CHAPITRE III
I. Impression produite à Genève. — Un pamphlet de Voltaire : le Senlimeni des citoyens (27 décembre 1764). — Suite de la lutte politique. — Réponse des bourgeois. — Election du 6 janvier 1765. — Manœuvres politiques. — Rousseau, dégoûté de Genève, renonce à la lutte. — Rupture avec les représentants et avec la politique genevoise.
II. Chassé de Suisse, Rousseau garde des souvenirs et des sentiments genevois. ^ Esquisse de sa vie errante et de ses dernières années (1765- 1778). — Mort de Rousseau, 2 juillet 1778. — Place de Genève dans cette fin de vie. — Attitude conciliante et patriotique dans les troubles politiques genevois. — Idées genevoises et suisses dans les dernières œuvres. — Souvenirs de son enfance genevoise et du pays suisse. — Le lac. — Le chant du cygne.
Il est très probable qu'en prenant congé de sa patrie et de ses concitoyens, dans la dernière phrase de la dernière des Lettres écrites de la montagne, Rousseau ne pensait pas être aussi bon prophète qu'il le fut en réalité. La suite des événements explique comment cet adieu figuré s'accomplit au pied de la lettre et comment se consomma la rupture définitive entre Genève et le plus illustre de ses fils. Il faut donc esquisser brièvement les faits qui suivirent l'arrivée des Lettres de la montagne à Genève (décembre 1764).
Rousseau lui-même a marqué, à deiix reprises (i), l'impression produite à Genève par l'apparition des terribles lettres. Ce fut,
(i) Dans les Confessions, 1. XII, et dans la Déclaration relative à M, Vernes (1765) : « A la première apparition du livre, tout le monde gardait le silence. Le Conseil n'avait point encore délibéré sur ce qu'il y avait à faire ; tous ses clients se taisaient à son imitation. La bourgeoisie elle-nième, qui ne voulait pas se commettre, attendait, pour avouer ou désavouer l'ouvrage, qu'elle eût vu comment le prendraient les magistrats. Il n'y avait pas d'exemple à Genève que personne eût osé dire ainsi la vérité sans détour. Un des partis était confondu, l'autre efîrayé; tous attendaient dans le plus profond silence... > Œuvres, 1. 1*', p. 384.
dans les deux partis, un silence profond, une stupeur complète. La fureur du Conseil, qui se sent écrasé devant Topinion européenne, reste d'abord muette. Les bourgeois, qui se sentent vainqueurs, se taisent épouvantés à la seule pensée qu'on ait osé crier si haut la vérité. Instinctivement, ils se jugent presque trop vengés ; ils tremblent presque, consternés par le vent de tempête qu'ils ont eux-mêmes soufflé dans leurs représentations. Au premier moment, tout se tait, du moins publiquement et officiellement. Le Conseil a une velléité de sévir, mais il y renonce bientôt, le Consistoire refusant de lui dénoncer le livre. Les représentants attendent de voir Teffet produit par leur propre Réponse aux Lettres de la campagne , qui paraîtra le i®^ janvier 1765.
Cependant, dans le particulier, les amis de Rousseau approuvent, applaudissent, exultent. Le brave Moultou, offensé par une lettre très dure de Rousseau et brouillé avec lui depuis plus d'un an, revient à son maître avec des spasmes d'enthousiasme emphatique et sincère (i). Rousseau, bon prince, lui accorde sa grâce, mais il voudrait le voir rompre définitivement avec l'état ecclésiastique et avec Genève. Le temps du partage est fini : « Il faut être tout à fait comme les autres ou tout à fait comme soi (2). » Charles Pictet témoigne pubUquement son approbation potu: les Lettres et sa sympathie pour Rousseau, qui le remercie de cette attitude courageuse. Le sage Abauzit répond ironiquement à quelqu'un qui trouve que Rousseau a traité durement les magistrats : « Pensaient-ils qu'il leur devait des compliments? » Il persifle un des auteurs des Lettres de la campagne, P.-H. Mallet, l'historiographe des rois de Danemark. Il fait dire à Rousseau qu'il lit et relit ses Lettres avec le plus vif plaisir, qu'il pense sur tout comme lui et que ce livre « doit intéresser en tout pays les hommes libres (3) ». Les témoignages d'approbation affluent des Genevois établis à l'étranger et des étrangers qui s'intéressent aux choses de Genève. Le professeur Allamand, de Leyde, mande à Bonnet que l'apologie de Rousseau lui paraît « sans réplique »
(i) Moultou à Rousseau, 23 décembre 1764 : « J'ai lu votre livre ; ce sont les gémissements d'un héros, ils ont brisé mon âme... C'est à l'Europe à prononcer à présent; si elle vous absout, que répondront-ils?... Genève même, qui vous rejette, Genève un jour s'honorera de vous, et nos descendants la verront pleurant sur votre mausolée, et détournant les yeux d'un bûcher, offrir à l'instruction de l'univers cette inscription gravée à ses pieds : Luget et monet. Cette prophétie est aussi sûre que votre gloire; que ne puis-je rapprocher les temps? » Streckeisen, t. I«', p. 113.
(2) Rousseau à Moultou, 7 janvier 1765. Œuvres, t. IV, p. 523.
(3) Moultou à Rousseau, 30 janvier 1765. Streckeisen, t. I**", p. 115.
et « que c'est le jugement que tout le monde en porte en Hollande ».
De leur côté, les ennemis genevois de Rousseau écument de fureur. Leur rage impuissante s'exhale dans leurs lettres en termes presque identiques. Charles Bonnet et le docteur Tronchin se rencontrent pour n'appeler plus Rousseau que « l'incendiaire k Le pieux docteur ajoute que Jean-Jacques est « un démon plus démon que les démons ».. un « scélérat », juste objet « du mépris et de la haine publique », qui cache « sa face catilinaire » sous un « masque de vertu », « le plus coquin des honmies et le plus fou », un « fripon », un « charlatan de vertu (i) ». Charles Bonnet crie son indignation à tous ses correspondants étrangers contre cette infâme vengeance, contre cet écrivain virulent, qui choque tous les principes de la belle morale dont il fait profession, contre cet hypocrite enfin démasqué. Et comme ses correspondants protestants donnent volontiers raison à Rousseau contre le Conseil et les pasteurs, le pauvre philosophe de Genthod en arrive à épancher son cœur dans le sein du Père Gerdil, bamabite de Turin, qu'il supplie de réfuter les Lettres de la montagne, comme il a déjà si victorieusement réfuté les idées de Rousseau sur l'éducation (2).
Des lettres d'injures, anonymes ou signées, parviennent de Genève à Môtiers. Mme Saladin faut circuler en ville une lettre que lui adresse l'abbé de Mably, violemment dénigrante pour Rousseau. Les ministres, si malmenés par les Lettres, fourbissent leurs rogues réfutations. La vanité ulcérée du malheureux Vemes se donne en spectacle à la ville (3). Et froidement, méchamment, le pasteur Jean Sarasin, inlassable dans sa haine, dénonce Rousseau et ses Lettres à la vindicte des pasteurs de Neuchâtel (4).
(i) Lettres de Tronchin à Mme Necker (18 février 1765) et à son fils (janviermars 1765), dans Henry Tronchin, Théodore Tronchin, p. 285-288, passim.
(2) Lettres de Bonnet à Haller (7 janvier 1765) ; au professeur Allamand (19 février) ; au P. Gerdil, bamabite (14 mars). Publiées par Eugène Ritter, dans Etrennes chrétiennes, 1893, p. 216-219.
(3) < C'était au milieu de cette inquiète tranquillité que le seul M. Vemes, élevant sa voix et ses cris, s'efforçait d'entraîner par son exemple le public, qu'il ne faisait qu'étonner. Comme il criait seul, tout le monde l'entendit... Toutes les lettres qui m'en vinrent (de Genève) dans ce temps-là sont pleines de ces expressions : Vemes est hors de lui... Vemes ne se possède pas. La fiureur de Vemes est au delà de toute idée. Le dernier qui m'en parla m'écrivit : « Vemes, dans ses fureurs, est si maladroit qu'il n'épargne pas même votre style : il disait hier que vous écriviez comme un charretier. — Cela peut être, lui dit quelqu'un; mais avouez qu'il fouette diablement fort. ■ Déclaration, etc. Œuvres, t. I", p. 384.
