adversaires mêmes de Tronchin.
De ces cinq lettres, la première seulement, et une partie de la quatrième (2), se rapportent directement au cas de Rousseau. Les autres traitent des emprisonnements irréguliers (deuxième lettre), des tribimaux sans syndics (troisième lettre), du droit de représentation et de ses limites (quatrième lettre). La cinquième lettre, la plus importante au point de vue politique, formule dans toute son ampleur, et avec une rare habileté de dialectique, la théorie du droit négatif, telle que les gouvernants genevois l'opposeront désormais aux prétentions contraires des représentants (3).
propos de cette polémique : « Mais qu'y a-t-il de personnel dans un pareil démêlé? Rien, puisque ces deux auteurs ne se connaissent point et n'ont pas même parlé directement Tim de l'autre. J'ose ajouter que si ces deux auteurs ne s'aiment pas réciproquement, ils s'estiment; chacun des deux se respecte lui-même; il ne peut y avoir de querelle entre eux que pour la cause publique, et dans ces querelles ite ne se diront sûrement pas des injures ; des hommes de cette trempe ne font point de libelles. » Diclaraiion relative à M. le pasteur Vernes. Œuvres^ t. I«', p. 386. De son côté, l'historien représentant d'Ivernois a dit de J.-R. Tronchin : « On peut dire de ce magistrat que, s'il eût paru sur un théâtre assorti h. son ambition, il aurait pu développer son génie de la manière la plus avantageuse pour l'humanité; mais, par im caprice de la nature, jeté dans une petite république, au lieu d'y déployer ses talents pour le maintien de la Constitution établie, il tenta d'en élever une nouvelle et se trompa sur les ressources des cito3^ns qu'il attaquait. On pourrait le comparer à ces liqueurs spiritueuses qui, manquant d'essor, rompent le vase où elles sont renfermées. » D'Ivernois loue encore, avec raison, rha1>ileté de Tronchin, son ton de sagesse et de modération, son esprit étendu et persuasif, et, avec un peu de complaisance, « les ressources d'une imagination brillante et les charmes du style le plus séduisant >. Tableau historiquey etc., p. 125 et 130. (i) RoD, ouvr, cité, p. 94.
(2) Elle contient un résumé polémique, habile et incisif, de l'affaire Rousseau à Genève. Edition d'octobre 1763, p. 89-91.
(3) A la fin de la quatrième lettre, Tronchin proclamait le droit négatif < le garant le plus sûr de nos lois et de notre Constitution. Si le Conseil nous le rendait.
Très habilement, Tronchin montre dans le droit négatif un de ces contrepoids constitutionnels nécessaires — tel le veto royal en Angleterre — pour établir l'équilibre .voulu entre les différents corps de la nation. Il est la limite posée par la constitution au droit indéniable de représentation et à la souveraineté incontestée du peuple (i). C'est là une force d'inertie qui pourrait, sans doute, mal employée, empêcher les améliorations et la correction des abus, mais elle prévient aussi les bouleversements et l'anarchie où pourrait mener, sans ce contrepoids, l'exclusive autorité de la puissance législative qui est dans le peuple (2).
C'est dans l'intérêt des citoyens eux-mêmes, de leur Uberté, de leur indépendance, que le droit négatif doit être exercé avec tact, modération et sagesse par un gouvernement éclairé et désintéressé. « Une nation Ubre doit être vigilante et ne s'en rapporter qu'à elle-même du soin de défendre sa liberté. Mais la vigilance n'est pas cette frayeur inquiète qui s'alarme de ses propres cris. » Jouissons de notre bonheur, ayons confiance dans un gouvernement bien intentionné, ne craignons pas non plus la liberté même avec ses orages, car « notre peuple, je le sais, doit être distingué des autres, parce qu'en général il a plus de patriotisme, plus de sang-froid et beaucoup plus de lumières », et que « chez un peuple qui pense, les erreurs ne sauraient être bien longues ». C'est par un éloquent appel à la concorde et à la confiance mutuelle, « confiance raisonnable parce que la confiance peut avoir des bornes et que la défiance n'en a point » que conclut la dernière des Lettres de la campagne.
Ne pouvant suivre et résumer ici toute la longue et remarquable argumentation juridique de cet ouvrage, bornons-nous à examiner rapidement la première lettre qui se rapporte exclusivement à Jean-Jacques et à sa condamnation à Genève.
Le défenseur du Conseil évoque d'abord contre ses adversaires
il nous ferait un présent funeste ; c'est un dépôt qui lui a été conûé, non pas pour son avantage particulier, mais pour la sûreté de tous. Il en est comptable à la patrie ». Ibid,, p. 104.
(x) < S'il est dans la nature que l'autorité cherche à s'étendre, il n'est pas moins dans la nature qu'on cherche à se soustraire à l'autorité ; car, en général, les hommes craignent encore plus d'obéir qu'ils n'aiment à commander. * Ibid., p. 108.
(2) « Tel est le droit négatif, qui n'étant pas le droit de faire des lois, mais d'empêcher que tout le monde indistinctement ne puisse mettre en mouvement la puissance qui fait les lois; qui, ne donnant pas la facilité d'innover, mais le pouvoir de s'opposer aux innovations» va directement au grand but que se propose une société politique, celui de se conserver, en conservant sa Constitution. > IhuL.,
p. IIO.
2S8 JKAN-JACQrES ROUSSEAU GENEVOIS
le « respect de la chose jugée » et rappelle qu'on ne peut, par voie de représentation, obtenir le redressement d'un jugement rendu en dernier ressort. Il reconnaît pleinement, en revanche, qu'on peut, par cette même voie, signaler les conséquences d'un jugement pour l'avenir, dans les cas où les infractions à la loi sont graves et manifestes.
Mais, ce principe admis, l'objet des représentations récentes est douteux, voire même contradictoire. Dans la première, en effet, les citoyens demandent nettement le redressement, la réparation des jugements rendus. Dans la seconde, ils demandent seulement que les jugements dont on se plaint ne puissent être cités en exemple dans la suite des temps, ce qui est tout différent. Dans la troisième, enfin, les citoyens maintiennent dans toute leur force toutes leurs représentations. Mais comment persisteraiton à la fois dans deux demandes diamétralement opposées? Et que veulent au juste, actuellement, les auteurs des représentations? C'est ce qu'il faut examiner.
Le procureur général Tronchin exploite ici avec beaucoup d'habileté « l'abdication de Rousseau » et sa brusque et violente décision de ne jamais reprendre sa quaUté de citoyen, et il glisse, sur Rousseau et sur sa conduite, un éloge discret qui donnera plus de force à sa conclusion et à ses attaques prochaines (i). Puisque Rousseau refuse d'avance le bénéfice de toute revision, l'examen de la légalité de son jugement perd beaucoup de son importance, ne fût-ce même que comme précédent, les juges n'étant jamais liés par un précédent. Néanmoins, il faut examiner librement la régularité de ce jugement puisqu'elle est mise en doute par nombre de citoyens, « parmi lesquels on en compte de très éclairés ».
Tronchin écarte d'abord, et avec raison, de cet examen, la question générale de la liberté de tout écrire et de tout imprimer,
(i) « M. Rousseau se croyant flétri par le ju(?ement porté contre ses livres, a cm ne pouvoir conserver avec honneur sa qualité de citoyen. Il l*a résignée. Ses amis, afiligés de le perdre, n*ont cru pouvoir le conserver qu'en obtenant la réparation d'un jugement qu'il regardait comme une injure. Ils Tont formellement demandée. Mais M. Rousseau, fidèle aux devoirs du citoyen, dans le temps même qu'il en résignait les droits, n'a pas voulu qu'à son occasion le repos de sa patrie fût troublé. Il a déclaré hautement que son abdication était sans retour. Il s'est engagé par serment à ne jamais rentrer dans cette patrie à laquelle il avait cru devoir s'arracher. Sa fermeté, sa constance dans ses engagements sont des choses connues : dès lors, le redressement des jugements en question est devenu im objet indifférent. On s'est borné à demander qu'ils ne pussent être cités en exemple. Et peut-être que, si M. Rousseau eût pu s'expliquer plus tôt, toutes ces questions ne se seraient pas élevées. » Ibid., p. 8.
puisque tout le monde est d'accord pour dire que c'est d'après nos lois — les lois genevoises, qui ignorent cette liberté de la presse — qu'il faut examiner ce qui s'est fait à l'égard de M. Rousseau. Puis, il argumente ainsi :
Tout d'abord, le premier article du serment des bourgeois les oblige à vivre selon la Réformation du saint Evangile. Est-ce vivre selon l'Evangile que d'écrire contre l'Evangile? Et le premier devoir des magistrats, spécifié dans leur serment, c'est de maintenir la pure religion. Serait-ce la maintenir que de ne pas flétrir les livres qui tendent à la détruire? M. Rousseau prétend, il est vrai, que ses doutes n'attaquent point le christianisme, qu'il continue, à cela près, à trouver divin. « En vérité, s'écrie le magistrat polémiste, si c'est une contradiction, elle est choquante; si c'est une plaisanterie, convenez qu'elle est bien déplacée dans un pareil sujet (i). »
Il faut reconndtre qu'il n'a rien été écrit de plus hardi que ces deux ouvrages. « Parés de tout l'éclat que leur donnent la célébrité de l'auteur, l'énergie et l'enchantement du style, ils paraissent sous le nom de M. Rousseau, sous le nom d'un citoyen de Genève. L'Europe en témoigne son scandale, le premier parlement d'un royaume voisin poursuit Emile et son auteur. Que fera le gouvernement de Genève? » Une simple interdiction provisoire de la vente, comme l'auraient voulu les représentants, aurait été taxée d'indifférence, d'impardonnable tiédeur. « On a eu raison de dire qu'il fallait brûler l'Evangile ou les livres de M. Rousseau (2). » Le Conseil de Genève avait le droit et le devoir de condamner.
Mais ce jugement, légal au fond, ne serait-il point illégal à la forme et contraire à l'article 88 des Ordonnances ecclésiastiques ? Ne devait-on pas citer M. Rousseau au Consistoire? Voici. L'ordonnance prescrit simplement au Consistoire des règles sur l'exercice de sa discipline envers ceux qui dogmatiseraient contre la doctrine reçue. Elle n'a point pour objet de régler la procédure ou de fixer la compétence des tribunaux. Autrement, on aurait réduit le gouvernement à l'impuissance contre un livre antireligieux, ce qui est contraire, Tronchin le marque avec finesse, à « l'esprit de sévérité, pour ne rien dire de plus, qui régnait lorsque l'ordonnance fut compilée ». Aussi bien, l'Ordonnance ecclcsias-
(x) Ibid.j p. II.
{2)Ihid., p. 13.
tique réserve intégralement les droits du pouvoir civil : « Tout ce qui est du ressort de l'autorité en matière de religion est du ressort du gouvernement. C'est le principe des protestants, et c'est singulièrement le principe de notre constitution qui, en cas de dispute, attribue aux Conseils le droit de décider sur le dogme (i).» Cette argumentation de principes, s'adressant surtout à celui qui a pu écrire le chapitre « De la religion civile », est singulièrement haute, solide et forte. Tronchin s'empresse de l'affaiblir en redescendant à de subtiles querelles de mots ; à des précédents opposés au précédent, très discutable, il est vrai, de Morelli (2) ; enfin, à la prétendue distinction entre le livre, seul condanmé, et l'auteur, qui n'est pas atteint. Tout à l'heure, c'était le penseur qui parlait, maintenant, c'est l'avocat qui plaide. Il plaide, avec adresse, d'ailleurs, que la flétrissure adressée à l'ouvrage n'atteint pas l'auteur, qui peut n'avoir été qu'imprudent ou maladroit. Il plaide encore qu'on n'a condamné que le livre seulement et que l'auteur, garde entières toutes ses exceptions et défenses, qu'il peut faire valoir devant le public et les juges (3).
Revenons au principe : Faut-il laisser Dieu seul juge des attaques portées contre la religion ? Faut-il laisser la vengeance à la divinité? Personnellement, Tronchin inclinerait assez à cette pleine tolérance, mais elle n'est admise ni par les lois, ni par les usages de Genève, et ceux qui critiquent le Conseil pourraient tout au plus lui reprocher de n'avoir pas, dans ce cas, fait taire la loi. Mais il l'a fait taire, cette loi, dans d'autres cas. Il a toléré d'autres livres dangereux ou impies, et il mérite ainsi l'accusation de partialité. Tronchin répond sur ce point qu'une négligence, « ou im silence forcé par la politique », ne justifie point une négligence répétée. Et puis, « en conscience, y a-t-il parité entre des livres où l'on trouve des traits épars et indiscrets contre la Religion, et des livres où, sans détour, sans ménagement, on l'attaque dans ses dogmes, dans sa morale, dans son influence sur la société civile (4) »?
(i) Jbid., p. 15. Passage remarquable et qui concorde très bien avec les principes émis par Rousseau lui-même dans le Conlrai social, au chapitre de la religion civile.
(2) Tronchin invoque le procès criminel intenté à Nicolas Antoine en 1632. Jbid., p. 17.
(3) Il aurait fallu, semble-t-il, lui en fournir roccasion avant de condamner ses livres.
(4) Tronchin glisse rapidement sur ce point délicat de l'impunité de Voltaire. Son habileté chancelle ici et il semble qu'il fasse un grief à Rousseau de sa franchise. Ibid.f p. 24.
En terminant, Tronchin se voit obligé de justifier, comme polémiste, le décret personnel rendu contre Rousseau, mesure qu'il avait combattue dans ses conclusions d'accusateur public. Il le justifie faiblement, en atténuant l'importance de ce simple « appointement provisionnel ». Il s'agissait bien plus, reconnaît-il, d'empêcher l'efifet funeste d'un ouvrage que d'en punir l'auteur. Certes, personne n'a pu, quoi qu'en disent les représentants, douter que Rousseau fût bien l'auteur des livres incriminés. « Ces livres, annoncés dès longtemps pour être de M. Rousseau, paraissaient sous son nom... Ils étaient pleins de traits qui décelaient un Genevois, on y retrouvait une grande conformité de principes avec les principes de ses ouvrages précédents, on y reconnaissait la beauté et la chaleur de son style, la hardiesse de ses paradoxes, la licence et l'amertume de ses censures ».
