‹ Jean-Jacques Rousseau, GenevoisChapitre 15 sur 31 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

I. Le délire des persécutions. — Prédispositions, signes précurseurs, symptômes du mal. — Folie partielle et intermittente. — Traces et preuves du mal. — Débuts, parox3^sme et accalmie. — Caractères généraux et cas particulier de Rousseau.

IL Témoignages de ce mal dans les Confessions, les Dialogues, les Rêveries. — Témoignages des amis et des ennemis de Rousseau. — Humeur méfiante du Genevois expliquée par l'histoire. — Effets de beauté littéraire que produit cette folie intermittente et partielle.

Aux yeux de la science médicale actuelle, il semble avéré que Rousseau fut, durant toute sa vie, un névropathe et que, dans ses douze dernières années, il souffrit de cette forme spéciale de la folie raisonnante qu'on appelle le délire des persécutions. Ce mal, que les auteurs allemands font rentrer dans la paranoïa, est rangé par les Français dans les délires systématisés et, tout récemment, dans le « délire d'interprétation (i) ». Aucun cas de cette forme de maladie mentale n'est attesté par des témoignages aussi nombreux, complets et probants, que celui de Rousseau.

Les traits fonciers que nous avons relevés dans la nature de

(i) Voir, entre autres livres sur le sujet : G.-H. Morin, Essai sur la vie et U caractère de J.-J. Rousseau, Paris, 1851. Ouvrage excellent pour l'époque où il fut publié. L.-A. Mercier, Explication de la maladie de J.-J. Rousseau, etc., eta Paris, 1859. Ouvrage d'un chirurgien qui se base trop exclusivement sur l'affection de la vessie dont souffrait Rousseau. A. Bougbault, Etude sur Fêtai mental de J.-J. Rousseau. Paris, 1883. Ecrit par un simple laïque qui voit souvent la maladie là où elle n'est pas, ne tient aucun compte de l'état mental de Rousseau écrivant les Confessions, et s'appuie sur le témoignage des pires ennemis de Jean- Jacques. Docteur Châtelain, la Folie de J.-J. Rousseau. Paris, 1890. P.-J. Mœbius, /.-/. Rousseau*s Krankheitsgechichte. Leipzig, 1889. C'est sur l'autorité incontestée de ce dernier spécialiste que je m'appuie dans l'exposé qui suit. On trouvera encore un jugement excellent sur la maladie mentale de Rousseau dans le livre tout récent de MM. P. Sérieux et J. Capgras, les Folies raisonnantes. Le délire cPinierprélortion, Paris, 1909, in-8».

Rousseau — sa fierté ombrageuse, son extrême besoin d'indépendance, sa timidité et sa gaucherie dans la société, sa combativité, sa conscience inquiète et portée au remords, Tardeur et la sensibilité de son tempérament, une imagination excessive et déréglée — ne sont pas, pris isolément, autant de signes pathologiques de son état mental (i). Mais, réimis et renforcés les uns par les autres, il faut reconnaître qu'ils offrent à la maladie un terrain de culture singulièrement favorable. Ils font de Rousseau un candidat à la folie. Une hérédité fâcheuse du côté paternel, une mauvaise conformation congénitale de la vessie (2), l'éveil anormal de l'instinct sexuel, la crise de neurasthénie qu'il traversa entre vingt-trois et vingt-cinq ans, les souffrances morales que lui fit endurer, après une amitié orageuse, sa rupture violente avec Mme d'Epinay et son entourage, la surexcitation cérébrale qui se manifesta à la suite d'une période d'intense production littéraire, pendant l'impression d'Emile et dans l'enivrement d'une gloire foudroyante et sans exemple (3), autant de signes précurseurs, et peut-être de causes lointaines du mal, qui ne deviendra tout à fait manifesta que vers le milieu de 1766. Des persécutions trop réelles, et tout spécialement sa condamnation à Genève, qui émut et ébranla Rousseau infiniment plus que l'arrêt de Paris, les luttes si longues et si irritantes qui en furent la conséquence.

(i) Mme DE Staël rejette tout le mal sur l'excessive imagination de Jean- Jacques. « Rousseau, dit-elle, n'était pas fou; mais une faculté de lui-même, l'imagination, était en démence ; il avait une grande puissance de raison sur les matières abstraites... et une extravagance absolue sur tout ce qui tient à la connaissance du monde ; il avait de tout une trop grande dose ; à force d'être supérieur, il était près d'être fou... » Œuvres complètes, 1820, t. I», p. 83.

(2) Sur la maladie physique de Rousseau, les travaux se sont multipliés en ces dernières années. Mais la pièce décisive, une longue note de Rousseau, à la un de son testament de février 1763, décrivant avec une minutieuse exactitude les caractères et l'histoire c de l'étrange maladie qui le consume depuis trente ans >, a été publiée par M. Théophile Dufour dans le Testament de J.-J. Rousseau (février 1^63). Genève, 1907. Elle a rouvert le débat entre médecins. Tout ce débat est fort amusant sans doute... pour les médecins. Mais il faut remarquer que, si cette maladie physique fut une des causes secondes de la maladie mentale de Rousseau, elle va en diminuant d'intensité dès 1765, au moment même où le délire fait son apparition. « Et, si ce mal physique, cette infirmité très incommode explique et «xcuse l'irritabilité du sujet et son extrême susceptibilité, il ne faut cependant pas vouloir expliquer tout Rousseau par cet inconvénient physique. Il serait plus équitable de savoir admirer combien Rousseau, au milieu de souffrances irritantes, a su conserver encore de douceur et de justice. > Mœbius, Ouvr, cité, p. 30. Cf.

(3) Le docteur Châtelain n'admet pas cette cause : t C'est, dit-il, l'orgueil déçu qui cause la perturbation mentale et la gloire de Rousseau n'a subi aucune atteinte. > Ouvr. citéf p. 145.

l'ignoble pamphlet de Voltaire {SerUimerU des càoyens), dont la blessure fut d'autant plus cruelle et plus profonde que Rousseau dut la dissimuler à tous, le spectre du d&honneur qu'il crut dès lors voir planer sans cesse devant lui pour lui ôter tout repos de l'âme, telles furent les causes inunédiates qui, venant aggraver et renforcer les dispositions morbides du sujet, firent enfin éclater le mal à tous les yeux dans la trop fameuse LeUre à Hume, du 10 juillet 1766 (i). Il faut retenir cette date. Dès lors, dans la vie psychique de Rousseau, il y aura des hauts et des bas, des crises de surexcitation et des heures d'accalmie. Mais l'idée fixe, ou l' arrière-pensée constante, restera toujours là d'un complot puissant, mystérieux, universel, que ses ennemis ont formé contre lui, avec la volonté bien réfléchie et le plan longuement mûri de lui nuire, de le déshonorer et de ruiner sa réputation morale aux yeux des contemporains et de la postérité.