(4) Voir ses lettres au pasteur de Montmollin, dès le 4 janvier 1765, dans F. Ber- THouD, /.-/. Rousseau et le pasteur de Montmollin (1762-1765), p. 132-191.
Mais, tandis que tous ces honnêtes gens s'agitent pour réfuter Rousseau ou le molester dans sa retraite, une attaque perfide, autrement redoutable que toutes les lettres privées et que toutes les réfutations politiques ou théologiques, vient surprendre Jean- Jacques dans les derniers jours de Tannée 1764.
Le 27 décembre, en effet, paraissait à Genève un petit libelle de huit pages intitulé : Sentiment des citoyens (i). L'auteur est censé être un citoyen genevois, outré des attaques dirigées par les Lettres de la montagne contre les magistrats et surtout contre les pasteurs de Genève, et qui prend leur défense contre Rousseau. Il est démontré aujourd'hui que l'auteur de cet ignoble libelle est Voltaire (2). Furieux de la spirituelle parpdie de sa manière que Rousseau s'était permis de faire dans un passage de sa cinquième lettre, où il le désignait clairement comme l'auteur du Sermon des cinquante, Voltaire n'hésita pas, pour se venger atrocement, à écrire ce pamphlet aussi bas de forme que d'inspiration (3).
Pour l'anonyme qui est censé exprimer le sentiment des citoyens, Rousseau est un fou furieux : « On a pitié d'un fou, mais quand la démence devient fureur, on le lie (4). »
Il faut approuver pleinement la condamnation trop douce, portée par nos magistrats contre des livres « qui alarment les mœurs, que les honnêtes gens méprisent et que la piété condamne ». Mais Rousseau ne s'en est pas tenu là. « Aujourd'hui la patience n'est-elle pas lassée, quand il ose publier un nouveau libelle, dans lequel il outrage avec fureur la religion chrétienne, la réformation qu'il professe, tous les ministres du Saint Evangile et tous les corps de l'Etat? La démence ne peut plus servir d'excuse quand elle fait commettre des crimes. » En effet, Rousseau a insulté Jésus-Christ ; il a imprimé que l'Evangile est un livre scandaleux; il s'est, dans son orgueil, comparé à Jésus-Christ et il a réclamé une statue; il a tourné en ridicule les prodiges que Jésus daigna opérer pour établir la religion et il a outragé les ministres de son
(i) RivoiRE, Bibliographiây n® 791.
(2) Deskoiresterres, Voltaire et Rousseau, p. 352-353.
(3) Sa colère furibonde s'exhale dans ses lettres de ce moment où il traite Rou»* seau de traître à la philosophie, de bâtard du chien de Diogène, de serpent, de délateur, de calonmiateur, etc.
(4) « Nous avons plaint J.-J. Rousseau, ci-devant citoyen de notre ville, tant qu'il s'est borné, dans Paris, au malheureux métier d'un bouffon qui recevait des nazardes à l'Opéra et qu'on prostituait marchant à quatre pattes sur le théâtre de la Comédie... Nous avons pardonné à ses romans, dans lesquels la décence et la pudeur sont aussi peu ménagées que le bon sens. >
Saint Evangile, nos pasteurs dont la plupart sont nos parents, nos amis, et quelquefois nos consolateurs! Et quel est le calomniateur qui les traite ainsi?
« Est-ce un savant qui dispute contre des savants? Non, c'est l'auteur d'un opéra et de deux comédies sifflées. Est-ce un homme de bien qui, trompé par un faux zèle, fait des reproches indiscrets à des hommes vertueux? Nous avouons avec douleur et en rougissant que c'est un homme qui porte encore les marques funestes de ses débauches et qui, déguisé en saltimbanque, traîne avec lui, de village en village et de montagne en montagne, la malheureuse dont il fit mourir la mère, et dont il a exposé les enfants à la porte d'un hôpital, en rejetant les soins qu'ime personne charitable voulait avoir d'eux, et en abjurant tous les sentiments de la nature, comme il dépouille ceux de l'honneur et de la religion (i) ?» Et voilà l'homme qui ose donner des conseils à nos citoyens, qui voudrait bouleverser notre ville parce qu'il y a été a repris de justice », et que nous nous égorgions parce qu'on a brûlé un mauvais livre à Paris et à Genève?
« S'il a cru, conclut le libelle, que nous tirerions l'épée pour le roman d'Emile, il peut mettre cette idée dans le nombre de ses ridicules et de ses folies. Mais il faut lui apprendre que, si on châtie légèrement un romancier impie, on punit capitalement un vil séditieux. »
Rousseau reçut le 31 décembre, à Môtiers, ce pamphlet haineux qui, parmi beaucoup d'accusations purement calonmieuses, en contenait une, la plus grave, que sa conscience ne pouvait dénier. Immédiatement, et malgré quelques traits tout voltairiens du pamphlet, il crut reconnaître Vemes et rien ne put le faire démordre de cette idée. Le 6 janvier 1765, il écrit à Paris au libraire Duchesne pour lui ordonner de réimprimer immédiatement le pamphlet avec quelques notes de lui dirigées contre Vemes. Le libelle parut ainsi annoté et précédé de la lettre de Rousseau à Duchesne où Vemes est dénoncé comme l'auteur probable du libelle (2). Le
(i) Rousseau put traiter justement les premières accusations — maladie honteuse, déguisement, mère Levasseur tuée — d'ineptes et infâmes calomnies, n ne put dénier la dernière, exposer ses enfants, qu'en jouant sur les mots. Rousseau n*a pas « exposé ses enfants ■ à la porte d'aucun hôpital. Il les a remis, en effet, à l'administrateur des enfants trouvés. La défense est faible, mais la situation était difficile, et, dès qu'il ne voulait pas tout avouer, conmie il le ût dans les Confessions, Rousseau en était réduit à mentir, ou, ce qui revient au même, à équivoquer sur les mots.
(2) Réponse aux Lettres écrites de la montagne, publiée à Genève sous ce titre : Sentiment des citoyens, A Genève; et se trouve à Paris chez Duchesne, libraire
malheureux ministre, injustement soupçonné et accusé, poussa les hauts cris, et une longue controverse, que nous renonçons à analyser ici, remplit le mois de février 1765 et aboutit, en mars, à la Déclaration relative à M. Vernes (i), où Rousseau, tout en reconnaissant qu'il a eu tort d'attribuer publiquement ce libelle au pasteur Vernes, affirme de plus fort sa persuasion que Vernes en est l'auteur et s'offre à lui faire toute réparation si un tiers impartial, le Conseil de Genève, déclare simplement après enquête que M. Vernes n'est pas l'auteur du Sentiment des citoyens (2).
De l'aveu même de Rousseau, l'ignoble factum ne souleva d'abord à Genève et à Paris qu'une vive indignation contre son auteur anonyme. Il ne nuisit à Jean-Jacques que dans l'esprit des femmes de Môtiers (3).
A Genève, les citoyens témoignèrent leur indignation en brûlant solennellement le pamphlet (4), et il semble que les partisans du Conseil n'aient pas été beaucoup plus fiers du factum qui prétendait venir à l'appui de leur cause. Cependant, malgré cet accueil, malgré la crânerie avec laquelle Rousseau tint tête à l'attaque, il est difficile de penser que le virulent pamphlet, révélant au public la tare secrète de sa vie, n'ait pas affaibli la situation morale de Rousseau dans l'opinion. Il n'est pas impossible que cette brutale agression ait diminué son assurance dans le combat et son ardeur pour la polémique publique. C'est, en effet, vers ce temps-là que Rousseau affichera une indifférence toujours plus grande pour les choses de Genève, et bientôt un détachement complet. Malgré les apparences, le coup perfide de Voltadre a porté.
rue Saint- Jacques... 1765, 22 pages in-8«. Voir Rivoire, Bibliographie^ n» 796. (i) Sur le conseil de du Peyrou, Rousseau renonça à publier cette Diclaration. Après sa mort, en 1790, du Pe>Tou la publia à Neuchâtel, avec des notes justificatives du pasteur Vernes. Le texte de ce mémoire se trouve dans Œuvres, t. P^ P- 377-390. Voir aussi Confessions^ 1, XII. Œuvres, t. I", p. 335.
(2) Cette déclaration reste des plus instructives, en nous montrant conmient, par une argumentation impeccable et pressante, le dialecticien Rousseau peut arriver à nous faire considérer comme vraie, et cela en toute bonne foi, une chose qui est, aujourd'hui, démontrée absolument fausse. En lisant ce mémoire, on arrive à être aussi persuadé que Jean-Jacques, non seulement que Vernes est l'auteur du libelle, mais encore que Voltaire ne peut y être pour rien.