Ce n'est pas la liberté de penser en matière religieuse que l'on a poursuivie en Rousseau. « Personne ne peut être recherché pour ses idées sur la religion ; il n'y a que la tyrannie qui puisse contester ce principe. Mais des écrits contre la religion ne sont-ils rien de plus que des idées sur la religion? » Nous ne sommes point ici, Tronchin le rappelle, sur le terrain de la théorie pure. « La politique et la philosophie pourront soutenir cette liberté de tout écrire, mais nos lois l'ont réprouvée. Or, il s'agit de savoir si le jugement du Conseil contre les ouvrages de M. Rousseau et le décret sur sa personne sont contraires à nos lois, et non de savoir s'ils sont conformes à la philosophie et à la politique. » Et il conclut qu'il est établi que ce jugement était imposé au Conseil par les lois, et que le décret rendu sur Rousseau était la forme de beaucoup la plus douce que pût choisir le tribunal (i).
Les Lettres de la campagne, répandues à profusion à l'étranger, eurent dans Genève et hors de Genève un succès étourdissant. A l'étranger comme à Genève, les ennemis de Rousseau jubilent. « Tout le monde, écrit Grimm, le plus haineux et le plus perfide de ces ennemis, a dit après cette lecture que le Conseil avait raison ; c'est peut-être le premier exemple de l'empire de la raison sur un peuple échauffé par des cabaleurs (2). » M. de Montclar, écrivant au
(i) « L'ajournement personnel, et même le simple assigné pour être oui, aurait forcé le Conseil à Texpiration des trois termes de juger M. Rousseau par contumace. Le décret sur sa personne dispensait le Conseil de tout jugement ultérieur si M. Rousseau restait absent. Ainsi ce décret n'était, au fond, qu'un avertissement îi M. Rousseau de ne pas revenir, s'il ne voulait pas s'exposer à une procédure, ou, s'il voulait s'y exposer» de bien prépara: ses défenses. » Ibid., p. 31.
{2) Correspondance littéraire, 1" décembre 1763.
duc de Villars, fait un long éloge de ces lettres qu'il appelle un chef-d'œuvre de convenance pour le moment et les circonstances. Il termine par ces mots flatteurs pour Genève : « On a bien du bon sens et du bon esprit dans ce pays (i). »
A Genève, le Conseil triomphe. Il regarde les lettres comme l'Evangile de sa politique, comme « l'Egide de la Constitution », et il décerne des louanges publiques à leur auteur (2). Non content de répondre sur un ton hautain et dédaigneux aux dernières représentations des citoyens, il va les vexer et les humilier encore, bien puérilement, en refusant de leur communiquer le texte orginal des Edits qu'ils demandent à comparer avec les copies qui sont en usage (3).
Dans leur infatuation naïve, les partisans du Conseil croient la lutte terminée et proclament le triomphe définitif de leur cause (4). Qui pourrait, parmi leurs adversaires, répondre aux Lettres de la campagne ?
Les représentants sont abattus, ils se sentent touchés par les coups rapides, justes, adroits, de l'habile et souple polémiste des Lettres à la campagne. Les amis de Rousseau se font plus rares. Moultou, le sage Abauzit, le bouillant Roustan restent fidèles, mais une brouille d'une année (octobre 1763-décembre 1764), interrompt les relations et la correspondance de Rousseau avec Moultou, qu'il a traité durement dans une lettre par trop hautaine et impérieuse (5).
Extrêmement irrité et froissé par le succès des Lettres de la campagne à Genève, Rousseau reste cependant en correspondance suivie avec deux des chefs de la bourgeoisie, le père De Luc et le négociant d'Ivemois. Aussitôt après l'apparition des Lettres de la campagne, De Luc a sollicite pour sa cause l'appui nécessaire de Rousseau (6). En décembre 1763, il va à Môtiers armer
(i) Cité par Desnoiresterres, Voltaire et Rousseau, p. 329.
(2) D'IvERNOis, Tableau historique, p. 130.
(3) La demande est du 21 novembre 1763 ; le refus du Conseil du 7 décembre 1763-
(4) Voir les lettres de Ch. Bonnet à A. de Haller et à Allamand (octobre et novembre 1763) et la lettre de Jean Cramer à Bonstetten (2 novembre 1763), citées par RoD, ouvr. cité, p. 206-209.
(5) Moultou à Rousseau, octobre 17C3, dans Streckeisen, t. P', p. iio-iii. Rousseau à Moultou, 15 octobre 1763, Œuvres, t. IV, p. 505. La lacune d'une année dans C(;ttc correspondance dos doux amis est d'autant plus regrettable qu'elle nous prive de renseignements sur l'impression produite par les Lettres de la campagne à (jcncve et surtout sur la mystérieuse élaboration des Lettres de la montagne par Rousseau.
(6) De Luc à Rousseau, 30 septembre 1763. Citée par Alexeief, Etudes sur Jean- Jacques Rousseau, t. II, Appendice, p. I33-ï35«
Rousseau de pièces, textes de lois, documents ofiSciels de toute espèce. Sans en parler à personne, dans le plus profond secret, Rousseau, pendant un an, prépare, mûrit et enfin rédige sa réponse. Ecrasante comme un coup de massue qui s'abat sur un joli jeu de fleuret, élégant et fin, la réponse aux lettres du procureur général s'appellera les Lettres écrites de la morUagne.
Le coup fut d'autant plus formidable qu'il était plus imprévu. Rousseau, ayant juré de ne jamais reprendre sa nationalité genevoise, de ne jamais plus séjourner dans la cité natale, semblait bien détaché de Genève et devenu étranger à sa patrie. Ses ennemis se réjouissaient de ce silence. Ses amis ignoraient son dessein secret de citoyen et de patriote. Dans une entrevue qu'il eut, au mois d'août 1764, à Thonon, avec les chefs des représentants, qui venaient l'entretenir de leurs affaires et lui soimiettre l'esquisse de leur propre réponse aux Lettres de la campagne, Rousseau ne leur souffla mot de son grand projet, à l'exécution duquel il travaillait dans le plus complet mystère (i). Rousseau étant resté étranger aux incidents politiques qui marquèrent l'année 1764 à Genève — la burlesque affaire de Robert Covelle et de la génuflexion, le second discours de Jean-Robert Tronchin sur l'esprit de parti, l'interdiction de vendre le livre de Roustan (2) dénoncé au Conseil par le résident de France — nous pouvons passer sous silence ces épisodes d'ailleurs secondaires de la lutte pour en étudier de près le superbe monument littéraire, les Lettres de la montagne. Car ce livre est un acte de civisme genevois, auquel Rousseau sut conférer, par son génie d'écrivain, la beauté et la grandeur d'une œuvre universelle.
(i) Sur cette entrevue de Thonon, voir Confessions, 1. XII. Œuvres, t. I«', p. 323, et les lettres de Rousseau à d'Xvernois, i*r et 20 août 1764; à milord Maréchal, 21 août 1764; à Lenieps, 14 octobre 1764. Citons seulement ce passage de la lettre à milord Maréchal : « Je m'étais donc mis en chemin pour Aix, dans l'intention d'y prendre la douche, (pour un accès de sciatique, mal héréditaire dans sa famille) et aussi d'y voir mes bons amis les Savoyards, le meillevir peuple, à mon avis, qui soit svir la terre. J'ai fait la route jusqu'à Morges pédestrement à mon ordinaire, assez caressé partout. En traversant le lac, et voyant de loin les clochers de Genève, je me surpris à soupirer aussi lâchement que j'aurais fait jadis pour une perfide maîtresse. Arrivé à Thonon, il a fallu rétrograder, malade et sous une pluie continuelle. > ŒuvreSt t. IV, p. 498. A Thonon, Rousseau rencontra les représentants De Luc, VouUaire, d'Ivemois, d'autres encore; il s'y montra cordial, insouciant et gai, et les graves bourgeois eurent beaucoup de peine à lui faire avaler quelques paroles sérieuses.
(2) Offrande aux autels ei à la patrie^ 1764, in-8«, Amsterdam. Le premier des quatre opuscules dont se compose ce livre est consacré à la critique du chapitre du Contrat social où Rousseau montre le catactère antisocial du christianismer
Achevées d'imprimer au milieu de novembre, les Lettres de la montagne (i) se répandirent dans le public genevois vers le 15 ou le 20 décembre 1764 (2). La correspondance de Rousseau avec son éditeur Rey atteste Textrême importance qu'il attachait à voir le livre distribué à Genève, à cette date et non plus tard. Il s'agissait sans nul doute de frapper un grand coup avant les élections du 6 janvier 1765, où les représentants projetaient de témoigner le mécontentement populaire par le refus d'éhre les syndics. C'est donc bien l'acte d'un citoyen genevois que Rousseau a voulu accomplir en écrivant cette réponse au manifeste des « Négatifs » dirigés par Tronchin. C'est ce qu'il déclare lui-même dans le très remarquable « Avertissement » qui précède les Lettres (3).
S'il ne s'était agi que de lui, Rousseau aurait gardé le silence. « Mais, ajoute-t-il, ma patrie ne m'est pas tellement devenue étrangère que je puisse voir tranquillement opprimer ses citoyens, surtout lorsqu'ils n'ont compromis leurs droits qu'en défendant ma cause. »
Rousseau marque ensuite, en termes très heureux, le contraste entre la médiocrité apparente de son sujet particulier et la grandeur universelle de l'objet de son livre :
« Rien de moins important pour le pubUc, j'en conviens, que la matière de ces lettres. La constitution d'une petite république, le sort d'un petit particulier, l'exposé de quelques injustices, la réfutation de quelques sophismes ; tout cela n'a rien en soi d'assez considérable pour mériter beaucoup de lecteurs, mais si mes sujets sont petits, mes objets sont grands et dignes de l'attention de
(i) Lettres écrites de la montagne^ par J.-J. Rousseau. A Amsterdam, chez Marc- Michel Rey, MDCCLXIV, 2 vol. in-8». Première partie, VIII et 334 pages. Seconde partie, II et 226 pages. Rivoirs, Bibliographie (n"" 784-789) mentiomie quatre éditions en 1764, une en 1765, ime eu 1780, ce qui prouve l'étendue et la durée du succès qu'eut le livre.
(2) Un des chefs représentants, Jacques Vieusseux, avait fait une conmiande directe de 500 exemplaires à l'éditeur Marc-Michei Rey, à Amsterdam. Arrêtées à la frontière française, les Lettres de la montagne ne parvinrent à Paris qu'à la un de janvier 1765, avec mille difficultés et au moyen de mille subterfuges. Voir Lettres inédites de J.-J. Rousseau à Marc-Michel Rey, publiées par Boescha, p. 330-242.
(3) Œuvres, t. III, p. 5.
tout honnête homme. Laissons Genève à sa place et Rousseau dans sa dépression, mais la religion, mais la Uberté, la justice I voilà, qui que vous soyez, ce qui n'est pas au-dessous de vous. »
De fait, ces neuf lettres, dont six sont consacrées au cas personnel de Rousseau et à son apologie, et les trois dernières à Genève et à sa situation politique, pouvaient n'être qu'une suite de pamphlets (i).
Par la hauteur de la pensée et la force de l'éloquence, Rousseau a si bien élevé et généralisé le débat, que ces lettres genevoises restent le chef-d'œuvre de la polémique moderne. Les Lettres de la montagne sont les Provinciales de la démocratie politique et du libéralisme religieux.
Dans la première lettre, comme dans les suivantes, Rousseau est censé s'adresser à un citoyen genevois qui ne s'est pas joint aux représentants. L'auteur lui-même n'a pas approuvé d'abord les représentations, à cause des troubles qui pouvaient en résulter (2). Aujourd'hui, la situation est autre. En présence des prétentions émises par le Conseil, il faut que les droits des bourgeois, représentants ou non, soient reconnus ou anéantis {3). En s'efforçant de les faire reconnsutre, Rousseau, quoique ulcéré, cherchera encore à être équitable.
S'agissant de lui, il gardera le ton froid du raisonnement, quoiqu'il ait peine à comprendre ceux qui s'imaginent qu'il est essentiel à la vérité d'être dite froidement (4).
Il prie encore le lecteur de ne pas examiner si son style est beau ou non, mais seulement si l'auteur raisonne bien ou mal, « car enfin, de cela seul qu'un auteur s'exprime en bons termes, je ne vois pas comment il peut s'en suivre que cet auteur ne sait pas ce qu'il dit ».
(i) M. Ed. RoD qualifie, avec insistance, les Lettres de la montagne de 1 pamphlets >. C'est méconnaître la nature et la portée de ce livre, ou la valeur des mots.
(2) « L'on s'est tu, quand il fallait parler; on a parlé quand il ne restait qu'à se taire. Je prévis l'inutilité des représentations, j'en pressentis les conséquences; je jugeai que leurs suites inévitables troubleraient le repos public, ou changeraient la Constitution de l'Etat. L'événement a trop justifié mes craintes. > Œuvres,
t. III, p. 5*
(3) c II ne fallait pas approcher le flambeau durant l'orage; mais aujourd'hui le feu est à la maison. >
(4) Le ministre Vemes, dans ses Lettres, comme le procureur général Tronchin dans son Discours, flagellent « l'enthousiasme > comme le pire et le plus malfaisant des défauts. Ce qui suit s'adresse aux mêmes adversaires, qui faisaient un éloge ampoulé du style de l'écrivain, pour mieux débiner ses idées. Tous deux connaissaient bien leur public genevois, toujours défiant à l'égard de l'emphase, de la rhétorique creuse, mais aussi de l'éloquence vraie et de la forme belle.
Au début de la première lettre, exposant ses griefs personnels contre le Conseil et tout d'abord « Tarrêt porté dans le secret et resté dans les ténèbres », Rousseau résume de façon magistrale les motifs allégués de sa condamnation par les réponses du Conseil et surtout par les Lettres écrites de la campagne (i). Il expose ensuite les objections des représentants, enfin les réponses du Conseil à ces objections. Précisant alors Tétat de la question, par rapport à sa personne, Rousseau raisonne ainsi : « Je suis homme et j'ai fait des livres; j'ai donc fait aussi des erreurs. » Tout écrivain peut commettre des erreurs. On les réfute et le public juge. Un auteur peut commettre innocemment des erreurs nuisibles. Ici, encore, le public est seul juge et son blâme est le seul châtiment (2). Enfin, si l'auteur écrit intentionnellement des livres pernicieux, il n'y a plus erreur, mais délit, et l'auteur doit être jugé selon la loi pénale. Dès qu'il s'agit, non pas seulement d'interdire le livre, mais de le flétrir, l'auteur est attaqué personnellement et c'est lui qu'il faut punir, s'il a commis un crime ou délit.
Dès lors, deux questions se posent : i^ L'auteur a-t-il commis un crime? 2^ Si c'est le cas, quelle est la nature du crime, quels sont le lieu où il a été commis, le tribunal compétent, la loi applicable et la peine à infliger?
