CHAPITRE II
I. Rousseau peint par lui-même. — Indomptable besoin d'indépendance. — Fierté ombrageuse. — Timidité orgueilleuse et mensonge par timidité. Balourdise. II. Amour de la justice et de la vérité. — Force de la conviction. — Franchise de l'expression. — Courage de Técrivain. — La sincérité de Rousseau. — Moralisme genevois. — Sérieux moral. — Progrès moral. — Repentir et remords de ses fautes.
III. Tempérament ardent et passionné. — Sensibilité exaltée. — Imagination déréglée.
Avant d'étudier le tableau sans cesse repris, retouché, développé, éclairci ou assombri, qu'il a tracé de lui-même dans son œuvre autobiographique, Rousseau en avait, nous l'avons dit, dessiné l'esquisse rapide et sûre dans ses Quatre lettres à M, de Malesherbes (i).
Ecrites à Montmorency, du 4 au 28 janvier 1762, ces lettres ont le grand intérêt de nous donner le jugement de Jean-Jacques sur lui-même, au moment de son plus grand succès d'auteur, à l'heure où son génie s'épanouissait dans la plénitude de sa force productrice, avant les tracas, les malheurs réels et imaginaires, la folie partielle et intermittente de la fin. Sans doute, Rousseau a déjà connu les amertumes de l'amitié rompue avec Mme d'Epinay et son entourage, mais l'amitié des Luxembourg, des Malesherbes et d'autres puissants protecteurs, le succès brillant de la Lettre à d'Alembert, le triomphe étourdissant de la Nouvelle Héloise, avaient largement contre-balancé l'effet déprimant de cette crise. Les blessures que la rupture avait pu faire au cœur et à l'amourpropre de Rousseau étaient pansées. Il n'a rien écrit qui respire,
(i) Œuvres, t. I", p. 391-400.
36o JEAN-JACQUES ROUSSEAU GENEVOIS
autant que ces lettres, le sentiment de sa force, la sûreté, la confiance en soi et, comme U le dit sans fard, la « haute estime » qu'il a pour lui-même. Il faut donc saisir au passage, car cette humeur-là dura peu, les traits essentiels du caractère que Rousseau se reconnaît à lui-même dans cette esquisse lumineuse d'un portrait qui deviendra si sombre.
La haine de l'injustice et de la méchanceté, l'amour de la solitude, qui le rend heureux et bon, tandis que la société des hommes le rendait méchant et malheureux, voilà les premières indications de l'esquisse. Une imagination déréglée, prête à s'effaroucher sur tout et à porter tout à l'extrême, un défaut de présence d'esprit qui fut la cause de plusieurs de ses fautes les plus graves, un indomptable esprit d'indépendance, impatient de tout joug, même le plus léger, un besoin véritable de l'amitié intime qui ignore toute corvée, et une horreur profonde pour les cadeaux, services, bienfaits qui prétendent imposer le devoir de la reconnaissance, voilà, avec une passion dominante pour la flânerie solitaire et la rêverie contemplative, ce que Rousseau découvre ensuite en lui-même. Avec un sentiment très vif de ses défauts et de ses vices, il garde la conviction intime, qui animera toutes les Confessions^ que, de tous les hommes qu'il a connus, aucun ne fut meilleur que lui.
A côté de cette âme indolente, rêveuse, impropre à l'action, Rousseau se reconnaît, contrastant avec elle, un tempérament ardent, bilieux, facile à s'affecter et sensible à l'excès à tout ce qui l'affecte. Ainsi, s'expliquent, à ses propres yeux, les goûts de son enfance portée vers l'héroïque et vers le romanesque, les chimères et les erreurs de sa jeunesse, et les désillusions de son âge mûr qui, vers les quarante ans, lui inspirent le mépris de la société des hommes, de la vie mondaine, des mœurs de son siècle. Il cherche alors un refuge dans son imagination, jusqu'à ce qu'un heureux hasard lui ait révélé ce qu'il doit faire pour lui-même et pour les autres.
Devenu auteur malgré lui, et pour obéir à cette vive persuasion intime qui lui a toujours tenu heu d'éloquence, il a quitté la ville. Vivant dès lors à la campagne, loin des fâcheux, il y trouve le bonheiu: dans le monde forgé par son imagination, dans la promenade solitaire, le spectacle de la nature, le rêve d'une humanité parfaite, l'extase de son adoration du Créateur de toute chose. Ne demandant à la société ni place, ni bénéfice, ni fonction, et voulant, pour gagner sa vie, exercer un modeste métier manuel,
il a le sentiment d'accomplir ainsi tout son devoir envers la société. Car son cœur très aimant aime tous les hommes, mais peut se suffire à lui-même. C'est parce qu'il aime les hommes, qu'il les fuit, car il souffre moins de leurs maux quand il ne les voit pas. Ce misanthrope par amour de l'humanité n'a pas besoin d'amis particuhers ou, quand il en a, le sentiment d'être aimé lui suffit et il n'a pas besoin de les voir. Haïssant et méprisant les grands, il fait une exception pour Malesherbes et les Luxembourg, auxquels son cœur, qui ne sait point s'attacher à demi, s'est donné sans réserves, et auxquels il sacrifierait la vie, la réputation et même la seule gloire qui ait jamais touché son cœur, « l'honneur que j'attends de la postérité, et qu'elle me rendra, parce qu'il m'est dû et que la postérité est toujours juste ».
Tels sont les grands traits de cette esquisse que nous retrouverons, complétés, rectifiés, détaillés à l'infini, dans le portrait définitif, mais sans cette couleur de fierté joyeuse, presque triomphante, qui reste la marque distinctive des Quatre lettres à Malesherbes.
Les Confessions nous ont révélé déjà une personnalité distincte, une individualité exceptionnelle, marquée au sceau de la sincérité et de l'orgueil.
ConmijB toutes les individualités distinctes, conscientes de leur force et de leur qualité, Rousseau répugnera d'instinct et profondément à tout ce qui peut menacer, entraver ou comprimer la libre expansion de son individualité. Une indépendance ombrageuse, ce trait essentiel du caractère national genevois, implanté dans les individus par la lutte deux fois séculaire que la cité soutint pour son existence libre, c'est là aussi un des traits essentiels du caractère de J.-J. Rousseau.
Il a reconnu et proclamé lui-même, en vingt passages, cette « inaptitude à subir aucun joug », cet « indomptable esprit de liberté que rien n'a pu vaincre », ce « naturel indépendant » qui le rendit toujours « incapable des assujettissements nécessaires à qui veut vivre avec les hommes ».
