CHAPITRE IV
I. Instinct et goût pédagogique du Genevois. — Emile dépasse les bornes de Fesprit genevois. — Ce livre universel garde des traces d'inspiration genevoise : souvenirs, idées, sentiments. II. La Profession de foi du Vicaire savoyard. — Instinct et sentiment religieux de Rousseau. — Religion naturelle. Religion révélée. — Le doute respectueux.— Sentiments sur Jésus-Christ et TEvangile. — Culte du cœur, respect religieux, christianisme moral. — Respect de la foi des simples. — Tolérance.
III. Religion de Rousseau et religion de Genève. Points de contact et divergences. — Rousseau seule grande parole religieuse du dix-huitième siècle. — Rousseau précurseur du libéralisme religieux. — Aberration du clergé genevois,, qui repousse un tel allié. — En brûlant Emile, Genève renie le principe de sa religion.
Livre de combat, livre de réformateur presque révolutionnaire en matière d'éducation, livre « plein d'éclairs et de fumée (i) », contemporain immédiat du Contrat social, Y Emile porte beaucoup moins forte et moins nette l'empreinte genevoise que nous avons reconnue aux « Principes du droit politique » de Jean-Jacques.
Certes, en exposant ses idées sur l'éducation de l'homme et les principes de sa philosophie religieuse, Rousseau reste fidèle à la tradition qui veut que, dans tout Genevois, il y ait un pédagogue qui sommeille, ou un théologien, et souvent les deux à la fois. Morigéner les enfants, et même les adultes, et discuter sur les dogmes, ce furent là de tout temps l'affaire et le plaisir des Genevois. Mais, si l'instinct et la prédilection de la race se retrouvent dans le choix d'un pareil sujet, il faut reconnaître que le génie
(i) Expression très juste de G. Compayré, /.-/• Rousseau et V éducation de la nature, Paris, sans date, 2* édition, p. 9.
individuel de Rousseau s'est affirmé ici, plus large, plus haut, plus universel, et moins nettement marqué de l'empreinte originelle, qu'il ne l'est partout ailleurs dans son œuvre.
Moins déclamatoire que les Discours, moins local que la Lettre sur les spectacles, moins âpre et serré que le Contrat social, moins guindé et prêcheur que la Nouvelle Héloîse, V Emile est considéré par les meilleurs juges comme l'expression la plus complète et la plus belle de la pensée philosophique, morale et religieuse de Rousseau (i). L'admirable chapitre de la Profession de foi du vicaire savoyard contient, à coup sûr, les pages les plus sublimes qu'ait produites la littérature française au dix-huitième siècle. Elles ne sont plus l'inspiration subite d'un génie exalté, mais le produit réfléchi de ce long travail intérieur de pensée et de recueillement qui suivit la crise d'âme dont nous avons parlé. Le génie de Rousseau s'exprime ici dans la pleine maturité de la pensée et de l'expérience, avant la persécution et la maladie. C'est à cette profession de foi surtout que nous nous attacherons pour rechercher quelle fut la religion de Rousseau et en quoi elle rappelle et reproduit, contredit ou dépasse le protestantisme genevois de son temps.
Avant d'aborder ce point essentiel, il faut rapidement relever, dans le reste de VEmile, les quelques traces d'inspiration, d'influence ou de souvenirs genevois que peut contenir ce Uvre. En soulignant le caractère si éminemment général et universel à* Emile, nous exphquerons, du même coup, la faiblesse relative de l'empreinte locale dans cette œuvre.
Emile n'est pas un traité pédagogique, ni un manuel pratique d'éducation. Rousseau l'a déclaré formellement (2) et le simple bon sens le démontre assez.
Emile, aussi bien que son précepteur, sont des êtres d'exception, des abstractions. L'élève est un enfant sain, riche, bien né
(i) ViNET dit : t Ce livre est Rousseau lui-même. » Littérature française au dix» huitième siècle^ p. 276. Dès la préface, Rousseau marque le caractère positif, on pourrait dire consiructif de son œuvre : « La littérature et le savoir de notre siècle tendent beaucoup plus à détruire qu'à édifier. » Il prendra le contre-pied de son siècle. Œuvres, t. II, p. 397. Comme on l'a dit excellemment aussi, « Emile est un acte de foi et d'espérance en l'humanité ». G. Compayré, Ouvr. cité, p. 10. Pour Mme de Stad, Emile est c l'ouvrage qui a consacré la gloire de Rousseau ». Œuvres complètes, 1820, p. 49.
(2) Voir la lettre de Rousseau à Philibert Cramer, du 13 octobre 1764, où il dit que VEmile n'est pas un vrai traité d'éducation. « C'est un ouvrage assez philosophique sur ce principe, avancé par l'auteur dans d'autres écrits, que l'homme est naturellement bon. » Sayous, ouvr. cité, t. I*', p. 290.
orphelin, sans frères ni sœurs, sans tare d'hérédité, sotistrait à toute influence de milieu (i). Il est élevé seul, à la campagne, par un gouverneur qui est lui-même un parangon de vertu et d'intelligence et qui consacre le meilleur de sa vie à cette seule éducation (2). Elève et précepteur sont ainsi placés en dehors de la vie réelle, et ce serait pure folie de vouloir chercher dans l'Emile des préceptes, des règles ou des recettes d'éducation applicables à un enfant quelconque par un maître quelconque. Ce ne sont pas des règles que Rousseau a voulu donner, mais des idées, des suggestions, des directions générales dont l'humanité, à défaut d'im individu concret, pût tirer profit en contemplant le tableau idéal qu'il a tracé d'une éducation exemplaire autant qu'irréalisable (3). Dans ce qu'il appelle lui-même « les rêveries d'un visionnaire sur l'éducation », ce n'est pas d'un enfant particulier qu'il a voulu régler la formation (4) ; c'est de la formation physique, morale, intellectuelle de l'homme en général qu'il a prétendu énoncer les principes directeurs. Il a voulu, selon le mot très juste de l'archevêque de Paris, se faire « le précepteur du genre humain ». « C'est ainsi qu'on doit élever l'homme, a dit Mme de Staël, c'est l'éducation de l'espèce plutôt que celle de l'individu (5). » Le but suprême est pour lui de façonner par l'éducation non pas un professionnel, prêtre, soldat, magistrat ou médecin, non pas même un citoyen, mais un homme : « Vivre est le métier que je veux lui apprendre (6). » La fin qu'il se propose, c'est de développer l'enfant dans la liberté et l'on a pu faire à l'Emile l'honneur de l'appeler « la charte de la libération de l'enfance (7) ».
Des moyens que Rousseau propose pour atteindre ce but, et que nous ne voulons ici ni exposer en détail, ni moins encore
(i) Œuvres, t. II, p. 4x1-412.
(2) Ibid,, p. 409-410. Rousseau reconnaît, avec une rare modestie, qu'il serait incapable d*être un bon précepteur et que Texpérience qu'il en a tentée (à Lyon, chez M. de Mably) n'a que trop démontré cette incapacité. G. Compayrê note avec finesse que très souvent les imaginations théoriques de Rousseau sont simplement le contre-pied des réalités de sa propre existence. Ouvr. cité, p. 18-20.
(3) Mme de Créqui écrit à Rousseau : « J'ai lu votre roman de l'éducation », et Mirabeau écrit à Sophie : « Lis son magnifique poème d* Emile, »
(4) Voir les lettres de Rousseau des 10 novembre et 15 décembre 1763 et du 21 janvier 1764 au prince de Wurtemberg, qui l'avait consulté sur l'éducation de son fils. Œuvres, t. IV, p. 459, 467, 472.
(5) Œuvres complètes, 1820, t. I®', p. 52.
