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CHAPITRE II

l'enfance de ROUSSEAU A GENÈVE (1712-I728)

Une famille d'horlogers genevois. — Isaac Rousseau, père de Jean- Jacques. — A l'atelier. — Chez le pasteur de Bossey. — L'apprenti graveur. — La fuite. — L'empreinte genevoise. — Prestige de la cité natale.

a Le 28 juin 1712 est né un ûls à Isaac Rousseau et à Suzanne Bernard, lequel a été présenté au baptême par Jean- Jacques Valençan et baptisé le 4 juillet à Saint-Pierre par Spectable Senebier (i). »

L'enfant ne connut pas les soins et la tendresse de sa mère, Suzanne Bernard, qui mourut huit jours après cette naissance (2). Il fut élevé, d*abord dans la maison familiale où il est né, à la Grand'Rue, n® 3, ensuite au troisième étage de la maison sise au TiP 73 de la rue de Coutance, dans le faubourg populaire de Saint- Gervais, par sa nourrice, Jacqueline Danel, sa tante, Suzanne Rousseau, et son père, Isaac Rousseau. Ce père — qui vécut de 1672 à 1747 — était fils, petit-fils, neveu et frère d'horlogers genevois, horloger lui-même et, au dire de son fils, habile dans sa profession.

Au point de vue social, en examinant les alliances de la famille Rousseau jusqu'à la naissance de Jean-Jacques, M. Louis Dufour- Vemes constate qu'à ime ou deux exceptions près, elles appar-

(x) Acte de baptême cité par Musset- Pathay, ouvr. citéf t. II, p. 291.

(2) Nièce du pasteur Bernard, Suzanne avait reçu une éducation distinguée e témoignait du goût pour le dessin, le chant, la musique et la poésie. Aimable et jolie, Suzanne Bernard avant d* épouser, à trente-deux ans, Isaac Rousseau, son ami d'enfance, avait été distinguée par le résident de France à Genève, M. de la Closure, et par un Genevois « du haut s, noble Vincent Sarasin. Ces assiduités tout innocentes n'échappèrent pas à la vigilance policière du Consistoire qui essaya aussi de faire grief à Suzanne d'avoir assisté à un spectacle forain au Molard « travestie en homme ou en paysanne > {sic), Ritter, ouvr. cité, p. 89-103. Dans une ébauche des Confessions, conservée à Neuchâtel, Rousseau a eu raison de déplorer d'avoir coûté la vie à la c meilleure des mères >. Suzanne Rousseau eût certainement été telle pour Jean- Jacques. Voir Annales, t. IV, 1908, p. 233.

tenaient toutes à la bonne bourgeoisie de Genève. Pas un membre de cette famille ne prit place dans les conseils et pas un Rousseau ne figure dans le Livre du Recteur de TAcadémie de Genève. Tous ces Rousseau, occupés dans Torfèvrerie, la joaillerie et Thorlogerie, étaient généralement dans l'aisance. Au point de vue moral, M. Eugène Ritter a résumé ses patientes recherches dans cette phrase qui mérite d*être retenue : « En considérant de près les origines de Jean-Jacques, on y reconnaît beaucoup d'honnêteté, on y voit des couples laborieux, de braves et dignes gens, et, çà et là, au milieu de l'eau pure, quelque filet im peu trouble et limoneux. » Isaac Rousseau, lui-même, n'est pas tout à fait exempt de ces filets-là, un peu limoneux.

De ce père qui l'éleva avec tendresse jusqu'à dix ans pour le laisser ensuite dans un demi-abandon, Jean- Jacques a tracé à mainte reprise im portrait fortement idéalisé et qui tourne à l'héroïque. C'est ainsi qu'il écrivait, dans sa fameuse Dédicace, le 12 juin 1754 :

« Je ne me rappelle point sans la plus douce émotion la mémoire du vertueux citoyen de qui j'ai reçu le jour et qui souvent entretint mon enfance du respect qui vous était dû. Je le vois encore, vivant du travail de ses mains, et nourrissant son âme des vérités les plus sublimes. Je vois Tacite, Plutarque et Grotius, mêlés devant lui avec les instruments de son métier. Je vois à ses côtés im fils chéri, recevant avec trop peu de fruit les tendres instructions du meilleur des pères. Mais si les égarements d'une folle jeimesse me firent oublier durant un temps de si sages leçons, j'ai le bonheur d'éprouver enfin que, quelque penchant qu'on ait pour le vice, il est difficile qu'une éducation dont le cœur se mêle reste perdue pour toujours (i). »

Ailleurs, et plus tard, tout en concédant que son père, homme de plaisir, se montra peu soucieux de ses devoirs, Rousseau n'a voulu retenir que les nobles côtés de cette nature mobile : im patriotisme ardent, un civisme dévoué, une fierté toute républicaine, une probité sûre, et une tendresse charmante pour ses enfants, tant qu'ils restaient sous ses yeux et près de son établi.