La première question à examiner est donc celle-ci : Rousseau a-t-il écrit des livres pernicieux? On l'a poursuivi pour avoir attaqué « la religion » et le « gouvernement ». C'est sur le premier point qu'il répond d'abord, les juges ne s'étant pas expliqués sur le second, et il étudie la Profession de foi du vicaire savoyard, qui est le corps du délit.
Dans la religion, qu'il est accusé d'attaquer, Rousseau distingue la morale et le dogme, et, parmi les dogmes, ceux qui servent de base à la morale et ceux qui sont purement spéculatifs. Les dogmes purement spéculatifs peuvent donner lieu à des jugements vrais, faux ou douteux, sur quoi discutent les théologiens. Mais, l'erreur sur ces dogmes n'étant pas nuisible dans cette vie, les tribunaux humains n'ont pas à s'en occuper. Des dogmes moraux, qui ont pour effet des sentiments bons, mauvais ou indifférents, il appartient à l'Etat de connaître. Soumise aux magistrats, la
(i) « Ouvrage qui leur sert de manifeste, et dans lequel ils (ces Messieurs) daignent raisonner avec vous. »
(2) Sans cela, « il faudrait être inspiré du Saint-Esprit pour se faire auteur et n'avoir que des gens inspirés du Saint-Esprit pour juges ».
Profession de foi ne peut donc être examinée qu'à ce second point de vue. Or, déclare Rousseau, cette profession de foi est affirmative dans sa plus grande partie et sur tous les points fondamentaux de la religion civile (i). Rousseau a proclamé l'utilité et la nécessité de la religion; il n'a combattu que la superstition. Il affirme que telle a été son intention. De quel droit vient-on le nier (2)? Rousseau aurait honte de justifier ses intentions. Son livre parle pour lui. Qu'on lise et qu'on juge (3).
Rousseau suppose ici que la profession de foi soit adoptée en quelque coin du monde chrétien, quels en seront les effets? Et c'est alors qu'il trace le plus admirable tableau du christianisme tel qu'il le comprend. Indiquons-en les grands traits.
Les chrétiens selon la Profession de foi auront deux règles de foi qui n'en font qu'une : la raison et l'Evangile. « Toute la différence qu'il y aura d'eux aux autres chrétiens est que ceux-ci sont des gens qui disputent beaucoup sur l'Evangile sans se soucier de le pratiquer, au lieu que nos gens s'attacheront beaucoup à la pratique et ne disputeront point. »
Aux reproches, aux enquêtes, aux questions des chrétiens disputeurs (4), les prosélytes du Vicaire savoyard répondent en substance ceci : Nous admettons l'autorité et les préceptes de Jésus-Christ, et du dogme ce que la raison peut admettre, sans rejeter ce qui choque notre raison, convaincus que nous sommes de la faiblesse de notre entendement. Nous admettons la révélation comme émanée de l'esprit de Dieu, sans en savoir la manière
(i) « Elle est tellement décisive sur tout ce qui tient à la Providence étemelle, à r amour du prochain, à la justice, à la paix, au bonheur des hommes, aux lois de la société, à toutes les vertus, que les objections, les doutes même, y ont pour objet quelque avantage. >
(2) c Ceux qui jugent publiquement de mon christianisme montrent seulement l'espèce du levir, et la seule chose qu'ils ont prouvée est qu'eux et moi n'avons pas la même religion... Ils démentent mes discours par mes pensées; quand j'ai dit blanc, ils affirment que j'ai voulu dire noir; ils se mettent à la place de Dieu pour faire l'œuvre du diable : comment dérober ma tête à des coups portés de si haut? >
(3) « Eh! comment me résoudrais- je à justifier cet ouvrage, moi qui crois effacer par lui les fautes de ma vie entière, moi qui mets les maux qu'il m'attire en compensation de ceux que j'ai faits, moi qui, plein de confiance, espère dire un jour au Juge suprême : Daigne juger dans ta clémence un homme faible; j'ai fait le mal sur la terre, mais j'ai publié cet écrit. >
(4) I Reconnaissez- vous la révélation? Ne la reconnaissez- vous pas? Admettezvous l'Evangile en entier? Ne l'admettez- vous qu'en partie? Sur quoi fondezvous ces distinctions? Plaisants chrétiens, qui marchandent avec le maître, qui choisissent dans sa doctrine ce qu'il leur plaît d'admettre et de rejeter ! » On reconnaît ici comme un écho des objurgations du ministre Vemes dans ses Lettres sur le christianisme de Rousseau.
et sans nous tourmenter pour la découvrir. Ainsi, reconnedssant dans l'Evangile l'autorité divine, nous croyons Jésus-Christ revêtu de cette autorité; nous reconnaissons utie vertu plus qu'humaine dans sa conduite et une sagesse plus qu'humaine dans ses leçons. Tout ce qui nous est nécessaire pour être saints nous paraît clair dans l'Evangile ; qu'avons-nous besoin d'entendre le reste? Sur ce point, nous demeurons ignorants, mais exempts d'erreur, et nous n'en sonmies pas moins gens de bien. Cette humble réserve elle-même est l'esprit de l'Evangile. Quant à l'Evangile, nous ne respectons pas précisément ce livre sacré comme livre, mais comme la parole et la vie de Jésus-Christ. Le Ccuractère de vérité, de sagesse et de sainteté qui s'y trouve, nous apprend que cette histoire n'a pas été essentiellement altérée, mais il n'est pas démontré pour nous qu'elle ne l'ait point été du tout (i).
Nous ne vous jugeons point, ne nous jugez pas; remettons le jugement à Dieu qui seul est infaillible et vivons unis fraternellement. Si vous nous refusez absolvunent le titre de chrétiens (que les premiers disciples de Jésus-Christ ne prenaient point), nous nous en consolerons aisément : mieux vaut la chose sans le nom, que le nom sans la chose.
Un culte simple, allant droit à la pratique de nos devoirs (2) ; une tolérance complète pour les croyances de quiconque reconnaît « les principes des devoirs de l'homme et du citoyen (3) »; le respect de la loi religieuse du pays qu'on habite, voilà les points accessoires de cette doctrine du Vicaire savoyard. Elle est bonne au genre humain et mauvaise à ses oppresseurs. La conduite de ceux qui l'apphqueraient serait vraiment chrétienne et on ne pourrait à bon droit leur refuser le titre de chrétiens (4).
Après cette magnifique apologie de son christianisme, Rousseau
(i) c Qui sait si les choses que nous n'y comprenons pas ne sont point des fautes glissées dans le texte? Qui sait si des disciples si fort inférieurs à leur maître l'ont bien compris et bien rendu partout? ■
(2) « Les mots de dévot et d* orthodoxe y seront sans usage; la monotonie de certains sons articulés n'y sera pas la piété; il n'y aura d'impies que les méchants» ni de fidèles que les gens de bien. »
(3) «Ils laisseront à chacim ses rites, ses formules de foi, sa croyance; ils diront : Admettez avec nous les principes des devoirs de l'honmie et du citoyen; du reste, croyez tout ce qu'il vous plaira. »
(4) I Ce ne seraient pas, si l'on veut, des chrétiens à la mode de saint Paul, qui était naturellement persécuteur, et qui n'avait pas entendu Jésus-Christ lui-même; mais ce seraient des chrétiens à la mode de saint Jacques, choisi par le maître en personne, et qui avait reçu, de sa propre bouche, les instructions qu'il nous transmet. »
réfute les attaques dirigées contre lui à propos du chapitre « De la religion civile » dans le Contrat social, où on lui reproche d'avoir dit que TEvangile est « absurde et pernicieux à la société (i)».
Il faut distinguer, répond-il, entre les religions elles-mêmes et les religions nationales. Le christianisme est, dans son principe, une religion universelle, qui n'a rien d'exclusif, rien de local, rien qui soit propre à tel pays plutôt qu'à tel autre. Ceux donc qui ont voulu faire du christianisme une religion nationale et l'introduire comme partie constitutive dans le système de la législation, ont fait par là deux fautes nuisibles, l'une à la religion, en souillant par des intérêts terrestres sa pureté céleste, l'autre à l'Etat, en compliquant, au lieu de la simplifier, la machine du gouvernement.
Le parfait christianisme est l'institution sociale universelle, mais il n'est point un étabUssement pohtique particulier. Les religions nationales, elles, sont utiles à l'Etat, comme parties de sa constitution, cela est incontestable; mais elles sont nuisibles au genre humain et même à l'Etat, dans un autre sens. Le christianisme, au contraire, rendant les hommes justes, modérés, amis de la paix, est très avantageux à la société générale, mais il énerve la force du ressort politique, il complique les mouvements de la machine, il rompt l'unité du corps moral. Certes, il vaudrait mieux pour un Etat n'avoir point de religion que d'en avoir une persécutrice, barbare, contraire aux devoirs du citoyen — l'exemple de Rousseau à Genève le démontre (2) — mais, en général, il est bon que l'Etat ne soit pas sans reUgion.
Alors, que fera le législateur, au point de vue de la religion? Rousseau lui propose cette alternative. Ou bien d'établir une rehgion purement civile, renfermant les dogmes fondamentaux de toute bonne reUgion, tous les dogmes vraiment utiles à la société, en omettant tous les autres, qui peuvent importer à la foi, mais non au bonheur terrestre, unique objet de la législation. Ou bien « de laisser le christianisme tel qu'il est dans son véritable esprit, libre, dégagé de tout Uen de chair, sans autre obUgation
(i) « Vos messieurs m'accusent de l'avoir dit, et où? Dans le Contrat social, au chapitre de la religion civile. Voici qui est singulier! Dans ce même livre et dans ce même chapitre je pense avoir dit précisément le contraire; je pense avoir dit que r£vangile est sublime, et le plus fort lien de la société. Je ne veux pas taxer CCS messieurs de mensonge; mais avouez que deux propositions si contraires dans le même livre et dans le même chapitre doivent faire un tout bien extravagant. >
(2) « On dirait que tout ce qui s'est passé dans Genève à mon égard n'est fait que pour établir ce chapitre en exemple, pour prouver par ma propre histoire que j'ai très bien raisonné, v
que celle de la conscience. La religion chrétienne est, par la pureté de sa morale, toujours bonne et saine dans l'Etat, pourvu qu'on n'en fasse pas une partie de sa constitution, pourvu qu'elle y soit admise uniquement comme religion, sentiment, opinion, croyance ; mais, comme loi politique, le christianisme dogmatique est un mauvais établissement. » Ainsi, conclut Rousseau, « bien loin de taxer le pur Evangile (i) d'être pernicieux à la société, je le trouve, en quelque sorte, trop sociable, embrassant trop tout le genre humain, pour une législation qui doit être exclusive; inspirant l'hvunanité plutôt que le patriotisme, et tendant à former des hommes plutôt que des citoyens. Si je me suis trompé, j'ai fait une erreur en politique, mais où est mon impiété (2) ? »
Après s'être ainsi justifié de toute intention hostile à la religion et au christianisme, Rousseau, quittant la défensive, se livre à une attaque véhémente contre la méthode de ses adversaires. Ils ont fait de ses livres des citations tronquées. Ils ont dénaturé sa pensée en ne citant pas le contexte des lambeaux ainsi isolés. Ils ont défiguré ses ouvrages en les déchiquetant d'une manière odieuse. Et puis, ce ne sont pas des propositions isolées, peut-être blâmables, qui rendent un livre bon ou pernicieux, c'est l'esprit général du Uvre, c'est l'effet total qu'il produit. Avec le système infâme dont on a usé envers Emile, l'Evangile lui-même pourrait être représenté, par une âme infernale qui l'analyserait ainsi tout entier, comme un livre « scandaleux, téméraire, impie ». « Voilà, pourtant, s'écrie Rousseau en terminant, jusqu'où peut mener cette indigne méthode. Quiconque aura lu mes livres, et lira les imputations de ceux qui m'accusent, qui me jugent, qui me condamnent, qui me poursuivent, verra que c'est ainsi que tous m'ont traité. »
Cette première lettre est purement admirable d'éloquence entraînante, de dialectique abondante et serrée à la fois, de haute et grave ironie, de pathétique émouvant et de grandeur dans l'argument. Rien ne ressemble moins à un pamphlet que ce magnifique tableau, si élevé et si exphcite, que Rousseau trace du
(i) Expression employée par Tronchin, l^res de la campagne, p. 30.
(2) Rousseau ajoute : < La science du salut et celle du gouvernement sont très différentes; vouloir que la première embrasse tout est un fanatisme de petit esprit... La doctrine de l'Evangile n'a qu'un objet, c'est d'appeler et sauver tous les hommes; leur liberté, leur bien-être ici-bas n'y entre pour rien; Jésus l'a dit mille fois. Mêler à cet objet des vues terrestres, c'est altérer sa simplicité sublime, c'est souiller sa sainteté par des intérêts humains; c'est cela qui est vraiment une impiété. »
christianisme tel qu'il le conçoit et de la place qu'il lui attribue dans la société universelle et dans chaque Etat particulier. Il faut d'ailleurs reconnaître que son point de vue s'est singulièrement élargi, élevé et précisé dans la lutte, et que ses adversaires ne sont pas absolument responsables s'ils n'ont su trouver dans la Profession et dans le Contrat tout ce que Rousseau nous y fait découvrir par cette superbe paraphrase. Non content de réfuter ses contradicteurs, il a tracé le programme prophétique d'un christianisme libre, éclairé, et même affranchi de la tutelle de l'Etat (i).
Les autres lettres, si vif qu'en soit l'intérêt, celui de la seconde lettre en particulier, ont moins d'importance que la première et nous pourrons en donner une analyse beaucoup plus sommaire.
Rousseau a établi que ses opinions reUgieuses, n'étant pas nuisibles à la société, n'étaient pas punissables par la justice humaine. Mais, lui dira-t-on, c'est le citoyen de Genève qu'on a condamné, comme rebelle aux lois, pour avoir attaqué la religion de l'Etat? Comment Rousseau l'a-t-il attaquée? Selon quelle loi a-t-il été jugé?
Dans la seconde lettre (2), l'auteur examine cette question : Quelle est la religion de l'Etat de Genève? La sainte réformation évangélique. Mais, qu'est-ce que cette réformation? Les réformateurs, jugeant par leur raison que la doctrine de l'Eglise est erronée, se séparent de l'Eglise et basent leur foi sur l'Evangile, interprété selon leur raison. D'où les deux points fondamentaux de la Réforme : « Reconnsutre la Bible pour règle de sa croyance, et n'admettre d'autre interprète du sens de la Bible que soi. » Comment alors les Réformés se sont-ils réunis? Voici : « Ils se réunissaient en ceci que tous reconnaissaient chacun d'eux comme juge compétent pour lui-même. Ils toléraient et ils devaient tolérer toutes les interprétations, hors une, savoir celle qui ôte la liberté des interprétations. Or, cette unique interprétation qu'ils rejetaient était celle des catholiques. Ils devaient donc proscrire de concert Rome seule, qui les proscrivait également tous. »
La doctrine du plus grand nombre peut bien être rédigée en formule et prescrite par le souverain à ceux qu'il charge d'ensei-
(i) n faut avouer que, dans le Contrat social, Rousseau ne proposait que le premier terme de l'alternative indiquée plus haut. Le second, nouveau sous sa plume, n'est autre chose que la séparation de l'Eglise chrétienne, cessant d'être officielle, et de l'Etat qui devient laïque. Cette solution, nouvelle et juste, dut déplaire à Genève bien plus encore que la « religion civile » si conforme, dans son principe, aux idées traditionnellesjgenevoises.