La perception consciente de persécutions réelles, qui ne produirait pas une maladie mentale chez un sujet complètement exempt de prédisposition à ce mal, provoque chez un sujet aussi prédisposé que l'était Rousseau une perturbation mentale funeste, d'où résultera le délire de la persécution, avec ses racines qui plongent dans les profondeurs de l'inconscient.

Le savant, dont je ne puis guère que résumer ici à grands traits la solide démonstration, fait cette réserve aussi significative que profonde :

« La coexistence et l'entre - croisement chez Rousseau de persécution réelle et de persécution imaginaire sont aussi remarquables que difficiles à démêler. Si nous pouvons assez souvent reconnaître... la morbidité des expressions de Rousseau, il reste pourtant beaucoup de cas, dans lesquels les dires de Jean-Jacques correspondent peut-être à la réalité et où le défaut d'autre information nous rend impossible la décision. Soit dit en passant, il faut remarquer que jamais des hallucinations des sens ne semblent s'être produites chez Rousseau et que, dans son délire, il s'agit toujoiurs seulement d'une fausse interprétation d'un fait justement perçu (2). »

Or, les travaux postérieurs de Mme Macdonald semblent établir

(i) Œuvres, t. IV, p. 632-623. Cette lettre fut publiée par Hume dans son Exposé succina (octobre 1766), avec des notes apologétiques.

(2) Mœbius, ouvr. cUé, p. 97. Contrairement à Mœbius, le docteur Châtelain incline à croire que Rousseau a dû avoir certains troubles sensoriels (illusions et hallucinations). Ouvr. cité, p. I3i-i33.

précisément que, à défaut du complot universel imaginé par Rousseau, il y a eu un plan parfaitement concerté entre ses ennemis les plus résolus, pour le ruiner aux yeux mêmes de ses contemporains. Partout où il allait, partout où il écrivait, partout où il projetait de s'établir, Rousseau voyait surgir brusquement devant lui les efEets de ces machinations. Mais il ne pouvait qu'en soupçonner vaguement les auteurs, car ils avaient grand soin d'agir mystérieusement par des correspondances secrètes ou des falsifications clandestines (i). Il n'est pas très surprenant que, parmi tant de perfides cachotteries, son esprit inquiet ait fini par soupçonner tout le monde et par délirer sur ce point.

Sans faire revivre la théorie aujourd'hui délaissée de la monomanie, le docteur Mœbius fait observer qu'elle se trouverait en partie justifiée par le cas spécial de Rousseau, dont la folie n'a jamais été que partielle.

a Rousseau, dit-il, a été pendant douze ans malade de l'esprit : pendant tout ce temps il a produit des œuvres supérieures dans divers domaines de l'activité intellectuelle, et toujours son délire est resté limité à la fausse appréciation de la persécution qui Tattpint. »

Toute l'œuvre autobiographique de Rousseau a été écrite sous l'influence du mal qui troublait son âme, mais les diverses parties de cette œuvre correspondent aux alternatives variables de ce mal. Si l'on reconnaît ce fait facile à constater, la responsabilité morale de Rousseau est bien atténuée pour ce qu'on a pu lui reprocher dans cette partie de son œuvre. D'une part, en effet, il serait injuste de condamner un malade comme un homme parfaitement sain d'esprit. D'autre part, toutes les fois que ce malade cherche, comme Rousseau le fait si souvent, à être vrai, juste, délicat ou bienveillant, on doit lui en être doublement reconnaissant, puisqu'il a dû, pour y réussir, combattre et dominer les impulsions contraires de sa maladie (2).

Voyons comment les diverses parties de l'œuvre autobiographique correspondent aux phases successives de la maladie.

Les Confessions ont été écrites après le début du mal, dont elles indiquent les premiers S5miptômes. Dans la première partie, tout éclairée encore par le charme des souvenirs d'enfance et de jeunesse et par le mirage du lointain, le délire de Jean-Jacques

(x) F. Macdonald, /.-/. Rousseau. A new criticism. Londres, 1906. (2) Mœbius, ouvr. cité, p. loi.

ne se révèle que par quelques allusions plus ou moins amères à ses malheurs. Dans le préambule du livre premier apparaît une mégalomanie qui est la conséquence, et non la cause, des idées de persécution qui assombrissent déjà Tesprit de l'écrivain. La seconde partie des Confessions marque, au contraire, les rapides progrès du mal. En racontant la période de sa vie qui fut l'origine de ses malheurs, Tidée du complot s'installe dans l'esprit de Rousseau, s'y ancre et finit par y dominer.

Les Dialogues (1772-1775) (i) correspondent au parox>^rae du mal. On sait avec quelle complaisance, quelle prolixité, quelle ténacité, les « persécutés » écrivent le récit de leurs souffrances. Les Dialogues, qui sont, auprès de ces écrits-là, comme une cathédrale à côté d'une cabane de boue, n'en sont pas moins entachés de prolixité, de fastidieuses répétitions, de rabâchages presque séniles. Ils trahissent, outre la surexcitation, une véritable fatigue du cerveau. Et pourtant le plan en est aussi net, solide et sûrement combiné, certains morceaux d'exécution en sont aussi accomplis et brillants, que dans n'importe quelle œuvre de Rousseau. L'ouvrage est loin d'être complètement délirant, comme on l'a trop souvent répété. Toutes les plaintes de l'écrivain persécuté ne sont point chimériques. L'idée mère de son délire — à savoir que l'hostilité haineuse de Grimm et de Diderot est la cause du jugement défavorable qui règne en tout lieu sur son caractère — est justifiée par les faits bien plus encore que ne le supposait Mœbius. C'est avec raison encore que Rousseau voit en d'Alembert, Voltaire, Hume, Choiseul, des ennemis acharnés à sa perte et qu'il affirme comme historiques certains faits qu'on a cru longtemps n'être qu'imaginaires. Ce qui reste délirant, c'est toujours son sj^tème d'interprétation, de généralisation qui atteint son point culminant dans « l'histoire de cet écrit », une sorte d'épilogue aux Dialogtées.

Les Rêveries du promeneur solitaire (1777-1778) ont été écrites dans l'accalmie qui succéda à la crise suprême, au geste inofïensif et fou du 24 février 1766 à Notre-Dame de Paris. Elles montrent le (( persécuté » rendu à la lucidité par l'excès même de son mal, décidé à la résignation, abdiquant la lutte qu'il reconnaît inutile. Le mal semble apaisé, sinon conjuré à jamais, mais il est toujours là, avec ses rechutes, ses éclats imprévus, ses retours agressifs, qui prouvent assez qu'il guette à la porte le moment de rentrer

(i) Rousseau juge de Jean- Jacques. Œuvres, t. IV, p. 1-158.

en scène par quelque fêlure et de dominer à nouveau sa victime (i). En réunissant les faits de sa vie et les passages de ses écrits qui révèlent son mal, le cas de Rousseau apparaît si parfaitement conforme à ce qu'on appelle le délire de la persécution, qu'il pourrait servir, selon Mœbius, de type classique à cette forme de maladie, telle qu'elle a été décrite, après d'autres auteurs, par Krsepelin (2). Résumons cette description théorique.

