CHAPITRE PREMIER
LES a<X>NFESSIONS»
Importance, point de départ, double caractère de cette œuvre autobiographique. — Circonstances dans lesquelles elle fut écrite. — Les deux parties des Confessions. — Effet de clair-obscur littéraire. — Vérité foncière de ce témoignage. — Part restreinte de la fiction. — Exactitude des faits rapportés. — Personnalité exceptionnelle et supérieure. — Orgfueil et sincérité, traits de carac tère communs aux Genevois et à Rousseau.
On a dit, avec un peu d'exagération, que Toeuvre de Rousseau n*est qu'une vaste confession. Il serait plus juste de dire que Rousseau s'est souvent raconté lui-même jusque dans ses œuvres les plus impersonnelles et que, dans les quatorze dernières années de sa vie, il n'a plus rien écrit que pour s'étudier, se raconter et se juger lui-même (i).
S'il est vrai que rien, dans une œuvre littéraire, ne nous intéresse et ne nous émeuve autant que la personnalité humaine qui s'y révèle, on s'explique aisément que ce soit par les Confessions, et par les œuvres autobiographiques qui en sont le complément, que Rousseau vive surtout dans le cœur et l'imagination des hommes. Mieux que les idées du philosophe, les fictions du romancier, la logique passionnée de l'orateur ou du polémiste, ce sont les confessions posthumes de l'homme qui ont ému la suite des générations. Quand tout le reste de l'œuvre sombrerait dans
(i) Les Considérations sur le gouvernement de la Pologne (1772) sont moins une œuvre littéraire qu'une consultation de droit politique.
Toubli, c'est par les Confessions que le nom de Rousseau demeurerait étemel. Aujourd'hui même, Tœuvre théorique de récrivain serait-elle étudiée et commentée avec un zèle aussi général et aussi passionné, si les Confessions n'éveillaient d'abord un immense intérêt — de sympathie ou d'aversion — pour la personnalité de l'homme?
C'est pour avoir osé montrer à nu, tel qu'il était et jusque dans ses profondeurs — intus et in cuie — un cas spécial d'humanité, le sien (i), que Rousseau a ému l'humanité jusque dans ses entrailles, comme aucun autre écriviain ne l'a fait peut-être ni avant lui, ni après lui (2).
Cette entreprise unique eut pour modeste origine la suggestion d'un éditeur avisé qui désirait joindre à ime édition des œuvres de Rousseau une brève autobiographie de l'auteur. Avant 1760, déjà, Marc-Michel Rey, l'éditeur-imprimeur genevois, établi à Amsterdam, presse Rousseau d'écrire ses souvenirs (3). A la fin de 1761 (lettre du 31 décembre), il insiste sur son idée d'une « vie » à mettre en tête d'une édition des œuvres. En janvier 1762, Rousseau, tout en faisant des objections et en indiquant les obstacles, songe à faire « quelque chose d'équivalent » et jette sur le papier les fragments autobiographiques qu'on a publiés de notre temps sous le titre de Mon Portrait (4). Au même moment — entre le 4 et le 28 janvier 1762 — il écrit de Montmorency les quatre admirables lettres à M. de Malesherbes, où il veut donner « le vrai tableau de son caractère et les vrais motifs de toute sa conduite ». Les diverses condamnations de Rousseau ne pouvaient que fortifier en lui cette tendance à se raconter, à s'analyser, à s'expliquer et se justifier. De son côté, Rey revient à la charge avec insistance en 1762 et, dans l'été de 1763, il arrive à Môtiers pour y plaider sa cause de vive voix. L'idée d'écrire
(i) Confessions^ 1. 1*' : ■ Je veux montrer à^mes semblables im homme dans toute la vérité de la nature et cet homme, ce sera moi. Moi seul. > Œuvres, t. 1^, p. i.
(3) Un critique pénétrant, qui n'aime pas beaucoup Rousseau, M. Emile Faguet, préfère les Confessions à tous ses autres livres, parce que c'est ici le sentiment tout pur, non transformé en idée ou en système. Il voit dans ce < roman > vrai, franc, cordialement cynique, < une des informations les plus complètes et les plus certaines que nous ayons sur l'âme humaine ».
(3) Lettres inédites de J.-J. Rousseau à Marc-Michel Rey, publiées par Bosscha. Amsterdam et Paris, 1858, passitn.