(i) Œuvres, t. I**, p. 530. Voir encore, outre la lettre au D' Tronchin, déjà citée, la fameuse note de la Lettre à (TAlembert. Œuvres, t. III, p. 175 ; les propos rapportés par Bernardin de Saint- Pierre, ouvr, cité ; enfin, le passage bien connu des Confessions, 1. II : « Mon père n*était pas seulement un homme d'honneur, c'était un homme d'une probité sûre, et il avait une de ces âmes fortes qui font les grandes vertus, etc., etc. » Œuvres, t. I«', p. 27.

Indifférent, égoïste, inconstant, paresseux, négligent et dur pour son fils, malheureux, à charge à lui-même et aux autres, ayant mal commencé et mal fini sa vie, tel nous apparaît Isaac Rousseau dans le réquisitoire de certains érudits atrabilaires (i). La vérité est entre ces deux extrêmes, ou plutôt, complexe et nuancée, elle réunit certains traits du panégyrique et du réquisitoire et les rectifie les uns par les autres (2).

Habile horloger, maître de danse, pendant quelques mois seulement (3), et, avant d'acquérir la maîtrise de son art, ardent, vif, emporté, batailleur dès qu'il croit sa fierté de citoyen compromise par le dédain d'un étranger ou le ton hautain d'un « aristocrate (4) ». Patriote passionnément, frémissant à la vue ou à la pensée des trois tours du clocher natal. D'humeur nomade et voyageuse, très capable, après un an de mariage, d'aller seul tenter fortune à Constantinople et d'y passer six ans pour éviter sa belle-mère. Tel nous apparaît Isaac Rousseau à la lueur des documents les plus sûrs. Grand chasseur devant l'Etemel, tempérament vigoureux qui ne craint ni le plaisir, ni la bonne chère, peu assidu à exercer l'art où il excelle, peu cupide, mais aussi peu ménager de son propre argent et de l'argent des siens (5), liseur infatigable, esprit bouillant et chimérique, prompt aux coups de main et aux coups de tête (6), ce brouillon irascible a un don personnel de plaire, de charmer et de séduire, que son fils héritera de lui. Très capable d'éveiller la curiosité et l'intérêt d'un enfant, de l'élever avec une « tendresse judicieuse », et de lui inculquer à jamais, par a une éducation dont le cœur se mêle »,

(i) L. Dufour-Vernes, Recherches sur Rousseau d sa parenié, p. 15-27.

(2) £. RiTTER, ouvr, cité, p. Z05-142, 1 51-167, 192-193, donne une idée plus exacte et plus ûdèle de ce père auquel Jean- Jacques ressemble par plus d*un trait de caractère.

(3) En 1694. Acte du notaire J.-A. Comparet, 6 décembre 1694.

(4) « Les âmes étaient nobles, grandes et gaies, contait Rousseau à Bernardin de Saint- Pierre. Un jour d'été qu'une troupe de bourgeois prenaient le frais devant leur porte, ils causaient et riaient entre eux, lorsqu'un lord vint à passer. R crut à leurs rires qu'ils se moquaient de lui. H s'arrêta et leur dit fièrement : < Pourquoi « riez- vous quand je passe? > Un des bourgeois lui répondit sur le même ton : ■ Eh! pourquoi passez- vous quand nous rions? > Bernardin de Saint- Pierre, OKvf. cité, p. 40. Ce bourgeois alangué ressemble beaucoup à Isaac Rousseau.

(s) Quand il se maria, le 2 juin 1704, Isaac Rousseau apportait au ménage X 500 florins, et sa femme Suzanne Bernard 16 000 florins (sur 17 000 qu'elle avait hérités tant de son oncle Samuel, pasteur du Petit-Saconnex, que de sa mère).