Au début de cette longue mala<Ue, des plaintes répétées, de vagues inquiétudes, un état fréquent de mécontentement, de méfiance, de soupçons, de croissante susceptibilité. Le sujet se persuade qu'on ne l'aime plus et que toute l'amitié qu'on lui témoigne n'est que feinte et hypocrisie. Dans un mot, im geste, un regard, il perçoit un signe, qu'on n'a pas su dissimuler, d'hostilité contre lui. Une interprétation ultra-subjective des « constatations » ainsi faites l'amène bientôt à la certitude d'une vaste conjuration formée contre lui, à laquelle il sent, à distance, que des inconnus participent au loin. Plus près de lui, dans la rue, il sait qu'il est l'objet de l'attention générale. On tousse sur son passage, derrière son dos, on échange des signes hostiles contre lui. Devant lui, on fait des allusions, transparentes ou obscures, à sa vie passée. Les troubles vont bientôt croissant. Le malade se montre de plus en plus soupçonneux, irritable, misanthrope. Il fait des scènes aux amis qui viennent le visiter, bravant son humeur farouche. Bientôt, il opposera des démentis bruyants à des attaques supposées. Il demandera à la police appui et protection contre ses « persécuteurs ». Il entreprendra des voyages pour échapper aux traits calomnieux qui courent sur son compte. Il changera de ville. Des espions ont découvert le heu de son refuge. Ils l'y suivent; ils viennent l'y relancer, l'épier, le surprendre, le dénoncer enfin à ses ennemis acharnés et puissants. Tout comme ses voisins, ses collègues, ses rivaux, il sait que la police, l'administration, les partis politiques et religieux sont entrés dans le complot. C'est alors que, le plus souvent, la surexcitation psychique entraîne le malheureux à quelque acte de violence — suicide, meurtre, mauvais coup, fugues insensées — qui révèle son mal au grand jour. Une lente évolution de la maladie.

(i) Mœbius, p. 103-179, passim. Voir aussi Brunetière, la Folie de J.'J. Rousseaut dans Etudes critiques sur Vhistoire de la littérature française, t. IV, p. 325-355. L'auteur ne fait que résumer, en l'exagérant sur quelques points, l'exposé magistral de Mœbius.

(2) Psychiatrie. Leipzig, 1887, p. 340 sqq.

des crises violentes et douloureuses entrecoupées par ces accalmies temporaires, puis des crises plus longues et moins intenses, portent, au bout de quatre ans, le délire à son apogée. Alors, après cette période aiguë, le malade épuisé incline à une résignation mélancolique, dont la mort vient plus ou moins tôt le libérer. Telle fut, chez Rousseau, comme chez les autres persécutés, la marche de la maladie.

Cependant le cas spécial de Rousseau se distingue du délire courant et classique de la persécution par les deux traits suivants. D'abord le mal se déclare chez lui dans un âge plus avancé que de coutimie, ce qui montre que la tendance à la fohe n'était pas très forte chez lui. On peut donc présumer que, si le sort lui avait accordé des conditions de vie très paisibles, le mal se serait borné chez lui à quelques accès de nervosité et à quelques bizarreries de caractère.

Ensuite, la puissante raison de Rousseau a servi de digue à son mal et Ta maintenu dans de certaines limites, en sorte que les cas d'absurdité réelle ont rarement paru à la surface. Malgré tout, Rousseau se tint droit dans la vie, et, jusque dans le déUre, il sut ne dépasser jamais certaines bornes. Car le caractère et l'intelligence^de l'individu sain continuent à agir encore sur ses paroles et ses actes après qu'il est devenu malade. Ainsi, chez Rousseau, ni la bonté du cœur, ni la force de l'esprit ne se démentent, même au paroxj^me de son mal. Son caractère moral et sa douceur naturelle le préservèrent de commettre aucun excès, aucun acte de violence contre ses persécuteurs. Ses actes déhrants eux-mêmes sont inofîensifs pour autrui, et, s'il demande constamment justice, il ne se fait jamais justice à lui-même. Et, d'autre part, son intelligence reste assez lucide, assez intacte, pour lui permettre d'écrire, sur le terrain même de son idée fixe, des œuvres supérieures telles que les Confessions, Loin d'exclure l'enchsunement logique des idées, le délire de la persécution donne même au raisonnement une sûreté, une rigueur impeccable qui tire de prémisses fausses des conclusions erronées, mais admirablement déduites (i).

(i) Mœbius, p. 189, confirmé et complété par le docteur Châtelain, oucr. cité, p. 192-206, passim.

On pourrait trouver, sans beaucoup chercher, dans maint passage de l'œuvre et de la correspondance de Rousseau antérieures à l'année 1766, les signes précurseurs de son mal psychique. On montrerait surtout en mainte et mainte page de la correspondance — de mars 1766 à mars 1778 — le témoignage direct du mal une fois déclaré, avec ses alternatives de haut et de bas, ses aveux de faiblesse, ses protestations d'innocence, ses prières éplorées et ses redressements de fierté (i).

Pour nous en tenir à l'œuvre littéraire, c'est dans la seconde partie des Confessions, écrite entre 1766 et 1770, que le délire se révèle, dans toute son étendue et sa gravité, dès le début du septième Uvre.

Dans sa tête et sa mémoire « affaiblies », Rousseau ne voit plus surgir que « malheurs, trahisons, perfidies, que souvenirs attristants, déchirants ». Pour écrire ses souvenirs, il est réduit à se cacher, à ruser, à tâcher Je donner le change, à s'avilir aux choses pour lesquelles il est le moins né. Peine perdue ! Les planchers ont des yeux, les murs ont des oreilles. Il est environné d'espions, de surveillants malveillants et vigilants. Des barrières immenses sont entassées sans cesse autour de lui, il le sait, pour empêcher « que la vérité ne s'échappe par quelque fissure (2) ». Tremblants de voir vn jour la vérité, connue, éclater enfin aux yeux de tous, ses puissants oppresseurs font des efforts inouïs pour en effacer les traces et Uvrer sa mémoire au mépris de la postérité (3).