Certes, Rousseau ne pense pas, comme les anarchistes ou les fous, que l'homme puisse, sur cette terre, faire tout ce qu'il veut, mais il revendique pour soi la liberté qui consiste « à ne pas faire ce qu'il ne veut pas (i) ». Elle fut à ses yeux la condition même
(i) Première lettre à M. de Malesherbes (4 janvier 1762). A en croire ici Rousseau, cet indomptable esprit de liberté que rien n'a pu vaincre lui vient moins d'orgueil
du bonheur. Elle fut sa passion dominante. Elle le rendit impropre, non seulement à ce qu'il appelle « la vie civile, où tout est gêne, obligation, devoir », mais encore à la vie de la société mondaine, où tout est règle, convention et forme. Elle fit, plus qu» toute autre singularité, scandale parmi les Français ses contemporains, sociables avec passion, polis et mondains par hérédité, par éducation et par goût, et, si Ton en croyait Rousseau, « actifs, remuants, ambitieux, détestant la liberté dans les autres et n'en voulant point pour eux-mêmes (i) ». C'est elle, c'est cette passion plus forte que tout, qui lui fait refuser les places, les fonctions et les pensions qui lui sont offertes, par Francueil, par le roi de France ou par le roi d'Angleterre, par les Genevois du haut qui lui proposent une situation de bibliothécaire, ou par les patrons du Journal des Savants qui voudraient lui donner, dans la rédaction, une sinécure lucrative. Ses contemporains français ne peuvent arriver à comprendre une si ombrageuse fierté, et Francueil tient pour fou, tout uniment, son ancien secrétaire. Pour comprendre Rousseau, il faut se rappeler toujours la fable du chien et du loup. Il dit à Corancez : « Je suis pauvre à la vérité, mais je n'ai pas le cou pelé. »
Cette horreur de la dépendance ne s'afiirme pas seulement, de la façon la plus déplaisante, dans le ton rogue jusqu'à la brutalité dont il use parfois en écrivant ou en parlant aux grands, ses protecteurs et ses amis (2), elle s'exhale encore, avec une fureur souvent comique, en cent passages de la correspondance, contre quiconque voudrait lui faire accepter un cadeau, ime petite marque d'attention ou de politesse, im simple port de lettre. Il faut voir de quel geste et de quel ton il repousse, non seulement les offres d'argent du bourgeois De Luc, mais les perdreaux du maréchal de Luxembourg ou du prince de Condé. Le vin de Sillery, couleur de pelure d'oignon, qui lui est envoyé par M. de Genlis, ne trouve pas un meilleur accueil. Et c'est pour une livre de café, malencontreusement offerte par Bernardin de Saint-Pierre, que Rousseau faillit se brouiller avec ce dernier ami de sa vieillesse.
Son horreur des dettes est plus marquée encore. Ne pas dépendre, ne rien devoir 1 Aucune volonté n'a été chez lui, comme chez ses
que de paresse, paresse incroyable, puisqu'un mot à dire, une lettre à écrire, une visite à faire, dès qu'il le faut, sont pour lui des supplices. Œuvres, t. !<», p. 392.
(i) Rêveries. Sixième promenade. Œuvres, t. P*", p. 434.
(2) Voir dans les Confessions (livre X) tout le récit de ses relations avec les Luxembourg. Œuvres, t. I«', p. 273-279'
concitoyens de Genève, plus constante, plus tenace, plus impérieuse. Elle ne se dément jamais, depuis le cri d'angoisse que la pauvreté lui arrache dans sa lettre à Daniel Roguin, du 9 juillet 1745 (i), jusqu'aux cris fle joie qu'il pousse, presque au terme de sa vie, devant Corancez, quand il a achevé de payer au tapissier les meubles dans lesquels il vit. Poussant si loin cette passion de l'indépendance, qu'il évite dans la rue de demander son chemin : « Je porte une carte de Paris dans ma poche, à l'aide de laquelle et d'une lorgnette je me retrouve à la fin; j'arrive crotté, recru, souvent trop tard, mais tout consolé de ne rien devoir qu'à moi-même (2). »
Son horreur des dons, services et bienfaits imposés, qu'il confesse franchement dans la première de ses lettres à M. de Malesherbes, servit de prétexte à ses ennemis pour lancer contre lui l'accusation cent fois répétée, et parfaitement injuste, d'ingratitude. Comme si refuser de s'exposer à la tentation d'être ingrat, c'était avouer qu'on est ingrat ! Or, si Rousseau repousse d'avance les bienfaits qu'on voudrait lui imposer, c'est précisément parce qu'il sait que, le bienfait accepté, il en devrait de la gratitude au bienfaiteur. L'ingrat agit tout autrement : il ne refuse pas le bienfait, il l'accepte avec empressement, et l'oublie aussitôt reçu (3).
Avec l'horreur des cadeaux et des dettes, cet impérieux besoin d'indépendance explique encore l'horreur que Rousseau avait des fâcheux; sa passion de la solitude; sa négligence habituelle à se pousser dans le monde pour « arriver » ; et, dans ses rapports avec les grands, pour lesquels il déclare professer une haine instinctive, ce mélange, si maladroit et si déplaisant, de rogue brusquerie et de courtisanerie excessive.
Si, comme on l'a finement marqué, l'orgueil de Rousseau l'a
(i) Œuvres, t. IV, p. 194.
(2) Mon portrait f dans Annales, t. IV (1908), p. 272.
(3) Rousseau à Moultou, de Monquin, 28 mars 1770 : « Ma maxime la plus chérie est de ne jamais rien demander à ceux qui m'ofirent ; je les pimis de m' avoir ôté un plaisir en les privant d'un autre... Cela tient à mon tour d'esprit particulier, dont je n'excuse pas la bizarrerie, mais que je dois consulter quand il s'agit d'être obligé. Car autant je suis touché de tout ce qu'on m'accorde, autant je le suis peu de ce qu'on me fait accepter... mais l'ami qui veut bien m'obliger à ma mode, et non pas à la sienne, sera toujours content de mon cœur. > Œuvres, t. IV, p. 814. Voir encore la belle et curieuse lettre de Rousseau, écrite de Wootton, février 1767, à M. Granville, son voisin. Œuvres, t. IV, p. 670. Il est bizarre de constater que Rousseau, si intransigeant en matière de cadeaux, ait accepté si facilement l'hospitalité presque gratuite de tant d'amis. En fait, il n'a guère vécu vraiment chez lui que dans les huit dernières années de sa vie.
constamment préservé des deux vices rédhibitoires des gens de lettres — la vanité et l'envie (i) — c'est encore de cet orgueil que découle directement la timidité que Jean-Jacques s'est toujours reprochée. Cette timidité orgueilleuse, qui naît de la crainte de ne pas donner aux autres, d'emblée, et par notre seule présence, la haute idée que nous avons de nous-mêmes (2), est un trait éminemment genevois, contrastant avec l'aisance, le naturel et l'aplomb que le Français poli déploie en toute occasion dans le monde.
Dans la société, dans la conversation de salon, toutes les fois qu'il doit parler devant un public même restreint, Rousseau, repris par cette invincible timidité genevoise, se montre gauche, emprunté, inopportun, balourd à l'extrême. Il a, au plus haut degré, « l'esprit de l'escalier », comme il le reconnaît en vingt occasions et il en attribue la cause à une lenteur d'esprit singulière qui contraste avec la violence fougueuse du sentiment et de l'impression (3).
La correspondance et les Confessions abondent en exemples de pas de clerc et de manque à touche que cette timidité, fille de l'orgueil, fit commettre à Jean-Jacques. A la seule exception du discours prononcé devant le Sénat de Berne pour son patron l'archimandrite (1731), Rousseau n'a jamais pu parler en public, sans perdre la tête, s'embarrasser dans ses idées et dans sa phrase, et finalement rester court. Il se trouble devant la commission du Consistoire de Genève qui l'interroge sur sa foi protestante et,
(i) ViNET, ouvr. citiy t. II, p. 255-256. Voltaire, parlant de Genève, disait : « L'envie est le vice dominant de cette petite ruche, où l'on distille du fiel au lieu de miel. » Rousseau écrit à Coindet, de Wootton, 29 mars 1766 : « Je me repose de mes longues courses, je prends haleine, je jouis de moi et me rends le témoignage que, pendant quinze ans que j'ai eu le malheur d'exercer le triste métier d'homme de lettres, je n'ai contracté aucun des vices de cet état; l'envie, la jalousie, l'esprit d'intrigue et de charlatanerie n'ont pas un instant approché de mon cœur. • ŒuvreSt t. IV, p. 600.