(6) Œuvres, t. II, p. 403. Rousseau a soigneusement distingué l'homme et le citoyen, pour lequel il préconisera l'éducation publique et nationale. Considérations sur le gouvernement de la Pologne, chap. iv. Œuvres, t T«^ p. 709.
(7) G. CoMPAYRÉ, ouvr. cité, p. 27.
« ftMILE »» ZI5
discuter, quelques-uns ont été repoussés comme chimériques et dangereux, plusieurs ont été reconnus utiles et excellents, au moins à titre d'idéal à poursuivre et de postulats pédagogiques. L'extrême attention donhée à la première enfance (infatUia), la guerre faite à l'emmaillottement, l'éloquente apologie de l'allaitement maternel ont eu des résultats immédiats et des conséquences durables. La supériorité de l'éducation à la campagne, loin des grandes villes (i), est préconisée aujourd'hui, un siècle et demi après Emile, comme un des dogmes hardis de l'éducation moderne. L'idée de donner à l'enfant, avant douze ans, une éducation libre, heureuse et gaie, en plein air, et surtout physique, loin des livres et des leçons, pour développer et endurcir son corps par l'exercice, les jeux, la gymnastique, ne nous apparaît plus toujours comme un paradoxe dangereux, mais souvent presque comme une nécessité (2). Le principe des leçons de choses (3), de l'enseignement visuel substitué à l'enseignement purement intellectuel et livresque, est toujours plus considéré, si on le dépouille des exagérations et des trucs purement artificiels de Rousseau, comme utile et fécond. L'apprentissage d'un métier manuel, utile et indépendant de la mode (4), si vigoureusement préconisé par VEmile, a fait ses preuves aux jours de la tempête révolutionnaire, que Rousseau a prévue et prophétisée (5). 11 mériterait d'être très sérieusement remis en honneur à l'heure trouble et menaçante que traverse notre société actuelle. Et si le principe de Rousseau pour Emile : « savoir peu, ne rien savoir à demi » est plus que jamais méconnu, c'est pour nous, et non pour Rousseau, qu'il faut le déplorer. Ce n'est pas lui, certes, qui
(i) « Les villes sont le gouffre de l'espèce humaine. Au bout de quelques générations les races périssent ou dégénèrent ; il faut les renouveler, et c'est toujours la campagne qui fournit à ce renouvellement. > Œuvres^ t. II, p. 416.
(2) « La lecture est le fléau de Tenfance, et presque la seule occupation qu*on lui sait donner. » Ibid., p. 457. « Point d*autre livre que le monde, point d*autre instruction que les faits, a Ihid.y p. 494.
(3) ■ Qu'il n'apprenne pas la science, qu'il l'invente ! » Ibid., p. 495.
(4) « Je ne veux point qu'il soit brodeur, ni doreur, ni vernisseur comme le gentilhomme de Locke ; je ne veux qu'il soit ni musicien, ni comédien, ni faiseur de livres. A ces professions près et les autres qui leur ressemblent, qu'il prenne celle qu'il voudra... J'aime mieux qu'il soit cordonnier que poète, j'aime mieux qu'il pave les grands chemins que de faire des fleurs de porcelaine. » Ihid., p. 5x7. Et, de fait, c'est l'utile et charmant métier de menuisier qu'Emile apprendra.
(5) « Vous vous fiez à l'ordre actuel de la société, sans songer que cet ordre est sujet à des révolutions inévitables, et qu'il vous est impossible de prévoir ni de prévenir celle qui peut regarder vos enfants. Le grand devient petit, le riche devient pauvre, le monarque devient sujet... Nous approchons de l'état de crise et du siècle des révolutions. * Ibid.^ p. 5x4.
3i6 JEAN-JACQUES ROUSSEAU GENEVOIS
eût approuvé nos programmes scolaires ridiculement encyclopédiques et surchargés.
Dans la période de l'adolescence, l'idée de reporter sur les autres hommes l'ardeur qui s'éveille* dans l'adolescent, si délicate et difficile qu'elle soit à mettre en pratique, reste une idée juste et belle, en tant qu'idéal à poursuivre. Et les indications que Rousseau donne, pour susciter en son élève la pitié et la bonté par le spectacle des misères humaines, sont une des parties les plus remarquables, et les moins remarquées, de son Emile (i).
L'idée de reculer jusqu'à la dix-neuvième année l'initiation religieuse d'Emile, et même la simple connaissance de Dieu, a été violemment combattue. Elle est, il faut le reconnaître, presque inapplicable dans la vie réelle, où la curiosité de l'enfant, éveillée par les propos du dehors, sera d'autant plus violente et troublante que nulle notion ne lui aura été donnée par ses parents ou par ses madtres. Mais la lutte engagée par Rousseau contre la foi d'autorité et la prière de perroquet, imposées à l'enfant, est louable dans son principe et beaucoup moins dangereuse que l'excès contraire. Et si l'initiation religieuse d'Emile est tardive, n'oublions pas qu'elle revêt, en revanche, la forme émouvante et magnifique de la Profession de foi, qu'un enfant ne saurait comprendre.
Le Uvre cinquième, consacré à l'éducation de Sophie, à l'amour et au mariage, est à l'antipode des idées et des tendances féministes en vogue de nos jours. Aux yeux de Rousseau, la femme, radicalement différente de l'homme, doit être élevée et instruite en vue de plaire à son seigneur, de lui obéir, de se dévouer à lui et de le compléter (2). Sur ce point, il est aussi traditionaliste que possible, et son principe favori, et tout genevois, de la séparation des sexes, l'emporte complètement sur ses instincts et ses principes égalitaires.
Avant de donner son élève à Sophie et aux joies de l'amour dans le mariage, le gouverneur fait faire à cet élève un voyage
(i) Ibid., p. 534-536.
(2) Sophie est bicQ née, pas belle, mais charmante; elle aime la parure. Douée de talents naturels, elle sait tous les travaux de son sexe et 1* administration de la maison. Son esprit est agréable, sa sensibilité vive, son humeur un peu capricieuse. Sa religion est simple, raisonnable, tout orientée vers la pratique. Elle aime la vertu, Tamour et le Télémaque de T'énelon. Voir le portrait complet de Sophie. Jhid., p. 658-667. Relevons ce trait bien typique de Rousseau : « Emile est homme et Sophie est femme ; voilà toute leur gloire. Dans la confusion des sexes qui règne entre nous, c'est presque un prodige d'être du sien. » Ibid.j p. 658.
d'étude de deux ans, où il apprendra à connaître et à comparer les différents peuples, leurs mœurs et leurs institutions politiques. Ces longs voyages, ces séjours à l'étranger qui, mieux que tout savoir livresque donneront à Emile la connaissance directe et personnelle des hommes, sont un des traits les plus genevois, et les moins français du livre. C'est par cette habitude, plus naturelle à une étroite cité qu'à un grand royaume, que se formèrent à Genève tant d'hommes distingués, les J.-Alphonse Turrettini, les Jacob Vernet, les Baulacre, les Abraham Trembley, les Abauzit et tant d'autres, précepteurs ou disciples ambulants, dont l'esprit avisé garda toujours la marque et le bénéfice d'une culture plus européenne que locale. Rousseau lui-même a pris soin de marquer combien ce besoin de voir du pays, de sortir de chez soi, d'étudier et de connaître les peuples étrangers est chose peu française et surtout peu parisienne (i). C'est de son origine genevoise que lui viennent l'instinct, le goût, l'intelligence du voyage et du séjour à l'étranger.