(2) Œuvres, t. III, p. 17- 2 5-
gner. Mais personne n'est forcé d'enseigner et personne n'est forcé d'admettre précisément la doctrine qu'on lui enseigne (i).
De cette libre interprétation de l'Ecriture découlent logiquement le droit de rester dans le doute sur les passages « qu'on trouve douteux et celui de ne pas comprendre ceux qu'on trouve incompréhensibles ». Rousseau ajoute : « Voilà le droit de chaque fidèle, droit sur lequel ni les pasteurs ni les magistrats n'ont rien à voir. Pourvu qu'on respecte toute la Bible et qu'on s'accorde sur les points capitaux, on vit selon la réformation évangélique. Le serment des bourgeois de Genève n'emporte rien de plus que cela. »
Mais quels sont, dans la conception genevoise, ces points capitaux sur lesquels il faut s'accorder? Pour le savoir, Rousseau s'adresse à l'histoire de Genève, aux anciens Edits contemporains de l'institution de la Réforme. Or, ces anciens Edits genevois prouvent seulement, sous le rapport de la religion, « que la Réformation est partout mise en opposition avec l'Eglise romaine et que les lois n'ont pour objet que d'abjurer les principes et le culte de celle-ci, destructifs de la liberté dans tous les sens... Ainsi, la loi qui fixait le culte évangélique n'y considérait que l'abolition du culte romain ».
Ni dans les lois, ni dans aucun serment de magistrat, de ministre, de bourgeois, il n'est question d'erreur, ni d'hérésie. « Ainsi, vos édits n'ont fixé, sous ce mot de réformation, que les points controversés avec l'Eglise romaine. » Et si l'histoire montre que les réformateurs ont été inquisiteurs et persécuteurs (2), c'est là un effet des inconséquences humaines et de l'empire des passions
(i) t Chacun en demeure seul juge pour lui-même et ne reconnatt en cela d*autre autorité que la sienne propre... Tel est le véritable esprit de la Réformation, tel en est le vrai fondement... Portez la moindre atteinte à ce principe et tout Tévangélisme croule à Tinstant. Qu'on me prouve aujourd'hui qu'en matière de foi, je suis obligé de me soumettre aux décisions de quelqu'un, dès demain je me fais catholique, et tout homme conséquent et vrai fera comme moi. >
(2) « Calvin, sans doute, était un grand homme, mais enfin c'était un homme, et, qui pis est, un théologien ; il avait d'ailleurs tout l'orgueil du génie qui sent sa supériorité et qui s'indigne qu'on la lui dispute. La plupart de ses collègues étaient dans le même cas; tous en cela d'autant plus coupables qu'ils étaient plus inconséquents... Leur dure orthodoxie était elle-même une hérésie. C'était bien là l'esprit des réformateurs, mais ce n'était pas celui de la réformation. » Œuvres^ t. III, p. 19. Plus loin, revenant à Calvin, Rousseau ajoute cette note sévère : « Quel homme, par exemple, fut jamais plus tranchant, plus impérieux, plus décisif, plus divinement infaillible, à son gré, que Calvin, pour qui la moindre opposition, la moindre objection qu'on osait lui faire, était toujours une œuvre de .Satan, un crime digne du feu? Ce n'est pas au seul Servet qu'il en a coûté la vie pour avoir osé penser autrement que lui. » Ibid.j p. 24. Nous voilà loin du pompeux éloge de Calvin, que Rousseau entonnait, avant la persécution, au livre II, chap. vu du Contrai social.
sur la raison. Car « la religion protestante est tolérante par principe, elle est tolérante essentiellement; elle l'est autant qu'il est possible de l'être, puisque le seul dogme qu'elle ne tolère pas est celui de l'intolérance ».
Par malheur, les réformés, du moins les ministres de nos jours, ne connaissent plus ou n'aiment plus leur religion. Leur conduite envers Rousseau le prouve assez. Et Rousseau se livre ici à une cinglante et vigoureuse exécution de ce clergé genevois qui, au lieu de saluer en lui un allié contre les adversaires commims, va se joindre au clergé romain pour traquer l'auteur de la Profession de foi (i).
IvCS pastem*s sont très incertains sur leur foi et très divisés entre eux-mêmes. L'Eglise réformée de Genève n'a donc et ne peut avoir aucune profession de foi précise, articulée et commune à tous ses membres. En prescrire une, si ce n'est pour l'enseignement, serait renoncer aux principes de la Réformation et violer la loi de l'Etat. L'Eglise genevoise jusqu'ici paraissait comprendre, mieux que les autres, l'esprit de tolérance de l'Evangile, et c'est sur la foi de cette apparence trompeuse que Rousseau, dans sa Lettre sur les spectacles, a honoré les pasteurs genevois d'éloges dont il les croyait dignes (2). Il n'en ferait plus autant aujourd'hui et il résume ironiquement l'accusation de socinianisme lancée par d'Alembert, l'effarement des pasteurs, leurs discussions, leur réponse piteusement embarrassée (3).
Après un coup de. patte, aussi vigoureux que mérité, au pasteur J. Vemes, qui s'est vu féliciter par ses collègues pour avoir
(i) « Ils aiment mieux abandonner leur propre cause que de soutenir la mienne; avec leur ton risiblement arrogant, avec leur rage de chicane et d'intolérance, ils ne savent plus ce qu'ils croient, ni ce qu'ils veulent, ni ce qu'ils disent. Je ne les vois plus que comme de mauvais valets des prêtres, qui les servent moins par amovir pour eux que par haine contre moi. Quand ils auront bien disputé, bien chamaillé, bien ergoté, bien prononcé, tout au fort de leur petit triomphe, le clergé romain, qui maintenant rit et les laisse faire, viendra les chasser, armé d'arguments ad hominem sans réplique... »
(2) « Mais qui peut voir aujourd'hui ces mêmes ministres, jadis si coulants et devenus tout à coup si rigides, chicaner sur l'orthodoxie d'un laïque et laisser la leur dans une si scandaleuse incertitude? On leur demande si Jésus-Christ est Dieu, ils n'osent répondre. On leur demande quels mystères ils admettent, ils n'osent répondre. Sur quoi donc répondront- ils ? »
(3) « Aussitôt alarmés, effrayés, ils s' assemblent,' ils'discutent, ils s'agitent, ils ne savent à quel saint se vouer; et après force consultations, délibérations, conférences, le tout aboutit à un amphigouri où l'on ne dit ni oui ni non, et auquel il est aussi peu possible de rien comprendre qu'aux deux plaidoyers de Rabelais. La doctrine orthodoxe n'est-elle pas bien claire, et ne la voilà- t-il pas en de sûres mains? »
osé se faire le Juge du christianisme de son ancien ami, Rousseau résume ainsi sa réponse à la première question examiné.
« Il n'est pas aisé de dire en quoi consiste à Genève aujourd'hui la sainte Réformation... Elle doit consister principalement à rejeter les points contestés à l'Eglise romaine par les premiers réformateurs, et surtout par Calvin. C'est là l'esprit de votre institution ; c'est par là que vous êtes un peuple libre et c'est par ce côté seul que la religion fait chez vous partie de la loi de l'Etat. »
La lettre aborde ensuite l'examen de la seconde question : Rousseau a-t-il attaqué la religion de Genève? Il n'a attaqué dans ses livres ni la religion, ni le christianisme, en général. Auraitil soutenu les dogmes distinctifs des catholiques? Mais ce sont les catholiques qui l'attaquent, et sans eux il est sûr que les protestants n'auraient rien dit (i). Aurait-il, d'autre part, attaqué les dogmes distinctifs des protestants? Mais ce sont ceux-là mêmes qu'il n'a cessé de soutenir avec le plus de force : autorité de la raison en matière de foi, libre interprétation des Ecritures, tolérance évangélique, obéissance aux lois même en matière de culte, « tous dogmes distinctifs et radicaux de l'Eglise réformée ». Pour le prouver, il suffit à Rousseau de citer ici, presque sans commentaires, les paroles parfaitement nettes et caractéristiques du Vicaire savoyard en faveur de la religion protestante.
Mais, s'il place ainsi l'apologie du protestantisme dans la bouche d'un prêtre catholique, Rousseau a émis dans son livre des objections, des difficultés, des doutes. Et pourquoi non, je vous prie ? N'est-ce pas le droit d'un protestant? Vos ministres ont aussi leurs doutes. J'ai affirmé ma foi (2). Osez affirmer la vôtre! Vous ne l'osez pas. Vous vous bornez à prendre comme articles de foi le contre-pied de mes opinions sur tel ou tel point, pour crier ensuite à l'impie et au blasphémateur : « Comment les suivre dans ces multitudes de points sur lesquels ils m'ont attaqué? Comment rassembler tous leurs libelles; comment les lire? Qui peut aller trier tous ces lambeaux, toutes ces guenilles, chez les fripiers de
(i) « Voilà, je Tavoue, une des choses les plus étranges dont on ait jamais ou parler; mais elle n*en est pas moins vraie. Je suis confesseur de la foi protestante à Paris, et c'est pour cela que je le suis encore à Genève. »
(2) « Pour moi, je sais très bien en quoi consistent les principes fondamentaux du mien (de mon christianisme) et je l'ai dit. Presque toute la profession de foi de la Julie est affirmative, toute la première partie de celle du Vicaire est affirmative, la moitié de la seconde partie est encore affirmative; une partie du chapitre de la religion civile est affirmative; la lettre à M. l'archevêque de Paris est affirmative. VoUà, messieurs, mes articles fondamentaux : voyons les vôtres, a
Genève ou dans le fumier du Mercure de NeuchMel ? Je me perds, je m'embourbe au milieu de tant de bêtises. Tirons de ce fatras un seul article pour servir d'exemple, leur article le plus triomphant, celui pour lequel leurs prédicants se sont mis en campagne et dont ils ont fait le plus de bruit : les miracles. »
C'est sur les miracles, en effet, que s'engage une longue controverse théologique, forcément fastidieuse, qui remplit la fin de la seconde lettre et la plus grande partie de la troisième (i). C'est aux ministres genevois et surtout à J. Vemes que Rousseau répond ici, et non plus aux Lettres de la campagne. Rousseau revient toujours à son argumentation connue : « Si la doctrine est établie, le miracle est superflu ; et si elle ne l'est pas, elle ne peut rien prouver. »
Et, d'ailleurs, il ne nie pas les miracles, U croit simplement qu'ils ne sont pas essentiels au christianisme. Il n'a rien affirmé contre les miracles. Il n'a pas dissimulé que, s'il y a des raisons pour en douter, il y en a aussi d'autres pour y croire. Il a même ajouté qu'il est impossible aux hommes de s'assurer que quelque fait que ce puisse être est un miracle, et que, par conséquent, en admettant tous les faits contenus dans la Bible, on peut rejeter les miracles sans impiété et même sans inconséquence. Et Rousseau n'a pas été jusque-là.
A la fin de la troisième lettre, Rousseau répond brièvement à quelques autres accusations.
A Vemes qui l'accuse de rejeter la prière (2), il riposte que l'oraison dominicale tient en entier dans ces paroles : Que ta volonté soit faite ! Rousseau n'adresse donc pas à Dieu de demande particulière, mais, dans sa prière, il lui rend hommage, il l'adore, il se soumet à ses lois. Il approuve très fort qu'on se joigne à l'Eglise qui le prie. Tout cela ne vaut-il pas bien des vœux intéressés et mercenaires?
A J.-R. Tronchin, qui vitupère Rousseau d'accuser « la morale chrétienne, de rendre tous nos devoirs impraticables en les outrant (3) » et d'appeler ainsi par dérision l'Evangile « divin »,
(i) Œuvres, t. III, p. 22-38.
(2) « Un ministre de Genève, difficile assurément en christianisme, dans les jugements qu'il porte du mien, affirme que j'ai dit, moi, J.-J. Rousseau, que je ne priais pas Dieu : il l'assure en tout autant de termes cinq ou six fois de suite, et toujours en me nommant. Je veux porter respect à 1* Eglise; mais oserais- je lui demander où j'ai dit cela? Il est permis à tout barbotulleur de papier de déraisonner et bavarder tant qu'il veut ; mais il n'est pas pennis à un bon chrétien d'être un calomniateur public. »
(3) Lettres de la campagne, p. 11. Il faut avouer que la distinction faite ici par
3o6 JEAN-JACQUES ROUSSEAU GENEVOIS
Rousseau reproche la plus noire fausseté, la mauvaise foi la plus marquée. Ce n'est pas de T Evangile que Rousseau a parlé, mais du « christianisme » de certains dévots qui défigurent l'Evangile et qui en font une religion aussi terrible et déplaisante qu'elle est agréable et douce. Et c'est à ce propos qu'U place le portrait célèbre, d'un ton déjà tout renanien, avant la lettre, d'un Jésus aimable, agréable, élégant et mondain (i). Littérairement, le morceau est délicieux, mais il faut avouer qu'il contraste assez fâcheusement avec la gravité et l'austérité coutumière à Rousseau en pareille matière. Il ne dut pas plaire beaucoup aux rigides bourgeois calvinistes dont Rousseau plaidait ici la cause avec la sienne. Le dilettantisme de l'écrivain risquait de faire tort à la rigueur démonstrative du polémiste et du tribun, mais Rousseau se dédommageait, peut-être, par cet intermède, de l'ennui qu'il dut éprouver à discuter aussi longuement sur le dogme. C'est là une circonstance atténuante.
Dans la quatrième lettre (2), Rousseau aborde l'examen de cette question qui remplira encore la lettre suivante : Si Rous* seau était coupable, quelle loi lui était-elle applicable et comment a-t-on procédé contre lui?
Supposons Rousseau coupable, il peut l'être de deux façons. Ou bien pour avoir violé son serment de bourgeoisie, et alors c'est un crime d'Etat qui le rend directement justiciable du Conseil. Ou bien pour avoir commis une erreur sur la doctrine, et alors c'est à un autre tribunal — le Consistoire — qu'il appartenait de prononcer en premier ressort.