(2) « J'aimerais la société comme un autre, si je n'étais sûr de m'y montrer non seulement à mon désavantage, mais tout autre que je ne suis. Le parti que j'ai pris d'écrire et de me cacher est précisément celui qui me convenait. Moi présent, on Waurait jamais su ce que je valais, on ne l'aurait pas soupçonné même. > Œuvres,
(3) Voir dans les Confessions, 1. III, Œuvres, t. I®', p. 57-59, le long passage, très important, où Rousseau explique minutieusement ce contraste : « On dirait que mon cœur et mon esprit n'appartiennent pas au même individu... Je sens tout et je ne vois rien. Je suis emporté, mais stupide ; il faut que je sois de sang- froid pour penser... Je fais d'excellents impromptu à loisir, mais sur le temps je n'ai jamais rien fait ni dit qui vaille. Je ferais ime fort jolie conversation par la poste, comme on dit que les Espagnols jouent aux échecs... »
au lieu d'un beau discours, ne sait que balbutier quelques mots (i). Il balbutie encore devant quelques bourgeois d'Yverdon qui viennent le remercier des livres qu'il a donnés à la bibliothèque de leur ville (2). Il a si peur des quelques paysans dont se compose le Consistoire de Môtiers, que, ravalant le discours éloquent qu'il a appris par cœur pour le débiter, il s'excuse de ne pouvoir comparaître et reste chez lui (3). Dans le monde, dans une conversation de salon (4), dans la société même familière des grands, le cas s'aggrave encore, et Rousseau ne tarit pas à raconter les inepties, les balourdises, dont il s'exagère d'ailleurs beaucoup la gravité, qu'il a accumulées dans ses relations avec la duchesse de Luxembourg. Ainsi, ne trouvant pas un mot agréable à dire à la petite-fille de la maréchale, Amélie de Boufflers, ime douce et timide fillette de onze ans, il lui donne un baiser de grand-père. Le lendemain, à une réflexion de la maréchale, qu'il prend pour une allusion à ce geste tout naturel, il rougit comme un coupable surpris en flagrant délit d'impudence (5). Quand il essaie de louer ou de flatter, les choses se gâtent encore. Le petit abbé de Boufflers ayant peint de la maréchale un mauvais portrait, qu'elle jugeait fort peu ressemblant, Rousseau, pour flatter l'abbé, déclare le portrait ressemblant (6). La colère même, au lieu d'aiguiser sa présence d'esprit, lui ôte le peu qu'il en a. Un jour, à table, chez les Luxembourg, poussé à bout par le jeune marquis de Villeroy, qui ne l'aime guère, il conte longuement comment, en quittant l'Ermitage pour Montmorency, il a débaptisé son chien Duc, pour l'appeler Turc, doublant par ce récit une simple sottise (7). Plus tard, quand l'expérience de l'âge eût dû l'en affranchir définitivement, il se reconnaît encore cet a air gauche et embarrassé » qu'on lui reproche, et il l'attribue à son « naturel d'une insupportable timidité, surtout auprès des femmes », qui le rend toujours « d'autant plus maussade » qu'il voudrait se rendre « plus agréable (8) ».
(i) Confessions, 1. VIII. Œuvres, t. I", p. 205.
(2) Ibid,, 1. IV, p. 80.
(3) Ibid., 1. XII, p. 331.
(4) Ce que Bernardin de Saint- Pierre, Dusaulx, Pierre Prévost et d'autres ont raconté de l'éclat et du charme de la conversation de Rousseau n'est vrai que pour certains moments exceptionnels et seulement dans le cercle de ses amis intimes.
(5) Ibid., 1. X, p. 283.
(6) Ibid., 1. XI, p. 292.
(7) Ibid,, p. 294.
(8) Rousseau à Mme B..., Paris, 13 juillet 1770. Œuvres, t. IV, p. 820.
A côté de ces bévues, peu importantes après tout, Rousseau voit dans cette timidité invincible « la clef de bien des choses extraordinaires qu'on lui a vu faire » et qu'on attribue à « une humeur sauvage » qu'il n'a point.
Bien plus, il y trouve la cause de quelques-unes de ses fautes les plus graves, qu'il s'est reprochées jusqu'au terme de sa vie. « Je n'ai jamais menti que par timidité », déclare-t-il, et il cite comme exemple de ces mensonges de timide l'accusation calomnieuse portée par lui, dans sa jeunesse, contre la servante Manon, qu'il convainquit presque de lui avoir donné im ruban, volé par lui-même chez Mme de Vercellis (i). Ce « mensonge affreux », ce « grand crime », dont le remords agitera la conscience de Rousseau pendant cinquante ans, et jusqu'à la tombe, ne fut selon lui que le fruit de la mauvaise honte. Aucune intention de nuire à la pauvre et charmante fille; un désir ardent de la disculper; une horreur instinctive de la fausseté ; et tout cela dompté, paralysé par la force in\dncible, par le délire inexplicable de cette timidité naturelle! Voilà ce que dit Rousseau (2). Ce qu'il ne dit pas, ce qu'il ne sait peut-être pas discerner, c'est que ce délire, cette force invincible, supérieure à tous les vœux de son cœur, plonge ses racines dans cet immense orgueil qui est un trait foncier de sa nature. D'ailleurs, le « criminel mensonge » dont fut victime la pauvre Marion et les « ineffaçables remords » qu'il laissa à Rousseau le garantirent pour le reste de sa vie, non seulement de tout mensonge de cette espèce, mais de tout ce qui, d'une façon quelconque, pouvait toucher l'intérêt et la réputation d'autrui (3). Plus tard, Rousseau reconnaît qu'il a pu se permettre encore des mensonges en matière indifférente, des fictions dont il ne pouvait résulter aucun jugement injuste ni pour ni contre qui que ce soit. Là encore, la honte, l'embarras, la lenteur de ses idées, l'aridité de sa conversation, la nécessité de dire quelque chose pour soutenir un entretien expliquent ces fictions non préméditées, désintéressées et inoffensives pour autrui. Mais ces mensonges-là même, Rousseau se les reproche sévèrement, il s'en repent, il voudrait les retirer à peine prononcés, il les juge
(i) Voir Confessions, 1. II. Œuvres, t. I", p. 42-43.
(2) Rêveries. Quatrième promenade. Œuvres, t. I", p. 416-417.
(3) c Tout discours qui produit pour quelqu'un profit ou dommage, estime ou mépris, louange ou blâme, contre la justice et la vérité, est un mensonge qui jamais n'approchera de son cœur, ni de sa bouche, ni de sa plume. » Rêveries. Quatrième promenade. Œuvres, t. I*', p. 420.
inexcusables (i). Ayant voué sa vie à la vérité, il aurait dû savoir lui sacrifier même sa faiblesse et son naturel timide et « avoir le courage et la force d'être vrai toujours ».
L'amour de la vérité, comme l'amour de la justice, sont, en effet, les deux besoins instinctifs les plus profonds de sa nature.
Non seulement Rousseau ne sépare pas l'amour de la vérité et l'amour de la justice, mais il a soin de déclarer expressément que a justice et vérité sont dans son esprit deux mots synonjnnes qu'il prend l'un pour l'autre indifféremment ».
Il affirme encore que cet amour de la vérité et de la justice était chez lui affaire de tempérament, impulsion de son naturel qui passa de là dans ses habitudes et dans ses maximes (2). Les juges les moins indulgents pour le caractère moral de Rousseau ont reconnu que ce double sentiment était profond dans l'âme de Jean-Jacques (3) et ont même voulu y trouver la base de sa conviction religieuse (4). Redresseur de torts dès son enfance, c'est à cette même impulsion de sa nature qu'obéit Jean-Jacques quand il se bat et se fait battre pour défendre son cousin Bernard contre les écoliers genevois, qui le raillent du sobriquet de Bamâ Bredanna (5). Et, à la fin de sa vie encore, il dit à Bernardin : « D'être juste est la plus grande tâche que les hommes puissent atteindre ; il est permis à Dieu seul d'être bon. » Voilà pour la justice.
Quant à la vérité, on peut dire que foncièrement et essentiellement, à travers tant de luttes, de revers et de périls qui auraient pu lui servir, s'il avait menti, d'excuse ou de palliatif, il est demeuré jusqu'au bout fidèle à la noble devise qu'il avait choisie pour son œuvre littéraire : Vitam impendere veto,
Rousseau n'a écrit ni pour l'argent (6), ni pour la gloire, ni pour
(i) « Jamais la fausseté ne dicta mes mensonges, ils sont tous venus de faiblesse, mais cela m'excuse très mal. a Ibid., p. 424.