Plusieiu^ autres idées développées dans YEmile ne sont point strictement personnelles à Rousseau, malgré la fière déclaration de la Préface : « Ce n'est pas sur les idées d' autrui que j'écris, c'est sur les miennes (2). »
Sur l'éducation en général, il doit beaucoup à Locke (3) qu'il contredit et réfute volontiers dans le détail, comme pour se décharger un peu de la gratitude qu'il lui doit dans l'ensemble. Il doit quelque chose, aussi au Vaudois de Crousaz (4), qu'il appelle « le pédant de Crouzas (5) », spécialement ses préceptes sur l'exercice corporel nécessaire aux enfants.
Les théories d! Emile sur l'hygiène et l'éducation de la première enfance sont « dans l'air » à Paris aussi bien qu'à Genève. Le médecin parisien Desessartz les annonce déjà en 1760 (6), et
(i) ■ De tous les pays de TEurope, il n'y en a point où Ton imprime tant d'histoires de relations de voyages qu'en France, et point où Ton connaisse moins le génie et les mœurs des autres nations... Un Parisien croit connaître les hommes et ne connaît que les Français ; dans sa ville, toujours pleine d'étrangers, il regarde chaque étranger comme un phénomène extraordinaire... Il faut avoir vu de près les bourgeois de cette grande ville, il faut avoir vécu chez eux pour croire qu'avec tant d'esprit on puisse être aussi stupide. ■ Ibid., p. 700.
(2) Ihid.j p. 397. Parmi les précurseurs de Rousseau, il faut citer, après Port- Royal, Fénelon, RoUin, Fleury et l'abbé de Saint-Pierre.
(3) Pensées sur V éducation des enfants (1693).
(4) Nouvelles maximes sur V éducation des enfants {1718). Traité de V éducation des enfants (1722).
rs) Œuvres, t. II, p. 464-
(6) De Véducaiion corporelle des enfants en bas Age, Paris, 1760.
2iS JKAN-JACQUES ROUSSEAU GENEVOIS
le Genevois Ballexserd (i), qui n'est pas médecin, les expose, en même temps que Rousseau, sans mériter pourtant l'accusation de plagiat (2). Le docteur Théodore Tronchin, de Genève, propageait, parmi sa clientèle aristocratique, des idées analogues à celles de Rousseau sur l'hygiène du premier âge, sur l'allaitement maternel, contre l'emmaillottement. Il est inutile de rechercher si Rousseau, comme on l'a prétendu, tenait ces idées de Tronchin (3), car Buffon les avait énoncées avant eux au tome II de son Histoire naturelle (1749) (4)- ^^ ^^ bénédictin dom J. Cajot, dénonçant lès prétendus Plagiats de M. J-'J- Rousseau sur V éducation, pense retrouver l'origine de ses théories dans le poème latin de Scévole de Sainte-Marthe, la Pcedotrophia, publié en 1698 et que Rousseau n'a sans doute ni lu, ni connu (5).
D'autres réminiscences, plus directes, de Genève peuvent encore être relevées dans Emile.
Quand Rousseau recommande d'endurcir le corps des enfants et de les habituer à marcher pieds nus, l'image de la cité natale se présente à son esprit, avec le souvenir de l'Escalade : « Eveillés à minuit au cœur de l'hiver par l'ennemi dans leur ville, les Genevois trouvèrent plus tôt leurs fusils que leurs souliers. Si nul d'eux n'avait su marcher nu-pieds, qui sait si Genève n'eût point été prise (6)? »
Ailleurs, quand il demande qu'avant de faire des enfants des sages, on en fasse des polissons, c'est son enfance aventureuse d'apprenti genevois qui lui remonte à l'esprit. Il se rappelle aussi, après sa petite enfance cloîtrée et choyée, sa première sortie en campagne :
a La première fois que je sortis de Genève, je voulais suivre un cheval au galop, je jetais des pierres contre la montagne de Salève, qui était à deux lieues de moi ; jouet de tous les enfants du village, j'étais un véritable idiot pour eux (7). »
(i) Dissertation sur f éducation physique des enfants, Paris, 1762, in-S'', couronné par la Société des sciences de Harlem, qui avait ouvert un concours sur ce sujet.
(2) Injustement formulée par Rousseau dans les Confessions, 1. IX. Œuvres, t. I^', p. 304. Le fait du concours (ignoré de Rousseau) exclut la possibilité du plagiat.
(3) Henry Tronchin, Théodore Tronchin. Paris, 1906, p. 64-66.
(4) Mot de Buffon : « Oui, nous T avons tous dit, mais M. Rousseau seul le commande et se fait obéir. ■ Cité par Corancez, Journal de Paris, 30 octobre 1778-
(5) Dom Cajot aurait pu rappeler que Tallaitement maternel a été préconisé déjà par £rasm£ dans un de ses Colloques (1334), intitulé : Puerpera. Mais les moines ne citent pas volontiers Erasme. Voir D' Ad. d'£spine, /.-/. Rousseau et Desessartz dans le Bulletin de F Académie de médecine, séance du 2 juin 1908.
(6) Œuvres, t. II, p. 474.
(7) Ibid., p. 463.
Sans avoir été collégien lui-même, Jean- Jacques a vu la vieille cour du collège de Calvin ombragée d'ormeaux légers : « Les leçons que les écoliers prennent entre eux dans la cour du collège leur sont cent fois plus utiles que tout ce qu'on leur dira jamais dans la classe. » Cela est vrai, et cela, précisément, condamne l'éducation solitaire et aristocratique donnée à Emile.
Souvenirs encore de son enfance genevoise, sans doute, le métier manuel préconisé par Rousseau; l'éloge éloquent qu'il fait de l'artisan; la nécessité qu'il proclame du travail pour tous, sans exception. A Genève tout le monde travaille, et c'est bien un Genevois, un peu surchauffé par le lyrisme, qui parle dans ce passage trop fameux d'Emile : « Celui qui mange dans l'oisiveté ce qu'il n'a pas gagné lui-même le vole, et un rentier que l'Etat paie pour ne rien faire ne diffère guère, à mes yeux, d'un brigand qui vit aux dépens des passants... Travailler est donc un devoir indispensable à l'homme social. Riche ou pauvre, puissant ou faible, tout citoyen oisif est un fripon (i). » Sur ce point du travail obligatoire pour tout le monde, chacun à Genève pense à peu près comme Rousseau. Mais Rousseau compromet ici, inutilement, par une déclamation violente, une idée juste dans son principe.
C'est en Suisse encore, d'une femme bonne et pieuse, que Rousseau a emprunté l'idée qu'il ne faut pas déformer l'idée de Dieu dans l'enfant en lui en parlant ou en lui permettant d'en parler trop tôt (2). Cette même théorie avait été exprimée avec moins de pittoresque, certes, mais avec autant de force, huit ans avant Emile, par le naturaliste croyant Charles Bonnet, un des adversaires genevois les plus irréductibles de Jean-Jacques (3).
Genevois encore et surtout, ses souvenirs d'enfance à Bossey et l'image qu'il a gardée si nette du temple, du presbytère, du cimetière qu'il faut traverser pour passer de l'un à l'autre, du chien SuUan qui caresse Jean-Jacques dans la cour, de la grosse bible qu'on lui fait chercher de nuit, sur la chaire, dans l'église
(i) Œuvres, t. II, p. 515. Voir tout le développement : « De toutes les occupations qui peuvent fournir la subsistance à 1* homme, celle qui le rapproche le plus de Tétat de nature est le travail des mains : de toutes les conditions, la plus indépendante de la fortune et des honmies est celle de l'artisan. L'artisan ne dépend que de son travail; il est libre, » etc.. Jbid., p. 5x6.
(2) Ibid., p. 561. « Si j'avais à peindre la stupidité fâcheuse, je peindrais ua pédant enseignant le catéchisme à des enfants, » p. 560.