(6) 27*octobre 1699, bataille nocturne à l'entrée du Pont-Neuf avec quatre ou cinq Anglais qui l'avaient insulté; 9 janvier 1702, nouvelle querelle avec im autre Anglais; 1722 : juin, querelle avec Pierre Gautier, près de Meyrin; 9 octobre, coup d'épée au même dans la rue des Orfèvres.

sa triple conviction et sa triple fierté de Genevois, de républicain et de protestant, Isaac Rousseau a, du même coup, hérité de ses pères, pour le transmettre à son fils, la tare héréditaire des Rousseau : l'indifférence pour les enfants, l'allègre facilité à se décharger sur autrui de leur éducation et à oublier leur existence, dès rinstant qu'on ne les a plus sous les yeux (i).

Quand, en 1722, ime querelle violente avec un Genevois du haut, ancien capitaine au service de France, nommé Pierre Gautier, et une menace d'arrestation décidèrent Isaac Rousseau à s'enfuir à Nyon, il trouva tout simple de confier Jean-Jacques aux soins de sa sœur Théodora et de son beau-frère Gabriel Bernard. Et quand, en 1728, Jean-Jacques s'enfuit à Annecy, Isaac se mit sans hâte à sa recherche, et, ne l'ayant pas trouvé chez Mme de Warens, le réclama mollement et prit aisément son parti de la disparition de l'enfant. N'avait-il, pas, auparavant, laissé partir ainsi, disparaître et se perdre sans laisser de traces son premier fils, François Rousseau (2)? Et pourtant, malgré tous ses torts, quelle petite enfance heureuse et claire, ce père, aidé par la tante Suzon et par la mie Jacqueline, sut faire au petit Jean- Jacques, enfant précoce, imaginatif et choyé!

Le jour, à l'atelier, et tous les jours, l'enfant lit à haute voix les Uvres sérieux que l'horloger autodidacte aime à entendre : VHistoire universelle de Bossuet, les Caractères de La Bruyère, des vulgarisations scientifiques, et surtout ces Vies de Plutarque, qui enflamment l'imagination de Jean-Jacques et marquent, pour la vie, son esprit d'un trait ineffaçable d'héroïsme. Le soir, et la nuit, et jusqu'au matin quelquefois, le père et le fils Usent ensemble les vieux romans français que Suzanne Bernard a recueillis dans l'héritage de son oncle Samuel, professeur et pasteur du Petit-Saconnex. Souvent, dans l'atelier de l'horloger, la voix claire de la tante Suzon, douce et rieuse, qui brode auprès

(t) I Calus héréditaire, qui concourt à expliquer le plus grave des torts qu'on reproche à Rousseau s, dit M. Eug. Ritter qui conclut ainsi : c Dans le bien comme dans le mal, Jean- Jacques a été le fils d'Isaac Rousseau. » Ouvr. ciié, p. 147-157.

(2) Né en 1705.

(3) Sur tante Suzon, devenue Mme Goncerut, Uousseau écrit, au printemps de 1773, à Mme de Lessert : « Son souvenir et sa bénédiction ont épanoui de joie un cœur à qui, depuis longtemps, on ne fait plus guère éprouver de ces sortes de mouvements. C'est par elle que je tiens encore à quelque chose de bien précieux sur la terre, et, tant que je la conserverai, je continuerai, quoi qu'on fasse, à aimer la vie. » Œuvres, t. III, p. 388. Sur ma mie Jacqueline, voir la lettre tout émue et affectueuse que Rousseau lui écrit de Montmorency, le 22 juillet 1761. Lire aussi dans Musset-Pathay (t. II, p. 52), l'anecdote de la tasse d'argent que Rousseau

de rétabli, enseigne à Jean- Jacques les chansons et les airs sans nombre qu'il ne voudra plus oublier. Et c'est à cette tante et à ses chansons que Jean-Jacques attribuera plus tard le goût, ou mieux, la passion de la musique qui se développera, longtemps après, en lui-même. Auprès de tante Suzon, la nourrice Jacqueline Danel, qu'il appelle « ma mie Jacqueline », entoure elle aussi de soins, de tendresse et de gaieté cette enfance orpheline.

Ce fut le départ précipité et forcé d'Isaac qui empêcha Jean- Jacques d'être collégien à Genève. Son oncle, Gabriel Bernard, auquel il fut confié, le mit en effet en pension, avec son propre fils Abraham, chez im pasteur « des champs », Spectable Lambercier, à Bossey, petit village rustique, alors genevois, au pied 'du Salève.

L'enfant passa deux années entières, du 21 octobre 1722 jusqu'à l'automne de 1724, au presbytère de Bossey. A son propre témoignage (i), il y fut élevé avec sagesse et bonté par des mains honnêtes et fermes, sinon toujours très adroites. Il faut insister, plus qu'on ne l'a fait jusqu'ici, sur l'extrême importance d'un tel séjour ainsi prolongé dans un milieu essentiellement genevois, cultivé, religieux et moral.