(2) Voir tout l'important passage des Rêveries, Quatrième promenade. Œuvres, t. I", p. 420-424.
(3) ViNKT, op. cit., p. 249.
(4> L. BrAdip, op. cit., p. 395.
(5) Confessions, 1. I«. Œuvres, t. !«', p. 12.
(6) < Rien de vigoureux, rien de grand ne peut partir d'une plume toute vénale. > Confessums, 1. IX. Œuvres, t. I^, p. 210.
la faveur, mais uniquement, en vue du bonheur des hommes, en propageant ce qui lui parut conforme à la justice et à la vérité. Ecrire des Uvres, ce n'est pas pour lui faire un métier (i), mais obéir à ime vocation, à une « vocation sublime ». C'est exercer un apostolat. Il n'a jamais voulu considérer la littérature comme un amusement de bel-esprit, comme une forme de dilettantisme aimable et lucrative. En 1755, déjà, une lettre à son ami d'alors, le jeune ministre genevois Jacob Vemes, qui voulait créer un périodique littéraire, montre la haute conception que Rousseau, ce débutant tardif, avait du rôle et de la mission de l'écrivain, notannjnent de l'écrivain genevois et suisse : « Croyez-moi, monsieur, ce n'est point cette espèce d'ouvrage qui nous convient (2). Des ouvrages graves et profonds peuvent nous honorer; tout le colifichet de cette petite philosophie à la mode nous va fort mal. Les grands objets, tels que la vertu et la liberté, étendent et fortifient l'esprit ; les petits, tels que la poésie et les beaux-arts, lui donnent plus de délicatesse et de subtilité. Il faut un télescope pour les uns, et un microscope pour les autres; et les hommes accoutumés à mesurer le ciel ne sauraient disséquer des mouches ; voilà pourquoi Genève est le pays de la sagesse et de la raison, et Paris le siège du goût. Laissons-en donc les raffinements à ces myopes de la littérature qui passent leur vie à regarder des cirons au bout de leur nez; sachons être plus fiers du goût qui nous manque, qu'eux de celui qu'ils ont, et, tandis qu'ils feront des journaux et des brochures pour les ruelles, tâchons de faire des livres utiles et dignes de l'immortalité (3). » Quatre mois auparavant déjà, écrivant à un autre ami genevois, Rousseau avait défini l'écrivain « un homme de bien qui travaille pour l'utilité publique » et il s'était jugé digne de professer cette noble vocation:
« Si le détachement d'un cœur qui ne tient ni à la gloire, ni à la fortune, ni même à la vie, peut le rendre digne d'annoncer la vérité y j'ose me croire appelé à cette vocation sublime; c'est pour faire aux hommes du bien selon mon pouvoir que je m'abstiens
(i) « Non! non! j'ai toujours senti que l'état d'auteur n'était, ne pouvait être illustre et respectable, qu'autant qu'il n'était pas un métier. Il est trop difficile de penser noblement quand on ne pense que pour vivre. > Ibid, Cf. Premier dialogue. Œuvres, t. IV, p. 6-7.
(2) Nous, c'est-à-dire nous, écrivains genevois, par opposition aux auteurs parisiens du jour. Jamais Rousseau n'a mieux marqué le devoir pour l'écrivain suisse de rester lui-même, Paris demeurant la grande école du goût.
(3) Rousseau à Vernes, 2 avril 1755. Œuvres, t. IV, p. 220.
d'en reœvoir d'eux et que je chéris ma pauvreté et mon indépendance (i). »
Vingt ans plus tard, quand, son œuvre littéraire achevée, Rousseau fait, dans ses Dialogues, l'apologie de Jean-Jacques, c'est encore et toujours le même but, la même inspiration, qu'il reconnaît à toute son activité d'écrivain (2). Rousseau n'a jamais écrit pour écrire. Il n'écrit que contraint par la force de l'inspiration, de la conviction passionnée ou, comme dit Corancez, a commandé par un besoin irrésistible (3) ».
La force de la con\'iction est le caractère le plus marqué de toute l'œuvre de Rousseau. Il a eu raison de croire et de dire, à mainte reprise, que la force de sa persuasion a été la vraie cause de son éloquence. La franchise absolue avec laquelle il proclame cette conviction, le courage intrépide avec lequel il la maintient et la soutient envers et contre tous, sont d'entre les plus beaux traits de son caractère moral.
Rousseau se montre là le digne et vrai fils des ancêtres huguenots qui endurèrent l'exil, les galères, la persécution et la mort plutôt que de renoncer à proclamer leur foi.
Rien d'ailleurs n'explique et ne justifie, autant que cette franchise et ce courage, l'extrême prestige moral dont il jouit auprès de ses contemporains et aux yeux de la génération qui suivit. Rousseau, d'abord, signe tous ses livres. Il n'en désavoue aucun ; il n'en rétracte ni une page, ni une ligne. Sans cesse attaqué et vilipendé par des écrits anonymes (4), il combat, lui, à visage découvert, sans masque et sans coup de Jamac. Il accepte en plein la responsabilité de tout ce qu'il fait, de tout ce qu'il pense, de tout ce qu'il écrit, et il consent d'avance à en subir toutes les conséquences. La faute lourde de sa conduite, la grande tache de sa vie, l'abandon de ses cinq enfants à l'Assistance publique.
(i) Rousseau à Perdriau, 28 novembre 1754. Œuvres, t. IV, p. 2x8.
(2) « Dans tous les autres livres, je démêlais d'abord la passion qui les avait dictés, et le but personnel que l'auteur avait en vue. Le seul Jean- Jacques me parut chercher la vérité avec droiture et simplicité de cœur. Lui seul me parut montrer aux hommes la route du vrai bonheur en leur apprenant à distinguer la réalité de l'apparence... lui seul en un mot me parut, dans sa véhémence, inspiré par le seul amour du bien public sans vue secrète et sans intérêt personnel... Ecrivain qui, méprisant l'esprit de parti et ne voulant former ni suivre aucune secte, ne pouvait avoir dans ses recherches d'autre intérêt que l'intérêt public et celui de la vérité. » Premier dialogue. Œuvres, t. IV, p. 31.
(3) Musset- Patha Y, ouvr, cité, t. P^ p. 254.
(4) Ou même signés par un homme de paille; comme les Lettres du marquis de Ximenès (sur la Nouvelle HélcUse) qui ont Voltaire pour auteur.
e'est lui qui la confesse publiquement, à Paris, dans ses lectures de rhiver 1770-1771. Cette franchise est aussitôt qualifiée de cynisme. Peut-être bien. Mais ce C5aiisme-là ne vaut-il pas mieux moralement que les mille déguisements, anonymat, pseudonymat, rétractations, palinodies, désaveux, et autres turlupinades dont usait chaque jour pour répandre son venin, et échapper à tout châtiment, le « bouffon sceptique et baladin (i) », qu'on appelle le sage Voltaire?
Cjoiiques ou non, la franchise, le courage de Rousseau à proclamer sa conviction sont si évidents que personne n'a pu tenter seulement de les contester. Mais la sincérité de cette conviction est-elle aussi évidente? Rousseau croyait-il ce qu'il proclamait avec tant d'éloquence? Vivait-il lui-même de ces principes de vie qu'il prétendait enseigner aux autres? Etait-il sincère dans cet apostolat ou jouait-il un rôle? Etait-il le « vertueux citoyen de Genève » qu'exaltaient ses admirateurs ou « l'artificieux scélérat » que flagellait, après sa mort, son ancien ami Diderot? Le plus constant et le principal effort des ennemis de Rousseau (2) a tendu à démontrer que Rousseau fut un hypocrite. Avaient-ils raison?