(3) Essai de psychologie (1754). Chap. lxxxii. a Je voudrais ne parler de Dieu et de la religion à l'enfant que lorsque sa raison aurait atteint une certaine maturité, etc.. i
déserte et noire (i)... Genevois encore, et très genevois, son rêve de vie campagnarde dans la « petite maison rustique », la « maison blanche avec des contrevents verts (2) », et son éloge enthousiaste du voyage à pied, exalté au-dessus de tous les autres modes de voyager (3), et les souvenirs de son père, Thorloger, chassant, mais avec un seul chien, dans un pays où la chasse était libre pour tous (4).
Genevois peut-être aussi, enfin, l'éloge que Rousseau fait de la vie de famille, supérieure, selon lui, dans les pays protestants à ce qu'elle était dans les pays catholiques, où sévit l'éducation des filles dans des couvents qui sont, à ses yeux, « de véritables écoles de coquetterie (5) ».
Sans insister davantage sur ces bagatelles de la porte, c'est au chapitre capital d'Emile, c'est à la Profession de foi du vicaire savoyard que nous demanderons ce que Rousseau apportait de Genève à la France dans le domaine de la religion.
Les dernières scènes de la Nouvelle Héloise nous l'ont fait prévoir.
Rousseau est une âme foncièrement religieuse. C'est là le trait profond et constant de sa nature, celui qui le distingue le plus complètement des « philosophes » français, ses contemporains (6). A travers toutes les agitations de sa vie et tous les soubresauts
(i) Œuvres, t. II, p. 471-472.
(2) Ihid., p. 628.
(3) Ibid., p. 672 : « Je ne conçois qu'une manière de voyager plus agréable que d'aller à cheval, c'est d'aller à pied, » etc..
(4) ■ Je me souviendrai des battements de cœur qu'éprouvait mon père au vol de la i.remière pcuirix, et des transports de joie avec lesquels il trouvait le lièvre qu'il avait cherché tout le jour. Oui, je soutiens que, seul avec son chien, chargé de son fusil, de son carnier, de son fourniment, de sa petite proie, il revenait le soir, rendu de fatigue et déchiré des ronces, plus content de sa journée que tous vos chasseurs de ruelle, etc.. ■ « Les vrais amusements sont ceux qu'on partage avec le peuple; ceux qu'on veut avoir à soi seul, on ne les a plus. » Ibid., p. 630.
(5) Jbid., p. 655.
(6) Mme de Statl le dit : « Rousseau croyait à l'existence de Dieu, par son esprit et par son cœur... O'iel chef-d'œuvre d'éloquence dans, le sentiment, de métaphysique dans les preuves, que la Profession de foi du Vicaire savoyard! Rousseau était le seul homme de génie de son temps qui respectât les pieuses pensées dont uous avons tant de besoin. « Œuvres complètes,. 1S20, t. l*"", p. 63.
de sa pensée, un point reste fixe, une triple conviction demeure inébranlable : la foi en un Dieu personnel et providentiel, en une âme spirituelle, en une vie à venir. Sur ces trois points, on ne voit pas dans toute son œuvre, dans toutes ses confessions perîjonnelles, dans toute sa vaste correspondance, que Rousseau ait jamais non seulement nié, mais simplement douté.
La religion fut constamment chez lui non seulement un instinct, un sentiment intime et inné, mais un besoin profond de sa nature. Le i8 août 1756, dans sa fameuse lettre à Voltaire, il le proclame publiquement. Le 18 février 1758, au lendemain de la lutte avec Mme d'Epinay et son entourage philosophique, il fait à son ami genevois Vemes les déclarations les plus péremptoires sur la religion essentielle qu'il a gardée toujours en son for intérieur, envers et contre tous (2).
Outre cette religion « essentielle à l'homme », comme disait vingt ans plus tôt la Genevoise Marie Huber, Rousseau adhérait-il formellement à la religion révélée? Fait-il profession de christianisme ? Est-il chrétien ? Voici sa réponse textuelle :
« Je m'efforce de l'être. Je crois de la religion tout ce que je puis comprendre, et respecte le reste sans le rejeter. »
Toute l'attitude religieuse de Rousseau est exprimée et concentrée dans cette phrase de Saint-Preux, dont la Profession de foi du vicaire savoyard est l'éloquent et admirable commentaire.
Dans la première partie, il expose les principes de la religion naturelle telle qu'il la conçoit ; dans la seconde partie, il explique son attitude en face de la religion révélée par l'Evangile. Et partout, s'adressant au monde qu'il veut détourner à la fois du matérialisme négateur et des vieilles orthodoxies intolérantes, il enflamme, par la splendeur de la mise en scène poétique et le lyrisme d'une éloquence entraînante, des idées et des sentiments que d'autres ont eus avant lui et en même temps que lui, mais que personne, avant lui et dans son siècle, n'avait su imposer, comme
(2) « J'ai de la religion, mon ami, et bien m'en prend; je ne crois pas qu'homme au monde en ait autant besoin que moi. J'ai passé ma vie parmi les incrédules, sans me laisser ébranler... Je leur ai toujours dit que je ne les savais pas combattre, mais que je ne les voulais pas croire; la philosophie n'ayant sur ces matières ni fond ni rive... n'est qu'une mer d'incertitudes et de doutes, dont le métaphysicien ne se tire jamais. J'ai donc laissé là la raison, et j'ai consulté la nature, c'ist-à-dire le sentiment intérieur qui dirige ma croyance, indépendamment de ma raison... Mon ami, je crois en Dieu, et Dieu ne serait pas juste, si mon âme n'était immortelle. Voilà, ce me semble, ce que la religion a d'essentiel et d'utile; laissons le reste aux disputeurs. > Œuvres^ t. IV, p. 279.
222 J EAN-JACQIES ROLSSFAU GENEVOIS
il le fit, à la foule des âmes inquiètes et avides d'infini (i).
On sait dans quel splendide décor de nature, — la chaîne des Alpes éclairée par les premiers rayons du soleil levant et contemplée par-dessus la plaine fertile du Pô, du haut d'une colline élevée — Rousseau a placé l'entretien du jeune fugitif calviniste et du vicaire savoyard qu'il appelle « l'homme de paix (2) ». L'émotion lyrique est produite ici par la qualité même de l'auditeur que l'on sent assez être Rousseau lui-même. Ensuite, ainsi que le précepteur d'Emile recommande d'en user avec la jeunesse, Rousseau n'a pas « raisonné sèchement » avec son époque. Il a « fait passer par le cœur le langage de l'esprit ». Il a commencé par « émouvoir l'imagination » de ses lecteurs, choisissant « le temps, le lieu et les objets les plus favorables à l'impression » qu'il voulait éveiller et « appelant, pour ainsi dire, toute la nature à témoin de ses entretiens », les rochers, les bois, les montagnes. C'est ainsi qu'il a parlé et qu'on l'a écouté, qu'il s'est attendri et qu'il a ému (3). Si bien que toute cette société desséchée a pu répéter alors ce propos du disciple écoutant le vicaire savoyard : « Il était ému, je l'étais aussi. Je croyais entendre le divin Orphée chanter les premiers hymnes et apprendre aux hommes le culte des dieux (4). » Si bien même que le professeur Jacob Vemet, qui va devenir le rogue adversaire de Rousseau, ne put s'empêcher de voir, dans la première partie de la Profession de foi, « le témoignage d'une âme naturellement chrétienne » et de le déclarer publiquement.
Cette religion naturelle, que Rousseau expose ainsi dans la première partie de la Profession de foi, était fort en vogue chez les théologiens protestants genevois du dix-huitième siècle. On peut même dire, sans leur faire de tort, qu'elle semblait occuper plus de place, dans leur enseignement, que la religion révéfSe. Jean- Alphonse Turrettini consacre à la théologie naturelle un de ses cours les plus importants (5). Il voit dans les premiers chapitres de l'Epître aux Romains « un bel abrégé de théologie naturelle ». Son disciple Jacob Vemet, qui a exposé les idées de son
(i) a II n*a rien inventé, il a tout enflammé. > Mot souvent cité de Mme de Staei.