(3) Rousseau à du Pe5n:ou, 14 février 1765. Œuvres, t. IV, p. 539,
(4) Ils le constatent dans le post-scriptum de leur Réponse aux Lettres écrites de la campagne (i«' janvier 1765), p. 316 : Les citoyens jugent au-dessous d'eux de désavouer la brochure de 8 pages qui vient de paraître sous le titre de Sentiment des citoyens. « Conformément à l'article 3 du titre XI de l'Édit, ils l'ont jeté au feu comme un infâme libelle. * Voir aussi Registres du Conseil du 31 décembre
Les événements politiques, auxquels il nous faut maintenant arriver, achevèrent Tœuvre de détachement, on peut bien dire de dégoût, commencée peut-être par le SentimerU des citoyens.
Pendant que Rousseau préparait dans le secret ses Lettres de la montagne, les citoyens représentants, on s'en souvient, élaboraient de leur côté une réponse aux Lettres de la campagne, dont ils s'efforcèrent d'entretenir Jean- Jacques dans l'entrevue de Thonon, en août 1764. Ce gros mémoire (i) parut à Genève le I®' janvier 1765, suivi, le dernier jour du mois, par une Addition, attribuée à P. Mouchon ou à De Luc, qui contient « un examen anal5rtique du droit négatif (2) ». La réponse elle-même se divise en quatre chapitres répondant chacun à une ou plusieurs Lettres de la campagne. Le premier chapitre seul se rapporte .directement à Rousseau. Le jugement rendu contre les livres et contre la personne de Rousseau est-il légal ou illégal? C'est la seule question qui semble intéresser les bourgeois représentants. Ils argumentent à perte de vue sur l'article 88 de VOrdonnance ecclésiastique pour établir l'illégalité de la procédure suivie contre Rousseau. Ils comparent, en terminant, les livres condamnés le 14 juin 1762 et ceux que l'on tolère à Genève. Les autres chapitres traitent successivement des emprisonnements arbitraires ou irréguliers ; des tribunaux sans syndics ; enfin, du droit de représentation et des empiétements commis par le Petit Conseil au détriment du Conseil des CC et surtout du Conseil général des citoyens.
Cette dissertation de droit public (3), massive à force de solidité, consciencieuse jusqu'à la minutie la plus pointilleuse, plus ergoteuse dans le détail que brillante par les idées générales, d'un ton souvent prudhommesque dans sa solennité emphatique et compassée, enchanta la bourgeoisie genevoise, bien plus que n'avait pu le faire la dialectique éloquente ou l'ironie passionnée des Lettres de la montagne. Cette bourgeoisie y retrouvait le produit authentique et comme le poinçon de son esprit. On cria au chefd'œuvre et Rousseau lui-même dut faire chorus (4). Et l'on se crut sûr de la victoire.
(i) Réponse aux Lettres écrites de la campagne, 1764, 316 pages, in-S*. Cf. RivoiRE, Bibliographie, n» 794.
(2) XXX pages, in-S». Ibid., n» 798.
• ' (3) Les représentants citent avec complaisance Montesquieu, le chancelier d'Aguesseau, Vattel et Burlamaqui.
(4) Rousseau à d*Ivemois, 7 janvier 1765 : « Cet ouvrage est excellent et doit être en tout temps le manuel des citoyens. Voilà, monsieur, le ton respectueux, mais ferme et noble, qu'il faut toujours prendre, au lieu du ton craintif et rampant
Il s'agissait, en effet, le 6 janvier suivant, de « ramener le Sénat (Petit Conseil) à des sentiments républicains en lui témoignant le mécontentement de la généralité par le refus d'élire les sjmdics ». Très frappé de cette menace, extrêmement blessé par la Réponse qu'il regardait comme plus dangereuse que les Lettres de la montagne elles-mêmes (i), le parti gouvernant fit des efforts inouïs pour éviter cette grève des électeurs, pour se soustraire à cette résistance passive qui pouvait, selon lui, aboutir à l'anarchie. Non content de démontrer au peuple les suites funestes de sa résolution, on lui prodigua, avant l'élection, les promesses et les engagements de « redresser » ses principaux griefs. Les gouvernants réussirent ainsi à entraîner au vote le gros des électeurs, mais le résultat de l'élection fut peu flatteur pour les élus. Le 6 janvier 1765, sur I 350 électeurs votants, les candidats Turrettini, Gallatin, Buisson et Jallabert ne furent élus syndics que par un nombre de voix variant de 681 à 781 (2). La partie était donc gagnée, mais sans gloire, et, avant de songer à rétablir la concorde comme l'y invitait la Vénérable Compagnie, le Conseil voulut venger son honneur blessé, moins encore par cette élection humiliante que par les écrits agressifs dont elle était le résultat. Voici ce qu'il imagina :
Après plusieurs séances de délibérations, il décida de convoquer le Conseil des CC (Grand Conseil) et de lui déclarer que « déshonoré et flétri par les accusations les plus graves, il était prêt à remettre l'administration en des mains plus heureuses, si les citoyens ne venaient pas déclarer qu'ils le regardaient comme une assemblée de bons et fidèles magistrats ». C'était, après la grève des électeurs, la grève conditionnelle dès élus. Et c'était surtout, il faut le dire, une comédie politique destinée à effrayer les citoyens paisibles pour les amener à se contenter de très faibles concessions.
Vivement combattue dans le Petit Conseil lui-même, cette étrange proposition, sans exemple dans notre histoire, ne fut adoptée que sous une forme très vague, pour être présentée au
dont on n'osait sortir autrefois, mais il ne faut jamais passer au delà... > Œuvres, t. IV, p. 523.
(i) c De tous les ouvrages qui parurent pendant les troubles, ce fut celui qui ût le plus de peine au Sénat... Il fut entre autres vivement blessé de ce trait : c Le Petit Conseil agit rarement par ignorance : s'il donne lieu à des griefs fondés, c'est qu'il le veut bien. ■ D'Ivernois, Tableau historique, p. 131. Pour tout ce qui suit, voir le môme ouvrage, p. 132-135.
(2) RivoiRE, Bibliographie, n» 795. ..
Conseil des CC le 6 février 1765. Pour la faire acœpter du peuple le Petit Conseil comptait sur l'esprit conservateur et paisible de la bourgeoisie genevoise. Il ne se trompait qu'à demi. Placés par ce « coup de théâtre », dans l'alternative de faire la démarche demandée, c'est-à-dire de paraître céder, ou de refuser cette démarche, et de « plonger l'Etat dans l'anarchie », les représentants suivirent l'avis des plus timides. Et comme, le jour même où le Grand Conseil était saisi de la proposition du Petit Conseil, les représentants préparaient une nouvelle représentation, ils se décidèrent sur-le-champ, le 7 février 1765, à y joindre la déclaration de confiance que demandait le gouvernement (i), mais en maintenant d'autre part le plein de leurs griefs et de leurs revendications. Or, détail typique, et qui fut douloureusement sensible à Rousseau {2), ils ne se référaient, pour formuler ou motiver leurs réclamations, qu'à leur représentation du 8 août 1763 et à leur propre Réponse aux Lettres de la campagne, sans même mentionner les Lettres de la montagne,
La première demande de cette représentation tend à faire appliquer au cas de Rousseau et de ses livres les articles 80 et 88 de VOrdonnance ecclèsiasiique et, si le Petit Conseil s'y refuse, à convoquer le Conseil Général pour trancher la question débattue entre le Conseil et les représentants (3). La réponse tardive du Conseil — en date du 16 avril 1763 — fut purement négative sur ce point, conune sur tous les autres (4). Mais, au premier moment, dans la joie délirante d'avoir ainsi provoqué, par ses menaces de démission, la déclaration de confiance des citoyens, le Petit Conseil abusant de sa victoire, lance contre Rousseau, après plus
(i) Avec leur redondance habituelle, les citoyens représentants protestent « de leur respect, de leur gratitude, de leur estime et de leur confiance > pour les magistrats.
(2) Confessions^ L XII. Œuvres^ t. I", p. 330.