Il faut remarquer que si rien n'est plus aisé que de porter contre un écrivain l'accusation d'h5^crisie, rien aussi n'est plus difficile pour cet écrivain que de la réfuter.
Quand il atteste, fût-ce avec une extrême éloquence, sa propre sincérité, ce témoignage paraît suspect et l'on sait y découvrir une preuve de plus de son hypocrisie. S'il invoque le témoignage de ses livres, dont l'intention comme le résultat est d'amener les hommes à la vertu, on lui réplique : « Vous n'êtes pas l'homme de vos livres, et là précisément réside votre hypocrisie! » S'il affirme alors la conformité de sa vie à sa doctrine, de ses sentiments intérieurs à ses maximes publiées, de ses goûts simples à son apologie théorique de la vie simple, aussitôt on déclare que c< plein de ruse et d'art pour en imposer, il voile ses vices avec la plus grande adresse et cache sa méchanceté sous une candeur apparente (3) ». Et s'il essaie de riposter, comme fait Rousseau : « Mais celui qui peut contempler de sang-froid la vertu dans toute
(i) Le mot est de Mallet du Pan dans une lettre à Jacob Vcmes, du 3 décembre 1778, dans L. Dufour-Vernes, Recherches sur J.-J. Rousseau d sa parenté, Genève, 1878, p. 40-42.
(2) Voltaire, Diderot, Marmontel, Mme d*Epinay, inspirée par Grimm, et tant d'autres.
(3) Second dialogue. Œuvres, t. IV, p. 63.
sa beauté, cdui qui sait la peindre avec ses charmes les plus touchants, sans en être ému, sans se sentir épris d'aucun amour pour elle, un tel être, s'il peut exister, est xm méchant sans ressource : c'est un cadavre moral (i) », on lui répond froidement : Vous êtes ce cadavre, vous êtes ce monstre (2), vous êtes ce nain moral monté sur des échasses (3), vous êtc^ cette âme de boue. Vainement, le malheureux accusé multiplie les faits, les preuves, les arguments. Chacune de ses paroles est une charge de plus contre lui. Et on défigure à tel point sa véritable physionomie que nous en sommes finalement réduits à admettre la parole de Rousseau, juge de Jean- Jacques : « Prenez directement et en tout, tant en bien qu'en mal, le contre-pied du Jean-Jacques de vos messieurs, vous aurez très exactement celui que j'ai trouvé (4). » Celui qu'il a trouvé, au lieu du cauteleux et adroit hypocrite de « ces messieurs », est un être « emporté, violent même dans ses premiers mouvements plus rapides que l'édair » et qui « passe sa vie à faire de grandes et courtes fautes et à les expier par de vifs et longs repentirs » (5).
A l'inverse de ses ennemis, tous les amis de Rousseau ont mis l'accent, avec insistance, sur la parfaite bonne foi, sur la complète sincérité de leur héros. Leur premier argument, développé avec éloquence, c'est que l'auteur des livres de Rousseau ne peut pas être autre chose qu'un homme vertueux. « Si l'excès de sa sensibilité l'a égaré quelquefois, déclare Dorât, ses écrits suffisent pour prouver son honnêteté. Un scélérat peut être un bel esprit, mais un scélérat ne parle pas de la vertu comme Jean-Jacques Rousseau (6). »
PoTir Mallet du Pan, Genevois peu facile à duper, la bonne foi de Rousseau, manifestée même par ses fréquentes contradictions, est hors de doute. L'écrivain a qui, à chaque page, brûle de l'amour de l'honnêteté et des vertus, » ne sera goûté et lu que des âmes encore pures. Malgré « ses faiblesses, ses caprices, ses torts réels, il sera toujours un homme et un écrivain respectable (7) ». D'autres amis encore, qu'A serait long d'énumérer, ont conclu de la vertu de l'œuvre à la vertu de l'homme, et donc à sa sincérité.
(i) Premier dialogue. Œuvres, t. IV, p. 4.
(2) Expression de Diderot.
(3) Expression de Mme d'Epinay dans son roman épistolaire truqué.
(4) Second dialogue. Œuvres, t. IV, p. 63. (s) Second dialogue. Œuvres, t. IV, p. 63.
(6) DoRAT, Journal de Paris, 25 janvier 1779.
(7) Dupour-Vbrnbs, lac dL
Mais c'était là répondre à la question par la question et dire que Rousseau n'était pas hypocrite, parce qu'il était sincère.
La vraie réponse à faire, et plusieurs amis de Rousseau l'ont faite, est celle-ci : « Quel intérêt Rousseau aurait-il eu à être h3rpocrite, et quel avantage a-t-il tiré de ce rôle qu'on lui attribue? « Plaisante hypocrisie, s'écrie Dorât, plaisante adresse que ceUe qui aboutit à l'indigence, au malheur, et à de si cruelles persécutions !» Et le Genevois Bérenger : « Comment le croire hypocrite, lui qui, s'il eût voulu l'être, aurait fini ses jours en paix (i) ! » Et encore, Mme de La Tour de Franqueville : « Celui qui a renoncé à la fortxme, sacrifié sa Uberté, exposé sa vie par attachement à la vérité ou aux sublimes erreurs qu'il prenait pour elle, n'a jamais établi ce qu'il ne pensait pas (2). »
Un autre admirateur de Rousseau, Mirabeau, opposant à l'accusation d'hypocrisie le témoignage de ce qu'il a vu et éprouvé directement, affirme que c'est la vertu de Rousseau « qui fut la source de son éloquence et l'âme de ses ouvrages ». Et il atteste la sincérité de son maître en ces termes magnifiques qu'il faut citer textuellement : « J'ai connu J.-J. Rousseau... il fut toujours le même, plein de droiture, de franchise et de simpUcité, sans aucune espèce de faste, ni de double intention, ni d'art pour cacher ses défauts ou montrer des vertus. On doit pardonner peutêtre à ceux qui l'ont décrié de l'avoir mal connu ; tout le monde n'était pas fait pour concevoir la sublimité de cette âme, et l'on n'est bien jugé que par ses pairs.
«Quoi qu'on pense ou quoi qu'on dise de lui pendant encore un siècle (c'est l'espace et le terme que l'envie laisse à ses détracteurs), il ne fut jamais, peut-être, un homme aussi vertueux, puisqu'il le fut avec la persuasion qu'on ne croyait pas à la sincérité de ses écrits et de ses actions. Il le fut malgré la nature, la fortune et les hommes, qui l'ont accablé de soufEiances, de revers, de calomnies, de chagrins et de persécutions. Il le fut avec la plus vive sensibiUté pour l'injustice et les peines. Il le fut, enfin, malgré les faiblesses qu'il a révélées dans les mémoires de sa vie... Quelque abus qu'on puisse faire de ses propres confessions, elles prouveront toujours la bonne foi d'un homme qui parla comme il
(i) /•-/• Rousseau justifié envers sa patrie. Londres, 17751 P- 4» Bérenger ajoute qu'il a interrogé les témoins, lu les lettres publiques ou secrètes, confronté les témoignages et qu'il a reconnu partout « le ton de la candeur et de la bonne foi ».
(2) La Vertu vengée par ramitié, 1782, lettre 3 (novembre 1778), p. 94»
pensait, écrivit comme il parlait, vécut comme il écrivit, et mourut comme il avait vécu (i). »
Au fond, Mirabeau ne fait autre chose ici qu'affirmer, avec toute la force et toute la chaleur de son éloquence, le sentiment intime et impérieux qui contraint tous ceux qui ont lu Tœuvre de Rousseau, et qui ont connu l'homme, à croire fermement à sa sincérité. C'est la preuve intérieure, la preuve du sentiment qui, en matière de foi, reste la meilleure, mais qui ne convainc pas nécessairement la raison critique.