(2) Œuvres, t. II, p. 566.
(3) Œuvres, t. II, p. 608, passim,
(4) Œuvres, t. II, p. 587.
(5) De Theologia naiurali, Genève, 1729, in-4®. Dans ses Pensées sur te religion « on trouve ébauchées plusieurs des meilleures idées de Rousseau ». A. Bouvier, dans /.-/. Rousseau jugé par Us Genevois d^ aujourd'hui, p. 209.
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maître dans son énorme ouvrage De la vérité de la religion chré^ tienne (i), fait une place considérable aux « vérités de la religion naturelle », auxquelles il superpose, il est vrai, les vérités révélées par TEvangile. Le professeur Antoine Maurice publie, en 1758, une dissertation où il montre dans Tesprit philosophique « l'allié de la religion (2). «Allant encore plus loin, le sage Abauzit, que Voltaire appellera l'homme « le plus savant de l'Europe » et le a patriarche des ariens de Genève », défend « les théologiens modérés » qui, certes, reçoivent avec respect tout ce que la révélation peut ajouter à ce que la raison nous découvre, mais refusent de se soumettre en aveugles aux décisions des hommes qui voudraient souvent faire passer pour mystères des dogmes qui n'ont de fondement que dans leur imagination. Il dénonce comme les vrais ennemis des mystères, ces esprits dogmatiques qui ne consentent pas à ignorer ce qu'ils ne peuvent pas savoir, et font parler Dieu là où il n'a rien dit. Et, mettant l'accent sur le côté moral de la religion et l'application pratique de l'Evangile, le \âeux sage de Genève déclare nettement que ce ne sont point les dogmes difficiles et abstraits de la religion qui doivent le plus attirer notre attention et notre étude. Ces dogmes sont peu utiles et peu importants, mais il faut aux théologiens « des mystères qui servent à occuper, à exercer et à faire paraître leur esprit ». Eh bien ! en manque-t-il dans le cœur de l'homme, dans la nature et dans la religion elle-même (3)?
En étudiant d'abord les principes de la religion naturelle, comme plus tard en préférant la morale de l'Evangile aux affirmations dogmatiques de la théologie, Rousseau reste dans la ligne, et dans l'esprit, des théologiens genevois contemporains les plus éclairés, qui ne pouvaient le condamner sur ce point, sans se condamner eux-mêmes (4). Indiquons donc, à grands traits, les principes de la religion naturelle tels qu'il les expose lui-même. Ces principes^ ces dogmes de la religion naturelle, sont manifestés à l'homme par « le sentiment intérieur ». L'homme sent qu'il
(1) Première édition, in-8», Genève, 1730; rééditée en sept volumes in-ft», Genève 1745- 175 5, et en dix volimies. Genève, 1782- 1788.
(2) De ingenio philosophico rcligionis socio. Genève, in-40, 1758.
(3) Voir l'édition (non expurgée) des Œuvres diverses de M. Abauzit, 2 vol. in-8«», Londres et Amsterdam, i77o-i773 (publiées par Bérenger), t. I», p. 45-
o. Tout ce chapitre des Mystères de la religion est à lire.
(4) ■ Ce protestantisme-là, conscient de lui-même et résolu, fut la substance de toute sa pensée religieuse ; ce qui viendra plus tard y mettra la poésie, Télan, l'accent polémique, la puissance communicative. » Aug. Bouvier, iHd,
existe et que la matière existe hors de lui. La matière reçoit et communique le mouvement, mais elle ne le produit pas. Il faut donc une volonté qui meuve l'univers et anime la nature. Mais la nature se meut selon certaines lois, et il faut donc que cette volonté soit intelligente. Premier dogme : l'existence de Dieu.
Second dogme : l'existence de l'âme immatérielle et libre. Si l'homme n'est que confusion et désordre, c'est qu'il obéit tour à tour à deux principes opposés, l'un qui l'élève, l'autre qui l'abaisse, entre lesquels il est libre de choisir. Naturellement bon, l'honune fait le mal quand il cesse d'écouter la voix de la conscience.
C'est cette même voix intérieure qui affirme la nécessité de la survie de l'âme, au moins jusqu'à ce que justice soit faite des iniquités terrestres. C'est elle encore qui dit à l'homme que. Dieu étant juste et bon, il faut, non pas vouloir le comprendre, ni le solliciter, mais le contempler et l'adorer. La prière sera une élévation de l'âme humaine vers Dieu, mais jamais une requête de l'homme à Dieu contre l'ordre étabU par sa sagesse et maintenu par sa providence (i).
Comme on l'a fait remarquer, la métaphysique de Rousseau est souvent flottante et fautive (2). Les dogmes de sa religion naturelle, qui lui semblaient prouvés par la raison, ne sont en réalité fondés pour lui que sur « la preuve intérieure ou de sentiment » qu'il déclarait naguère la seule qui puisse « rendre invincibles toutes les autres (3) ». Mais c'est précisément cette importance capitale donnée par lui au sentiment intérieur, qu'il appelle tantôt assentiment intérieur, sentiment inné, voix intérieure, dictamen interne, secret de la conscience, ou tantôt simplement « conscience », qui fait l'originalité savoureuse et la fécondité de la pensée religieuse de Rousseau. Ce sentiment intérieur, qui seul donne la certitude, qui est à la fois sens moral et émotion du cœur, et qui est « ce que Dieu dit au cœur de l'homme », Rousseau le confond quelquefois avec l'évidence intellectuelle que donne la raison. Mais cette raison, ce n'est pas la raison discursive et raisonneuse du dix-huitième siècle philosophique, c'est la raison
(i) « Je médite sur Tordre de l'univers, non pour Texpliqucr par de vains systèmes, mais pour l'admirer sans cesse, pour adorer le sage auteur qui s'y fait sentir. Je converse avec lui, je pénètre toutes mes facultés de sa divine essence; je m'attendris à ses bienfaits; je le bénis de ses dons, mais je ne le prie pas. Que lui demanderais- je ? qu'il changeât pour moi le cours des choses, qu'il fît des miracles en ma faveur ? » etc. Voir le développement, Œuvres, t. II, p. 5S6.
(2) Aug.' Bouvier, ouvr. citéy p. 223.
(3) Nouvelle Héloïse. Cinquième partie, lettre 5. Œuvres, t. II, p. 301.
intuitive, « ce que nous appelons aujourd'hui la conscience, c'està-dire la science personnellement acquise des expériences qu'a déposées en nous la vie (i) ». Certes, faute d'une vue assez nette ou d'une tenninologie assez précise, Rousseau n'a pas fait assez clairement la distinction nécessaire entre la raison théorique et la raison pratique, entre les postulats de la raison pratique et les axiomes de la raison pure, ou, plus simplement, entre son sentiment intime et la vérité rationnelle (2). Mais de quelle puissance et de quelle splendeur il a revêtu et paré cette voix intérieure, méconnue et niée par le philosophisme contemporain ! Avec quelle force irrésistible il l'a placée au centre de la vie intérieure et extérieure de l'homme, et de quels accents superbes il a salué ce « vrai guide » qui ne trompe jamais celui qui le suit, « ce principe inné de justice et de vertu » qui est « au fond des âmes » et qui « est à l'âme ce que l'instinct est au corps^(3) » 1
Certes, Rousseau, dans cette][éloquente apologie de la religion naturelle, doit beaucoup à Locke, à Clarke, à l^Descartes, aux déistes anglais. Ce qui est nouveau ici, c'est l'accent. Ce qui n'appartient ^qu'à lui, c'est cette fougue d'éloquence, seule capable d'entraîner les cœurs et d'émouvoir les consciences dans le sens le plus contraire au mouvement général des esprits contemporains (4).