A ceux qui parlent toujours, et avec tant d'exagération, de l'enfance abandonnée et vagabonde de Jean-Jacques, on doit rappeler que ce ne fut pas jusqu'à dix ans seulement, comme on le dit couranmient, mais jusqu'à douze ans et demi, que Jean- Jacques grandit dans cette excellente atmosphère de culture, de patriotisme, de religion éclairée et de bonnes mœurs.

A Bossey, l'enfant s'initia au latin et aiix autres éléments de l'instruction secondaire. Son cœur s'ouvrit à l'amitié et son âme au sentiment de la nature. Ses sens s'éveillèrent de la singulière façon qu'il rapporte dans les Confessions. Surtout sa personnalité naissante y reçut, de façon plus régulière et plus raisonnée que dans l'atelier paternel, l'empreinte genevoise et protestante qu'elle gardera toujours. C'est dans le presbytère de Bossey, aussi bien qu'au foyer paternel, que Rousseau déclare avoir reçu des principes qui ne l'ont « jamais tout à fait abandonné (2) ». Il les dut à la famille et à l'éducation privée, car,

donna en 1764 à sa vieille nourrice devenue marchande de fromage au marché de Coutance. Tout le quartier voulut boire dans cette tasse que Jacqueline remplit de vin d'abord, puis, devant cette affluence, de bonne eau claire puisée à la fontaine.

(1) Rêveries du promeneur solitaire. Troisième promenade, Œuvres^ t. I^, p. 410.

(2) Ihid. Comparez à cela Voltaire enfant chez Ninon de Lenclos.

chose curieuse, cette éducation nationale ou publique, dont il se fera un jour Téloquent propagateur (i), Rousseau ne l'a jamais reçue lui-même à Genève. Les quatre écoles enfantines, créées en 1742 seulement et ouvertes gratuitement aux enfants dès l'âge de sept ou huit ans, n'existaient pas au temps de l'enfance de Rousseau à Genève (2).

L'instruction primaire est, au moins en théorie, obUgatoire à Genève. Les règlements scolaires, édictés en juin 1712, au moment même où Jean- Jacques naît, prescrivent, en effet, que a pour retirer les enfants qui demeurent chez leurs parents, et ne vont point aux écoles, ni au collège, on obligera lesdits parents de les y envoyer, par toutes les voies dues et raisonnables, et MM. les ministres et anciens de quartier seront chargés de les exhorter et d'avoir l'œil sur les contrevenants pour ensuite être procédé contre eux selon l'exigence du cas (3) ».

A la même époque, les enfants de l'hôpital et ceux des bourses particulières eux-mêmes doivent suivre le collège, au moins les trois classes inférieures, avant d'être mis en apprentissage (4). On ne pouvait pousser plus loin le caractère général et obligatoire de l'instruction élémentaire publique (5). Jean- Jacques Rousseau n'y fut soustrait que par son séjour à Bossey, qui remplaça pour lui les trois années obligatoires du collège inférieur et précéda sa mise en apprentissage. Quelles belles pages nous y avons sans aucun doute perdues ! Que de souvenirs émus Jean- Jacques eût pu écrire sur l'austère, civique et virile école de Calvin, et peut-être aussi quelles vues larges et personnelles sur le bienfait de l'éducation publique! On doit les regretter d'autant plus que Rousseau, exclu du collège, a peint en quelques lignes admirables de sa lettre à d'Alembert la rude éducation que les petits Genevois recevaient, dans leurs familles, au temps de «a propre enfance (6).

(i) Considérations sur le gouvernement de la Pologne^ chap. iv. Education, ŒmvreSt t. I", p. 709.

(2) RivoiRE, ouvr. cité, d9 476, t. I", p. 78.

(3) Du Bois-Melly, ouvr. cité, p. 338.

(4) Ibid., p. 340.

(5) En 171 1, les neuf classes du collège comptent, d'après le rapport officiel, quatre cent quatre-vingt-dix-huit écoliers. L'école primaire de la Monnaie compte cent dix-huit élèves. Ibid., p. 337.