Mme de Staël a voulu établir la sincérité de Rousseau par une analyse psychologique plus subtile et plus probante. Rousseau, selon elle, a été accusé d'hypocrisie, d'abord parce qu'on a trouvé qu'il soutenait « des opinions exaltées ». Il peut y avoir des exagérations à froid, mais chez Rousseau, c'est bien « le transport de son imagination et de son âme » qui « l'élève au-dessus de luimême, et surtout peut-être au-dessus de ceux qui le lisent... Ahl cette exaltation est le délire du génie; mais écoutez-le encore; il se pourrait que, quand on l'accuse d'avoir passé le but, il n'eût fait que franchir les bornes ».
Il faut, continue Mme de Staël, dans une pareille nature, distinguer les actions qui viennent du caractère et les pensées qui viennent de l'inspiration, car « l'homme enivré par l'esprit divin qui l'anime n'est plus lui-même, quoiqu'il soit plus vrai que jamais », et qu'en écrivant il s'abandonne entièrement au sentiment qu'il éprouve. L'excès même de l'enthousiasme poétique ne serait pas encore de rh3rpocrisie : « Rousseau hypocrite ! Ah ! je ne vois dans toute sa vie qu'un homme parlant, écrivant, agissant involontairement ; ses actions ne ressemblaient pas à ses principes, mais il se rendait coupable en les appliquant faussement plutôt -qu'en les abandonnant (2). »
Voilà, enfin, dit par une Genevoise, le mot juste et profond. Rousseau, en prêchant la vertu, est resté sincère envers lui-même, non pas, certes, qu'il l'ait toujours pratiquée dans sa conduite, mais parce qu'il l'a toujours aimée et que, même en la transgressant par l'erreur ou l'égarement d'un moment, il l'a toujours sentie et crue vraie, bonne et désirable (3). On ne saurait trop
(i) Musset-Pathay, ouvr. ciié, t. 1% p. 300-301.
(2) Lettres sur J.-J. Rousseau, 1788. Œuvres complètes, 1820, t. I«', p. 86-87.
(3) C'est surtout dans ses Dialogues que Rousseau insiste sur la parfaite concordance entre les principes émis par les livres de Jean- Jacques et les sentiments intérieurs de l'écrivain : < Je reconnaissais dans ses écrits l'homme que je retroU' vais en moi. > Premier dialogue. Œuvres, t. IV, p. 31.
le dire et le répéter, la grande, l'essentielle différence entre le Genevois Rousseau et les « philosophes » français ses contemporains, c'est que le premier a eu le sens moral, le sentiment du devoir, le respect de la loi morale. Il a reconnu et proclamé, sans savoir s'y conformer toujours dans ses actes, l'autorité suprême de la conscience, « ce juge intérieur et incorruptible qui ne passe rien de mauvais, et ne condamne rien de bon, et qui ne trompe jamais quand on le consulte de bonne foi (i). »
Le moralisme genevois, si prépondérant dans l'œuvre de Rousseau, où toute chose est envisagée dans la catégorie du bien et du mal, et non dans celles du vrai et du faux, ou du beau et du laid (2), se retrouve aussi dans son caractère et dans sa vie.
L'œuvre entière de ses treize dernières années n'est qu'un long et anxieux examen de conscience. Comment Rousseau eût-il éprouvé l'impérieux besoin de s'y livrer, s'il n'avait eu, profondément ancrés en lui-même, l'instinct moral et le désir de s'y conformer? Un juge sévère du caractère moral et de la conduite de Rousseau, l'austère et pur Vinet, reconnaît que « nul n'a mieux senti, ni plus tendrement adoré le beau moral ». Sans doute, ce sentiment n'est pas la vertu, aux yeux de Vinet, mais seulement « l'imagination appliquée à la face poétique de la vertu ». Sans doute, Rousseau a transgressé souvent la règle du devoir, il n'a pas reconnu toujours cette règle, il n'a voulu que le devoir choisi et non le devoir imposé. Sans doute encore, pénétré par Mme de Warens de l'idée que le sentiment est tout et la règle rien, il a volontiers excusé la méchanceté de l'acte par l'excellence de l'intention, et il a trop facilement cru une faute effacée et non avenue, dès qu'il se l'est reprochée (3). Tout cela est vrai, juste et pénétrant, et rien ne serait plus absurde que de vouloir, comme George Sand, faire de Rousseau « un saint ». Il n'en reste pas moins avéré que Rousseau a eu au plus haut degré le sérieux moral, dont manquaient si totalement les écrivains ses contemporains; que, depuis sa conversion jusqu'à sa mort, il y a eu chez lui un progrès moral constant dû à un véritable effort sur lui-même;
(i) Rousseau à Pcrdriau, 28 novembre 1754. Œuvres, t. IV, p. 217.
(2) D'où rindifiérence si extraordinaire de Rousseau pour tout ce qui est beauxarts, la musique exceptée.
(3) Vinet, la Littérature française au dix-huitième siècle, t. II, p. 249, 231. 252. Confessions, 1. II : « On devient injuste et méchant dans le fait, sans avoir cessé d'être juste et bon dans l'âme. > Œuvres, 1. 1". p. 28. Ou bien, parlant de sa fausse accusation contre la pauvre Marion, Rousseau dira : « Jamais la méchanceté ne fut plus loin de moi que dans ce cruel moment. « Ibid., p. 43.
enfin, qu'il a souvent connu, avec une intensité douloureuse, le trouble du repentir et la brûlure du remords.
Le sérieux moral, l'habitude de tout prendre au sérieux, quand ce n*est pas au tragique, même ce qui ne le mérite guère, est un des plis les plus profonds et les plus durables dont la discipline calviniste marque l'esprit et l'âme de quiconque l'a subie. Rousseau garda constamment ce trait de caractère intellectuel et moral, un de ceux qui le distinguent la plus radicalement du scepticisme railleur et de l'ironie légère de ses contemporains français, et plus spécialement du Parisien Voltaire (i). Le progrès moral, l'efïort persévérant et loyal vers le mieux, s'affirme et se constate chaque année plus marqué et plus efficace, dans les œuvres autobiographiques et surtout dans les lettres des douze dernières années. Il me remble évident qu'au creuset de l'épreuve, la nature morale de Rousseau s'est purifiée, de plus en plus, dans cette fin de vie, malgré les troubles intermittents et partiels de son esprit.
De plus en plus, il a pratiqué cette règle de conduite qu'il avait reconnue vraie, et qui lui a si souvent « donné l'air le plus bizarre etj^le plus fou », celle « d'éviter les situations qui mettent nos devoirs en opposition avec nos intérêts et qui nous montrent notre bien dans le mal d' autrui (2) ».
Le conseiller sûr et prudent, le sagace directeur de conscience qui se révèle alors dans sa correspondance, attesterait à lui seul combien l'expérience morale s'est étendue, affinée et aussi fortifiée en lui (3).
Enfin, et c'est ici le point essentiel, Rousseau a connu le repentir, et même le remords, du mal qu'il a pu faire : « Ma vie, écrivait-il, est pleine de fautes, car je suis homme; mais voici ce qui me distingue des hommes que je connais, c'est qu'au milieu de mes fautes, je me les suis toujours reprochées (4). »
Et, en effet, nous avons vu avec quelle âpreté, quelle tristesse, quelle honte Rousseau s'accuse, après quarante années du « crime »
(i) ViNET. ouvr. cité, p. 224 : « Rousseau, parmi beaucoup de torts et de faiblesses, savait respecter. » Carlyle, si sévère d'ailleurs pour Rousseau» dit : c Avec tous ses défauts, et ils sont nombreux, il a la première et la principale caractéristique d'un héros : il est du fond du cœur sérieux. Sérieux si jamais homme le fut, comme aucun de ces philosophes français ne l'était. » Les Héros. Traduction J. Izoulet, Paris, 1901, p. 290.