(4) Mal publiés en 1861 par Streckeisen-Moultou, mal datés par A. Jansen, qui les plaçait en décembre 1764, les vingt-quatre petits morceaux de papier de ce dossier (Bibliothèque de Neuchâtel, n« 7866) ont été exactement classés, datés et publiés par M. Th. Dufour dans Annalest t. IV (1908), p. 259-276.
ses « mémoires » a pris racine dans l'esprit de Rousseau, qui s'occupe alors à classer, trier et transcrire les lettres reçues depuis dix ans dans un recueil qui pût guider sa mémoire dans l'ordre des faits et des temps (i).
L'année suivante, tout plein de son projet, il a l'imprudence, qu'U se reprochera plus tard, d'en parler ouvertement à tout le monde (2). En décembre 1764, il commence à rédiger l'Introduction, qui est en tête de la première version, et il l'achève avant le 13 janvier 1765. Il a le droit d'écrire le 18 mars 1765 à M.-M. Rey : « L'ouvrage est commencé », et quand il quitte Môtiers, il a écrit les quarante-quatre premières pages de son manuscrit primitif. Il le reprend à Wootton (22 mars 1766), pousse son travail pendant le printemps et l'été jusqu'au milieu du livre IV, où il s'interrompt brusquement pour se mettre à une nouvelle rédaction de tout ce début du récit, qu'il complète en septembre 1765 par la rédaction du livre V (3). Poursuivie à Trye et à Monquin, la composition des Confessions fut achevée au milieu de 1770, au moment de la rentrée de Rousseau à Paris (4).
Dès le début de l'entreprise, Rousseau a parfaitement mesuré et compris, non seulement la nouveauté et l'importance de son œuvre, mais aussi la nécessité d'en renvoyer la publication au temps où lui-même et ses ennemis auraient disparu (5). Et rien n'empêche d'admettre que les lectures qu'il fit des Confessions à Paris, dans l'hiver de 1770 à 1771, devant un public restreint, n'aient eu pour but de donner à ceux qui se tiendraient pour calonmiés par ce récit l'occasion de se défendre et de riposter (6).
(i) Confessions, L XII. Œuvres, t. l**, p. 321-332.
(2) Ibid,, p. 339.
(3) Pour le texte complet et Thistoire critique de cette première version, voir le travail définitif de M. Théophile Dufour, la Première rédaction des Confessions (L I-IV) publiée tT après le manuscrit autographe, dans Armâtes, t. IV (1908), p. vu-xvi et p. I-224- M. Th. Dufour ramène à ses justes proportions la thèse ingénieuse, mais trop absolue, soutenue par M. Albert Schinz dans son travail sur le manuscrit de la première ébauche des Confessions dans la Revue éPhistoire littéraire de la France, 1906, p. 246-291.
(4) Selon les indications de Mussbt-Pathay [ouvr, cité, t. II, passim), le livre VI fut écrit à Trye, les livres VII à XI à Monquin, et le livre XII dans les mois de pérégrinations qui précédèrent le retour à Paris.
(5) Rousseau à M. M. Rey, Môtiers, 18 mars et 27 avril 1765 : c A moins de cela, mon entreprise est manquée, et je ne ferai qu'une vie ordinaire, masquée et plâtrée; au lieu que, dans mon projet, je ferai une chose unique et, j'ose dire, ime chose vraiment belle. Je m'en fais un objet si important que j'y consacre le reste de ma vie. » Ouvr, cité, p. 251-252, 257-258.
(6) C'est la thèse soutenue par Musset-Pathay (t. I», p. 178) et développée par Mme Macdonald.
Car les Confessions, « cette œuvre unique parmi les hommes », sont à la fois la peinture psychologique la plus fidèle qu'im homme ait tracée de son moi, une apologie de ce moi exceptionnel et une contre-attaque de récrivain contre ses détracteurs.
Publiés en 1782, quatre ans après la mort de Rousseau, les six prenaiers livres des Confessions racontent sa vie, de sa naissance {1712) à son départ pour Paris (1742). Les six derniers livres, publiés en 1789, poursuivent ce récit de l'arrivée à Paris jusqu'au départ de la Suisse (octobre 1765) (i). Une troisième partie, que Rousseau se proposait d'écrire et qu'il n'écrivit jamais, fut en quelque mesure remplacée par les confidences des Dialogues {1775) et des Rêveries (1777-1778).