(6) < On était plus grossier de mon temps. Les enfants, rustiquement élevés, n'avaient point de teint à conserver, et ne craignaient p>oint les injures de l'air auxquelles ils s'étaient aguerris de bonne heure. Les pères les menaient avec eux à la chasse, en campagne, à tous les exercices, dans toutes les sociétés. Timides et

Il est impossible de ne pas reconnaître, dans cette page vibrante, l'accent personnel, direct, profond, des souvenirs vécus. C'est après son séjour à Bossey, au temps de son court apprentissage de grapignan chez M. Masseron, et de son long apprentissage de graveur chez Abel Ducommim, que Jean-Jacques fut lui-même un de ces polissons genevois qu'il a si bien décrits. Il fut même, faute de tendresse et de surveillance, quelque chose d'un peu pire. Mais n'anticipons pas.

Le délicieux et poétique récit du séjour à Bossey, dans les Confessions, récit que M. Eug. Ritter a rectifié et complété fort heureusement dans son livre, ne saurait être refait une fois de plus ici. L'hirondelle, les framboisiers, la terrasse, les noyers de Bossey sont dans toutes les mémoires. L'histoire de la Bible que Jean- Jacques dut aller chercher seul, de nuit, dans les ténèbres terrifiantes du temple désert, est familière à tous les lecteurs de V Emile (i). Elle nous montre aussi chez Rousseau enfant une première et fugitive atteinte de cette maladie de l'envie, qui est un des traits les plus marqués, sinon les plus admirables, du caractère genevois (2).

L'épisode de la punition injuste subie par les deux garçons, de leur révolte intérieure, de leur dégoût pour l'humanité, et même pour la campagne, quoique, par son emphase, le récit des Confessions en exagère la répercussion sur la vie entière de Rousseau, reste bien caractéristique du sentiment profond du droit, de l'horreur instinctive de l'injustice qu'avait su lui donner sa première éducation. Il nous montre, pour la première fois, Rousseau, naturellement bon et heureux dans son milieu familial, entrer en révolte ouverte contre la société qui le rend méchant en le faisant injustement souffrir.

modestes devant les gens âgés, ils étaient hardis, fiers, querelleurs entre eux; ils n'avaient point de frisures à conserver ; ils se défiaient à la lutte, à la course, aux coups; ils se battaient à bon escient, se blessaient quelquefois, et puis s'embrassaient en pleurant. Ils revenaient au logis suant, essoufflés, déchirés; c'étaient de vrais polissons; mais ces polissons ont fait des hommes qui ont dans le cœur du zôle pour servir la patrie et du sang à verser pour elle. Plaise à Dieu qu'on en puisse dire au* tant de nos beaux petits messieurs requinqués, et que ces hommes de quinze ans ne soient pas des enfants à trente ! » Œuvres^ t. III, p. 165.

La nourrice de Jean- Jacques, t ma mie Jacqueline ■, comme il l'appelle, racontait un trait de rigoureuse sévérité d'Isaac Rousseau, enfermant Jean-Jacques pendant plusieurs jours dans un galetas pour avoir déchiré son atrin {Atrium loti" nùatis). Anecdote transmise par le Genevois Mouchoc. et rapportée par Musset- Pathay, ouvr. cité, t. II, p. 286.

(i) L. II, Œuvres, t. II, p. 471-472.

(2) « J'avais pour camarade un cousin plus riche que moi et qu'on traitait en héritier, tandis que, éloigné de mon père, je n'étais qu'un pauvre orphelin, etc. >

Rentré à Genève, à la fin de 1724, le révolté de Bossey se fait encore « redresseur de torts » pour protéger son cousin, surnommé Bamâ Bredanna, contre les quolibets et les coups des polissons genevois, leurs camarades (i). Encore un trait bien genevois que Rousseau gardera toute sa vie et où se combine, avec le sens instinctif de la justice, le besoin de morigéner et de réformer. La vocation de prêcher est déjà en lui et il invente de jouer au sermon, avec ce même cousin, comme d'autres garçons jouent aux soldats.

Peu heureux chez les Bernard (2), entre son oncle, homme de travail et de plaisir, qui le néglige, et sa tante Théodora, née Rousseau, dévote qui ne s'occupe pas de lui et ne sait que chanter des psaumes, mauvais apprenti « grapignan » chez le greffier de la ville, M. Masseron, qui ne dut pas le garder plus de quelques semaines, Jean-Jacques, après qu'on eut hésité si l'on ferait de lui un pasteur, un procureur, ou im horloger, entra comme apprenti chez le maître graveur Abel Ducommun, rue des Etuves, n® 96.

Par le contrat d'apprentissage, conclu le 26 avril 1725 pour une durée de cinq ans, le patron s'engageait non seulement à « nourrir et coucher ledit apprenti pendant ledit temps », mais promettait aussi « de l'élever et instruire en la crainte de Dieu et bonnes mœurs, comme il est convenable à un père de famille (3) ».