(3) Sur ce point, la représentation est tout à fait conforme aux conseils politiques développés par Rousseau dans sa lettre à d'Ivernois, du 17 janvier 1765. ŒuoreSy t. IV, p. 526 : « Demander que le jugement contre moi soit révoqué, c'est demander une chose insupportable pour eux et aussi parfaitement inutile pour vous que pour moi... Mais demander si l'art. 88 de VOrdonnance ecclésiastique ne s'applique pas aux auteurs des livres... c'est exiger une décision très raisonnable... et qui sauve le Conseil de l'affront de l'annuler ouvertement, etc.. > Cette lettre remarquable est, avant sa fuite, le dernier acte de la vie politique active de Rousseau.
(4) L'extrait des registres reproduit les arguments connus, en ajoutant ce fait nouveau : c Le Vénérable Consistoire n'a pas hésité de consigner sur ses registres que son avis unanime était que le Magnifique Conseil n'avait donné aucune atteinte à ses droits. » (En jugeant lui-même Rousseau pour avoir dogmatisé. )
de deux mois d'un silence craintif, un manifeste foudroyant, daté du 12 février 1765, et portant ce titre : Déclaration de nos magnifiques et tris honorés Seigneurs Syndics et Conseil (i).
Distribuée par huissiers aux membres des CC et par le bedeau aux membres de la Vénérable Compagnie, le 13 février et, en chancellerie, aux citoyens et bourgeois, le 14, ce fut cette déclaration qui, pour les Lettres de la montagne, remplaça le bûcher. A la publication de cette « production monstrueuse » de Rousseau a succédé un autre ouvrage : la Réponse des citoyens aux Lettres de la campagne, dans lequel on fait au Conseil des reproches les plus injustes. La déclaration lui consacre un paragraphe de blâme sévère, mais modéré dans ses termes. Elle trace ensuite un sombre tableau de l'agitation, de la division des esprits, de la fermentation effrayante produite par ces écrits, malheurs auxquels le Conseil voulut mettre un terme par sa noble démarche, son offre de démission, si les « Enfants de la Patrie » ne lui déclarent pas solennellement leur confiance. La soumission des bourgeois à cette exigeance insolite est célébrée en des termes plus emphatiques encore que de coutume (2).
La déclaration rappelle les paroles flatteuses pour le Conseil par où débute la représentation du 7 février et Tefïusion de cœur « qui les a accompagnées ». Elle mentionne cette visite de gala où la Vénérable Compagnie est venue protester au Conseil de sa reconnaissance, de son respect, de sa confiance, ce qui fut pour ce Conseil « un nouveau sujet de consolation et de joie ». Puis elle fait, avec Téloge des ministres, cette dernière sortie, bien violente en vérité pour des magistrats à l'ordinaire si corrects et si froids, si bons chrétiens surtout, contre Rousseau : « Les coups qu'une main accoutumée à ne rien respecter a tenté de porter à la reUgion, les flétrissures qu'elle voudrait imprimer à notre sainte Réformation, les fausses et indignes couleurs sous lesquelles eUe n'a pas craint de représenter ses ministres n'ont pas épuisé leur patience vraiment chrétienne... » La déclaration conclut en exprimant la joie, l'espoir, les promesses paternelles du Conseil, ému des témoignages unanimes de confiance qu'il a reçues, et qui va
(i) Sept pages in-8*. Signé : Lullin. Rivoire, n« 805.
(2) « Enfin la Providence a daigné dissiper ce sombre nuage. Que l'ennemi de notre bonheur cherche à discréditer les témoignages que le Conseil s*était rendus lui-même! Ils ont été hautement justifiés. Les citoyens et bourgeois, instruits delà détermination du Conseil, sont accourus confirmer les assurances qu'ils avaient données en 1763 de leur reconnaissance envers les pères de la patrie, •
chercher avec zèle tous les moyens, compatibles « avec la Constitution », de fixer invariablement cette heureuse confiance (i).
Le texte que nous venons d'analyser montre que Rousseau avait bien retenu, sinon les termes, au moins Tesprit de cette « déclaration » quand il en parle dans les Confessions et qu'il raille l'adresse, moins oiseuse encore que burlesque, qu'y déploie le Conseil (2). Cette prière du pharisien a du moins pour nous l'intérêt historique de prouver d'abord que les Lettres de la montagne ne furent pas brûlées à Genève comme on l'a beaucoup dit et répété; ensuite, qu'elles avaient profondément exaspéré le Conseil, malgré le silence prudent qu'il sut s'imposer pendant plus de deux mois; enfin, qu'en témoignant, le 7 février 1765, leur confiance au Conseil, les bourgeois avaient été une fois de plus les dupes de leur instinct respectueusement conservateur, de leur excessive déférence pour le patriciat gouvernant. En fait, la bourgeoisie empocha, sans mot dire, le camouflet solennel que Rousseau n'était pas seul à recevoir ainsi du Conseil, et elle ne bougea plus avant d'avoir reçu, à sa dernière représentation, la réponse, purement négative, d'ailleurs, qu'il plut au Conseil de lui faire attendre encore trois mois. Non pas tant par lâcheté, comme le leur reprochera Rousseau (3), que parce qu'en effet les représentants ne furent jamais très enchantés des Lettres de la montagne. Car leur esprit genevois, critique et minutieux, les jugea trop générales et éloquentes, trop peu pointilleuses d'exactitude et d'ergotage (4).
(i) En fait, ces belles promesses ne furent pas tenues, ou, du moins, n'aboutirent à aucun résultat. D'Ivernois, ouvr. ciL, p. 136-137.
(2) c Le Petit Conseil, excité par le résident de France, et dirigé par le procureur général, donna une déclaration sur mon ouvrage, par laquelle, avec les qualifications les plus atroces, il le déclare indigne d'être brûlé par le bourreau, et ajoute, avec une adresse qui tient du burlesque, qu'on ne peut sans se déshonorer y répondre, ni même en faire aucune mention. Je voudrais pouvoir transcrire ici cette curieuse pièce; mais, malheureusement, je ne l'ai pas et ne m'en souviens pas d'un seul mot... Mais ne pouvant répondre aux injures, parce qu'il n'y en avait point, ni aux raisons, parce qu'elles étaient sans réponse, ils prirent le parti de paraître trop courroucés pour vouloir répondre ; et il est vrai que s'ils tenaient les arguments invincibles pour des injures, ils devaient se tenir fort injuriés. > Confessions, 1. XII. Œuvres, t. I», p. 330.
(3) c Les représentants, loin de faire auctme plainte sur cette odieuse déclara* tion, suivirent la route qu'elle leur traçait ; et, au lieu de faire trophée des Lettres de la montagne, qu'ils voilèrent pour s'en faire un bouclier, ils eurent la lâcheté de ne rendre ni honneur ni justice à cet écrit, fait pour leur défense et à leur sollicitation, ni le citer, ni le nommer, quoiqu'ils en tirassent tacitement tous leurs argu* ments, et que l'exactitude avec laquelle ils ont suivi le conseil par lequel finit cet ouvrage ait été la seule cause de leur salut et de leur victoire. » Ibid.
(4) Voir l'écho de ce sentiment dans d'Ivemois, leur historien, qui juge l'ouvrage
ta
Il y a, dans les Lettres de la montagne, une flamme de passion, une fougue de génie, qui contredit, en le dépassant, l'esprit raisonneur, gouailleur, mais toujours positif et méthodique, de l'horloger bourgeois de Genève. Quant à Rousseau lui-même il ne répondit rien à cette suprême agression du Conseil. Il a fait son œuvre; il a dit ce qu'il avait à dire; il a soulagé sa conscience et son ressentiment. Il a vu avec indifférence son livre poursuivi partout, condamné à Berne, brûlé à la Haye, flétri à Paris, menacé du bûcher à Genève (i). Avant même ce dernier affront, il est las et dégoûté de ces « rabâcheries genevoises » (2), de ces brûleries stupides, qui lui apparaissent comme des jeux d'enfants (3). La déclaration hostile du Conseil achève de le détacher de Genève, et la torpeur des bourgeois de lui rendre leur cause indifférente (4). Cette résolution d'en finir avec la lutte, avec la politique, avec Genève, s'accentue encore dans la lettre de Rous-
« admirable par ses principes généraux >, mais lui reproche de pécher parfois dans les raisonnements de détail. « Rousseau connaissait le tronc de la Constitution, mais il n'en avait pas suivi d'assez près tous les rameaux ; il manquait de faits particuliers et les Genevois instruits sentent aisément aujourd'hui qu'avec de bons matériaux, il aurait pu faire encore un meilleur ou\Tage. » Tableau historiqut, etc., p. 13X.