Rousseau n'apparaît pas nettement dans le texte même d'Emile, qui dit : « A force d'outrer tous les devoirs, le christianisme les rend impraticables et vains; à force d'interdire aux femmes le chant, la danse et tous les amusements du monde, il les rend maussades, grondeuses, insupportables dans leurs maisons. > Rousseau dit « christianisme » et non « Evangile », mais Tronchin pouvait de bonne foi s'y tromper.
(i) « Une des choses qui me charment dans le caractère de Jésus n'est pas seulement la douceur des mœurs, la simplicité, mais la facilité, la grâce et même l'élégance. Il ne fuyait ni les plaisirs, ni les fêtes, il allait aux noces, il voyait les femmes, il jouait avec les enfants, il aimait les parfums, il mangeait chez les financiers. Ses disciples ne jeûnaient point; son austârité n'était point fâcheuse. Il était à la fois indulgent et juste, doux aux faibles et terrible aux méchants. Sa morale avait quelque chose d'attrayant, de caressant, de tendre; il avait le cœur sensible, il était honune de bonne société. Quand il n'eût pas été le plus sage des mortels, il en eût été le plus aimable. > Rousseau ajoute encore : « Certains passages de saint Paul, outrés ou mal entendus, ont fait bien des fanatiques, et ces fanatiques ont souvent défiguré et déshonoré le christianime. Si l'on s'en fût tenu à l'esprit du maître, cela ne serait pas arrivé. »
(2) Œuvres, t. III, p. 38-45.
Rousseau a-t-il violé son serment de bourgeoisie? Le serment prescrit de vivre selon la réformation du Saint Evangile. Rousseau Ta fait hardiment en pays catholique. Dans son livre il n'a cessé de se proclamer protestant. Le serment prescrit encore de ne faire et de ne souffrir aucunes pratiques, machinations on entreprises contre la réformation du Saint Evangile. Les Lettres de la campagne accusent Rousseau d'avoir un peu pratiqué et machiné de la sorte en parlant comme il l'a fait de l'Evangile (i).
Mais comment un livre signé, parfaitement avoué, répandu publiquement, constituerait-il une « machination » ou une « pratique », termes dont l'origine historique du serment suffirait à expliquer le sens, s'il pouvait être douteux? Enfin, tout le Uvre, prêchant la préférence du bien général sur le bien particulier, l'obéissance aux lois en toute chose, le respect des formes établies, n'est pas contraire à la morale de la réformation évangélique. Donc Rousseau n'a jamais enfreint son serment de bourgeoisie.
Il ne peut dès lors s'agir, dans son cas, que d'une « erreur sur la foi » qui, si elle n'est avantageuse pour la société, lui est du moins très indifférente. Or, si tel est le délit, c'est, en premier ressort, le Consistoire qui est le tribunal compétent pour juger Rousseau, et ce en vertu de l'article 88 des Ordonnances ecclésiastiques. Rousseau cite et commente le texte de cet article; puis n compare la scrupuleuse application de cette loi dans la procédure suivie en 1563 contre Jean Morelli avec la procédure ultra-expéditive employée contre lui en juin 1762. Et il conclut avec les auteurs des représentations que, dans son cas personnel, « l'Edit a été violé comme à plaisir dans toutes ses parties ». C'est là l'évidence même, mais le sophiste des Lettres de la campagne n'en veut pas convenir. Ici, Rousseau suit pied à pied, pour les réfuter l'un après l'autre, les fallacieux arguments allégués par J.-R. Tronchin pour établir la nécessité de sévir. Cette fin de la quatrième lettre est un modèle de dialectique serrée, précise, minutieuse, traquant l'adversaire dans les derniers recoins de sa pensée et dans les moindres nuances de sa phrase (2).
La prétendue « nécessité de sévir «étant ainsi écartée, Rousseau.
(i) Rousseau s'égaie de cet t un peu » de J.-R. Tronchin : t Voyez d'abord que ces messieurs sont agréables ! Il leur semble entrevoir de loin un peu de pratique et de machination; sur ce petit semblant éloigné d'une petite manœuvre, ils jettent un regard sur celui qu'ils en présument l'auteur: et ce regard] est un décret de prise de corps. ■
(2) Œuvres, t. III, -p. 41-44.
3o8 JEAN-JACQUES ROUSSEAU GENEVOIS
au début de la cinquième lettre (i) examine et réfute les arguments avancés par J.-R. Tronchin pour soutenir la correction de la procédure sui\de contre lui. Il ramène à l'absurde, par une discussion juridique très serrée (2), l'argumentation de son adversaire contre Tapplication de l'article 88 des Ordonnances ecclésiastiques, puis il étudie les précédents, spécialement la procédure contre Morelli, invoquée par les représentants, et la procédure contre Nicolas Antoine, invoquée par Tronchin, et il arrive, sur le point du fameux article 88 des Ordonnances ecclésiastiques, à poser le dilemme bien difficile à esquiver : « Si j'ai dogmatisé, je suis certainement dans le cas de la loi ; si je n'ai pas dogmatisé, qu'a-t-on à me dire? Aucune loi n'a parlé de moi. Donc on a transgressé la loi qui existe, ou supposé celle qui n'existe pas. » Mais, disait encore Tronchin, c'est le livre qu'on a jugé, non l'auteur. Donc on n'a pas condamné l'accusé sans l'entendre. Le jugement « ne l'a pas encore effleuré ; ses exceptions et défenses lui restent donc entières ». Sur ce point, Rousseau veut l'admettre, les juges ont pu se tromper de bonne foi. Mais c'est une erreur qui a eu des effets cruels. Il serait inepte d'admettre que la flétrissure infligée au livre pour une doctrine ne flétrit pas l'auteur qui l'a énoncée. Le bourreau atteint bien l'honneur de l'auteur, non celui du livre. L'erreur contraire, celle du Conseil, provient de l'usage judiciaire qui condanme les livres anonymes sans rechercher ni inquiéter l'auteur, fût-il connu de tout le monde (3). Mais le Uvre signé par un auteur franc et courageux ne peut plus être condamné sans qu'on entende l'auteur, puisque condanmer un livre qui porte le nom de l'auteur, c'est condanmer l'auteur lui-même. Mais, dit-on, le délit est évident. Qu'importe? N'entend-on pas un assassin, même pris en flagrant délit, avant de le condamner? Et puis, si c'est le livre qu'on veut condamner, pourquoi décréter encore l'auteur personnellement? Rousseau enferme ses adversaires dans ce nouveau dilemme : a Ils devaient
(i) Œuvres, t. III, p. 45-62.
(2) Rousseau insiste notamment sur la distinction absolue à faire, dans une démocratie, entre le souverain (qui est le peuple) et le gouvernement (puissance executive), point sur lequel Tronchin cherche à créer une confusion par Téquivoque de l'expression.
(3) Sans le nommer, Rousseau porte ici un coup droit à Voltaire : « Plusieurs même sont dans 1* usage d'avouer ces livres pour s'en faire honneur, et de les renier pour se mettre à couvert ; le m^me homme sera l'auteur ou ne le sera pas devant le même homme, selon qu'ils seront à l'audience ou dans un souper. » C'est exactement la situation où Voltaire se trouvait constanmient vis-à-vis des Tronchin> magistrats et conmiensaux, et la flèche atteint aussi le procureur général.
brûler le livre sans faire mention de Tauteur, ou, s*ils en voulaient à l'auteur, attendre qu'il fût présent ou contumax pour brûler le livre. Mais point ; ils brûlent le li\Te, comme si l'auteur n'était pas connu et décrètent l'auteur comme si le livre n'était pas brûlé. Me décréter après m' avoir diffamé (i) I »
Autre question : la partialité des poursuites. Les autres livres tolérés à Genève sont-ils plus tolérables que ceux de Rousseau qu'on y brûle?
Sans l'affirmer trop nettement, Tronchin répondait que, si même le gouvernement a dissimulé une fois, ce n'est pas une raison pour qu'il dissimule toujours. « Soit, dit Rousseau, mais... voyez les écrits sur lesquels on dissimule et ceux qu'on choisit pour ne plus dissimuler ; voyez les auteurs qu'on fête à Genève et voyez ceux qu'on y poursuit. » Sur ce terrain où il se sent très fort, Rousseau presse impitoyablement son adversaire, le force à reculer pas à pas, lui serre la gorge au détour de chaque argument, presque de chaque phrase. C'est une passe d'escrime d'une belle ardeiir triomphante. L'ironie alterne ici avec l'éloquence, le dédain avec l'indignation.
On a allégué que la tolérance du Conseil était forcée par les circonstances, la politique générale. Rousseau répond : « Si l'on vous force à tolérer quelques écrits punissables, tolérez donc aussi ceux qui ne le sont pas. »
On invoque l'exemple des pays étrangers, leur intervention. « Eh I plût à Dieu que je n'en eusse pas plus (d'ennemis) à Grenève qu'en France, et qu'Us n'y fussent pas plus implacables 1 Chacun sait aujourd'hui d'où sont partis les coups qu'on m'a portés et qui m'ont été les plus sensibles. Vos gens me reprochent mes malheurs, comme s'ils n'étaient pas leur ouvrage. Quelle noirceur plus cruelle que de me faire un crime à Genève des persécutions qu'on me suscitait dans la Suisse, et de m'accuser de n'être admis nulle part, en me faisant chasser de partout? »
Mais, disait Tronchin, les ouvrages tolérés à Genève sont moins
(i) Rousseau note ici ironiquement qu'on le traite d'abord comme im malfaiteur qui n'a plus rien à perdre, puis qu'on l'engage ensuite poliment à faire valoir ses exceptions et défenses, non sans avoit passé par la prison, après cinquante ans d'honneur, d'estime publique et de vie sans reproche.
(2) « Que n' imprime- t-on pas à Genève? Que n'y tolère-t-on pas? Des ouvrages qu'on a peine à lire sans indignation s'y débitent publiquement; tout le monde les lit; tout le monde les aime; les magistrats se taisent, les ministres sourient; l'air austère n'est plus de bon air. Moi seul et mes livres avons mérité l'animadversion du Conseil, et quelle animadversion ! » Tout ceci, comme ce qui suit, est dirigé contre Voltaire et ses caudataires genevois.
dangereux que ceux de Rousseau. « Singulière conscience, répond Rousseau, que celle qui fait dire à des magistrats : « Nous souffrons volontiers qu'on blasphème, mais nous ne souffrons pas qu'on raisonne. Otons, monsieur, la disparité des sujets; c'est avec ces mêmes façons de penser que les Athéniens applaudissaient aux impiétés d'Aristophane et firent mourir Socrate. » Or, selon Rousseau, les ridicules outrageants, les impiétés grossières, les blasphèmes contre la religion doivent être punis, parce que celui qui les emploie insulte les croyants eux-mêmes, les outrage dans leur culte, les bafoue dans leur intimité. Mais où est le mortel qu'un raisonnement doive offenser? C'est pour avoir raisonné et non blasphémé, que Rousseau a été puni par les magistrats genevois. Et pourtant, « ces messieurs voient si souvent M. de Voltaire : comment ne ,leur a-t-il point inspiré cet esprit de tolérance qu'il prêche sans cesse et dont il a quelquefois besoin »?
C'est ici que se place le pastiche vraiment délicieux d'un discours que Voltaire pourrait adresser aux magistrats genevois pour les engager à la tolérance envers Rousseau et ses écrits. Ce petit chef-d'œuvre de j&ne ironie et de mordante raillerie se termine par ces lignes, où le ton même de Voltaire semble rendu avec autant de perfection que sa dialectique supposée :
« J'ai tant prêché la tolérance! Il ne faut pas toujours l'exiger des autres et n'en jamais user avec eux. Ce pauvre honune croit en Dieu, passons-lui cela, il ne fera pas secte : il est ennuyeux; tous les raisonneurs le sont ; nous ne mettrons pas celui-ci de nos soupers ; du reste, que nous importe ? Si l'on brûlait tous les livres ennuyeux, que deviendraient les bibliothèques? Et si l'on brûlait tous les gens ennuyeux, il faudrait faire un bûcher du pays. Croyez-moi, laissons raisonner ceux qui nous laissent plaisanter, ne brûlons ni gens ni livres, et restons en paix. C'est mon avis. »
On voit, quand il se mêle de plaisanter et de railler, de quelle façon Jean-Jacques sait s'y prendre. Voltaire qui ne goûtait guère l'ironie, quand par hasard elle l'atteignait, ne sut se venger de cette spirituelle boutade que par un immonde libelle (i).
Après avoir repoussé une dernière flèche de Tronchin, en proclamant la sympathie et le succès qu'ont obtenus, depuis leiu: condamnation, et dans toute l'Europe, les livres brûlés à Genève (2),
(i) Le Sentiment des citoyens (27 décembre 1764). La fureur de Voltaire^édate aussi dans les nombreuse^ lettres où il parle des Lettres de la montagne.
(2) « Il n*y a partout qu'un cri d'indignation contre le Conseil de Genève. » Les ouvrages de Rousseau s'impriment dans tous les pays, se traduisent dans toutes
Rousseau, quittant enfin le terrain de la discussion juridique, élève le débat à sa véritable hauteur en montrant le vrai but et la signification religieuse de la Profession de foi.
En se faisant le défenseur du clergé genevois contre d'Alembert, Rousseau avait voulu prouver qu'en prêchant la morale et les devoirs de Thomme et du citoyen, ce clergé gardait l'essentiel et négligeait l'accessoire. Dans Emile, en face de l'indifférence religieuse du siècle, il s'est efforcé de montrer aux croyants tous les points primordiaux qui les réunissent, en écartant les points accessoires qui les divisent (i).
Il a choisi pour accomplir sa tentative un moment où l'animosité des partis paraissait suspendue. A qui donc nuisait-il ainsi?
« A qui pouvait déplaire un ouvrage où, sans blâmer, du moins sans exclure personne, on faisait voir qu'au fond tous étaient d'accord; que tant de dissensions ne s'étaient élevées, que tant de sang n'avait été versé que pour des malentendus ; que chacun devait rester en repos dans son culte, sans troubler celui des autres ; que partout on devait servir Dieu, aimer son prochain, obéir aux lois, et qu'en cela seul consistait l'essence de toute bonne religion? C'était établir à la fois la liberté philosophique et la piété religieuse. »
On n'a pas compris l'inspiration élevée de la Profession âe foi, Rousseau a été la seule victime de ses bonnes intentions; mais, avant de quitter le terrain religieux, il rend son correspondant supposé attentif à un seul fait encore : la qualité morale, religieuse et civique de ses partisans et celle de ses ennemis, à Genève. Et il fait alors ce magnifique éloge de la bourgeoisie genevoise et des représentants : « Jetez les yeux sur ce qui se passe autour de vous. Quels sont ceux qui me poursuivent, quels sont ceux qui me défendent? Voyez parmi les représentants l'élite de vos citoyens :
les langues (deux traductions simultanées à^ Emile à Londres) ; en France, en Allemagne, conmie en Angleterre, et même en Italie, on l'aime, on le plaint, on voudrait l'accueillir.