Dur, brutal, tyrannique, Abel Ducommun n'exécuta guère les clauses morales de cet engagement. Il ne faut certes pas, comme on l'a fait parfois, attacher une importance excessive aux menus maraudages, larcins domestiques ou mensonges, inspirés par la crainte, sur lesquels Rousseau insiste dans les Confessions, avec son imagination grossissante et sa rhétorique emphatique. Il ne faut pas davantage tirer des conséquences pessimistes du récit qu'il nous fait, avec une si visible complaisance, de ses amourettes d'apprenti galant, pour Mlle Vulson ou pour Mlle Goton de Nyon.

(i) Confessions^ l. !•', Œuvres, t. I*', p. 12.

(2) Ils habitaient à la Grand* Rue, n? 19 actuel. I^ « séjour d'oisiveté » chez cet oncle Bernard ne dura pas deux ou trois ans, comme les Confessions le donnent à croire, mais quelques mois de Thiver 1724-1725. Sur Gabriel Bernard (i677-i735)f sous-officier du génie dans 1* armée impériale, commis à la Chambre des fortifications à Genève depuis 171 5, émigré comme « ingénieur ■ en Angleterre, puis en Amérique où il meurt à Charleston, peu après son arrivée dans cette ville, voir les notes diverses de M. E. Ritter, dans Annales^ t. III, 1907, p. 178-189. Théodora Rousseau (1671-1754), sœur aînée d'Isaac, avait épousé, en 1699, Gabriel Bernard, plus jeune qu'elle de six ans.

(3) Ritter, ouvr, cité, p. 183.

Certes, l'exemple et l'éducation qu'il reçut d'un patron tel qu'Abel Ducommun furent déplorables pour Jean-Jacques, et ce nouveau contact l'ancra dans son aversion pour « la société » qui corrompt et qui avilit. L'adolescent quitta l'atelier du graveur, moins pur, moins franc, moins naïf, moins confiant et moins heureux que l'enfant n'y était entré. Mais le fond premier de la nature et de l'éducation familiale restait intact sous cette rouille de surface. Rousseau apprenti reste sous l'influence de la famille, par les visites qu'il fait à son père à Nyon, par les relations qu'il garde avec son cousin Abraham Bernard, par les dimanches qu'il passe « presque tous » chez son oncle Antoine Fazy, le fabricant d'indienne des Pâquis (i). Il a gardé le point d'honneur du garçon genevois, qui est de ne point rapporter, et de souffrir en silence plutôt que d'accuser un camarade. Jean-Jacques se tait quand, un dimanche, son cousin Fazy lui écrase deux doigts dans un cylindre à calandrer (2).

Il se tait encore quand, jouant au mail, à Plainpalais, avec son camarade Plince, il reçoit un coup de maillet si bien appliqué qu'il faillit rester assommé sur le carreau. Ces deux traits d'héroïsme, que le récit des Confessions, si abondant sur les moindres peccadilles de Rousseau, avait négligé de relever, montrent assez qu'il ne faut pas prendre au tragique les gros mots d'avilissement, d'abrutissement, de « César précoce devenu Laridon » que ce même récit applique à Jean- Jacques apprenti graveur. Rousseau Ta reconnu, lui-même, aux derniers temps de sa vie : a J'ai décrit mes jeunes ans sans me vanter des heureuses qualités dont mon cœur était doué, et même en supprimant les faits qui les mettaient trop en évidence. » Le tableau qu'il nous trace de sa vie d'apprenti est donc incomplet et poussé au noir. S'il maraude des asperges et s'il cherche à prendre une pomme dans l'armoire de son patron, il ne dérobe jamais un sou et professe à l'endroit de l'argent une superbe indifférence. S'il lit nuit et jour, en temps et hors de temps, les livres loués chez la Tribu — et cette passion de la lecture est un des traits heureux qu'il a retenus de sa race et de son milieu — il repousse lui-même, par répugnance naturelle et acquise, les ouvrages obscènes et Ucencieux que lui pro-

(i) Sur les Fazy et leur fabrique d'indienne, voir Dictionnaire des ariisies suisses, t. I", p. 446, art. Fagy, signé A.-J. M. ; Louis Dufour, Industrie et étai social de Genhre au dix-huitième siècle. M. D. G., t. XX, p. 239 ; Georges Fazy, dans Nos anciens et leurs œuvres, recueil genevois d*art. 6^ année, igo6.