Complètes, conune les projetait Rousseau, les Confessions auraient formé un triptyque. L'enfance et la jeunesse heureuse et libre, d'abord. Ensuite, la carrière littéraire, avec ses débuts pénibles, sa gloire soudaine, ses luttes déjà pleines de menaces. Les malheurs, enfin, les tourments, la persécution due au complot mystérieux et universel dirigé contre sa vie et son honneur. La lumière, les ombres, les ténèbres, voilà les trois aspects du triptyque projeté. Mais, Rousseau nous le dit, au moment d'aborder la troisième partie, il a reculé devant le spectacle de tant d'horreurs. Si même U avait pu s'en rappeler l'effroyable tissu, en s'obstinant à l'évoquer, sa mémoire aurait refusé de se souiller de ces affreux souvenirs (2).
Réduites au contraste entre la clarté de la première partie de cette vie et les ombres croissantes de la seconde, les Confessions demeurent l'effet de clair-obscur littéraire le plus beau et le plus saisissant que l'on puisse admirer.
Rousseau lui-même a insisté, à plusieurs reprises, sur ce contraste frappant entre les deux parties de l'œuvre, contraste qui s'explique aussi bien par la nature même des souvenirs évoqués que par les dispositions intérie^res de l'écrivain au moment où il les retraçait.
Autant a l'imagination effarouchée » de Rousseau lui peint aisément les plus « cruels avenirs », autant sa mémoire, optimiste et souriante, oublieuse des maux passés, baigne d'ivie liunière
(i) ColUcHofk complète des Œuvras de J.-J. Rtiusseau. Genève, U-4^ t. X (L I*' à VI), 17S2; t. XVI et XVH (L VH-XU), 1789. Le texte de cette éditim parfois altéré intentionnellement a été rétabli dans l'édition de Du Peyrou, Neu-
châtel, 1790.
(2) Rousseau juge de Jeati- Jacques, Second dialogue. Œuvres, t. IV^ pu 94.
dorée, malgré les fautes confessées, les heures claires de son enfance lointaine. Et puis, Rousseau a écrit « avec complaisance » et « à son aise », à Wootton ou à Trye, les six premiers livres des Confessions. Il a écrit les six derniers au cours d'une sombre crise mentale, dans la retraite délabrée et sinistre de Monquin (i).
Ce contraste, accentué par Tart littéraire de Rousseau, qui donne au clair-obscur des Confessions l'intensité et la splendeur tragique d'une eau-forte de Rembrandt, n'a pas nui d'ailleurs à « l'examen sévère et sincère » qu'il a voulu faire, dans ce livre, de sa propre personnalité (2).
Mais ici, une grave question se pose. Rousseau a-t-il réussi à donner de lui-même l'image fidèle et véridique qu'il promettait? Et quel degré de confiance mérite le témoignage qu'il rend sur sa propre personne dans les Confessions?
Pour répondre à cette question, il faut distinguer, comme le fait Rousseau lui-même, entre l'exactitude et la vérité, entre la suite extérieure des faits et la chaîne des sentiments intérieurs. Certes, Jean- Jacques a voulu être vrai dans ses Confessions, il l'a voulu avec passion. Mais pour les périodes qu'il raconte absolument de mémoire, sans document, ni point de repère, Rousseau reconnaît lui-même qu'il peut y avoir dans son récit quelques transpositions de Ueux et de dates, des lacunes, des vides, quelques erreurs même, mais ces erreurs ne portent que sur des « bagatelles », jamais sur ce qui importe vraiment au sujet (3). Or, le vrai sujet, c'est l'âme de Rousseau et le seul but des Confessions, c'est de rendre cette âme transparente au lecteur. Pour y réussir, il lui montrera cette âme sous tous les points de vue et l'éclairera par tous les jours, détaillant avec sincérité tout ce qui lui est arrivé, tout ce qu'il a fait, tout ce qu'il a senti. Le lecteur aura ainsi en mains tous les faits sur lesquels il pourra baser son jugement personnel, sans que Rousseau prononce sur soi-même un jugement théorique et abstrait (4). Pour écrire cette histoire de son âme, Rousseau n'a « qu'un guide fidèle sur lequel il puisse compter », c'est « la chaîne des sentiments » qui ont marqué la succession de son être, et, par ces sentiments, la chîune des événements qui en ont été la cause ou l'effet (5).