Car c'est bien à sa personne, à son honneur qu'ils en veulent. Ses livres n'ont été qu'un prétexte. On se souciait très peu de l'auteur, mais c'est Jean-Jacques qu'on voulait perdre. Le plus grand mal qu'on ait trouvé dans ses écrits, c'est l'honneur qu'ils pou-

Ci) Voir spécialement les lettres tristement fameuses de Rousseau : à Himie, 10 juillet 1766 (t. IV, p. 622-623) ; à Du Peyrou, 4 et 15 octobre 1766 (t. IV, p. 650- 652); au général Conway, (t. IV, p. 681); à Moultou, 28 mars 1770 (t. IV, p. 814); à Dusaulx, du 9 au 16 février 1771 (t. IV, p. 829-832); au comte Duprat, 31 décembre 1777, 3 février et 15 mars 1778 (t. IV, p. 846-848). La liste des autres* lettres où s'affirme dans ces douze années le délire de Rousseau serait trop longue à donner entière.

(2) Œuvres f t. !•', p. 143.

(3) Confessions, 1. VIII (fin). Œuvres, t. I**, p. 209.

valent lui faire (i). Enfin, au début du dernier livre, c'est l'idée du complot qui s'affirme, complot mystérieux, général, universel, auquel « l'art inconcevable » de ses ennemis a su entraîner le public, sans qu'il soit possible à Rousseau de percer « l'effrayante obscurité » de cette « œuvre de ténèbres ». Il renonce à remonter, à lui seul, jusqu'à la source du torrent qui l'entraîne et qui va l'engloutir.

a Dans l'abîme de maux où je suis submergé, je sens les atteintes des coups qui me sont portés, j'en aperçois l'instrument immédiat ; mais je ne puis voir ni la main qui le dirige, ni les moyens qu'elle met en œuvre. L'opprobre et les malheurs tombent sur moi comme d'eux-mêmes et sans qu'il y paraisse. » Que les lecteurs, s'il s'en trouve d'assez généreux pour vouloir approfondir ces mystères et découvrir la vérité, a remontent d'intrigue en intrigue, et d'agent en agent jusqu'aux premiers moteurs de tout ». Rousseau sait certainement à « quel terme aboutiront leurs recherches », mais il se perd « dans la route obscure et tortueuse des souterrains qui les y conduiront (2) ». Certitude du complot, impossibilité d'en découvrir le centre véritable, tel est rétat d'esprit du malheureux Rdusseau quand il achève d'écrire ses Confessions.

Dans les trois dialogues de Rousseau juge de Jean-Jacques (écrits entre 1772 et 1775), le mal s'est considérablement aggra\^, et ce n'est plus seulement, dans l'âme de l'écrivain, l'inquiétude ou la douleur qui règne, c'est bien le plus sombre désespoir. Rousseau se sent enveloppé d'un mystère impénétrable et d'un silence profond, universel, non moins inconcevable que le mystère qu'il recouvre.

Voyant, comme il le voit, tout Paris, toute la France, toute l'Europe, former un accord unanime pour le condamner sans phrase comme sans examen, il ne peut concevoir que ce silence effrayant et terrible soit dépourvu de toute cause raisonnable. Il faut qu'il sache de quoi on l'accuse ! Livré à ses propres ressources, il épuisera les hypothèses pour arriver à s'exphquer les causes de la haine de ses adversaires, et de la créduUté du public, contre lui. Il les discutera en adoptant la forme du dialogue, qui lui paraît la plus commode pour exprimer tour à tour le pour et le contre. Il met dans la bouche d'un Français tous les argu-

ai) Confessions, 1. IX, p. 212.

(2) Id., 1. XII, p. 3".

ments de ses adversaires propres à le confondre, dans celle de Rousseau tous ceux qui peuvent réfuter ces accusations et servir à sa justification. L'objet de la controverse sera donc la valeur morale, le caractère, les habitudes, la vie et l'œuvre de l'accusé Jean- Jacques (i).

Remarquons ici que si Rousseau s'étonne avec raison « des longueurs, des redites, du verbiage et du désordre » qui régnent dans ces dialogues, il attribue à la triste obligation de faire sa propre apologie ces défauts littéraires qui résultent, à l'évidence, de la surexcitation et de la' fatigue de son cerveau. Le dégoût et le serrement de cœur l'ont empêché d'ailleurs de relire, de corriger et de remanier, comme il l'aurait voulu, « ces informes essais ». « Après tout, j'ai dit à peu près ce que j'avais à dire ; il est noyé dans un chaos de désordre et de redites, mais il y est, les bons esprits sauront l'y trouver (2). )>

Cette dépression morale s'affirme jusque dans le langage de l'auteur. Abattement, découragement, idées sombres et déchirantes, souvenirs amers et révoltants, état de douleur et de détresse, incroyable aveuglement du public, vif sentiment de mes malheurs, cœur serré qui gémit et soupire devant le tableau des misères de ma vie, telles sont les expressions courantes que Rousseau emploie dans cette introduction, et qui peignent assez son état d'âme. Avant même d'écrire, il est à bout de courage, car « ceux qui disposent de lui » sauront s'emparer de cet écrit pour le supprimer, et toute la peine qu'il a prise aura été prise à pure perte.

Dans le Premier dialogue, Rousseau trace un tableau saisissant et effrayant des procédés employés contre lui par les conjurés, avec la complicité de « l'administration » et l'approbation du a public ». C'était peu que la surveillance, l'espionnage, la délation! Ils ont fait maintenant le vide autour de lui, ils l'ont isolé dans la foule, ils l'ont « enterré vif parmi les vivants ». Le gouvernement feint de protéger sa sécurité, mais c'est pour mieux prouver « son avihssement ». On n'épargne ni temps, ni soins, ni argent pour éclairer sa vie depuis sa naissance et pour

(1) IfUroduction aux Dialogues. Œuvres, t. IV, p. 2. Notons, au passage, ce petit trait de persécution délirante : « J'ai pris la liberté de reprendre dans ces entretiens mon nom de famille, que le public a jugé à propos de m'ôter, et je me suis désigné en tiers, à son exemple, par celui de baptême, auquel il lui a plu de me réduire. » Ainsi l'appellation familière et affectueuse de Jean- Jacques, signe de sa popularité, est devenue, pour le persécuté, un grief de plus contre le public.

(2) T. IV, p. 3.

récompenser les délateurs. (i). Bref, on a réussi à « l'enlacer de tant de façons qu'au milieu de cette liberté feinte, il ne puisse ni dire un mot, ni faire un pas, ni mouvoir un doigt, qu'ils ne le sachent et ne le veuillent ».