(2) Rtveries du promeneur solitaire. Quatrième promenade. Œuvres, 1. 1*', p. 423.

pose, avec des airs de mystère, la trop complaisante matrone (i). De sa première enfance, il garde encore les goûts civiques et les habitudes religieuses. Il se désole amèrement quand le coup de maillet de Plince, le retenant au lit, l'empêche de faire l'exercice avec la compagnie des volontaires de son quartier, où il devait, avec trois camarades « faire un rang » et figurer en uniforme au son du tambour (2). Il suit régulièrement avec les autres « apprentifs », le culte public, et c'est après le prêche du dimanche qu'il s'adonne à son goût bien genevois et déjà ardent pour la promenade hors de ville (3).

Enfin, de son apprentissage incomplet de graveur, Rousseau garda non seulement, comme on Ta noté, « une belle écriture », et « quelque goût pour les jolies estampes », mais, ce qui est sans doute plus important, cette prédilection pour le travail manuel, qui fit de lui un copiste de musique, et qui lui inspira l'idée la plus originale et la plus féconde que contienne VEmile : le devoir d'enseigner à tout enfant un métier manuel.

Usant d'un procédé de clair-obscur Uttéraire qui lui est familier, Rousseau, à la fin du premier livre des Confessions, a accentué et accumulé les ombres sur les dernières années de son enfance à Genève, pour faire ressortir mieux encore, par contraste, la limpide pureté et la clarté joyeuse dont il voulait faire briller sa première enfance dans l'atelier paternel, entre son père, sa tante Suzon et sa mie Jacqueline. Mais, avant de raconter comment il quitta Genève pour s'abandonner « à la fatalité de sa destinée », Rousseau vieillissant déplorera en termes émouvants de n'être pas resté ce qu'il était destiné à être, un ouvrier graveur genevois. « L'état le plus simple, celui qui donnait le moins de tracas et de soins, celui qui laissait l'esprit le plus libre, était celui qui me convenait le mieux; c'était précisément le mien. J'aurais passé dans le sein de ma religion, de ma patrie, de ma famille et de mes amis, une vie paisible et douce, telle qu'il la fallait à mon caractère, dans l'uniformité d'un travail de mon goût et d'une société selon mon cœur. J'aurais été bon chrétien, bon citoyen, bon père de famille, bon ami, bon ouvrier, bon homme en toute chose. J'aurais aimé mon état, je l'aurais honoré peut-être; et après avoir passé une vie obscure et simple, mais égale et douce,

(i) Sur la Tribu, voir Ritter, ouvr. cité, p. 184-185.

(2) Rêveries. Quatrième promenade. Œuvres, t. I«", p. 423.

(3) < Dans nos promenades hors de la ville, j'allais toujours en avant sans songer au retour... > Confessions, 1. V^. Œuvres, t. !•', p. 20.

je serais mort paisiblement dans le sein des miens. Bientôt oublié, sans doute, j'aurais été regretté dû moins aussi longtemps qu'on se serait souvenu de moi (i). »

Cette page d'une si évidente sincérité nous paraît aussi juste de pensée qu'elle est éloquente d'accent. L'érudition genevoise s'est pourtant, comme à l'envi, fait un devoir d'en contester les termes et d'en réfuter la conclusion. Pour l'un, la fuite de Jean- Jacques fut un bonheur pour lui. S'il fût reâté à Genève, emporté par les luttes politiques et théologiques, il n'eût écrit que quelques brochures de polémique locale. (( La littérature française eût beaucoup perdu et Rousseau n'eût rien gagné (2). » Assertion à peine contestable pour la littérature française, mais singulièrement hasardée pour le bonheur personnel de Rousseau qui seul est en cause ici.

Pour un autre érudit, si Jean-Jacques fût resté l'apprenti d'Abel Ducommun, « la lèpre du vice n'eût pas tardé à l'envahir, étouffant les bons germes qui étaient innés en lui (3) ». Plaisante inquiétude, en vérité, de redouter pour l'apprenti « la lèpre du vice » dans le milieu morigéné que nous avons décrit, et d'oublier les immondes contacts que réservait au fugitif son premier refuge stable à l'étranger, l'hospice de San-Spirito à Turin! Laissons ici les hypothèses oiseuses autant que rétrospectives pour revenir a\ix faits.

Le dimanche 14 mars 1728, Jean-Jacques avait quitté Genève, dans les circonstances que chacun se rappelle : la promenade aux champs, le pont levé, la porte de la ville close, la crainte d'être battu par un patron brutal, le désir aussi de « voir du pays ». Tous ces éléments de décision réunis ont éloigné l'apprenti de la ville de ses pères.