A cette religion naturelle, que son sentiment intime — ou sa raison intuitive — lui impose ainsi comme évidente et nécessaire, Rousseau ajoutera-t-il l'adhésion à une religion révélée?
Emile interroge le vicaire sur les Ecritures, la révélation, les dogmes, ces dogmes obscurs, sur lesquels il va errant dès son enfance, « sans pouvoir ni les concevoir, ni les croire, et sans savoir
(i) Aug. BouviBR, ouvr. ciié, p. 221.
(2) < Exister pour nous, c'est sentir; notre sensibilité est incontestablement antérieure à notre intelligence... A certains égards, les idées sont des sentiments, et les sentiments sont des idées... » EmilCt 1. IV. Œuvres, t. II, p.- 583. Cf. Lettre de Rousseau à M. de *** du 15 janvier 1769 : « La raison prend à la longue le pli que le cœur lui donne, etc. > Œuvres, t. IV, p. 767-768.
(3) « Conscience! conscience! instinct divin, immortelle et céleste voix; guide assuré d'un être ignorant et borné, mais intelligent et libre; juge infaillible du bien et du mal, qui rends Thommc semblable à Dieu! C'est toi qui fais l'excellence de sa nature et la moralité de ses actions; sans toi, je ne sens rien en moi qui m'élève au-dessus des bêtes, etc. > Œuvres, t. II, p. 584.
(4) Rousseau fait front contre tout le monde intellectuel de son temps : contre le matérialisme d'un Helvétius (D^ /'jEs/^rtV) ; contre le cynisme amoral d'un Diderot (Essai sur le mérite et la vertu) ; contre le pessimisme fataliste ou sceptique d'un Voltaire {Candide); contre l'étroit rationalisme et la sécheresse désabusée, sinon de tout le siècle, au moins de tous ceux qui parlent au nom de ce siècle.
ni les admettre, ni les rejeter ». Le vicaire hésite à répondre. Il ne voit là maintenant, lui-même, qu'embarras, mystère, obscurité. Il n*y porte qu'incertitude et défiance. « Si vos sentiments étaient plus stables, j'hésiterais de vous exposer les miens; mais, dans l'état où vous êtes, vous gagnerez à penser comme moi. » Rousseau ajoute ici cette note bien caractéristique : « Voilà, je crois, ce que le bon vicaire pourrait dire à présent au public (i). » C'est, en effet, parce qu'il croit davantage et plus solidement que son époque, que Rousseau n'hésite pas à lui faire connaître, avec ses incertitudes et ses doutes, les sentiments stables qu'il a gardés sur l'Evangile, après avoir usé, en protestant éclairé, de son droit de Ubre examen.
Le vicaire savoyard estime qu'à la rigueur la religion naturelle stiffirait et que la nécessité d'une religion révélée n'est pas évidente. C'est ici que Rousseau se sépare de ses correspondants et ci-devant amis, les théologiens genevois, qui, approuvant sans réserve sa démonstration de la religion naturelle, lui reprocheront durement de n^avoir pas proclamé la nécessité d'une religion révélée, seule authentique et indispensable à tous les hommes (2). Rousseau, par la bouche du vicaire, leur a répondu d'avance :
« Le culte que Dieu demande est celui du cœur, et celui-là, quand il est sincère, est toujours uniforme... Dieu veut être adoré en esprit et en vérité : ce devoir est de toutes les religions, de tous les pays, de tous les hommes. Quant au culte extérieur, s'il doit être uniforme pour le bon ordre, c'est purement voie affaire de police; il ne faut point de révélation pour cela (3). »
S'il était une religion unique, en dehors de laquelle le salut fût impossible à l'homme, cette religion devrait montrer des signes de sa vérité si évidents qu'elle s'imposât nécessairement à tous
(i) Œuvres, t. Il, p. 587.
(2) Sur cette controverse entre Rousseau et les pasteurs genevois, le document essentiel à consulter reste la troisième édition des LeUres critiques (Cun voyageur anglais (par Jacob Ver net), 2 vol. in- 12, Copenhague (Genève), chez Qaude Philibert, 1766. Selon Vemet, la théologie protestante genevoise n'a changé depuis Calvin que sur deux points : !<> sur la doctrine de la grâce et de la prédestination, 2° sur la punition corporelle des hérétiques admise par Calvin et rejetée par ses successeurs. T. I*^ p. 114. « Ce qui distingue le christianisme de Genève du pur déisme, c'est que l'on y joint la théologie révélée à la théologie naturelle > et « le christianisme de Genève n'est autre chose que la raison perfectionnée par la doctrine surnaturelle de l'Ecriture qui est leur règle de foi >, p. 138.
(3) Œuvres, t. II, p. 588.
les hommes, dans tous les pays et dans tous les temps : autrement, Dieu ne serait point juste (i).
Cependant, chaque secte prétend détenir seule la vérité. Elle appuie cette prétention sur des preuves surnaturelles, prodiges, prophéties, miracles, rapportés par des témoignages humains et toujours contestables. Car, le plus souvent, ils sont consignés en des Uvres, dont une immense érudition pourrait à peine déchiffrer le texte et pénétrer le sens, et qu'elle devrait soumettre encore à une minutieuse et pénétrante critique. Le vicaire explique longuement la foUe de ceux qui prétendent démontrer la doctrine par les prodiges, puisqu'il faut ensuite démontrer les prodiges par la doctrine. Il combat toutes les formes de la religion d'autorité, cette autorité fût-elle celle d'un livre sacré (2). Il refuse de croire qu'il faille tant d'hommes entre Dieu et lui, tant de science humaine entre l'homme et la vérité (3) 1
Refusant ainsi de croire sur l'autorité, ou d'une église, ou de prophéties, ou de miracles, ou d'un Uvre sacré, écrit et commenté par les hommes, que dira le vicaire savoyard de la révélation chrétienne? Sur ce point, il déclare rester dans un doute respectueux. Il voit en sa faveur des preuves qu'il ne peut combattre et, contre elle, des objections qu'il ne peut résoudre. Comme Saint-Preux, il admet tout ce qu'il peut comprendre, et respecte le reste sans le rejeter. Il ne se croit point infaillible et, sans les imiter, il ne blâme point ceux qui croient pouvoir ici affirmer plus que lui. Voilà pour l'attitude intellectuelle. Mais si l'esprit reste ainsi indécis et libre, c'est par le cœur que le vicaire saisit la majesté des Ecritures, la sainteté de l'Evangile, la sublimité humaine et divine de Jésus-Christ. Ce n'est pas seulement de l'ad-
(i) « s* il était une religion sur la terre hors de laquelle il n'y eût que peine éternelle, et qu'en quelque lieu du monde un seul mortel de bonne foi n'eût pas été frappé de son évidence, le Dieu de cette religion serait le plus inique et le plus cruel des tyrans. > Œuvres, p. 589.
(2) Le 25 mars 1758, Rousseau écrivait déjà au pasteur J. Vemes : « Je vous l'ai dit bien des fois, nul homme au monde ne respecte plus que moi l'Evangile ; c'est, k mon gré, le plus sublime de tous les livres; quand tous les autres m'ennuient, je reprends toujours celui-là avec un nouveau plaisir, et, quand toutes les consolations humaines m'ont manqué, jamais je n*ai recouru vainement aux siennes. Mais enfin, c'est un livre, un livre ignoré des jtrois quarts du monde. 0 Ihid.^ t. IV, p. 284.