Sans doute, on fait encore semblant de le prendre pour un honnête homme, mais, partout où il va s'établir, on prépare d'avance « les murs, les planchers, les serrures ». On l'environne partout « de mouches venimeuses, de fourbes adroits, et de filles accortes à qui l'on a bien fait leur leçon. C'est une chose assez plaisante de voir les barboteuses de nos messieurs prendre des airs de vierges pour tâcher d'aborder cet ours... ». Toutes ses lettres sont ouvertes. On lui en fait adresser de perfides que l'on retient. Pour lui, on a fait de Paris un labyrinthe ténébreux. Tous ceux qui l'abordent sont munis d'instructions secrètes. On tient note de tous ceux qui demandent à le voir (2). Il y a pis encore. Entret-il en quelque lieu public ? on le traite comme un pestiféré. Tout le monde l'entoure et le fixe, mais pour s'écarter de lui aussitôt. Au parterre, on place toujours à ses côtés un garde ou un agent qui, sans rien dire, le désigne clairement au public. « On l'a montré, signalé, recommandé partout aux facteurs, aux commis, aux gardes, aux mouches, aux savoyards, dans tous les spectacles, dans tous les cafés, aux barbiers, aux marchands, aux. colporteurs, aux libraires. »

Il ne pourrait dans Paris ni trouver un livre ou un almanach à acheter, ni prendre le bac pour passer l'eau, ni se faire décrotter, ni même recevoir un de ces papiers imprimés qui se distribuent gratuitement à la porte des jardins publics. C'est encore pour outrager Jean- Jacques que ses persécuteurs ont fait revivre ou survivre la coutume « si barbare et si ridicule » de brûler chaque année, à la rue aux Ours, un Suisse de paille. Ils ont fait stationner ce Suisse droit sous les fenêtres de Rousseau, excitant le peuple « à brûler Jean- Jacques en ef&gie, en attendant mieux ». Mille autres formes de persécution sont mises en œuvre contre

(i) Premier dialogue. Œuvres^ t. IV, p. 21 : « On a envoyé des gens de confiance, chargés de bonnes instructions et de beaucoup d'argent, à Venise, à Turin, en Savoie, en Suisse, à Genève, partout où il a demeuré... Beaucoup même de per* sonnes de tous les états... ont entrepris, à leurs propres frais et de leur propre mouvement, de grands voyages pour bien constater la scélératesse de Jean- Jacques. >

(2) Ibid.t p. 24. « On a mis pour cela dans la rue un marchand de tableaux tout vis-à-vis de ma porte et, à cette porte, qu'on tient fermée, un secret, afin que tous ceux qui voudront entrer chez moi soient forcés de s'adresser aux voisins, qui ont leurs instructions et leurs ordres. >

l'infortuné Rousseau qui ne peut plus se comparer qu'à Lazarille de Tormes, attaché dans le fond d'une cuve, la tête seule hors de l'eau, couronné de roseaux ou d'algues, et promené de ville en ville comme un monstre marin.

Dans le Second dialogtie, avant de tracer d'une main ferme l'imposant tableau apologétique de sa personne et de sa vie, Rousseau montre que les portraits qu'on a faits de lui, surtout celui de Ramsay conseillé par D. Hume, ont été dirigés et combinés par ses ennemis pour lui nuire, pour le diffamer par l'image (i). Puis il refait un nouveau et sombre tableau de ce complot universel, dont ces portraits calomnieux sont im indice, et dont il veut marquer l'étendue, le caractère et le but, qui est de l'isoler, de le séquestrer moralement dans Paris pour le déshonorer à jamais. A cette conjuration hostile toute la génération présente participe. Regards malveillants, chuchotements ricaneurs, attroupements sur son passage, airs mielleux et faux de la foule : on ne manque même pas de cracher sur lui, quand on est sûr de n'être pas aperçu (2). Partout se déclare et s'arme contre lui, grâce aux efforts d'une ligue très agissante, l'hostilité méchante d' « un siècle haineux et malveillant par caractère ».

A part deux morceaux superbes (3) — éclairs de génie qui traversent la nuit de ce cerveau surmené — le Troisième dialogue (4) n'est qu'im interminable rabâchage de tout ce que Rousseau a cent fois dit et répété contre ses persécuteurs et pour sa propre apologie. Avec « l'histoire du précédent écrit », où est racontée la folle démarche du 24 février 1776 (5), ce troisième dialogue est le plus triste, mais le plus sûr témoignage de la manie délirante

(i) Cf. Lettre de Rousseau à Moultou, du 28 mars 1770. Œuvres ^ t. IV, p. 814.

(2) < Je l'ai vu, dans la rue Saint-Honoré, faire presque sous un carrosse une chute très périlleuse ; on court à lui, mais sitôt qu'on reconnaît Jean- Jacques, tout se disperse, les passants reprennent leur chemin, les marchands rentrent dans leurs boutiques... > Œuvres^ t. IV, p. 105.

(3) L'un, sur l'athéisme et ses effets futurs; l'autre, sur la revanche prédite du sentiment intérieur et de la conscience. T. IV, p. 149-150.

(4) ŒuvreSt t. IV, p. 122-152.

(5) Rousseau a travaillé quatre ans aux Dialogues. Pour soustraire cet écrit à ses persécuteurs, il décide d'en déposer ime copie entre les mains de la Providence, sur le grand autel de Notre-Dame, un samedi, au moment où le chœur de la cathédrale est vide. Le samedi 24 février 1776, à deux heures, quand il veut pénétrer dans le chœur, il trouve la porte fermée par une grille ; frappé de vertige, il croit que le ciel concourt ainsi à la vengeance des hommes, s'enfuit éperdu, erre tout le reste du jour et ne rentre chez lui qu'à la nuit, épuisé de fatigue et hébété de douleur. Il écrit encore son billet circulaire adressé « à tout Français aimant encore la justice et la vérité >, puis, après cette crise suprême, l'accalmie finale se produit. T. IV, p. 152-158.

dont Rousseau souffrit si cruellement dans les douze dernières années de sa vie.

Les Rêveries du promeneur solitaire (1777-1778) ont été écrites durant T accalmie qui suivit la crise suprême du 24 février 1776. L'état d'âme de Rousseau est alors tout différent de la surexcitation violente qui lui dicta les Dialogues, Sans doute l'idée du complot est toujours là, et les premières phrases de la Première promenade nous en avertissent :

« Me voici donc seul sur la terre, n'ayant plus de frère, de prochain, d'ami, de société que moi-même. Le plus sociable et le plus aimant des humains en a été proscrit par un accord unanime. » Depuis quinze ans et plus, cette étrange position apparaît à Rousseau comme un mauvais rêve, un cauchemar dont il va s'éveiller, un chaos inintelligible contre lequel il a vainement lutté. Il sait qu'une immense trame est formée contre lui pour le diffamer et le déshonorer. Il sait qu'il passe pour im monstre, un assassin, un empoisonneur (i). Il est devenu l'horretu" du genre humain et le jouet de la canaille, au point que les passants crachent sur lui dans la rue. Enfin, d'un accord unanime, une génération tout entière s'amuse à l'enterrer tout vivant. Il sait tout cela, mais rien de tout cela ne l'agite et ne le tourmente plus, conune naguère.