(2) Confessions, 1. II. Œuvres, t. I", p. 27,
(3) ViNET, ouvr. cité, p. 235 : « Il y a une morale plus saine, une sagesse plus modérée, une plus juste appréciation de la vie et de la société dans ses lettres d'alors que dans la plupart de ses ouvrages. «
(4) Rousseau à Mme d'Houdetot, 25 mars 1758. Œuvres, t. IV, p. 283.
qu'il a'commis en faisant peser sur la servante Manon le soupçon d'avoir volé le ruban qu'il avait dérobé lui-même. Le poids de cette faute, déjà avouée dans les Confessions (i), est si lourd à sa conscience que Rousseau y revient encore longuement dans les Rêveries (2) , écrites à la veille de sa mort. Son remords est si vivant, si profond et si douloureux, qu'il s'ingénie à commenter, à expliquer, à atténuer autant que possible « l'atrocité » de cette action, dont le souvenir, chaque jour, venge l'innocent en torturant la conscience du coupable.
L'abandon à l'Assistance publique de ses cinq enfants nouveaunés, cette faute capitale dont Rousseau se dissimula d'abord l'existence et la gravité par im sophisme intellectuel, laissa en lui les germes d'un remords qui grandit lentement, à la vérité, mais qui devint si vif que Rousseau ne put en retenir l'aveu public dans le premier livre à! Emile (3). Si même, en cet endroit, on ne voulait reconnaître qu'un procédé de rhétorique émouvant, l'aveu a été répété dans les Confessions, dans les Rêveries et dans mainte lettre de Rousseau. Cette persistance du remords montre en lui la prédominance du sens moral sur tous les sophismes les mieux déduits ou les plus éloquents. Le besoin même qu'il a de s'absoudre, en s'accusant devant ses contemporains et devant la postérité, révèle assez combien était forte, claire et tenace, en lui, la voix de la conscience alarmée. Elle parlait même pour lui reprocher certaines fautes, dont beaucoup d'autres se seraient aisément et vite absous et qui ne nous apparaissent pas aussi graves qu'à lui-même. Ainsi, le fait d'avoir quitté, au miUeu d'ime crise de delirium tremens, l'ivrogne musicien. Le Maître, non sans avoir d'abord appelé du secours, indiqué son adresse et remis le délirant en des mains secourables, ne nous semble point une faute si terrible venant d'un garçon de dix-hxiit ans, impressionnable et nerveux. Trente-cinq ans plus tard, quand il raconte dans les Confessions cette faute de lèse-amitié, l'aveu lui en paraît si pénible qu'a ajoute : « S'il m'en restait beaucoup de pareils à faire, j'abandonnerais le travail que j'ai conmiencé (4). » Ce trait-là indique-
(1) Livre II. Œuvres, t. I«, p. 42*44.
(2) Quatrième promenade. Œuvres, t. I« p. 416.
(3) c Celui qui ne peut remplir les devoirs de père n'a point droit de le devenir. Il n'y a ni pauvreté, ni travaux, ni respect humain qui le dispensent de nourrir ses enfants et de les élever lui-même. Lecteurs, vous pouvez m'en croire. Je prédis à quiconque a des entrailles et néglige de si saints devoirs, qu'il versera longtemps sur sa faute des larmes amères et n'en sera jamais consolé. « Œuvres, t. II, p. 409.
(4) Confessions, 1. III. Œuvres, t. I", p. 66-67.
t-îl une conscience obtuse et lente (i), comme la veulent quelquesuns, ou une conscience délicate et sévère? Le lecteur en jugera- Il nous suffit, pour nous, d'avoir marqué et souligné, au passage, dans Rousseau, ce trait de caractère si nettement genevois et protestant, la persistance du sentiment moral et de la conscience alarmée par le repentir.
Peut-on attribuer encore à sa qualité de Genevois le « tempérament ardent, bilieux, facile à s'affecter et sensible à l'excès à tout ce qui l'affecte » que Rousseau se reconnaît à lui-même (2), d'accord sur ce point avec le témoignage unanime de ses contemporains? Tout connaisseur superficiel, tout observateur pressé du caractère genevois sera tenté de répondre non à cette questionlà. Et pourtant Rousseau insiste à deux reprises, dans son œuvre, sur le tempérament ardent, sensible et passionné que le Genevois dissimule a sous un air flegmatique et froid (3) ». Il est évident aussi que sur certains terrains — patriotisme local, politique, religion — le Genevois possède au plus haut degré cette ardeur, ce zèle amer, cette sensibilité, cette passion que Rousseau lui attribue.
Sur ce point, le fond du tempérament est le même chez Jean- Jacques et chez ses concitoyens, mais il est aussi exalté chez lui par l'imagination, qu'il est réprimé et bridé chez eux par une froide logique et par la crainte salutaire de passer pour un « enthousiaste ». C'est ainsi que Jean Senebier, le t5rpe accompli du Genevois flegmatique, compassé et froid, juge qu'une sensibilité « extrêmement exaltée » fut, avec un amour-propre excessif, le ressort essentiel de tous les actes de Rousseau {4). Et sur ce point, il a vu juste.
Rousseau fut, de son propre aveu, avant tout et par-dessus tout, un sensitif et même im sentimental. Dans sa longue et vibrante apologie du Deuxième Dialogue, û déclare n'avoir jamais
(i) L. Bkédif, ouof, cUéf p. 368.
(2) Seconde lettre à M. de Malesherbes (12 janvier 1762). Œuvres, t. I«', p. 393.
(3) Lettre à tFAUmbert, Œuvres, t. III, p. 167. La Nouvelle Héloise. Sixième partie, . V. Œuvres, t. II, p. 334.
(4) Histoire WUraire de Genève, 1786, t III, p. 269.
connu aucun homme qui fût autant que lui a subjugué » par la sensibilité. « Le besoin d'attacher son cœur, satisfait avec plus d'empressement que de choix, a causé tous les malheurs de sa vie. » Cette sensibilité ardente n'est pas chez lui affaire de mode ou de pose, mais tendance spontanée et naturelle. On ne lui a jamais vu « de ces démonstrations affectées et convulsives, de ces singeries à la mode, dont on nous fait des maladies de nerfs ». Ses émotions, à lui, a sont naturelles et simples comme son caractère; il est parmi tous ces énergumènes dok sensibilité, comme une belle femme sans rouge... au milieu des visàgçs fardés ». Sa sensibilité répulsive, sa colère contre l'injuste et le nî^chant, n'est pas moins vive que sa sensibilité affective, mais dans co^te aversion déclarée il n'entre aucune part d'intérêt ou d'amour>propre personnel. La sensibilité physique (ou sensualité) que Ro*^sseau reconnaît avoir « à un assez haut degré » est toujours accompagnée en lui par la sensibiUté morale qui la modère ou l'avive \ « De beaux sons, un beau ciel, un beau paysage, un beau lac, d«ç fleurs, des parfums, de beaux yeux, un doux regard, tout cela\ne réagit si fort sur ses sens qu'après avoir percé par quelque côté^ jusqu'à son cœur (i). » »
Rousseau marque, en vingt autres passages, le contraste irttirae, dans sa propre nature, d'un cœur transparent, ardent et semsible et d'un esprit lent, obtus et balourd. Et non seulement, il ofppose ce naturel complexe à celui de ses adversaires qui ont « lej cœur froid et l'esprit vif », mais il y trouve la cause, et l'expliJation, des contradictions et des inconséquences, si nombreuses! et si choquantes, de sa propre conduite (2). ^
Une lettre de D. Hume à Blair, écrite avant sa ruptur^ nolente avec Jean-Jacques, montre bien le rôle prépondérant, qi|xcessif et douloureux que joue la sensibilité dans la vie intéPiieure de Rousseau. Il a très peu lu auparavant et il a maintenant pcomplètement renoncé à la lecture. Il a très peu vu, et n'a au^iine sorte de curiosité pour observer et voir. Il a très peu étudil?et réfléchi et son fonds de connaissances est peu étendu. |
« Il a seulement senti durant toute sa vie ; et, à cet égard,i sa sensibilité est montée à un degré qui passe tout ce que j'ai \ti jusqu'ici, mais elle lui donne un sentiment plus aigu de peine que de plaisir. Il est comme un homme qui serait nu, non seulement
(i) Second dialogue. Œuvres, t. IV, p. 68-69.