L'action directe de Genève va cesser pour un temps de s'exercer sur lui. M^s non sans l'avoir marqué d'abord d'une puissante, d'une indélébile empreinte. Grâce au recul du souvenir, au prestige du lointain, au mirage d'une imagination qui embellit le passé pour mieux empoisonner l'heure présente, Rousseau se forgera de la cité natale et de l'éducation familiale qu'il y a reçue une image idéale, moins exacte, mais plus vraie, en son tréfonds moral, que ne l'a donnée de nos jours la photographie documentaire de l'érudition d'archives. On ne doit donc ni tout

(i) Confessions^ 1. I''. Œuvres, t. I*', p. 21-22.

(2) £. RiTTER, ouvr. cité, p. 188-189.

(3) L. Dufour-Vernes, ouvr, cité, p. 36.

admettre, ni tout rejeter du passage si controversé des Rêveries du promeneur solitaire, où Rousseau, parvenu au seuil de la vieillesse, rend ce beau témoignage à l'éducation genevoise dont jouit son enfance :

« Né dans une famille où régnaient les mœurs et la piété ; élevé ensuite avec douceur chez un nûnistre plein de sagesse et de religion, j'avais reçu dès ma plus tendre enfance des principes, des maximes, d'autres diraient des préjugés, qui ne m'ont jamais tout à fait abandonné (i). >*

Plus d'un détail peut être contesté ou retouché dans le tableau que Rousseau a tracé de son enfance dans le récit des Confessions et les menues trouvailles de l'érudition critique en ont pu rectifier quelques-uns. Mais, dans ses grandes lignes et dans sa tonalité générale, le tableau reste juste et vrai. Rousseau, devenu vieux, a bien retenu et fidèlement rapporté, dans l'ensemble, les souvenirs de son enfance genevoise, qui ont eu une grande influence sur la formation de ses idées et le développement de son âme (2).

Ce ne sont pas seulement de simples souvenirs, ou de « vagues réminiscences », que Rousseau emporta de Genève, c'est un faisceau solide et résistant d'impressions profondes, de principes, de règles de vie. C'est encore et surtout un amour de Genève qui l'accompagnera, malgré les luttes, les déboires et les injustices de plus tard, à chaque pas de sa carrière et jusqu'au terme de ses jours.

Faut-il s'en étonner ou nier l'évidence?

N'est-ce pas un lieu commun de reconnaître combien les impressions premières de l'enfant sont profondes, durables, décisives pour les actes futurs de l'homme? N'est-ce pas im autre lieu commun d'ajouter que, chez personne, ces impressions d'enfance ne sont aussi fortes et aussi déterminantes que chez ces enfants impressionnables, imaginatifs, nerveux, qui deviendront un jour des poètes ou des artistes? Et n'est-il pas évident encore que plus le milieu natal sera délimité, caractérisé et distinct, plus

(i) Troisième promenade. Œuvres, t. I"', p. 410. Compares à cela Voltaire» d*Alembert, Diderot, Marmontel, tout Tétat-major philosophique, élevés dans des collèges par des Jésuites.

(2) A. Savous, ouvr. cUé, t. I*% p. 230 : « Souvenirs patriotiques, souvenirs de famille, souvenirs des amitiés et des amours de son enfance, tous ont surnagé dans le naufrage successif de ses illusions et de ses espérances, et tous ont reparu dans ses écrits qui leur doivent ce qu'ils ont de plus poétique et de plus gracieux, ce qu'ils ont aussi de dangereux et de chimérique. 1

l'empreinte dont il marquera le cerveau et l'âme de ces enfants-là sera, elle atissi, distincte, puissante et décisive? Voilà pour Tinfluence.

Et, pour l'amour, nous le savons aussi. Quels que soient ses lacunes ou ses défauts, la cité natale, la ville de notre enfance reste toujours, dans notre imagination et dans notre cœur, la première des villes. Elle nous est apparue grande, parce que nous étions tout petits. Elle nous est apparue belle, parce que nos yeux tout neufs ne savaient point alors d'autre forme de beauté. Elle nous est apparue forte, parce que nous étions faibles, et bonne, parce que notre petit être, désarmé et craintif, s'est senti à couvert sous l'aile de ses murs et dans l'ombre de son clocher. Et c'est ainsi grande, belle, aimée et forte, qu'elle nous apparaîtra toujours la première, dans le double prestige du souvenir et de la gratitude.

Telle fut Genève, et telle elle resta, pour Rousseau.

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