Maintenant il est calme, résigné, impassible, « comme Dieu même ». Il a tout abdiqué, même son long délire (2). Après une violente et inutile résistance, il a pris le seul parti qui lui restât à prendre, celui de se soumettre à sa destinée, sans plus regimber contre la nécessité. Ses ennemis ont d'ailleurs épuisé les maux qu'ils pouvaient lui prodiguer. Il n'a plus de malheur à craindre, car c'est la crainte qui le tourmentait, bien plus que le malheur réel et présent. La paix est là, une paix qui ressemblerait fort au désespoir, si Rousseau ne connaissait la triple joie des souvenirs de jeunesse, de la rêverie et de la promenade solitaire.

Cependant, vaincu par sa propre violence et sa longue durée,

(i) Rousseau ne retient pas à dîner son ami Ducis et s'en excuse en lui disant que, s'il lui arrivait le moindre accident, ses ennemis diraient le soir même à tout venant : s Jean- Jacques vient d'empoisonner Ducis «, et tout le monde le croirait. DusAULX, Mes rapports avec J.-J, Rousseau, Paris, an VI (1798), p. 127. Quand il parle de son goût pour les plantes, Rousseau ajoute : « Mais ce n'est pas, comme le prétendent mes ennemis, pour en composer des poisons. « Ibid., p. 40.

(2) « Mes agitations, mon indignation me plongèrent dans un d/lire qui n'a pas eu trop de dix ans pour se calmer. > Première promenade. Œuvres^ t. I*', p. 401.

le mal a souvent des retours agressifs. Le moindre incident suffit à venir agiter de nouveau ce cœur pacifié et troubler cet esprit calmé.

Un jour, le jeudi 24 octobre 1776, comme Rousseau rentre d'une promenade à Charonne et Ménilmontant, il est bousculé et renversé par un gros chien danois. Chute, contusions, évanouissement, et grands cris de Thérèse quand Jean-Jacques rentre à pied au logis. L'histoire se répand dans Paris, si changée et si déformée, que Rousseau se sent de nouveau repris d'inquiétude, entouré de mystère, enveloppé de ténèbres (i).

Autre rechute. Une grande dame, Mme la présidente d'Ormoy, qui l'a accablé de flagorneries dans la préface de son premier roman, a mis dans le Uvre même une note qui attire l'attention. Aussitôt Rousseau de s'imaginer que toutes les prévenances de la dame n'ont eu d'autre but que de lui faire attribuer à lui-même, par le public, la paternité de la note compromettante. Et il prie la présidente de ne plus l'honorer de ses visites. Mais, ensuite, il s'étonne et s'indigne de ce que « sa droiture et sa franchise » passent pour des crimes aux yeux du monde, qui le traite de « méchant » et de « féroce ».

Troisième alerte. Rousseau, se promenant aux Tuileries, apprend qu'à la suite de sa chute, le bruit de sa mort s'est répandu; que le Courrier d'Avignon lui a consacré une oraison funèbre peu flatteuse; enfin, qu'on prépare par souscription l'impression de ses manuscrits. Aussitôt, il prévoit que cette édition sera nécessairement truquée, falsifiée et défigurée pour lui nuire. Et voilà son imagination qui s'effarouche, s'indigne, bat la campagne, et voilà l'idée obsédante qui revient au galop, l'idée du mystère, des ténèbres, du complot universel.

Cette fois, pourtant, Rousseau repousse l'obsession triste. Il est las de souffrir et de lutter. Il se résigne, il se fie à la justice de Dieu qui le sait innocent, et il laissera faire désormais, sans murmurer, les hommes et la destinée, persuadé que « tout doit, à la fin, rentrer dans l'ordre ». Et, sans doute, aucune des Promenades suivantes ne manque d'une tirade, plus ou moins développée, sur l'action mystérieuse de ses persécuteurs. Mais, dans la huitième Promenade, Rousseau constate que, dans ce comble d'infortune, il est maintenant heureux, paisible, content, tout occupé « de fleurs, d'étamines et d'enfantillages ». Il a conscience

(i) Deuxième promenade. Œuvres, t. I"', p. 405-407.

qu'il est revenu de loin et, avant de prendre congé de son délire, il en fait lui-même cet aveu sans détour :

« J'étais bien loin de cette disposition paisible, au premier soupçon du complot dont j'étais enlacé depuis longtemps sans m'en être aucunement aperçu. Cette découverte nouvelle me bouleversa. L'infamie et la trahison me surprirent au dépourvu... Je tombai dans tous les pièges qu'on creusa sous mes pas; L'indignation, la fureur, le délire s'emparèrent de moi; je perdis la tramoniane. Ma tête se bouleversa et, dans les ténèbres horribles où l'on n'a cessé de me tenir plongé, je n'aperçus plus ni lueur pour me conduire, ni appui, ni prise où je pusse me tenir ferme, et résister au désespoir qui m'entraînait (i). »

Le tableau que Rousseau nous a tracé de son mal est si complet, si précis, si minutieux et surabondant, qu'il pourrait paraître inutile de compléter son propre témoignage par celui de ses contemporains. Tout ce qu'ils rapportent, tout ce qu'ils pourraient être tentés d'inventer, reste insignifiant, auprès de ce que Rousseau a étalé lui-même, sous nos yeux, de sa folie intermittente et partielle.

Aussi bien, dans la profusion et la variété des attaques insultantes que lui prodiguaient ses ennemis (2), l'accusation de folie est l'une des moins fréquentes, une de celles sur lesquelles ils insistent le moins. David Hume peut bien écrire à son ami Suard cette phrase perfide : « Je crois que, dans le monde, on disputera seulement pour savoir si Rousseau est plus fou que méchant, ou s'il n'est pas l'un et l'autre dans une égale proportion (3). » La Harpe, aussi imprudent que fielleux, peut bien déclarer que Rousseau est fou de naissance (4).

(i) Œuvres, t. !•', p. 443.

(2) Voltaire, à lui seul, a qualifié Rousseau de fou quelquefois, mais aussi de : valet suisse; suborneur de jeunes filles; insulteur de la France; ingrat poiir ceux qui lui donnent abri, vêtement et nourriture; enthousiaste inconséquent; valet de Diogène criant du fond de son tonneau; polisson, insolent, misérable; vilain petit corps à bonnes fortunes ; hypocrite ; philosophe des petites maisons ; citoyen du bourg de Genève; bâtard du chien de Diogène et de la chienne d'Erostrate; plagiaire; faux frère, traître, délateur, calomniateur; empoisonneur de la jeunesse ; hyène dévorant les enfants ; orgueilleux ridicule ; précepteur des rois et des ministres ; destructeur de la religion chrétienne ; sophiste plein de fiel ; sans-patzie, faussaire, bête curieuse ; illuminé, charlatan, sombre énergimiène, fondateur d'une religion que personne ne comprend; ennemi de la nature humaine; Caron amoureux de Mégère ; magot ambulant ; chat-huant, amoureux de Vachine ; incendiaire du théâtre de Genève; ignorant présomptueux; cynique; garçon horloger, et, enfin, c im je ne sais quel charlatan sauvage •.