(i) < Considérez l'état religieux de l'Europe au moment où je publiai mon livre, et vous verrez qu'il était plus que probable qu'il serait partout accueilli. La religion, discréditée en tout lieu par la philosophie, avait perdu son ascendant jusque sur le peuple. Les gens d'église, obstinés à l'étayer par son côté faible, avaient laissé miner tout le reste ; et l'édifice entier, portant à faux, était prêt à s'écrouler. Les controverses avaient cessé, parce qu'elles n'intéressaient plus personne; et la paix régnait entre les différents partis, parce que nul ne se souciait plus d.i sien. Pour ôtcr les mauvaises branchps. on avait abattu l'arbre; pour le replanter, il fallait n'y laisser que le tronc. »
Genève en a-t-elle de plus estimables? Je ne veux point parler de mes persécuteurs; à Dieu ne plaise que je souille jamais ma plume et ma cause des traits de la satire 1 Je laisse sans regret cette arme à mes ennemis. Mais comparez et jugez vous-même. De quel côté sont les mœurs, les vertus, la solide piété, le plus vrai patriotisme? Quoi ! j'offense les lois, et leurs plus zélés défenseurs sont les miens! J'attaque le gouvernement, et les meilleurs citoyens m'approuvent! J'attaque la religion, et j'ai pour moi ceux qui ont le plus de religion 1 Cette seule observation dit tout ; elle seule montre mon vrai crime et le vrai sujet de mes disgrâces. Ceux qui me haïssent et m'outragent font mon éloge en dépit d'eux. Leur haine s'explique d'elle-même. Un Genevois peut-il s'y tromper? »
La question de la religion étant ainsi épuisée, la sixième lettre (x) examine, beaucoup plus brièvement, s'il est vrai que Rousseau ait attaqué, ait même tendu à détruire tous les gouvernements. Pour la religion, on expliquait ses griefs. Pour les gouvernements^ il n'y a pas le moindre indice de ce qu'on a pu vouloir dire. Le Conseil ne s'est pas expUqué. L'auteur des Lettres de la campagne parle simplement de la plus audacieuse critique (et critique n'est pas synonyme de destruction) (2) et s'en tient là.
Comment répondre à des attaques qui ne sont pas motivées? Rousseau ne voit qu'un moyen, c'est de résumer le livre incriminé, le Contrai social. Il le résmne donc, avec une lumineuse sobriété, et déclare qu'il a « proposé en exemple à l'Europe » la constitution de Genève, qu'il trouvait belle, ramenée à ses vrais principes et préservée des dangers qui la menacent aujomrd'hui {3).
Or, ce n'est pas précisément « détruire tous les gouvernements » que de leur proposer pour modèle un Etat existant, avec tous ses principes de gouvernement. Mais c'est là, pomrtant, ce qu'on ne
(i) Œuvres, t. III, p. 62-67.
(2) « Critiquer ou blâmer quelques lois, n'est pas renverser toutes les lois. Autant vaudrait accuser quelqu'un d'assassiner les malades, lorsqu'il montre les fautes des médecins. >
(3) ■ Que pensiez- vous, monsieur, en lisant cette analyse courte et fidèle de mon livre? Je le devine. Vous disiez en vous-même : voilà l'histoire du gouvernement de Genève. C'est ce qu'ont dit, à la lecture du même ouvrage, tous ceux qui connaissent votre Constitution... Cette Constitution, toute borme qu'elle est, n'est pas sans défaut ; on pouvait prévenir les altérations qu'elle a souffertes, la garantir du danger qu'elle court aujourd'hui. J'ai prévu ce danger, je l'ai fait entendre, j'indiquais des préservatifs; était-ce la vouloir détruire que de montrer ce qu'il fallait faire pour la maintenir?... Voilà tout mon crime ; j'avais tort peut-être; mais si l'amour de la patrie m'aveugla sur cet article, était-ce à elle de m'en punir? >
lui pardonne pas. S'il n'avait proposé qu'un système, on n'aurait rien dit et on aurait relégué le Contrat social avec la République de Platon, au pays des chimères. Mais il peignait l'Etat genevois idéal, et il contrecarrait ainsi les desseins de ceux qui prétendaient l'altérer à leur propre avantage. De là leur colère (i). Ce n'est pas tout. Rousseau insiste longuement sur un phénomène étrange : « Mon livre attaque tous les gouvernements, et il n'est proscrit par aucun 1 II en établit un seul, il le propose en exemple, et c'est dans celui-là qu'il est brûlé ! »
En fait, « le Contrat social n'a été brûlé nulle part qu'à Genève où il n'a pas été imprimé ; le seul magistrat de Genève y a trouvé des principes destructifs de tous les gouvernements. A la vérité, ce magistrat n'a point dit quels étaient ces principes; en cela, je crois qu'il a fort prudemment fait ».
Quittant ici le ton de l'ironie, Rousseau fait une vibrante apologie de son livre, où, tout en donnant la préférence au gouvernement de son pays, loin de détruire tous les gouvernements, il les a tous établis. Il n'a rejeté aucim gouvernement, il n'en a méprisé aucun. « En les examinant, en les comparant, j'ai tenu la balance, et j'ai calculé les poids; je n'ai rien fait de plus. » Il a pu traiter avec quelque hardiesse, les discutant par abstraction, des questions de politique. Mais Locke, Montesquieu, l'abbé de Saint-Pierre, sans parler du lointain Althusius (2), ont traité les mêmes matières et souvent avec au moins autant de liberté. « Tous trois sont nés sous des rois, ont vécu tranquilles et sont morts honorés dans leur pays. Vous savez comment j'ai été traite dans le mien. »
Rousseau, loin de rougir de ces flétrissures, s'en glorifie. Il pense qu'il a bien mérité de son pays, et il termine son apologie personnelle par cette éloquente péroraison : « La conduite du Conseil envers moi m'afflige sans doute, en rompant des nœuds qui m'étaient si chers; mais peut-elle m'avilir? Non, elle m'élève, elle me met au rang de ceux qui ont souffert pour la liberté. Mes livres, quoi qu'on fasse, porteront toujours témoignage d'euxmêmes, et le traitement qu'ils ont reçu ne fera que sauver de
(i) « Je peignais un objet existant et Ton voulait que cet objet changeât de face. Mon livre portait témoignage contre l'attentat qu'on allait faire : voilà ce qu'on ne m'a pas pardonné. »
(2) Althuskm (ou Althusius), jurisconsulte hollandais de l'école protestante, professeur de droit, publia, en 1603, sa Politica methodice digesta^ où il soutient que le peuple est la source de toute autorité, que les rois sont ses mandataires, toujours révocables, et qu'il peut punir de mort s'il juge qu'ils ont mérité cette peine.
314 JKAN-JACQUES ROUSSKAU GENEVOIS
Topprobre ceux qui auront Thonneur d'être brûlés après eux. »
Ici s'achève la première partie du livre, où Rousseau, plaidant longuement sa propre cause, a prouvé qu'il n'a attaqué ni la religion ni les gouvernements ; que, l'eût-il fait, il n'était pas punissable à Genève ; enfin, qu'eût-il été punissable, la seule loi applicable à son cas a été violée dans la procédure suivie contre lui.
Dans la seconde partie (lettres 7, 8 et 9), Rousseau va plaider la cause des représentants. Il exposera, à cet effet, ses idées sur la constitution genevoise et réfutera celles qui ont été émises par l'auteur anonyme des Lettres de la campagne.
Dans la septième lettre (i), Rousseau répond à cette question : Qu'est l'état présent du gouvernement de Genève, tel qu'il est fixé par l'Edit de médiation? Il faut distinguer ici l'état de droit, qui est la liberté, et l'état de fait, qui est la servitude {2). Souverain en droit, le peuple genevois ne l'est, en fait, que quatre heures par an. Le reste du temps, il est sujet et livré sans réserve à la discrétion d'autrui.
Il est arrivé à Genève ce qui arrive dans tous les Etats démocratiques. Les deux puissances législative et executive qui constituent la souveraineté n'en sont pas distinctes d'abord. Plus tard, la puissance executive s'en sépare. Elle devient de temporaire (3) permanente, et, comme elle est toujours là, et qu'elle ne peut rendre compte de chacun de ses actes, elle ne rend plus compte que des principaux, puis elle cesse de rendre compte d'aucun.
Insensiblement, elle empiète sur la puissance législative et finit par la dominer. « La puissance executive n'est que la force ; et, où règne la seule force, l'Etat est dissous. Voilà, monsieur, comment périssent à la fin tous les Etats démocratiques. »
Rousseau trace ici le tableau, très sombre, des empiétements
(i) ŒuvreSf t. III, p. 67-78.
(2) t Des gens de très bon sens vous disent : t Nous sommes le plus libre de tous c les peuples »; et d'autres gens de très bon sens vous disent : « Nous vivons sous « le plus dur esclavage, s Lesquels ont raison? me demandez- vous. Tous, monsieur, mais à différents égards : une distinction très simple les concilie. Rien n'est plus libre que votre état légitime ; rien n'est plus servile que votre état actuel. »
(3) Selon Rousseau, les magistrats sont, dans le principe, des officiers chargés d'une commission, qui, une fois la commission remplie, en rendent compte et rentrent dans la commune égaJité. Cette idée du Conirat social, il croit la trouver dans les annales de Genève du temps « où vos syndics, simples procureurs établis par la communauté pour vaquer à telle ou telle affaire, lui rendaient compte de leur commission, le chapeau bas, et rentraient à l'instant dans l'ordre des particuliers >. Œuvres, t. III, p. 68.
successifs poursuivis, de tout temps et sans relâche, par le Petit Conseil au détriment du Conseil Général, pour lui ôter le pouvoir suprême. Certes, les tentatives d'éclat, les coups d'Etat, ont presque toujours échoué, mais par des efforts modérés et continus, par des changements insensibles et en apparence insignifiants, le Petit Conseil en arrive peu à peu à ses fins. Ainsi, l'autorité des syndics élus par le peuple gêne l'autorité du Conseil. Le Conseil s'efforcera peu à peu de l'affaiblir en l'absorbant. Il le fait avec la complicité des syndics eux-mêmes, qui ne sont pas toujours syndics, mais qui restent toujours conseillers. De même encore, le procureur général qui devrait être l'homme de la loi, c'est-à-dire l'homme du peuple, qui fait la loi, est en fait l'homme du Conseil, car il est choisi dans les hommes apparentés au Conseil et il n'aspire qu'à y entrer lui-même. Msdtre absolu de sa police intérieure, le Conseil réussit, peu à peu, par petites manœuvres invisibles, à mettre la main sur les tribunaux et à en éliminer les syndics. Alors, quand on proteste contre l'abus illégal des tribunaux sans S5aidics, c'est le Conseil qui crie à l'innovation!
Rousseau énmnère les usurpations du Petit Conseil dans l'époque qui précéda le règlement et l'Edit de médiation de 1738. Il fait un grand éloge de cet acte, qui doit être intégralement maintenu et observé, puis il se livre à un examen critique des principaux articles de ce règlement {articles i à 6) et conclut assez sévèrement que ces articles établissent la souveraineté apparente, nominale et décora.tive des citoyens et le despotisme effectif du Petit Conseil (i). Et cependant, par la garantie qu'il dorme aux droits des citoyens, par le contrepoids du droit de représentation qu'il oppose à la puissance oligarchique, l'Edit de médiation a amélioré à bien des égards la situation des bourgeois. C'est ce que Rousseau va montrer dans sa huitième lettre (i).
Les médiateurs, dit Rousseau, étaient pleins de bonne volonté. S'ils ont commis nombre d'erreurs et de contradictions, dont les magistrats tirent avantage, c'est par une connaissance insuffisante des vrais principes d'une constitution démocratique. Ainsi, tandis qu'il fallait limiter les droits des Conseils inférieurs et non ceux du Conseil Général, ils ont fait le contraire. Mais ce n'est pas là une raison suffisante pour soutenir, comme fait l'auteur des LeUres de la campagne, que le Petit Conseil est le gouvernement même et garde ainsi tous les droits qu'il n'a pas aliénés. Car le Petit
(i) Œuvres, t. III, p. 78-94.
3i6 JEAN-JACQUES ROUSSEAU GENEVOIS
Conseil, sans les syndics élus, n'est pas le gouvernement, comme le prouvent clairement les textes des Edits de 1568, 1707 et 1738. Et, même avec les syndics élus, le gouvernement n'a, selon Rousseau, que les pouvoirs qui lui sont conférés par la loi, et non pas, comme le veut Tronchin, tous les pouvoirs que la loi ne lui ôte pas expressément (i).
Le principal contrepoids — et le contrepoids suffisant — donné par l'Edit de médiation au pouvoir aristocratique des Conseils, est Tarticle 6 de cet Edit qui consacre le droit de représentation (2). Etudiant ce droit essentiel, Rousseau en examine successivement les principes, la nature, l'étendue et l'exercice.
Posant d'abord les principes, Rousseau établit qu'il n'y a pas de liberté sans lois. Un peuple libre a obéit aux lois, mais il n'obéît qu'aux lois... Toute condition imposée à chacun par tous ne peut être onéreuse à personne, et la pire des lois vaut encore mieux que le meilleur maître, car tout maître a des préférences et la loi n'en a jamais ». Il faut donc changer aussi peu que possible la loi, et Rousseau fait ici à ses contradicteurs une concession importante, en reconnaissant que le droit négatif, pour autant qu'il rend difficile la modification des lois existantes, est chose bonne et utile (3).
Ce n'est pas à modifier ou à bouleverser la loi que le droit de représentation est destiné. Il sert précisément à rendre la loi « inaltérable » en empêchant la violation de la loi par ceux qui en
(i) Comment expliquer le silence de l'édit sur les pouvoirs du Conseil? L'édit, répond Rousseau, a prévu le pouvoir des syndics, et le Petit Conseil ne peut rien sans les syndics : il était donc superflu de limiter autrement sa puissance.
(2) Rousseau énumère toute une série d'articles de l'Édit de 1738, qui conservent ou rétablissent des droits acquis aux citoyens et qui servent de compensation aux droits des Conseils. Il reproche à Micheli du Crest, « aigri par ses malheurs ^ d'avoir été injuste pour cet édit, en l'accusant de renverser l'institution fondamentale du gouvernement et de dépouiller les citoyens de tous leurs droits. Mais ces droits, énumérés par les articles 3, 4, 10, 11, 12, 22, 30, 31, 32, 34, 42 et 44 de l'Édit, ne sont garantis que par l'article 6, qui conserve le droit de représentation, c article essentiel, article équipondérant à tous ceux qui vous sont contraires >.