^i) Confessions, 1. VII (au début). Œuvres, 1. 1"^ p. 142-143. (2) Rêveries, Première promenade. Œuvres, t. P^ p. 403. '(3) Confessions, 1. III. Œuvres, t. I", p. 66. (4) Confessions, 1. IV. Œuvres, t. I^', p. 90. /(5) < Je puis faire des omissions dans les faits, des transpositions, des erreurs de
Rousseau a voulu être rhistorien fidèle et exact de son âme. C'est lui qui le dit et nous pouvons Ten croire. Car, après ce qu'il a révélé sur lui-même, non seulement d'odieux, mais de déplaisant et de ridicule, que nous ne connaîtrions pas sans son témoignage, qu'aurait-il bien pu avoir encore à dissimuler? Mais si Rousseau a voulu tout dire avec exactitude et vérité, son imagination « déréglée » le lui a-t-elle permis? Ne Ta-t-elle point entraîné à déformer, pour les embellir ou les enlaidir, les faits, les choses et les gens? Sur ce point encore nous avons une déclaration de Rousseau lui-même, aussi franche que catégorique, dans ce passage important des Rêveries :
« ... Sentant que le bien surpassait le mal, j'avais mon intérêt à tout dire et j'ai tout dit. Je n'ai jamais dit moins; j'ai dit plus quelquefois, non dans les faits, mais dans les circonstances, et cette espèce de mensonge fut plutôt l'effet du délire de l'imagination qu'un acte de volonté; j'ai tort même de l'appeler mensonge, car aucune de ces additions n'en fut un. J'écrivais mes Confessions, déjà vieux et dégoûté des vains plaisirs de la vie... Je les écrivais de mémoire ; cette mémoire me manquait souvent ou ne me fournissait que des souvenirs imparfaits, et j'en remplissais les lacunes par des détails que j'imaginais en supplément de ces souvenirs, mais qui ne leur étaient jamais contraires... Je prêtais quelquefois à la vérité des charmes étrangers, mais je n'ai jamais mis le mensonge à la place pour pallier mes vices, ou pour m' arroger des vertus (i). »
Telles sont sur la vérité des Confessions les déclarations de l'auteur. Elles pourraient paraître trop intéressées pour être admises telles quelles, si tout le travail considérable et minutieux poursuivi par la critique contemporaine sur la plupart des points controversés des Confessions ne venait confirmer ces déclarations en vérifiant la vérité, et même l'exactitude, du récit de Rousseau (2).
dates ; mais je ne puis me tromper sur ce que j'ai senti, ni sur ce que mes sentiments m'ont fait faire : et voilà de quoi principalement il s'agit. L'objet propre de mes Confessions est de faire connaître exactement mon intérieur dans toutes les situations de ma vie. C'est l'histoire de mon âme que j'ai promise : et, pour l'écrire fidèlement, je n'ai pas besoin d'autres mémoires; il me suffit, comme je l'ai fait jusqu'ici, de rentrer au dedans de moi. » Confessions, 1. VII. Œuvres, 1. 1**, p. 142.
(i) Rêveries. Quatrième promenade. Œuvres, t. I^, p. 422.
(2) « Les événements qui y sont racontés paraissent vrais dans tous les détails» Il y a des circonstances que l'imagination ne trouverait jamais. D'ailleurs, Rousseau avait im sentiment d'orgueil qui répond de la véraadté de ses mémoires... » Mme DE Staël, Œuvres complHes, 1820, p. 79*
Ce point acquis, rimpression la plus générale que donne la lecture des Confessions est celle d'une personnalité extraordinaire, d'une individualité exceptionnelle. Exceptionnelle, non par la nature du sentiment, qui est de substance humaine, mais par la prodigieuse intensité de ce sentiment. C'est par une invraisemblable capacité de sentir — c'est-à-dire de jouir et de souffrir, d'admirer et de réprouver, de s'enthousiasmer et de s'indigner — que Rousseau se révèle à nos yeux comme un être exceptionnel.
Lui-même, dès la première page des Confessions, et en d'innombrables occasions, se croit, se dit et se proclame tel, différent des autres hommes, meilleur que tous ceux qu'il connaît. Le court et magnUoquent préambule, qui remplace, dans la version définitive des Confessions, la longue introduction de douze pages de la version primitive, est le monument presque effrayant de cette conscience et de cet orgueil que Rousseau a eus d'être, même devant Dieu, un être à part et supérieur aux autres hommes (i).