(3) Lettre du 19 novembre 1766, citée dans Œuvres, t. IV, p. 655.

(4) Nouveau supplément au Cours de littérature, 1818, p. 244. . » 1^

Les autres, plus avisés dans leur haine, comprennent assez vite que la maladie mentale constatée excuserait la méchanceté, la « scélératesse » qu'ils attribuent à Jean- Jacques. Quand ils le taxent de folie, c'est de ses inconséquences, de ses lubies, de son orgueil, qu'ils veulent parler, et non d'un état mental qui atténuerait ou supprimerait la responsabilité du « monstre (i) ». Bon pour un sot honnête, comme Servan, l'avocat général de Grenoble, de démontrer par des exemples typiques et des argumentations péremptoires la maladie mentale de Rousseau, pour se fâcher ensuite tout rouge des actes et des gestes bizarres qui en sont la conséquence immédiate et la preuve évidente (2). Ni Diderot, ni Voltaire, ni le plat Marmontel, ni Grimm, n'ont insisté sur la maladie de celui qu'ils vilipendaient tous, en catimini de son vivant, ou quelques-uns publiquement après sa mort.

Quant à Dusaulx, un ami que sa vanité blessée changea en un âpre détracteur de Rousseau, il cite plusieurs traits curieux et typiques de persécution délirante qu'il a surpris dans la conversation de Jean- Jacques (3), constatant ainsi que la raison de son ami est sensiblement altérée. Après quoi, il conclut que Rousseau s'est composé un système de persécution pour se rendre intéressant aux âmes compatissantes I C'est le même homme, d'ailleurs, et le même confident, qui reproche à Rousseau en termes secs et durs sa manie dangereuse (4), et qui reproduit et colporte, dans son livre, les anecdotes méchantes de Rulhières bafouant,

(i) Expression de Diderot dans ses Tablettes, publiées par M. Toiirneux, dans Correspondance littéraire de Grimm, t. XVI. Diderot montre en Rousseau un homme faux, vain comme Satan, ingrat, cruel, hypocrite et méchant. Apostat sans rien croire; plagiaire. Dans V Essai sur Sénèque, il flagelle en Rousseau l'artificieux scélérat, hypocrite cachant les turpitudes secrètes de sa vie pendant cinquante ans, atroce ingrat, lâche délateur, atrabilaire disert, menteur, chef de secte, démagogue, ennemi de la religion, du Christ, des miracles ; et il ajoute : « Si ce n'est méchanceté, ce serait folie. >

(2) Servan, Réflexions sur les Confessions. Paris, 1783, in-z2. L'auteur raconte et commente à l'infini deux cas curieux de persécution (affaire Bovier, affaire Thévenin), qui se rapportent au séjour de J.-J. Rousseau à Grenoble et à^Bour-. goin.

(3) Ainsi Rousseau lui aurait dit qu'il ne cause plus avec sécurité que le soir, alors que ses ennemis s'endorment. Il aurait dit aussi, à la mort de Louis XV : « Il y avait en France deux hommes également détestés, moi et le roi; il n'en reste plus qu'un. » Enfin il aurait confié à Dusaulx ceci : c Du coin de mon feu où nous sommes, je vois et j'entends, à cent lieues à la ronde, tout ce qui se dit, tout ce qui se trame contre moi, etc.. > Dusaulx, ouvr, cité, p. 41-45.

(4) f Vous avez votre manie, Pascal avait la sienne; mais... la vue du précipice imaginaire, qui sans cesse effrayait ce grand homme, ne nuisait qu'à lui seul; au lieu que votre méfiance trop active blesse et diffame tous ceux qui vous approchent. Vous en guérirez peut-être; je le souhaite plus que je ne l'espère. » Ibid., p. 189.

par ses charges assez spirituelles, le mal dont souffrait son ami.

Parmi les amis et les défenseurs de Rousseau, les plus fanatiques et les plus aveugles, comme Mme de La Tour de Franqueville, nient simplement le mal de Rousseau et proclament bien haut que toutes les persécutions dont il a souffert furent bien réelles et nullement imaginaires (2). Mme de Staël, sans nier la persécution, l'attribue à l'excessive imagination de Rousseau, à sa susceptibilité frémissante, à son ardent besoin de se sentir aimé qui ne iut jamais satisfait ni par Tamitié, ni par Tamour (3).

D'autres amis, tels que Corancez et d'Eschemy, tout en reconnaissant le délire, ont insisté sur le caractère intermittent et partiel de ce mal, et sur le fonds de raison et de « parfaite sagesse qui subsista toujours en Rousseau sous tous les éclats et tous les écarts de son idée fixe. Corancez avoue que Rousseau part souvent d'un fantôme, d'un délire « de son imagination blessée », mais il ajoute qu'il en déduit les conséquences avec une si saine logique qu'on reste stupéfait de le voir <( sur le même fait, si sage ensemble et si fou (4) ». Le même Corancez a assisté à de véritables crises de folie de Rousseau. Il décrit le changement frappant de la physionomie, le visage convulsé et méconnaissable, l'expression de la figure vraiment effrayante, les regards qui semblent embrasser la totalité de l'espace, les yeux ardents qui paraissent <i tout voir à la fois ». Le bras passé par-dessus le dossier de sa chaise et lancé d'un mouvement accéléré, pareil à celui d'un balancier de pendule, Rousseau tient alors les propos les plus extravagants. Mais, avec une charité clairvoyante, Corancez sujypose à l'origine de ce mal, non pas l'orgueil, ou la rancune des maux endurés, mais quelque maladie de famille, dont un cousin de Rousseau a aussi, vers le même temps, ressenti les effets. D'Eschemy, qui, lui aussi, a vu Rousseau dans un de ces

(i) Selon Rulhières. Rousseau se méfiait même de ses meilleurs amis, les moineaux, qui, disait-il, < n'auront pas été à deux rues de ma maison, qu'ils auront dit pis qu# pendre de moi >. Rulhières raconte aussi que Jean-Jacques se méfiait de son propre chien, à cause des caresses trop fréquentes de l'animal, ce qui doit recouvrir un mystère caché. Enfin le même Rulhières aurait dit, devant Rousseau, aux amis qui le plaignaient d'avoir autant à souffrir des méchants : « Est-ce que vous autres vous croyez aux méchants ? En vérité, c'est avoir peur de son ombre. > < Frappé de ce mot virulent, Rousseau renifla, c'était son tic, mais cela n'alla pas plus loin. * Ibid.t p. 178, 181, 182.