(2) Ibid,, p. 70. Voir aussi Rêveries. Huitième promenade. Œuvres, 1. 1*', P- 447.
nu de ses vêtements, mais nu et dépouillé de sa peau, et qui, ainsi au vif, aurait à lutter avec Tintempérie des éléments qui troublent perpétuellement ce bas monde (i). »
Cette sensibilité, dont Hume relève ainsi le côté douloureux,, lui attirait, d'autre part, la sympathie des âmes ardentes et sensibles, auxquelles répugnait l'ironie sèche et caustique des purs rationalistes de Tépoque.
Mme de La Tour de Franqueville Ta très bien constaté : « S'annoncer comme ami de Rousseau, dit-elle, c'est se concilier le suffrage de tous les gens qui l'aiment; et chez presque tous ces gens-là, le sentiment prévaut sur la réflexion. Il était si bon, si sensible, que tous ceux qui ont l'imagination vive et l'âme tendre se déclarent nécessairement pour lui (2). »
L'ardeur, la vivacité du tempérament, la sensibilité passionnée, que Rousseau croyait commune à tous ses concitoyens, était relevée, exagérée et décuplée en lui, par une faculté dominante,, qui est tout à fait étrangère à l'esprit genevois : l'imagination. L'esprit genevois est réaliste, positif, logicien. L'enthousiasme,, dont Rousseau est si souvent animé par le bienfait de l'imagination, n'est pour lès Genevois qu'une faiblesse, un objet de blâme ou de dérision. Et l'historien Jean Senebier constate, sans un mot de regret, le fait que Grenève, après avoir produit tant d'écrivains sérieux : théologiens, jurisconsultes, savants, publicistes ou philologues, ait donné si peu de romanciers et de poètes (3). Et, de fait, entre Jean-Jacques et Tœpfïer, elle n'a vu nadtre aucun écrivain d'imagination.
Il est possible, et même probable, que Rousseau ait hérité de son père (et peut-être aussi de sa mère) cette imagination qui devait faire la joie et le malheur de sa vie, comme elle donne à son œuvre le meilleur de son charme, de sa frsdcheur et de sa couleur. Tout enfant, la lecture des romans et de Plutarque, faite dans l'ateher de son père, exalte et accroît cette disposition naturelle. Apprenti de quinze ans, dévoyé et maltraité par un patron brutal, les Uvres loués chez la Tribu, si peu choisis fussentils, donnent un aliment à son imagination inquiète, qui le sauve de lui-même et calme sa sensualité naissante. En continuant, en recréant, en modifiant les éléments qu'il puise dans ses lectures,
(i) Cité par Sainte-Beuve, Causeries du lundi, t. II, p. 80.
(2) Ouvr. dtiy p. 94.
(3) « On y trouve des critiques, mais point de poètes. > Histoire littéraire de Genève, t. III, p. 366. Rousseau fut, en efiet, le seul grand poète genevois.
38o JEAN-JACQUES ROUSSEAU GENEVOIS
l'apprenti se constitue — par Timagination — un monde fictif délicieux, où il se plonge, où il vit, et qui lui fait oublier son état dont il souffre si cruellement. Cet amour des objets imaginaires, cette faculté de s'en occuper, et de s'en éprendre, comme de réalités tangibles, achèvent de le dégoûter de tout ce qui l'entoure (i). Dès son enfance Rousseau peut dire en toute vérité qu'il a beaucoup plus vécu dans tme sphère imaginaire que dans a les lieux qu'habitait son corps (2) ». Cette t imagination déréglée, prête à s'effaroucher sur tout et à porter tout à l'extrême », c'est là, à n'en plus douter, le trait le plus saillant, l'élément principal et distinctif du caractère intellectuel de Rousseau (3). Aucun n'a exercé une action pareille sur sa destinée. Aucun n'a été pour lui tme source de douleur et de joie autant que cette imagination prodigieuse, folle quelquefois, qui décuplait en lui la faculté de sentir, c'est-à-dire de souffrir et de jouir, d'aimer et de haïr, et qui, tour à tour, le crucifiait comme un écorché vif et le baignait dans l'extase de l'irréel et du rêve.
Rousseau a détaillé, avec une séduisante éloquence, dans son Second diahgae, les joies et les délices du monde imaginaire, dont la vision le console, au premier appel de l'imagination, de toutes les tortures qui l'assaillent dans le monde réel. Il a énuméré les jouissances indicibles de « celui qui s'élève sur les ailes de l'imagination au-dessus des vapeurs de notre atmosphère » et qui « sait s'élancer dans les régions éthérées, y planer, et s'y soutenir par de sublimes contemplations (4) ». Et il en a conclu que de l'imagination « naissent, non seulement les vertus et les vices, mais les biens et les maux de la vie humaine ; et que c'est principalement la manière dont on s'y livre qui rend les hommes bons ou méchants, heureux ou malheureux ici-bas ». Plus loin, dans la même œuvre, il célèbre encore « la bienfaisante imagination » qui lui rend « ses fictions plus douces que des réalités mêmes » et le laisse « plus heureux et plus riche par la possession des biens imaginaires qu'il crée, qu'il ne le serait par celle des biens... qui existent réellement ». Car, Rousseau l'affirme, « cette même ima-
(i) Confessions, 1. I". Œuvres, t. I«, p. ao.
(2) Deuxième dialogue. Œuvres^ t. IV, p. 74 : « Il vivait dans son imagination >, dit très justement Mme de Stael, Œuvres complètes, 1820, t. V, p. 84.
(3) * Je crois que l'imagination était la première de ses facultés et qu'elle absorbait même toutes les autres. Il rêvait plutôt qu'il n'existait et les événements de sa vie se passaient dans sa tête plutôt qu'au dehors de lui. > Mme de Stael, Œuvres, 1820, p. 81.
(4) Œuvres, t. IV, p. 71-72.
gination, si riche en tableaux riants et pleins de charmes, rejette obstinément les objets de douleur et de peine, ou, du moins, elle ne les lui peint jamais si vivement que sa volonté ne les puisse effacer (i) ».
Rousseau est sincère quand il exalte ainsi le bienfait de Timagination et tous les bonheurs qu'il lui doit, mais il est victime d'un nouveau mirage, quand il oublie le monde effroyable de soupçons, de tourments, de complots, de terreurs que cette même imagination, devenue maladive et délirante, a suscité sous ses yeux égarés, en « portant à l'extrême » le souvenir de maux trop réels. Aussi bien, nous sommes conduits, par cette imagination excessive et déréglée, à examiner brièvement un sujet qu'il est difficile d'éviter plus longtemps, la folie vraie ou prétendue de Rousseau.
(i) Œuvres f t. IV, p. 93-94. Dusaulz constate que, dans ses plus mauvaises années, Rousseau avait des moments « célestes >, où il se repliait avec complaisance sur tous les plus simples bonheurs, les joies les plus naïves qu'il avait pu avoir dans le passé : un paysage original, un arbuste naissant, un enfant qui ]ui sourit dans les bras de sa nourrice, ou simplement les hirondelles qu*il a laissé nicher dans sa chambre et pour qui il s'est fait < le portier du vasistas >. Il donnait « à tous ces riens tant de couleur et de vie, qu'il les rendait parlants >. De mes rapports avec J.-J. Rottsseau, 1798, p. 52-54.