(x) Rousseau à Mme Guyenet, le 6 février 1765 : « Que j'apprenne à ma bonne amie mes bonnes nouvelles. Le 22 janvier on a brûlé mon livre à la Haye; on doit aujourd'hui le brûler à Genève: on le brûlera, j'espère, encore ailleurs. Voilà, par le froid qu'il fait, des gens bien brûlants ! Que de feux de joie brillent à mon honneur dans l'Europe! • Œuvres, t. IV, p. 533.
(2) Rousseau à Coindet, 30 décembre 1764. Streckeisen, Œuvres et correspondance inédites, p. 416.
(3) Rousseau à du Peyrou, 7 février 1765 : « Au reste, je vous dirai que je sens en moi, depuis quelques jours, une révolution qui m'étonne. Ces derniers événements, qui devaient achever de m' accabler, m'ont, je ne sais comment, rendu tranquille et même assez gai. Il me semble que je donnais trop d'importance à des jeux d'enfants. Il y a dans toutes ces brûleries quelque chose de si niais et de si bête qu'il faut être plus enfant qu'eux pour s'en émouvoir. Ma vie morale est finie... La partie la plus précieuse de moi-même est déjà morte : les hommes n'y peuvent plus rien et je ne regarde plus tous ces tas de magistrats si barbares que comme autant de vers qui s'amusent à ronger mon cadavre. « Œuvres, t. IV,
(4) C'est alors qu'il écrit à Moultou, le 18 février 1765 : « Au lieu de faire tout
ce qu'on peut, il suflSt de faire tout ce qu'on doit, et cela est fait... Si la bourgeoisie de Genève savait remonter ses principes, épurer ses goûts, prendre des mœurs plus sévères, en livrant ces messieurs à l'avilissement des leurs, elle leur deviendrait encore si respectable, qu'avec leur morgue apparente, ils trembleraient devant elle ; et comme les jongleurs de toute espèce et leurs amis ne \avront pas toujours, tel changement de circonstances étrangères pourrait les mettre à portée de faire examiner enfin par la justice ce que la seule force décide aujourd'hui. Je vous prie de bien saluer MM. Deluc de ma part et leur dire que je ne puis leur ccrmî. Comme cela n'est plus nécessaire, ni utile, il n'est pas raisonnable de l'exiger. » Ibid^ p. 540.
seau à d'Ivemois du 22 février 1763 (i). Elle devient irrévocable et définitive dans cette lettre du 24 février 1765, adressée aux De Luc, qui est un adieu, ou mieux un congé, de Rousseau à la cause des représentants et à la vie publique genevoise (2).
Le brave Moultou, dégoûté du tour que prennent les affaires de Genève, mal armé d'ailleurs pour la lutte, s'est retiré à Montpellier et ses lettres, si précieuses pour connaître les dessous de cette lutte, nous manquent à partir de cette époque. Rousseau ne se laisse plus détourner par rien de son silence, ni par les lettres de ses amis auxquels il cesse de répondre, ni par les polémiques genevoises qui se prolongent interminables, filandreuses, ramifiées à rinfini, comme les bras lamentables d'un beau fleuve vont se perdre dans les sables de Testuaire (3), ni même par le flux des réfutations théologiques qui, naguère encore, avaient le don d'exciter sa verve et de déchaîner sa riposte. Vainement, le malheureux J. Vemes, pasteur de Céligny, choisit-il pour répondre aux deux premières Lettres de la montagne, où il s'est vu si rudement
(i) c Le tour qu'ont pris vos affaires, messieurs, et les miennes, la persuasion que la vérité ni la justice n'ont plus aucune autorité parmi les hommes, l'ardent désir de me ménager quelques moments de repos sur la fin de ma triste carrière, m'ont fait prendre l'irrévocable résolution de renoncer désormais à tout commerce avec le public, à toute correspondance hors de la plus absolue nécessité, surtout à Genève, et de me ménager quelques douleurs de moins, en ignorant tout ce qui se passe, et à quoi je ne peux plus rien. » Ibid.t p. 541.
(2) « Je regarde votre situation comme décidée. Vous êtes trop gens de bien pour pousser les choses à l'extrême, et ne pas préférer la paix à la liberté. Un peuple cesse d'être libre quand les lois ont perdu leur force; mais la vertu ne perd jamais la sienne et l'homme vertueux demeure libre toujours. Voilà, désormais, messieurs, votre ressource : elle est assez grande, assez belle pour vous consoler de tout ce que vous perdez comme citoyens. Pour moi, je prends le seul parti qui me reste et je le prends irrévocablement. Puisque avec des intentions aussi pures, puisque avec tant d'amour pour la justice et pour la vérité, je n'ai fait que du mal sur la texre, je n'en veux plus faire et je me retire au dedans de moi. Je ne veux plus entendre parler de Genève ni de ce qui s*y passe. Ici finit notre COTrespondance. Je vous aimerai toute ma vie, mais je ne vous écrirai plus. » Ibid., p. 542.
(3) En mars et avril 1765 paraissent les Lettres populaires f dont le principal auteur est le procureur général Jean- Robert Tronchin, qui n'ose pas s'en prendre à Rousseau et attaque la Réponse des citoyens. Il eut pour collaborateurs l'exsyndic Jean Cramer, l'ex^conseiller J.-L. Du Pan et peut-être l'avocat De Lolme. Voir RivoiRE, n* 815. Puis vinrent, par ordre chronologique, la Suite des Lettres populaires t par Jean Cramer; la Réponse aux Lettres populaires (décembre 1765); les Réflexions d^un citoyen non lettré sur la réponse précédente, par Tronchin, procureur général; Maihanasius, riposte à la précédente, par J.-P. Trembley, avocat, concurrent malheureux de Tronchin ; Robert Covelle au citoyen non lettré, par Voltaire, etc., etc. La folie brochurière sévit sur la ville jusqu'à l'édit du 11 mai 1768, qui termine, pour un temps, la querelle bafouée par Voltaire dans sa Guerre civile de Genève (1768). Toute cette polémique, postérieure à la rupture, est étrangère à Rousseau et nous pouvons nous borner à la mentionner seulement.
étriller, « la forme d'entretiens, qui a quelque chose de plus vif et de plus animé qu'une simple dissertation ». Rousseau ne daigna prêter aucune attention aux cent quatre-vingt pages de son Examen (i). Il ne semble pas même qu'il les ait lues. Vainement, le pasteur et professeur D. Claparède, qui avait jadis prêché en chaire contre le Contrat social, vient-il à la rescousse de son collègue, pour prouver, à coups d'arguments scolastiques, la nécessité et l'authenticité des miracles que Rousseau mettait en doute dans la troisième de ses lettres (2). Jean-Jacques ne fait pas au compact volume l'honneur de l'ouvrir, et il écrit, le 20 juillet 1765, à d'Ivemois : « Je vous remercie aussi du livre de M. Claparède. Comme mes plantes et mon bilboquet me laissent peu de temps à perdre, je n'ai lu ni ne lirai ce livre, que je crois fort beau. Mais ne m'envoyez plus de tous ces beaux livres, car je vous avoue qu'ils m'ennuient à la mort et que je n'aime pas à m'ennuyer (3). » Une raillerie dédaigneuse et détachée, voilà le dernier mot de Rousseau pour ses anciens alliés, devenus ses adversaires, les membres du clergé genevois. Tous les degrés de l'écheUe descendante sont parcourus.
La rupture entre Rousseau et Genève est désormais consommée. Jean- Jacques se détache de Genève et rentre en lui-même. Il ne veut plus entendre parler ni de Genève, ni de rien de ce qui s'y passe. Il a rompu toute relation avec les représentants qui l'ont pris au mot dès qu'il leur a proposé de séparer leurs deux causes. Dès lors, comme il le dit lui-même, il ne s'est plus mêlé de leurs affaires que pour les exhorter à la paix, ne doutant pas, s'ils s'obstinaient, qu'ils ne fussent écrasés par la France (4). Il poussera le détachement jusqu'à leur recommander de recourir à rinter\^ention pacificatrice de Voltaire. Il ne cessera de les encourager aussi souvent que l'occasion lui en sera offerte, et de toutes
(i) Examen de ce qui concerne le christianisme, la réformation évangélique, et les ministres de Genève, dans les deux premières lettres de M. J.-J. Rousseau, écrites de la montagne, par J. Vernks, pasteur de l'église de Céligny. Un vol. in-8« de VI et 174 pages. Genève, chez Claude Philibert, 1765.