(2) < Non, monsieur, la destinée de J.-J. Rousseau n'a rien laissé à faire à son imagination pour le tourmenter, etc. » Œuvres complètes^ 1. 1^, p. 209.

(3) < Il avait des admirateurs, mais il n'eut pas d'amis. » Ouvr. cité, p. 102. Sur -ce point, Mme de Staël se trompe. Rousseau eut de nombreux et excellents amis.

(4) Cité par Musset-Pathay, t. 1% p. 257, 260.

moments-là, revient quelques jours après et le trouve mieux. Il peut attester que « ces noires dispositions ne le prenaient que par intervalles et par accès (i) ».

A égale distance des ennemis acharnés et des amis fervents, le botaniste et historien Jean Senebier, ce froid et judicieux Genevois, qui n'aimait pas Rousseau à Texcès, fut un des premiers à reconnaître, dans Tabus de l'analyse et, plus encore, dans une complexion neurasthénique aboutissant à la Ijrpémanie, la vraie explication du caractère et de la conduite de Jean- Jacques (2).

Peut-être était-il mieux placé qu'un autre pour connaître les symptômes et les effets du mal dont souffrit Rousseau. Car, à tort ou à raison, Genève a toujours passé pour être une terre d'élection de ces deux tristes tendances de l'esprit : la mélancolie et la persécution (3). Si le fait était vrai, ce que j'ignore, car la preuve scientifique en serait difficile à faire, il s'expliquerait fort bien par l'histoire même de la cité. Sans cesse entourée et menacée par des ennemis acharnés et puissants, sans cesse à I4 merci d'une surprise ou d'un coup de main, toujours « à l'erte », toujours aux aguets, la cité, au cours des siècles, est devenue méfiante, obsédée par l'idée fixe de la menace, hantée par la sombre vision des catastrophes qui suivraient une attaque réussie de l'ennemi (4). Et de l'âme collective de la cité, cette méfiance, cette crainte obsédante, n'a-t-elle pas pu passer dans l'âme individuelle des citoyens et même s'y ancrer, chez quelques-uns, jusqu'à la folie? Ainsi, le plus illustre des Genevois, dans le délire que nous avons dû lui reconnaître, n'aurait peut-être fait que pousser à l'extrême la prédisposition commune à tout son peuple. A ceux qui pourraient prendre en mauvaise part cette h5rpothèse, assez plausible, après tout, il suffira sans doute de rappeler que génie et folie ont

(i) D'EscHERNY, ouvr. cité, p. 157*

(2) < Les hommes d'une complexion faible, ceux qui ont le malheur d'avoir des maux de nerfs, m'entendront bien. > Histoire littéraire de Genève, t. III, p. 270.

(3) La preuve scientifique de ce fait nous manque. Cependant, en 1812, une enquête ouverte sur la folie (et autres maladies), dans divers départements, par le ministère français de l'intérieur, constate que la « mélancolie > est bien plus fréquente à Genève que partout ailleurs. Le préfet du Léman ajoute : < C'est un fait que dans cette ville la disposition aux aliénations mentales, surtout à la mélancolie, est héréditaire. > Galiffe, D'un siècle à Vautre, 1878. Cependant M. le docteur Châtelain, citant cette enquête, ne croit pas pouvoir en tirer des conclusions précises sur le cas de Rousseau. Ouvr, cité, p. 151-152.

(4) « Le sort des petits Etats, environnés de tous les côtés d'Etats beaucoup plus puissants, est d'être dans une crainte et dans ime défiance presque perpétuelle de leurs voisins. Cette année l'on prit ombrage, etc., etc.. > J.-A. Gautier, Histoire de Genève, U III, p. 533.

toujours voisiné et que, comme l'a si bien dit Montaigne, « il n'y a qu'un demi-tour de cheville à passer de l'un à l'autre (i) ».

Quelle qu'en soit d'ailleurs l'origine, ou la cause, la folie temporaire, partielle et intermittente de Rousseau est un fait. Elle est attestée par le témoignage de Jean- Jacques lui-même, dans sa correspondance et dans son œuvre, et par le témoignage concordant de ses contemporains, amis, ennemis et spectateurs plus ou moins indifférents. Elle correspond exactement, et trait pour trait, à une forme de folie connue et classée par la science actuelle sous le nom de délire de la persécution. Voilà le fait brutal.

Les admirateurs et les partisans de Rousseau n'ont évidemment aucun droit de nier, ou simplement de mettre en doute, un fait constaté et qui n'a rien d'humiliant ou de déshonorant çoar la mémoire de leur héros. Ils n'ont d'ailleurs aucun intérêt à le faire. Car, maints traits fâcheux, maints déficits avérés de la vie ou du caractère de Jean-Jacques s'expliquent, s'atténuent ou se justifient complètement par la présence, par la menace ou par les symptômes, en lui, du mal psychique qui le fit tant souifrir. Cette humeur farouche, cette humeur « dé dogue » qu'on lui a si fort reprochée, et d'où découlent le plus naturellement du monde ses brouilles, ses ruptures, ses hostilités avec ses tout aimables et trop aimables contemporains et contemporaines, s'explique très bien par sa maladie elle-même, ou par sa prédisposition à cette maladie, sans qu'il soit besoin de l'accuser plus longtemps d'hypocrisie méchante, de froide insensibilité ou de noire ingratitude.

Et puis, ce qui importe surtout, non seulement cette forme de folie partielle de Rousseau n'a pas nui à son génie, mais il faut oser dire qu'elle l'a bien plutôt servi. En exaspérant la tendance subjective, déjà si marquée dans ses premiers écrits, en outrant cette force de systématisation propre aux délirants lucides, en décuplant, par la curieuse clairvoyance de l'idée fixe, la puissance et l'acuité de l'analyse psychologique appUquée à certains cas troubles et rares, le délire de l'homme a conféré aux œuvres dernières de l'écrivain une singulière intensité de vie fiévreuse, de passion, de tragique. C'est à son mal psychique qu'elles doivent ces cris spontanés de douleur humaine, ces éclairs soudains de drame vécu, ces grands reflets sanglants de soleil couchant sur une

(i) Essais, 1. II, chap. xii.

eau profonde, qu'ignoraient ses premières œuvres, toutes de raison et de virtuosité.

A Tadmiration toute intellectuelle que nous inspirait la force de Rousseau, ces œuvres finales ajoutent la pitié douloureuse et rémotion humaine qu'éveille le spectacle de sa souffrance. La folie de Rousseau n'a nui ni à son génie, ni à sa gloire.

Page 1