A défaut de l'humilité chrétienne, qui manque décidément ici, l'accent de la plus complète sincérité règne dans cette déclaration inouïe et atténue beaucoup ce que l'orgueU de Rousseau pourrait avoir d'insupportable.
Cet orgueil de Jean- Jacques — et, les saints mis à part, quel grand génie humain fut dénué d'orgueil? — est d'ailleurs la condition même et la sûre garantie de sa parfaite sincérité. C'est parce qu'il a eu l'orgueU de se croire, en dernière analyse, meilleur que les autres hommes, que Rousseau a eu le courage de tout dire, de ne rien cacher, de pousser jusqu'à l'exagération l'absolue franchise de sa confession.
Orgueil et sincérité, ces deux sentiments fonciers de Jean-
(i) « Je sens mon cœur, et je connais les hommes. Je ne suis fait comme aucun de ceux que j'ai vus : j'ose croire n'être fait comme aucun de ceux qui existent. Si je ne vaux pas mieux, au moins je suis autre. Si la nature a bien ou mal fait de briser le moule dans lequel elle m'a jeté, c'est ce dont on ne peut juger qu'après m' avoir lu. Que la trompette du jugement dernier sonne quand elle voudra, je viendrai, ce livre à la main, me pr^nter devant le souverain juge. Je dirai hautement : Voilà ce que j'ai fait, ce que j'ai pensé, ce que je fus. J'ai dit le bien et le mai avec la même franchise. Je n'ai rien tu de mauvais, rien ajouté de bon... Je me suis montré tel que je fus : méprisable et vil quand je l'ai été; bon, généreux, sublime, quand je l'ai été; j'ai dévoilé mon intérieur tel que tu l'as vu toi-même. £tre éternel, rassemble autour de moi l'innombrable foule de mes semblables, qu'ils écoutent mes confessions, qu'ils gémissent de mes indignités, qu'ils rougissent de mes misères ! Que chacun d'eux découvre à son tour son cœur au pied de ton trône avec la même sincérité, et puis qu'un seul te dise, s'il l'ose : Je fus meilleur que cet homme-là. s Confessions, 1. I^. Œuvres, t. I*', p. z.
Jacques, s'entremêlent constamment dans sa vie, dans son œuvre, comme dans le récit ou les déclarations des Confessions,
L'orgueil de Taccusé qui s'absout, et l'ardente sincérité de cet orgueil, éclatent encore dans la déclaration solennelle que Rousseau prononça après avoir achevé la lecture de son livre chez la comtesse d'Egmont, pour flétrir conune menteur et inique quiconque dénierait la vérité foncière des Confessions, Rousseau ajoutait encore : « Pour moi, je le déclare hautement et sans crainte : quiconque, même sans avoir lu mes écrits, examinera par ses propres yeux mon naturel, mon caractère, mes mœurs, mes penchants, mes plaisirs, mes habitudes, et pourra me croire un malhonnête homme, est lui-même un homme à étouffer (i). »
Cet examen auquel Rousseau nous convie de sa nature, de son caractère et de ses habitudes de vie, nous devons maintenant l'entreprendre et nous efforcer de le faire « de nos propres yeux », en confrontant le témoignage de l'auteur des Confessions avec celui de ses amis et celui de ses ennemis. Mais, ces deux traits fonciers de sa nature, que nous avons déjà pu constater, l'orgueil et la sincérité, qui niera qu'Us ne soient aussi les traits fondamentaux du caractère genevois? Que les plus bienveillants traitent cet orgueil de fierté, et que les moins favorables qualifient cette sincérité de cynisme, nul du moins ne contestera que les deux traits les plus profonds de la nature de Jean-Jacques ne lui soient communs avec ses concitoyens, avec l'histoire même de sa cité.
(i) ConfessionSt 1. XII. Œuvres, t. !•', p. 349. Un silence de mort accueillit cette déclaration et Rousseau s'en étonne. Il oublie que le même jour, devant les mêmes auditeurs, il avait lu le récit de l'abandon de ses cinq enfants. Ou plutôt, il ne l'oublie pas, mais il fait ici son distinguo habituel. Sincèrement, et devant Dieu qui doit le juger, Rousseau s'est cru meilleur que tous par la vertu de la nature, plus malheureux que tous par le vice de la société. Et c'est ainsi que la conclusion des Confessions, cette histoire à peine romancée de sa vie intérieure, concorde avec ridée fondamentale de son œuvre : l'homme naît bon, la société le déprave.