(3) Le passage est assez caractéristique pour qu'on le cite en entier, d'autant qu'il montre encore la loyauté de Rousseau dans la discussion : « Depuis que la Constitution de votre Etat a pris une forme fixe et stable, vos fonctions de législateur sont finies; la sûreté de l'édifice veut qu'on trouve à présent autant d'obstacles pour y toucher qu'il fallait d'abord de facilités pour le construire. Le droit négatif des Conseils pris en ce sens est l'appui de la république ; l'article 6 du règlement est clair et précis; je me rends sur ce point aux raisonnements de l'auteur des Lettres, je les trouve sans réplique; et quand ce droit, si justement réclamé par vos magistrats, serait contraire à vos intérêts, il faudrait souffrir et vous taire. Des hommes droits ne doivent jamais fermer les yeux à l'évidence, ni disputer contre la vérité. »
ont le dépôt. Cet article seul fait du gouvernement de Genève « le meilleur qui jamais ait existé ». Il confère en effet aux citoyens im droit positif, celui d'empêcher la violation de la loi, et non simplement le droit de se plaindre et d'empocher une réponse sèchement négative. En fait, de par sa nature, le droit de représentation est une conséquence de la souveraineté populaire.' Même lorsqu'il ne siège pas en Conseil Général, le citoyen ne cesse pas d'être législateur. Il conserve toujours le droit, et même le devoir, de veiller à l'administration de la loi. « Ainsi, la « représentation » d'un citoyen, ou de plusieurs, « n'est que la déclaration de leur avis sur une matière de leur compétence... Cet avis n'est, à la vérité, que celui d'un particulier ou de plusieurs, mais ces particuliers étant membres du souverain, et pouvant le représenter quelquefois par leur multitude, la raison veut qu'alors on ait égard à leur avis, non comme à une décision, mais comme à une proposition qui la demande, et qui la rend quelquefois nécessaire. »
Les principes et la nature de ce droit ainsi posés, quelle en sera l'étendue? Rousseau distingue ici, et la distinction est des plus importantes, deux réponses à donner, selon l'objet même de la représentation.
La représentation a-t-elle pour objet de faire quelque changement à la loi? Rousseau admet alors en plein le droit négatif des Conseils. Le changement de la loi est toujours chose dangereuse et « surtout dans les petites républiques, où le moindre ébranlement désunit tout ». Le magistrat doit être libre de peser où est l'avantage de l'Etat, et d'empêcher une innovation qu'il jugerait funeste (i).
Mais, s'il s'agit au contraire, par la représentation, de réparer quelque transgression de la loi, la question change complètement d'aspect (2). Le législateur veiUe, il doit veiller à l'observation de la loi. Cela est de son droit, de son devoir et même de son serment. Il serait contre toute raison, il serait même indécent que le droit négatif du Conseil pût s'étendre jusqu'à refuser de réparer une transgression de la loi. On ne peut pas admettre, en effet, un seul instant que l'article 6 autorise les Conseils à approuver
(i) c La loi a donc très sagement pourvu à ce que rétablissement et même la proposition de pareilles nouveautés ne passât pas sans l'aveu des Conseils; et voilà en quoi doit consister le droit négatif qu'ils réclament et qui, selon moi, leur appartient incontestablement. »
(2) < n ne s'agit pas ici d'innover; il s'agit, au contraire, d'empêcher qu'on n'ixmove ; il s'agit, non d'établir de nouvelles lois, mais de maintenir les anciennes. •
3i8 JEAN-JACQUES ROUSSEAU GENEVOIS
une violation de la loi. Tout se ramène donc ici à une question de fait : La loi a-t-elle été transgressée ou ne l'a-t-elle pas été ? Les citoyens disent qu'elle Ta été : les magistrats le nient. Qui décidera? Les Conseils, répondent les négatifs. « Or, voyez, je vous prie, si Ton peut rien concevoir de moins raisonnable en pareil cas que ce droit négatif qu'ils s'attribuent. On leur dit : Vous avez transgressé la loi. Ils répondent : Nous ne l'avons pas transgressée; et, devenus ainsi juges suprêmes dans leur propre cause, les voilà justifiés, contre l'évidence, par leur seule aiïirmation. »
Une pareille décision est inadmissible. Dans le conflit d'opinion entre le magistrat et les représentants, il faut un recours au juge suprême, au souverain qui est, à Genève, le Conseil Général. L'esprit immémorial de la constitution le veut ainsi, et l'Edit de 1707, non supprimé par la médiation, consacre cet usage constant. Quand une violation de la loi est dénoncée, ou bien le Conseil défère aux représentations, ou bien c'est a à la volonté générale de décider, car, dans votre Etat, cette volonté est le juge suprême et l'unique souverain ».
Par malheur, les médiateurs n'ont pas réglé, dans l'Edit de 1738, l'exercice de ce droit, parce qu'ils n'ont pas supposé qu'un tel déni de justice fût possible de la part des magistrats. Ceux-ci s'ingénient maintenant à accumuler mille difficultés ima^naires pour déclarer impossible l'exercice du droit qui les gêne.
Chose grave ! Ne voulant pas reconnaître les moyens légaux et pacifiques, l'auteur des Lettres de la campagne admet que, dans les cas extrêmes, le peuple, pour obtenir justice, puisse recourir à la force des armes (i). Rousseau, lui, condamne l'emploi de toute violence, de tout tumulte. Il se félicite même qu'on ait supprimé le « droit des armes », malgré l'extrême modération avec laquelle la bourgeoisie genevoise en usa toujours.
Rousseau lui-même n'a-t-il pas tout sacrifié à la paix civile? Et la bourgeoisie de Genève n'exerce-t-elle pas son droit de représentation avec plus de modestie, de bienséance encore que n'en prescrit la loi?
Après un magnifique éloge de cette bourgeoisie, toujours respectueuse de la loi et du magistrat (2), Rousseau réfute les diffi-
(i) « Tout est permis dans les maux extrêmes. » Voir Lettres de la campagnet p. loi et passim.
(2) ■ Tel est l'esprit de la bourgeoisie de Genève : toujours plutôt en deçà qu'en delà de ses droits, elle est ferme quelquefois; elle n'est jamais séditieuse. Toujours la loi dans le cœur, toujours le respect du magistrat sous les yeux, dans le temps
cultes, prétendues insurmontables, que soulèverait Texercice du droit de représentation, et indique deux moyens par lesquels on pourrait le régulariser. Il suffirait, ou bien d'autoriser l'assemblée des « compagnies de bourgeoisie » qui seraient consultées sur la valeur des représentations. En .cas affirmatif, le Conseil ferait droit lui-même, ou assemblerait le Conseil Général. Ou bien de rétablir les Conseils périodiques, supprimés en 1712 par Temploi de la fraude, de la violence, de la surprise et de la terreur, qui ne s'occuperaient que d'examiner les représentations. Si l'on ne veut rien changer au droit public en vigueur, on pourrait renvoyer ioute représentation contestée au plus prochain des deux conseils généraux qui ont lieu chaque année pour les élections. Aussi bien, la multiplication des conseils généraux ne serait pas un danger. Jamais, ils ne furent plus nombreux que dans cette Genève du seizième siècle, dont Rousseau trace un brillant et émouvant tableau (i).
La crainte d'indisposer les puissances voisines n'est pas plus fondée et l'histoire est là pour répondre à ce soupçon injurieux (2) . Le danger, évoqué par les Lettres de la campagne, d'un meneur de crédit, contestant la loi appliquée pour le condamner et qui pourrait séduire le peuple et l'entraîner, n'est pas moins chimérique à Genève.
« Eh ! s'écrie Rousseau, non sans un peu d'amertume ironique dans le dernier trait, qui donc a connu la bourgeoisie de Genève
même où la plus vive indignation devait animer sa colère et où rien ne l'empêchait de la contenter, elle ne s'y livra jamais. Elle fut juste, étant la plus forte : même elle sut pardonner. En eût-on pu dire autant de ses oppresseurs? On sait le sort qu'ils lui firent éprouver autrefois; on sait celui qu'ils lui préparaient encore. Tels sont les hommes vraiment dignes de la liberté, parce qu'ils n'en abusent jamais, qu'on charge pourtant de liens et d'entraves comme la plus vile populace. Tels sont les citoyens, les membres du souverain qu'on traite en sujets et plus mal que des sujets mêmes. >
(i) « Lisez, monsieur, les fastes de votre ville durant le seizième siècle... L'histoire de ces mémorables temps est un enchaînement de prodiges. Les tyrans, les voisins, les ennemis, les amis, les sujets, les citoyens, la guerre, la peste, la famine, tout semblait concourir à la perte de cette malheureuse ville. On conçoit à peine conmient un Etat déjà formé eût pu échapper à tous ces périls. Non seulement Genève en échappe, mais c'est durant ces crises' terribles que se consomme le grand ouvrage de sa législation... >
(2) « Toutes les résolutions des Conseils généraux ont été dans tous les temps aussi pleines de sagesse que de courage; jamais elles ne furent insolentes, ni lâches; on y a quelquefois juré de mourir pour la patrie ; mais je défie qu'on m'en cite un seul, même de ceux où le peuple a le plus influé, dans lequel on ait, par étourderie, indisposé les puissances voisines, non plus qu'un seul où l'on ait rampé devant elles. Je ne ferais pas un pareil défi pour tous les arrêtés du Petit Conseil ; mais passons. ■
pour un peuple servile, ardent, imitateur, stupide, ennemi des lois, et si prompt à s'enflammer pour les intérêts d* autrui? »
Non, vraiment, ce n*est pas le crédit d'un condamné qui est à craindre, c'est bien plutôt le crédit des familles gouvernantes. Suit un véhément réquisitoire contre le pouvoir envahissant des premières familles (i), toujours unies pour dominer, et cette conclusion sur le droit de représentation :
Il n'y a ni sérieux, ni bonne foi à vouloir empêcher l'exercice « d'un droit sacré, fondamental, confirmé, nécessaire, par des inconvénients chimériques, » tandis qu'au contraire « ce droit en- « freint ouvre la porte aux excès de la plus odieuse oligarchie »;
Cette oligarchie attente déjà à la liberté des citoyens, en s' arrogeant « le pouvoir de les emprisonner sans astriction ni condition, sans formalité d'aucune espèce, contre la teneur des lois les plus précises, et malgré toutes les protestations » (2). Cette question des emprisonnements illégaux, l'un des griefs les plus importants de la bourgeoisie genevoise contre les Conseils, remplit toute la fin de la huitième lettre, où Rousseau a établi, avec autant de justesse que de force, la nature et l'étendue vraie du droit de représentation.
C'est la fameuse question du « droit négatif » qui remplit la neuvième et dernière lettre de la Montagne (3). Rousseau renonce d'emblée à réfuter ici son adversaire dans le détail.
« Entreprendre un examen suivi des Lettres de la campagne serait s'embarquer dans une mer de sophismes. Les sadsir, les exposer, serait, selon moi, les réfuter ; mais ils nagent dans un tel flux de doctrine, ils en sont si fort inondés, qu'on se noie en voulant les mettre à sec. » Mais il examinera la méthode de raisonnement de son contradicteur, dont le seul et véritable objet, dit-il,
(i) c Tout ce qui se fait par brigue et séduction se fait par préférence au profit de ceux qui gouvernent... La ruse, le préjugé, l'intérêt, la crainte, Tespoir, la vanité, les couleurs spécieuses, un air d'ordre et de subordination, tout est pour des hommes habiles constitués en autorité et versés dans l'art d'abuser le peuple. Quand il s'agit d'opposer l'adresse à l'adresse, ou le crédit au crédit, quel avantage immense n'ont pas dans une petite ville les premières familles, toujours unies pour dominer, leurs amis, leurs clients, leurs créatures, tout cela joint à tout le pouvoir des Conseils, pour écraser des particuliers qui oseraient leur faire tête avec des sophismes pour toutes armes 1 Voyez autour de vous dans cet instant même, b
(2) « L'explication qu'on ose donner à ces lois est plus insultante encore que la tyrannie qu'on exerce en leur nom. De quels raisonnements on vous paie ! Ce n'est pas assez de vous traiter en esclaves, si l'on ne vous traite encore en enfants ! ■ Rousseau réfute ensuite l'argumentation développée par J.-R. Tronchin dans la deuxième des LeUres de la campagne, p. 32-55.
{3) Œuvres ,t. III, p. 94-108.
est d'établir le prétendu droit négatif dans la plénitude que lui donnent les usurpations du Conseil. Voulant, par un tour d'adresse, donner le change sur le fond de la question, l'auteur des Lettres de la campagne use avec une rare habileté de l'art a de réduire en propositions générales un système dont on verrait trop aisément le faible, s'il en faisait toujours l'application ». Il flatte ainsi l'amour-propre du lecteur qui, pour ne pas avouer son ignorance, se laisse aveugler et entraîner : « Et tandis qu'il met ces questions hors de la portée de ceux qu'il veut séduire, il les cajole et les gagne en paraissant les tradter en hommes d'Etat. » D'ailleurs, sur le terrain de l'abstraction pure, tous les points de vue peuvent se soutenir. Rousseau, lui, parle pour le peuple entier, pour lui être utile et non pour le séduire et il lui parle la langue que le peuple parle et peut comprendre (i).
Autre source de confusion. Au lieu de préciser l'idée de ce droit négatif, le procureur général Tronchin la laisse dans le vague, en l'obscurcissant par l'éclat d'exemples historiques pompeux, mais qui ne s'y rapportent nullement ou qui concluent plutôt contre sa thèse.