(3) < Je n'ai jamais pu croire que Dieu m'ordonnât, sous peine de l'enfer, d'être si savant. J'ai donc refermé tous les livres. Il en est un seul, ouvert à tous les yeux, c'est celui de la nature. C'est dans ce grand et sublime Uvre que j'apprends à servir et à adorer son divin auteur. Nul n'est excusable de n'y pas lire, parce qu'il parle à tous les hommes une langue intelligible à tous les esprits. • Ihid,, t. II, p. 596.
â2S JEAN-JACQUES ROUSSEAU GENEVOIS
miration, du respect, de la déférence, c'est vraiment une ferveur, une tendresse, disons le mot, une adoration religieuse que Rousseau a mise dans l'admirable éloge, trop connu pour qu'on ose le citer, qu'il fait ici de l'Evangile de Jésus-Christ et de la morale chrétienne. L'Evangile, dont l'inventeur serait plus grand que le héros! Jésus-Christ dont la vie et la mort sont d'un dieu! Cette morale élevée et pure dont lui seul adonné les leçons et l'exemple ! Cet accent religieux, un Jacob Vemet peut ne pas le discerner, mais un Vinet ne saurait s'y méprendre : « Quand on a lu, dit-il, quand on a médité ces paroles, on a peine à croire que Rousseau ne fût pas chrétien (i). » Depuis Bossuet, l'éloquence chrétienne n'avait plus rencontré de telles paroles, de tels élans, de tels accents, ni dans la chaire, ni dans le Uvre. Rousseau est vraiment la seule grande voix religieuse du dix-huitième siècle, la seule grande parole chrétienne que ce siècle ait entendue.
La conclusion, vraiment admirable, de la profession de foi, est dirigée, comme tout ce chapitre HEmile, à la fois contre la vieille orthodoxie étroite et intolérante et contre la philosophie du jour incrédule, gouailleuse et intolérante, elle aussi (2).
Culte du cœur, respect religieux de la personne du Christ, adhésion à sa doctrine morale, pratique de cette morale, respect des dogmes mêmes que la raison ne conçoit pas, autant de points essentiels où la pensée reUgieuse de Rousseau s'oppose nettement à la pensée de son époque et s'insurge avec éclat contre la philosophie antichrétienne qui règne en maîtresse sur la France. Mais elle s'en distingue, plus encore, en ceci, qu'elle respecte la foi des âmes simples et qu'elle redoute comme un crime de l'ébranler. Ce qu'elle se propose, au contraire, c'est de contre-balancer de toute sa force et de tout son poids l'ardente et inlassable propagande encyclopédiste, de restaurer et d'affermir dans les âmes troublées et chancelantes la foi et l'espérance religieuse (3). Ce
(i) Ouvf, cité, p. 293.
(2) « Avec tout cela, ce même Evangile est plein de choses incroyables, de choses qui répugnent à la raison, et qu*il est impossible à tout homme sensé de concevoir, ni d'admettre. Que faire au milieu de toutes ces contradictions? Etre toujours modeste et circonspect, mon enfant; respecter en silence ce qu'on ne saurait ni rejeter, ni comprendre, et s*humilier devant le grand Etre qui seul sait la vérité. » Œuvres, t. II, p. 598.
(3) Ce sentiment, profond et ancien en Rousseau, s'exprimait déjà avec force dans sa lettre à Deieyre, du 3 octobre 1758 : « Cher Delejrre, défiez>vous de votre esprit satirique ; surtout apprenez à respecter la religion : l'humanité seule exige ce respect. Les grands, les riches, les heureux du siècle seraient charmés qu'il n'y eût point de Dieu; mais l'attente d'une autre vie console de celle-ci le peuple et le
n'est pas aux simples et humbles croyants que s'adresse la profession de foi du vicaire, c'est seulement à ceux que le doute assaille et tourmente et qu'il faut rattacher à l'essentiel de la religion (i).
Le vicaire savoyard conseille même au jeime fugitif genevois et protestant de retourner dans sa patrie et d'y reprendre la religion de ses pères, très simple, très sainte, dont la morale est la plus pure et dont la raison se contente le mieux. Comme exhortation suprême, comme idéal de la vie morale et religieuse, il lui propose de pratiquer le sommaire de la loi chrétienne, qui doit être celle de tout pays et de toute secte : « Aimer Dieu par-dessus tout et son prochain comme soi-même. » Il ajoute enfin ce double précepte que Rousseau a vraiment suivi dans son œuvre :
« Osez confesser Dieu chez les philosophes; osez prêcher l'humanité aux intolérants. Vous serez seul de votre parti, peut-être, mais vous porterez en vous-même \m témoignage qui vous dispensera de ceux des hommes. »
C'est sur ces accents, si nobles et si graves, si religieux et si chrétiens, que s'achève la Profession de foi du vicaire savoyard, ou plutôt du protestantisme libéral, émancipé du dogme et précurseur de l'avenir religieux.
En somme, ce que la Profession de foi du vicaire savoyard proposait au monde, dans le domaine religieux, c'étaient des idées assez courantes parmi les théologiens genevois du milieu du dixhuitième siècle, mais dont Rousseau osait dégager les conséquences logiques. Le vicaire parlait avec plus de franchise, de hardiesse, et surtout d'éloquence, que ne pouvaient le faire les pasteurs et professeurs, pourtant assez émancipés et assez peu orthodoxes,
misérable. Quelle cruautéjde' leur'ôter encore cet espoir! > Œuvres, t. IV, p. 289. (x) « Tant qu'il reste quelque bonne croyance parmi les hommes, il ne faut point troubler les âmes paisibles, ni alarmer la foi des simples par des difficultés qu'ils ne peuvent résoudre et qui les inquiètent sans les éclairer. Mais, quand une fois tout est ébranlé, on doit conserver le tronc aux dépens des branches. Les consciences agitées, incertaines, presque éteintes, et dans Tétat où j'ai vu la vôtre, ont besoin d'être affermies et réveDlées ; et, pour les rétablir sur la base des vérités éternelles, il faut achever d'arracher les piliers flottants auxquels elles pensent tenir encore. > Ibid., t. II, p. 599.
aao JEAN-JACQUES ROUSSEAU GENEVOIS
de la Genève contemporaine. Toute la partie positive de son enseignement religieux — religion naturelle, déisme sage, tolérant et éclairé, christianisme moral orienté vers les vertus sociales, respect religieux de la parole et de la personne de Jésus-Christ — concordait, exaltée et embellie seulement par la magie de l'éloquence, avec la marche de la pensée protestante genevoise depuis un demi-siède, depuis qu'elle avait rompu avec la farouche orthodoxie calvinienne et le sombre dogme de la prédestination (i). Son doute « respectueux » à Tégard des miracles, des prophéties, du caractère surnaturel de la mission du Christ et de l'inspiration des Ecritures, n'est que l'expression hardie et sincère de sentiments que la théologie nouvelle n'osait encore ni se formuler clairement à elle-même, ni exprimer publiquement devant les autres Eglises réformées. A supposer même que Rousseau ait devancé ou exagéré, en en tirant les conséquences extrêmes, la partie négative de leur enseignement, les théologiens genevois devaient saluer et acclamer en lui, pour la partie positive de leur conviction, un allié imprévu, puissant, incomparable. Ils ne le comprirent pas. Ils méconnurent l'allié de leur foi religieuse et foncèrent contre un ennemi imaginaire.