(2) Considérations sur Us miracles de VEvangile, pour servir de réponse aux difficultés de M. J.-J. Rousseau dans sa troisième lettre écrite de la montagne, par D. Ci.APARÈDE, pasteur et professeur en théologie à Genève. Eloquio victi rt vincimus ipsa, A Genève, chez Claude Philibert, 1765. Un vol. in-12, de xii et 251 pages.
(3) Œuvres, t. IV, p. 562. Rousseau s'occupa moins encore des attaques postérieures des théologiens genevois : Jacob Ver net. Lettres crUiques dPun voyageur anglais (1766), et Lettre éCun citoyen (février 1768), ou Jacob Vernes, Confidences philosophiques (1772), roman à thèse apologétique, où la religion naturelle passe un mauvais quart d'heure.
(4) Confessions, 1. XII. Œuvres, t. I*', p. 330.
ses forces, à la conciliation et à la concorde. Enfin, en 1768, il recommandera à ses partisans vainqueurs le respect et la soumission aux magistrats. C'est là, conrnie on Ta dit, « la^demière trace de la part que Rousseau prit aux affaires de sa patrie ».
Mais la patrie elle-même ne s'efface pas d'un^cœur genevois, conune était celui de Rousseau. C'est dans son souvenir désormais que vivra cette Genève qui Ta, au total, méconnu et maltraité en retour de la gloire qu'il donnait à son nom. Détaché maintenant de la ville natale, il ne restera plus Genevois que par le caractère, la tendance générale, et par ce fond irréductible de la personnalité que nous tenons de la naissance, de la première éducation et d'ime longue hérédité (i).
Ancime relation extérieure n'existant plus, dans les quatorze dernières années de sa vie, entre Rousseau et Genève, nous pouvons nous borner à mentionner, pour mémoire, les faits essentiels de cette période qui va de la fuite de Môtiers (8 septembre 1765) à la mort de Jean-Jacques (2 juillet 1778).
Un nouvel orage s'était abattu sur Rousseau. La classe des pasteurs de Neuchâtel avait empêché l'édition générale de ses œuvres, projetée par l'éditeur Fauche, dénoncé les Lettres de la montagne au Conseil d'Etat et fait citer Rousseau devant le Consistoire de Môtiers aux fins d'excommunication. Jean-Jacques, troublé à l'idée de parler devant ces six paysans (anciens) et leur pasteur, envoie, au dernier moment, une missive où il déclare ne devoir « qu'à Dieu seul compte de sa foi ». Le Consistoire se partagea et la minorité soumit l'affaire au Conseil d'Etat qui dispensa Rousseau de la juridiction des « anciens » et autorisa la réédition des Lettres de la montagne. Peu avant avait paru le dégoûtant pamphlet de Voltaire, le Sentiment des citoyens. Vive fermentation dans Môtiers, surtout parmi les femmes. Insultes
(i) Dans ses Observations aux Genevois, qu'elle joint à une lettre adressée à Sophie Cannet, le 10 janvier I779» Marie Phlipon (Mme Roland) prétend, mais sans en donner auctme preuve, que Rousseau, dans sa vieillesse, aurait écrit, pour demander à rentrer à Genève, un mémoire conûé à un ami trop prudent ou trop sage qui l'aurait iait disparaître. Nous n'avons trouvé ailleurs aucune mention ou confirmation de ce fait curieux, s'il était authentique. Voir le texte de ces Observations dans H. Buffbnoir, le Prestige de J.-J. Rousseau, Paris, 1909, p. 141-143.
contre Rousseau, cailloux jetés contre ses fenêtres, dans la nuit du 6 au 7 septembre 1763, départ précipité de Môtiers. Voilà, en trois mots, le sommaire de cette longue histoire sur laquelle on épilogue et controverse encore aujourd'hui interminablement.
Réfugié, après sa fuite de Môtiers, dans Tîle de Saint-Pierre, dont il a tracé par deux fois une idyllique description, Rousseau se voit expulser de ce paradis terrestre, le i6Joctobre 1765, par un arrêté du gouvernement de Berne. Bien accueilli et bien traité par les autorités et les habitants de Bienne, il pousse au nord jusqu'à Strasbourg où il hésite sur le choix d'une retraite. Ira-t-il à Berlin ou à Potsdam où réside son grand ami milord Maréchal, à Amsterdam où l'appelle son éditeur Marc-Michel Rey, ou en Angleterre où le philosophe David Hume le presse de l'accompagner? C'est à ce dernier parti que Rousseau se résout et, pendant un mois (novembre 1765), attendant un sauf-conduit qui lui permette de traverser la France, il profite de l'accueil empressé et flatteur qui lui est fait à Strasbourg où l'on donne, en son honneur, une brillante représentation du Devin du village.
Le 16 décembre, il arrive muni d'un sauf-conduit, à Paris, où il loge d'abord chez la veuve de Duchesne, un de ses éditeurs, puis, sur l'invitation du prince de Conti, à l'hôtel Saint-Simon, dans l'enclos du Temple. Fêté, caressé, admiré, adulé par la foule des amis, des admirateurs et des simples curieux, Rousseau goûte, dans ce séjour de trois semaines, tous les triomphes de la gloire. Le 4 janvier 1766, il se met en route, avec David Hume et un négociant neuchâtelois, M. De Luze, pour gagner Londres en leur compagnie. Il passe plus de deux mois à Londres et à Chiswick où Thérèse Le Vasseur le rejoint, où le prince de Galles lui rend visite, où il reçoit de plusieurs Anglais cultivés un accueil empressé et maint hommage courtois. Parmi les asiles qui lui sont proposés, il choisit Wootton (comté de Derby), à cinquante Ueues de Londres, où il loue à bon compte la maison de campagne que lui offre M. Davenport, un riche ami de David Hume. Installé le 22 mars 1766 dans cette belle retraite, où il écrit les cinq premiers livres des Confessions, Rousseau ne tarde pas à être agité par ses premiers soupçons contre Hume. Ces soupçons dégénèrent vite en récriminations, en âpres accusations, en brouille formelle qu'envenime et exaspère la publicité donnée par Hume à cette querelle dans son Exposé succinct (octobre 1766). Cette rupture avec Hume, que les ennemis de Rousseau exploitent avec acharnement contre lui, et sur laquelle ses meilleurs amis, et milord
Maréchal lui-même, hésitent à lui donner complètement raison achève de déranger Tesprit de Jean-Jacques, ébranlé déjà par la condamnation de V Emile et par les persécutions tracassières, et trop réelles, qui en furent la conséquence. Manifesté par diverses extravagances, cet authentique délire de la persécution s'affirme encore par la fuite clandestine de Wootton (mai 1767), par la lettre étrangement déraisonnable qu'il adresse au général Conway, ministre d'Etat anglais, par la conviction où Rousseau se plonge que ses ennemis concertés veulent le retenir de force en Angleterre pour le diffamer plus à leur aise.
De Calais, où il débarque le 22 mai 1767, Rousseau passe directement à Amiens où il trouve im accueil amical ; de là à Fleurysous-Meudon, où il séjourne une quinzaine de jours chez Mirabeau, l'ami des hommes ; de là, enfin, au château de Trye, à une demi-Ueue de Gisors, où il accepte pour un an (juin 1767-juin 1768) l'hospitalité du prince de Conti et où il écrit le sixième livre des Confessions, Non content d'avoir rompu l'accord fait avec son fidèle ami de Neuchâtel, Du Pe5n:ou, pour l'édition générale de ses œuvres, il renonce à la pension que lui faisait, depuis le mois de mars 1767, le roi d'Angleterre. Croyant se dissimuler sous le nom supposé de Renou, Rousseau, après avoir erré par Lyon, Chambéry et Grenoble, s'installe, vers la mi-août 1768, à treize lieues de cette dernière ville, dans une auberge de Bourgoin où Thérèse Le Vasseur le rejoint. Dans les derniers jours du même mois, peut-être le 29 août, il déclare solennellement devant deux témoins, tous deux officiers d'artillerie (i), épouser sa gouvernante, tout mariage officiel leur étant impossible à cause de la différence des religions.
Après six mois de séjour à Bourgoin, nous le trouvons installé, dès février 1769, non loin de cet endroit, à Monquin, dans la maison d'un M. de Cézarges. C'est dans ce séjour de quatorze à quinze mois (février 1769-avril 1770) qu'il a dû achever d'écrire les derniers Uvres des Confessions (2).