« On fouille avec érudition dans l'obscurité des siècles ; on vous promène avec faste chez les peuples de l'antiquité ; on vous étale successivement Athènes, Sparte, Rome, Carthage; on vous jette aux yeux le sable de la Lybie, pour vous empêcher de voir ce qui se passe autour de vous (2). »
S'adressant aux Genevois, Rousseau les adjure de ne point se laisser forger des chaînes par l'amour-propre. « Vous n'êtes ni Romains, ni Spartiates, vous n'êtes pas même Athéniens. Laissezlà ces grands noms qui ne vous vont point. Vous êtes des marchands, des artisans, des bourgeois, toujours occupés de leurs intérêts privés, de leur travail, de leur trafic, de leur gain... »
Rien ne ressemble moins à un peuple inquiet, désœuvré, remuant et qui ait besoin d'être contenu, que la bourgeoisie de Grenève. L'histoire politique genevoise montre constamment le Conseil trop ardent dans ses entreprises, la bourgeoisie trop lente dans ses protestations et trop compassée dans ses démarches. Rousseau
(i) < Le sujet de ces Lettres intéresse un peuple entier, composé, dans son plus grand nombre, d'hommes qui ont plus de sens et de jugement que de lecture et d'étude, et qui, pour n* avoir pas le jargon scientifique, n'en sont que plus propres à saisir le vrai dans toute sa simplicité. >
(2) Rousseau montre aussi que le pouvoir royal en Angleterre, avec son droit de v^t est beaucoup moits absolu que ne serait celui du Petit Conseil avec le droit négatif extensivement interprété.
cite ici toute une série d'exemples historiques qui établissent cette double thèse (i). Arrivant à l'époque actuelle, il flagelle la conduite du Q)nseil dans l'affaire Kctet (tribunaux irréguliers) ; dans l'affaire Bardin (confiscation illégale de livres) ; dans l'affaire du texte des Edits (que le Conseil refuse de conununiquer). Il blâme non moins sévèrement les durs refus systématiquement opposés par le Conseil aux demandes les plus raisonnables des représentants, à seule fin d'énerver le droit de représentation en le montrant constamment inutile. Et cependant, les bourgeois, toujours éconduits, se taisent, attendent et demeurent en repos (2). Est-ce là l'attitude de gens remuants qu'il faut contenir, dans l'intérêt de l'Etat, par une extension abusive du droit négatif? Si des innovations dangereuses sont à craindre pour l'Etat, de quel parti faut-il les attendre : de la bourgeoisie pacifique par intérêt ou du parti des magistrats remuants par ambition (3)? Il suffit de comparer ces deux partis, entre lesquels Rousseau fait un long parallèle, pour juger lequel doit porter aux lois la première atteinte.
« Et cherchez, en effet, dans votre histoire, si tous les complots ne sont pas toujours venus du côté de la magistratiure, et si jamais
(i) Empiétement du Conseil et faiblesse de la bourgeoisie en 1570, 1714, 1725 (sur les impôts), en 1650 (mode de suffrage contraire aux édits), en 1707 (meurtre judiciaire de Pierre Fatio) ; etc., etc.
(2) Rousseau voit dans la bourgeoisie genevoise < un peuple très peu nombreux, paisible et froid, composé d'hommes laborieux, amateurs du gain, soumis pour leur propre intérêt aux lois et à leurs ministres, tout occupés de leur négoce ou de leurs métiers; tous, égaux par leurs droits et peu distingués par la fortune, n'ont entre eux ni chefs ni clients; tous, tenus par leur commerce, par leur état, par leurs biens, dans une grande dépendance du magistrat, ont à le ménager; tous craignent de lui déplaire; s'ils veulent se mêler des affaires publiques, c'est toujours au préjudice des leurs... Dans tous les temps, cette partit a toujours été l'ordre moyen entre les riches et les pauvres, entre les chefs de l'Etat et la populace. Cet ordre composé d'hommes à peu près égaux... n'est ni assez élevé pour avoir des prétentions, ni assez bas pour n'avoir rien à perdre. Leur grand intérêt... est que les lois soient observées, les magistrats respectés, que la Constitution se soutienne, et que l'Etat soit tranquille... C'est la plus saine partie de la république, la seule qu'on soit assuré ne pouvoir, dans sa conduite, se proposer d'autre objet que le bien de tous, b
(3) < De l'autre côté, je vois dans une petite ville, dont les affaires sont au fond très peu de chose, un corps de magistrats indépendant et perpétuel, presque oisif par état, faire sa principale occupation d'un intérêt très grand et très naturel pour ceux qui commandent, c'est d'accroître incessamment son empire... b De quoi se compose donc le parti du Conseil? < De gens qui nagent dans l'opulence et du peuple le plus abject. Est-ce dans ces deux extrêmes, l'im fait pour acheter, l'autre pour se vendre, qu'on doit chercher l'amour de la justice et des lois? C'est par eux toujours que l'Etat dégénère ; le riche tient la loi dans sa bourse, et le pauvre aime mieux du pain que la liberté, b
les citoyens ont eu recours à la force que lorsqu'il Fa fallu pour s'en garantir. »
Certes, des abus sont possibles de part et d'autre, mais les conséquences n'en sont pas égales. De l'abus du pouvoir naissent des maux sûrs, des maux terribles, sans bornes et sans frein. Les maux qui nç résultent que des abus de la liberté sont des crises passagères vite réparées, puisqu'elles tournent au préjudice du peuple qui en abuse (i). La justice, l'égalité de tous devant la loi, est le premier et le plus grand intérêt de l'Etat. Le citoyen ne veut que les lois et que l'observation des lois. Les chefs, eux, ne veulent des lois que pour se mettre à la place des lois, et ils se servent des droits qu'Us ont pour usurper sans risque les droits qu'ils n'ont pas. Quiconque ose alors défendre la loi qu'ils violent, est traité de séditieux, de rebelle ; il doit périr.
C'est ainsi que le gouvernement genevois peut, s'il le veut, abuser du droit négatif jusqu'à la plus intolérable tyrannie. Mais, dit Tronchin, chacun sait qu'il ne le fera jamais. On le sait trop juste et trop bon pour cela. Rousseau raille d'abord avec une ironie assez fine (2), puis il flagelle, avec une âpre et amère éloquence (3), cette prétention de l'aristocratie genevoise au gouvernement paternel.
Il ne se refuse pas, pour autant, à reconnaître ce qu'il y a de fondé dans les éloges que Tronchin prodigue aux magistrats genevois, et il ajoute : « Que l'intérêt particulier ne me rende point injuste... Votre magistrat est équitable dans les choses indifférentes, je le crois porté même à l'être toujours ; ses places sont peu lucratives ; il rend la justice et ne la vend point ; il est personnelle-
(i) < Disons donc qu'il faut que le gouvernement appartienne au petit nombre, l'inspection sur le gouvernement à la généralité; et que si, de part ou d'autre, l'abus est inévitable, il vaut encore mieux qu'un peuple soit malheureux par sa faute qu'opprimé sous la main d' autrui. »
(2) « Personne, ose-t-on dire, ne dira que le gouvernement ne soit équitable et doux ; et remarquez que cela se dit en réponse à des représentations où l'on se plaint des injustices et des violences du gouvernement. C'est là, vraiment, ce qu'on peut appeler du beau style; c'est l'éloquence de Périclès qui, renversé par Thucydide à la lutte, prouvait aux spectateurs que c'était lui qui l'avait terrassé. >
(3) ■ Ainsi donc, en s'emparant du bien d' autrui sans prétexte, en emprisonnant sans raison les innocents, en flétrissant un citoyen sans l'ouïr, en jugeant illégalement un autre, en protégeant les livres obscènes, en brûlant ceux qui respirent la vertu, en persécutant leurs auteurs, en cachant le vrai texte des lois, ...en exerçant le plus dur despotisme, en détruisant la liberté qu'ils devraient défendre, en opprimant la patrie dont ils devraient être les pères, ces messieurs se font compliment à eux-mêmes sur la grande équité de leurs jugements, ils s'extasient sur la douceur de leur administration, ils a£Srment avec confiance que tout le monde est de leur avis sur ce point. >
ment intègre, désintéressé, et je sais que, dans ce Conseil si despotique, il règne encore de la droiture et des vertus. »
Seulement, ces magistrats si intègres, si désintéressés personnellement, veulent devenir les maîtres absolus de l'Etat, et malheur à qui osera, contre eux, recourir aux lois et réclamer la liberté (i) 1 Rousseau trace ici un sombre, un tragique tableau de l'avenir que réserve aux citoyens cette tyrannie absolue, bien plus effroyable dans un petit pays que dans un grand roj^aume (2).
Il résume ensuite à grands traits, et avec un relief saisissant, la thèse politique qu'il a développée, ou mieux, le tableau qu'il a peint dans ses Lettres de la situation actuelle de l'Etat genevois. Quant à la voie à suivre pour sortir de cet état de choses, Rousseau ne l'indiquera pas. Il ne semble pas trop goûter ce recours à la force que J.-R. Tronchin admettadt dans les cas extrêmes. Peutêtre faudrait-il pour sauvegarder le droit de représentation recourir à la garantie des médiateurs? Mais Rousseau sent encore « son cœur patriote » gémir à la pensée d'une telle solution. Les Lettres de la montagne concluent par un appel assez vague à l'union des bourgeois et je pense aussi à leur action pacifique, mais énergique et unanime (3). La dernière lettre finit par ces mots :
0 Voilà mon avis, monsieur, et je finis par où j'ai commencé.
(i) c Le vrai chemin de la tyrannie n'est point d'attaquer directement le bien public; ce serait réveiller tout le monde pour le défendre : mais c'est d'attaquer successivement tous ses défenseurs et d'effrayer quiconque oserait encore aspirer à l'être. »
(3) ■ Vous ne pourrez faire un pas sans sentir le poids de vos fers. Les parents, les amis, les protégés, les espions de vos maîtres seront plus vos maîtres qu'eux : vous n'oserez ni défendre vos droits, ni réclamer votre bien, crainte de vous faire des ennemis; les recoins les plus obscurs ne pourront vous dérober à la tyrannie, il faudra nécessairement en être satellite ou victime. Vous sentirez à la fois l'esclavage politique et le civil ; à peine oserez- vous respirer en liberté. Voilà, monsieur, où doit naturellement vous mener l'usage du droit négatif, tel que le Conseil se l'arrogé. »
(3) * Que la certitude de ne pouvoir tomber plus bas que vous n'êtes doit vous rendre fermes dans vos démarches ! Mais soyez sûrs que vous ne sortirez point de l'abîme tant que vous serez divisés, tant que les uns voudront agir et les autres rester tranquilles. » Et, plus loin : « Délibérez avec vos concitoyens et ne comptez les voix qu'après les avoir pesées. Défiez- vous de la turbulente jeunesse, de l'opulence insolente et de l'indigence vénale : nul salutaire conseil ne peut venir de ces côtés-là. Consultez ceux qu'une honnête médiocrité garantit des séductions de l'ambition et de la misère; ceux dont une honorable vieillesse couronne ime vie sans reproche; ceux qu'une longue expérience a versés dans les affaires publiques; ceux qui, sans ambition dans l'Etat, n'y veulent d'autre rang que celui de citoyens... Mais surtout réunissez- vous tous. Vous êtes perdus sans ressource si vous restez divisés. ■
En VOUS obéissant, j'ai rempli mon dernier devoir envers la patrie. Maintenant, je prends congé de ceux qui l'habitent ; il ne leur reste aucun mal à me faire, et je ne puis plus leur faire aucun bien- »
C'est sur ce trait douloureusement personnel que s'achève l'œuvre dont le succès retentissant fit triompher, dans l'opinion européenne, la cause de Rousseau en lutte avec la Genève officielle.
Les Lettres de la montagne sont peut-être l'œuvre la plus genevoise de Jean-Jacques Rousseau. Le sujet en est exclusivement genevois, puisqu'il s'agit en somme d'une discussion de droit public genevois. L'auteur est un citoyen genevois qui, à la fois, revendique son droit personnel et se préoccupe du sort actuel de sa patrie et de l'avenir qui lui est réservé. Genevois aussi le don et le goût de la polémique que Rousseau s'est reconnus dans une lettre à Moultou, qu'il a révélés déjà à maintes reprises, mais qui s'affirment ici plus nettement, par l'âpre volupté qu'il semble éprouver à discuter et par sa ténacité acharnée à avoir le dernier mot, deux traits essentiels de la mentalité genevoise.
Au don naturel du raisonnement dialectique et de l'opiniâtre combativité, Rousseau joint une ironie railleuse, tantôt fine et tantôt amère, une éloquence qui émeut l'esprit et une passion concentrée qui enflamme le tout. Tous ces dons réunis — et, dans le dernier, Rousseau lui-même reconnaissait un trait genevois — font de lui un polémiste incomparable. L'impression générale est celle d'une force irrésistible qui vous saisit, vous étreint et vous domine. Le lecteur est d'abord ému, séduit, conquis par l'apologie personnelle de Rousseau, injustement et illégalement condamné, puis il est bien vite emporté et finalement subjugué par la puissance, qu'aucun autre écrivain peut-être n'a atteinte en français, de cette passion raisonnante ou de cette raison passionnée, qui entraîne tout avec elle, quand elle passe de la défensive à l'offensive. Cette polémique ne se contente pas, comme celle d'un Voltaire, de bafouer l'adversaire et de le couvrir de ridicule à force d'esprit et d'impertinence. Elle prend au sérieux les arguments qu'elle combat. Elle les expose, les discute, les réfute point par point, et pied à pied, avec une conscience, une précision, parfois une minutie, qui trahissent le protestant et l'horloger.
Cette polémique-là ne laisse rien au hasard, elle veille sans cesse à la riposte et s'efforce toujours de ne donner, par son attaque, aucune prise à la contre-attaque de l'adversaire. De fait, les
Lettres de la montagne sont peut-être le livre le plus composé, le plus voulu, le plus calculé qu'ait écrit Rousseau. Sa dialectique est si serrée qu'elle laisse peu de place à la réplique du plus subtil dialecticien.
Enfin, et c'est là ce qui explique le retentissant succès du livre hors de Genève, le génie de l'orateur et du penseur fait souvent éclater le cadre étroit de la question personnelle et locale débattue par les Lettres. Il entraîne alors et soulève l'esprit du lecteur vers les plus hauts sommets de la pensée, soit qu'il trace le programme magnifique d'un christianisme éclairé et affranchi, soit qu'il donne pour base à la démocratie de l'avenir le principe de justice et de liberté qu'il ose proclamer supérieur à tout autre.
Mais, si le génie de Rousseau déborde ainsi le cadre genevois de son ouvrage, la lecture attentive des Lettres de la montagne nous a montré aussi combien cette lutte même avec la Genève officielle a replongé Rousseau dans ses origines et dans son milieu genevois. Les études historiques, les recherches de droit public, les travaux d'ordre religieux et ecclésiastique, auxquels il a dû se livrer sur Genève pour écrire ces lettres, l'ont contraint à revivre la vie politique et religieuse de la cité dans le passé et dans le présent. Les nécessités de la bataille l'ont forcé à redevenir Genevois et Genevois du peuple, à raisonner, à sentir conmie la foule à laquelle il parle et sur laquelle il veut agir. En sorte que ce n'est point un paradoxe de dire que jamais Rousseau n'a été Genevois d'une manière aussi intense et aussi complète qu'au moment même où il rompait toute attache officielle avec Genève et prenait congé à jamais de la cité de ses pères.