Moultou lui-même, ce Méridional pétulant et inflammable, ce disciple idolâtre de Rousseau, s'alarme pour son maître, quand, en janvier 1762, cinq mois avant la publication à!Emile, Jean- Jacques malade, et se croyant mortellement atteint, lui confie le manuscrit de la Profession de foi pour le mettre à l'abri des contrefaçons posthumes (2). Il déborde certes d'admiration, d'enthousiasme lyrique, on dirait presque d'extase religieuse, pour la première partie de la profession de foi, celle qui traite de la reUgion natiu-elle. Sur la révélation, en revanche, il fait quelques timides réserves, non pas pour lui-même, mais pour le peuple qui a besoin, pour croire la reUgion divine, des anciens miracles et d'une autorité extérieure. Il s'alarme de l'orage que va soulever son maître, non seulement en France où les deux partis se déchaîneront contre lui, mais à Genève, où le peuple est très attaché à sa religion sans fanatisme, qui n'est autre que celle de Rousseau, « mais munie du sceau de la révélation qui la lui rend plus respectable ». Et il s'écrie : « Quels cris, quelles clameurs vous allez exciter à
(i) Cf. Rod. Rky, Genève et les rives du Léman, 3» édition, Genève, 1875. P- I39-
(i) La lettre d'envoi, datée par tous les éditeurs du 18 janvier 1761, est en réalité du 18 janvier 1762. Œuvres^ t. IV, p. 326.
Genève ! Que vos amis auront de peine à vous défendre (i) ! » Les faits, comme on le sait, ne devaient que trop justifier œs premières alarmes. « Votre livre sur l'éducation arrive aujourd'hui », écrit Moultou à Jean-Jacques, le 5 juin 1762. Le. 9 juin, il est condanmé par le Parlement de Paris. Le 19 juin, il est condanmé à Genève, en compagnie du Contrat social, dont les juges parisiens ne s'étaient pas occupés.
Nous n'avons pas à examiner encore quelle fut, dans cette condanmation, la part du motif politique ou celle du prétexte religieux. Mais nous pouvons déjà relever l'aberration du clergé protestant genevois, quand il laissa condamner Emile, sans protester. Emile, c'est-à-dire un livre qui proclame avec une éloquence superbe : contre l'immoralité du siècle, la loi du progrès moral et la souveraineté de la conscience morale; contre l'épais matérialisme de YEncyclopédie et son athéisme militant, le spiritualisme religieux le plus ardent et le plus entraînant : Dieu, âme immatérielle, vie à venir, Providence juste et bonne ; contre l'ironie gouailleuse et le scepticisme dissolvant d'un Voltaire, férocement hostile à toute forme du christianisme (écrasons l'infâme!) le sentiment religieux, le culte intérieur, le respect religieux de la personne, de la parole et de l'enseignement du Christ proclamé divin, la prière d'adoration et d'action de grâce, le respect même de ce qui dans le christianisme reste obscur et mystérieux pour la raison» enfin, la pleine obéissance à la loi chrétienne, tant reUgieuse que morale, qui se résume dans l'amoiu- de Dieu et l'amour du prochain (2).
(i) Lettre de Moultou à Rousseau, 3 février 1762, dans G. Streckeisen, owor, cité, t. I", p. 25. Toute la correspondance qui s'engage sur ce point entre les deux amis est d*un grand intérêt. Voir, dans Œuvres, t. IV, p. 358, la réponse très optimiste de Rousseau, puis de Moultou une nouvelle lettre du 15 mars 2762, dans Strsckeises, ouvr. cité, p. 27, où il dit qu'aucun chrétien éclairé ne doutera du christianisme de son ami :
« Votre religion naturelle n'est pas autre chose que le christianisme bien entendu; toute la différence, c'est que vous prouvez ce que l'Evangile nous enseigne par autorité. Vous ne différez donc du vrai chrétien qu'en ce qu'il croit tenir du ciel même ce que vous reconnaissez ne devoir qu'aux lumières de votre raison. Par conséquent, un chrétien raisonnable, qui croirait pourtant à tous les miracles de Jésus*Christ, ne vous refuserait pas le titre de chrétien. Qui pense conmie Jésu-sChrist est son disciple. >
(2) Comparez les quarante et une notes tour à tour charmées ou rageuses dont Voltaire orna les passages négatifs et les passages afiirmatifs de la Profession de foi dans l'exemplaire de VEmile, qu'il lut, aux Délices, entre le 4 et le 14 juin 1762. Bernard Bouvter, dans Annales, 1. 1*', p. 272-284. Voir aussi les lettres de .Voltaire des 14 juin, 2 août, 15 septembre 1762 et 19 juillet 1763, sur Emile et la Profession de joi.
Car c'est ce livre-là qu'on brûlera à Genève, c'est cet écrivaînlà qu'on décrétera d'arrestation, qu'on poursuivra, qu'on traquera de lieu en lieu, au nom de la conservation sociale et de la religion chrétienne ! Et ce sont les théologiens genevois, jusqu'ici alliés de Rousseau, qui laisseront faire sans protester et même qui, plus tard, feront chorus aux persécuteurs!
D'excellents historiens ont pensé qu'il s'agissait, pour le clergé genevois, de réhabiliter l'honneur de l'Eglise de Genève et le bon renom de sa dogmatique, aux yeux dés autres églises réformées. Car ces églises s'alarmaient depuis longtemps des accusations de socinianisme ou d'arianisme lancées et propagées contre Genève par le zèle inlassable de Voltaire et de sa séquelle (i). Peut-être ce calcul a-t-il été fait, plus ou moins consciemment, par quelquesuns. Mais cette déplorable méprise s'explique assez par le Tegard borné, limité à Genève et au moment présent, des honmies religieux. Ils n'ont pas su discerner en Rousseau leur plus puissant allié naturel, leur véritable interprète, le porte-parole éloquent «et génial de leur propre pensée, dégagée de ses réticences, de ses timidités et de ses contradictions internes. Ils n'ont pas compris, ils n'ont pas deviné que l'œuvre de Rousseau, c'était la pensée protestante, sous son aspect religieux aussi bien que politique, professée et proclamée, à la face du monde latin, avec une force et une beauté qu'elle n'avait pas revêtues encore et qu'elle n'a plus retrouvées.
La vérité, que les historiens et les critiques les plus pénétrants de Rousseau ont reconnue et mise en pleine lumière de nos jours seulement, c'est que Rousseau exposait les idées religieuses de son temps, et qu'il en tirait des conséquences logiques, moins hardies et moins extrêmes que celles où aboutit la théologie protestante actuelle, mais trop hardies encore et trop abruptement radicales pour ses contemporains (2). Rousseau est, même sur
(x) « On voulait montrer à T univers que la religion de Genève n'était pas la religion de Rousseau. Rousseau fut, comme l'avait été Servet, sacrifié à Thonneur de régllse genevoise et à la bonne réputation de la république. Cette fois on ne brûle que le livre, mais on crut que ce hardi holocauste remettrait en bonne odeur la dogmatique de Genève. > A. S a vous, ouvr, cité, t. I*', p. 281.
(2) Voir, outre les études déjà citées de Sayous, Auguste Bouvier, Charles BoRGSAUD, celle du professeur Marc Doret, /.-/. Rousseau^ sa vie, ses idées, religieuses, Genève et Paris, 1878, et le remarquable chapitre de M. Ed. Rod sur Emile, dans F Affaire Rousseau, Paris, 1906, p. 73-88. En sens contraire, selon J.-F. Nourrisson, Rousseau et le rousseauisme, Rousseau n'a retenu du christianisme que le nom, et il est descendu du christianisme au théisme, au déisme, au naturisme, au panthéisme et finalement à l'athéisme, p. 253-298.
le terrain religieux et théologique, un précurseur et un initiateur. Le malheur ou le tort de ses contemporains genevois fut ou de ne pas savoir s'en douter, ou de ne pas vouloir le reconnaître avec franchise.
Le bûcher de VEtnile, c'est la religion de Genève qui se renie et se condamne elle-même, dans son plus illustre et son plus éloquent défenseur. Par ce bûcher, qu'allumèrent avec tant de joie les Genevois amis de Voltaire, la lutte est engagée entre la Genève officielle et Rousseau. C'est cette lutte qu'il nous faut maintenant raconter.