D'avril à juin 1770, Rousseau est à Lyon, où il se rappelle à l'attention du public, en souscrivant deux louis pour la statue à éle-
(i) M. de Champagne ux, maire de Bourgoin, et son cousin, M. de Rozière. Voir Confessions, 1. IX, et lettres de Rousseau des 31 août et i8 septembre 1768.
(2) C'est aussi pendant le séjour de Monquin que Rousseau écrit deux des lettres les plus considérables et les plus importantes de toute sa correspondance, celle du 12 août 1769 (i sa femme) et celle du 26 février 1770 (à M. de Saint-Germain). Cette dernière est une sorte de complément apologétique aux Confessions.
ver à Voltaire (i). En avril de la même année, il a pris la brusque résolution de rentrer à Paris, où il estime que Thonneur et le devoir lui crient qu'il doit aller. Et en juin 1770, il rentre, en effet, à Paris, où il s'installe, après un court séjour en garni, à un quatrième ou cinquième étage de la rue Plâtrière (2), qu'il ne quittera qu'à la veille de sa mort, le 20 mai 1778, pour accepter à Ermenonville l'hospitalité de M. de Girardin.
Son arrivée à Paris fait sensation. Les lectures des Confessions qu'il fait, au cours de l'hiver de 1770 à 1771, dans quelques maisons amies, soulèvent un intérêt passionné, jusqu'à ce que le lieutenant de police, à la requête de Mme d'Epinay, les interdise. Alors, Rousseau reprend son ancien métier de copiste de musique, et, la curiosité aidant, la musique à copier surabonde à son logis. Il continue à herboriser, à confectionner des herbiers pour ses amis, à leur adresser des lettres sur la botanique.
Dans le courant de 1772, il écrit encore, à la demande qui lui en est faite par le comte Wielhorski, les Considérations sur le gouvernement de la Pologne, un de ses livres les plus beaux, les plus réfléchis et les plus solides, qui nous montrent l'écrivain en pleine possession de toutes ses facultés, dès qu'il est forcé de sortir de son moi.
Cependant, le mal de Rousseau est toujours là, avec ses accès aigus et ses accalmies plus ou moins prolongées.
De 1772 à 1776, sa correspondance semble s'être arrêtée presque complètement. Il renonce assez vite à faire aucune visite, recevant plus ou moins bien, selon l'humeur du moment, ceux qui persistent à venir le voir dans son grenier.
Le 30 octobre 1775, la représentation donnée à Paris et le succès triomphal de sa scène lyrique de Pygmalion, au lieu de le réjouir, lui apparaissent comme une manœuvre de ses ennemis pour lui nuire. Pourtant, sa passion de la musique le reprend parfois et il se hvre avec une ardeur fiévreuse à la composition musicale : airs, romances, premier acte et fragments d'un opéra de Daphnis et Chloé.
Les trois Dialogues de Rousseau juge de Jean- Jacques, qu'il achève en 1775, marquent le paroxysme de son délire inter-
(i) Lettre du 2 juin 1770 à M. de la Tourette, qui fut publiée par la GoïetU de
Berne,
(2) A Du Peyrou, 2 juillet 1771 : « Je me suis logé aussi, Tautomne dernier, moins au large (que vous) et à un cinquième, mais assez agréablement selon mon goût, et en grand et bon air, ce qui n*est pas trop facile dans le cœur de Paris. •
mittent et partiel. Le geste insensé par lequel il veut ' en placer le manuscrit sur Tautel de Notre-Dame (24 février), comme un dépôt fait à la Providence, montre T apogée de l'accès, et aussi la solution de la crise. Une accalmie lui succède, où il ne veut plus s'occuper que de botanique et de musique. Renonçant à émouvoir le public et à ameuter l'opinion par les circulaires qu'il distribuait aux passants, il écrit en 1777, et jusqu'au 12 avril 1778, ses Rêveries du promeneur solitaire. La dixième rêverie inachevée évoque le souvenir poétique de ce dimanche des Rameaux où, cinquante ans auparavant, Mme de Warens accueillait à Annecy l'apprenti genevois fugitif...
L'été de 1777 avait été marqué pour Rousseau par des crises de nerfs et des vomissements de bile. Le 20 mai 1778, acceptant l'invitation pressante du marquis René de Girardin, il arrive à Ermenonville demander à la campagne la joie et la santé qu'elle lui a toujours départies. Quarante-trois jours plus tard, le 2 juillet 1778, il meurt subitement d'une apoplexie séreuse, âgé de soixante-six ans (i). La légende du suicide, qui surgit presque aussitôt, est aujourd'hui si complètement anéantie que le temps qu'on mettrait à l'examiner serait certainement du temps perdu.
Si, dans cette dernière période de sa vie, Genève ne joue plus un rôle prépondérant dans la destinée ou dans la pensée de Rousseau, jamais la ville natale n'est absente de son souvenir, ni indifférente à son cœm-. Dans sa correspondance, dans ses récits autobiographiques, dans ses œuvres même, c'est toujours avec une émotion sincère et profonde qu'il parle de Genève et qu'il reporte vers elle son regard d'exilé.
Dans les luttes et les troubles poUtiques qui suivent sa rupture avec Genève et son départ de la Suisse, Rousseau, patriote avant tout, et sans rancune pour la haine que lui témoignent encore ses ennemis, ne cesse de prodiguer à ses concitoyens des paroles de réconciliation et des conseils d'union, de concorde et de paix (2).
(i) La mort de Rousseau passa inaperçue à Genève, dans les régions offidelles. Le ministre E.-S. Reybaz voua à l'événement des stances éloquentes, qu'on peut lire dans Musset- Patha y, t. II, p. 290-291.
(2) Et pourtant, le 11 janvier 1765, dans une harangue officielle, prononcée à l'occasion de la confirmation du Conseil des Deux-Cents, le procureur général J.-R. Tronchin avait pour ainsi dire exilé moralement Rousseau par cette apostrophe blessante : ■ Et vous, sophiste éloquent et injuste, qui êtes né parmi nous, retirez- vous! » Le lendemain, 12 janvier, Rousseau écrivait de son côté, de Môtiers, à Gauffecourt : « Il parait à Genève une espèce de désir de se rapprocher de part et d'autre. Plût à Dieu que ce désir fût sincère d'un côté, et que j'eusse la joie de voir finir les divisions dont je suis la cause innocente! > etc. Œwres, t. IV, p. 525.
A la fin de 1765, déjà, avec une abnégation admirable, il recommande à ses amis politiques de ne reculer devant aucune démarche, non pas même devant l'intervention de Voltaire, pour éviter la guerre civile et rétablir la paix dans la république divisée (i).
D'autre part, dès le début de 1766, Rousseau intervient auprès du chevalier de Beauté ville, plénipotentiaire français chargé de négocier la médiation entre les partis genevois, pour lui recommander son ami d'Ivemois et les autres représentants, comme des gens estimables par leurs mœurs, leurs vertus et leur bon sens (2).
Dans une lettre du 27 septembre 1766, il exprime sa constante et profonde horreur pour les conspirations, les révolutions, les violences de toute espèce (3).
A la même époque, ses lettres sont pleines d'admiration pour l'attitude, non seulement ferme et courageuse, mais sage et prudente, des représentants genevois. En février 1767, il s'empresse de souscrire à la collecte ouverte à Londres en faveur des pauvTcs genevois, victimes des troubles et de la misère pubhque ; il prie d'Ivemois d'avoir recours pour lui à son amie Mme Boy de la Tour, à Lyon (4), chez laquelle il a un dépôt de 3 400 livres de France, dont 400 au nom de Thérèse Le Vasseur.
Les lettres que Jean-Jacques Rousseau écrit à d'Ivemois en 1767, et, au début de 1768, le montrent plein d'angoisse patriotique, conseillant aux représentants de préférer la paix publique à la Uberté elle-même, les suppliant de ne pas prendre les armes contre leurs concitoyens, et, réduits à l'extrémité, d'émigrer plutôt que de verser le sang genevois.
A la veille du vote du Conseil Général sur le projet de pacification présentée par les médiateurs, il adresse à ses partisans genevois une longue et éloquente lettre pour les adjurer de reconnaître
(i) Rousseau à d'Ivernois, 30 décembre 1765 : « Je suis très fâché que vous n'ayez pas été voir M. de Voltaire. Avez-vous pu penser que cette démarche me ferait de la peine? Que vous connaissez mal mon cœur! £h, plût à Dieu qu'une heureuse réconciliation entre vous, opérée par les soins de cet homme illustre, me faisant oublier tous ses torts, me livrât sans mélange à mon admiration pour lui ! » etc.. Œuvres, t. IV, p. 588.
(2) De Chiswick, 23 février 1766 : « Ce ne sont pas des hommes brillants, intrigants, versés dans l'art de séduire, mais ce sont de dignes citoyens, distingués autant par une conduite sage et mesurée que par leur attachement à la Constitotion et aux lois, » etc. Ibid., p. 595.
(3) Ibid., p. 649.
(4) Voir lettres de février 1767 à Dutens, Davenport, d'Ivernois. Ibid,, p. 666- 669. Selon Gaberel (p. 52], Rousseau aurait versé à la collecte de Londres la somme de 13 livres sterling 11 schillings et 6 pence, soit en\'iron 340 francs.
le droit négatif au moins au Conseil des CC. Et il conclut par cet appel suprême : a Encore une fois, ne soyez ni négatifs, ni représentants ; soyez patriotes (i) ! »
Jusqu'à la ratification définitive de VEdit de pacification (11 mars 1768), les lettres se succèdent alarmées, fiévreuses, pressantes, pathétiques dans leurs exhortations à la paix, au sacrifice de tout intérêt égoïste, aux concessions les plus larges pour sceller la réconciliation des citoyens. L'Edit de pacification une fois adopté, Rousseau, aussitôt qu'il en est informé, laisse éclater son allégresse et s*écrie : « Enfin, je respire, vous aurez la paix », et il fait généreusement abstraction de son intérêt personnel en renonçant à solliciter le retrait du décret du 19 juin 1762, ne voulant à aucun prix être une « pierre d'achoppement au plus parfait rétablissement de la concorde (2) ».
La joie de Rousseau est si grande et si vraie que quand, un mois plus tard, une bande de jeunes gens enthousiastes de ses idées sur les spectacles eut mis le feu au théâtre de Genève, et que Voltaire accusa Jean- Jacques d'être l'instigateur de ce geste un peu vif, Rousseau, contrairement à ses habitudes, ne s'indigne pas, ne rugit pas, et pense qu'il faut en rire et soigner ce pauvre homme (3).
A côté de la correspondance, toutes les œuvres de cette dernière période, et non pas seulement celles qui ont un caractère autobiographique, sont riches en souvenirs, en impressions, en émotions, qui se rapportent à la cité et au pays natal.
Déjà, le Projet de constittUion pour la Corse (1765), après une comparaison prolongée entre la Suisse et la Corse, traçait un tableau héroïque et idyllique de la Suisse d'autrefois et lui opposait un tableau, un peu poussé au noir, de la Suisse enrichie et gâtée par le service mercenaire. Dans la première partie des Confessions (1766), Genève apparaît baignée dans la claire lumière des souvenirs d'enfance et dans le mirage poétique du passé évo-
(i) Lettre datée de Trye, le 9 février 1768. La votation avait lieu le 28 du même mois. C'est au même moment et du même endroit que Rousseau écrivait au Genevois Coindet : « Mon bon ami, prions Dieu pour la paix de notre patrie, car elle sera toujours la mienne dans ses malheurs... Si vous pouviez trouver im morceau de bon fromage de Gruyère et plutôt nouveau que vieux, nous nous régalerions d'ime fondue. Cela nous rappellerait la montagne de Salève et me ferait grand plaisir... Oh ! les belles fusées que nous tirerions dans notre gosier si les pauvres Genevois étaient accommodés! > Œuvres inédites, publiées par Streckeisen, p. 471.
(2) A d'Ivernois, 24 mars 1768. Œuvres, t. IV, p. 719.
(3) Lettres du 26 avril 1768 à d'Ivernois, et du 29 avril à Du Peyrou. Œuvres, t. IV, p. 722 et 724.
que. Dans les Considérations sur le gouvernement de la Pologne (1772), le Genevois Rousseau se retrouve dans son éloge des institutions nationales, base solide du patriotisme; des jeux publics, des fêtes et cérémonies patriotiques qui font aimer le pays en écartant tous les amusements nuisibles au sentiment de la patrie et du devoir ; de l'éducation nationale surtout qui implante dans les James Tamour de la patrie, de la liberté et de Tégalité; des petits Etats, enfin, les seuls qui puissent être heureux et bien gouvernés, et de la forme fédérative qui, en les réunissant, leur donnera la force et le prestige nécessaires pour contre-balancer et supplanter les grands Etats.
Dans le premier dialogue de Rousseau juge de Jean-Jacques (avant 1776), le seul fait que Rousseau a Genève pour patrie lui paraît suffire à le laver de l'accusation portée contre lui par ses ennemis, d'être un " empoisonneur » et un « hypocrite ».
Dans les Rêveries du promeneur solitaire (ijyy-ijy^) , œuvre apaisée et sereine, malgré quelques éclats soudains et quelques retours agressifs de son mal, Rousseau, « conversant avec son âme », dans la troisième promenade, jette un long regard attendri vers son enfance heureuse et l'éducation excellente qu'il a reçue de sa famille.
Plus loin, dans la quatrième promenade, il évoque longuement deux souvenirs héroïques de son enfance genevoise, qu'il avait tus, dans les Confessions, par modestie. Et c'est Genève encore qui reparaît aux yeux du vieillard attendri quand, dans la neuvième promenade, il oppose une fois de plus la saine et vigoureuse gaîté des fêtes populaires genevoises et suisses aux vains amusements de Paris (i).
Au soir de sa vie encore, il confie à Bernardin de Saint-Pierre, qui nous en fait le récit (2), ses souvenirs d'enfant genevois, son rêve constant d'une petite maison campagnarde à mi-côte sur les bords du lac, son émotion de vieillard à contempler le coucher du soleil sur le mont Valérien, qui lui rappelle la splendeur de l'Alpengliih sur les hautes montagnes du pays natal.
(i) Selon Rousseau, les'fêtes populaires en France manquent de gaieté cordiale : < Mais à Genève et en Suisse, où le rire ne s'évapore pas sans cesse en folles malignités, tout respire le contentement et la gaieté dans les fêtes. La misère n'y porte point son hideux aspect. Le faste n'y montre pas non plus son insolence. Le bienêtre, la fraternité, la concorde, y disposent les cœurs à s'épanouir, et souvent, dans les transports d'une innocente joie, les inconnus s'accostent, s'embrassent et s'invitent à jouir de concert^des plaisirs du jour. » Œuvres, 1. 1®^ p. 452.
{z) La vie et les ouvrages de ],-]. Rousseau. Edition Souriau, Paris, 1907, p. 54- 55, "7i et passim.
A la veille de sa mort, à la vue d'un paysage d'Ermenonville qui lui rappelle les bords du lac de Genève, Jean-Jacques s'émeut, ses yeux se remplissent de larmes, son cœur tressaille d'émotion à retracer au comte de Girardin « le souvenir des délices de son pajrs et le bonheur pur de sa jeunesse (i) ».
Dans une de ses dernières lettres, répondant, le 27 mai 1775, au prince de Beloselski qui lui écrivait de Genève, Rousseau après un retour douloureux sur sa destinée : « Je pleure quand je pense que je n'ai plus ni parents, ni amis, ni patrie libre et florissante », laisse éclater cet hymne au lac, autour duquel son âme n'a jamais cessé d'errer : « O lac sur les bords duquel j'ai passé les douces heures de mon enfance! Charmant paysage où j'ai vu pour la première fois le majestueux et touchant lever du soleil, où j'ai senti les premières émotions du cœur, les premiers élans du génie devenu depuis trop impérieux et trop célèbre, hélas 1 je ne vous verrai plus! Ces clochers qui s'élèvent au milieu des chênes et des sapins, ces troupeaux bêlants, ces ateliers, ces fabriques, bizarrement épars sur des torrents, dans des précipices, au haut des rochers ; ces arbres vénérables, ces sources, ces prairies, ces montagnes qui m'ont vu naître, elles ne me reverront plus (2) ! »
N'est-ce pas le chant du cygne de Rousseau, le suprême et magnifique adieu du patriote à la terre natale?
(i) Lettre du comte René de^ Girardin à Sophie, comtesse de *♦♦, datée]^ d'Ermenonville, 12 juillet 1778. Citée par Mme F. Macdonald, t. I*S^p. 331. (2) Œuvres, t. IV, p. 844.