CHAPITRE III
I. Rousseau et la Savoie. — Ce que Genève ne pouvait donner à Rousseau. — Ce que la Savoie lui donne. — Mme de Warens. — Education sentimentale. — Idées religieuses. — Le catholicisme de Rousseau. — Souvenirs et sentiments genevois. — Courses etrantes. — I^s Cbarmettes. — Etudes d'autodidacte. — Rousseau n*a jamais oublié Genève.
II. Rousseau à Paris. — VEpttre à ParisoU — Débuts et échecs. — Apprentissage littéraire. — L'intermède de Venise. — Retour à Paris. — Obscurité et pau vreté. — Thérèse Le Vasseur et ses enfants. — Essais d'adaptation au milieu parisien. -^ Rousseau s'enrôle dans l'Encyclopédie.
En quittant Genève, à seize ans, Rousseau emporte donc, gravée en lui pour la vie, la forte empreinte de la cité natale. Cette empreinte genevoise explique à elle seule maint trait profond de sa personnalité, de son œuvre, de son influence. Elle n'explique pas Rousseau tout entier. Genève lui a donné tout ce qu'elle avait en elle, son esprit indépendant, républicain, civique, protestant, morigéné, et cultivé, avec une tendance déjà marquée vers la démocratie et vers la science.
Elle ne pouvait lui donner ce qui lui manquait à elle-même. Pour saisir dans son ensemble le génie de Rousseau, il conviendra d'indiquer les influences étrangères qui viennent se superposer ou s'opposer, dans Rousseau séparé de Genève, à la forte empreinte genevoise de son enfance et de son hérédité.
Si Rousseau resta toujours foncièrement genevois, il n'est pas rien que genevois. Il faut faire la part de la Savoie dans la formation de l'homme et la part de Paris dans la formation de l'écrivain. Car il est deux choses importantes que Rousseau, s'il fût resté à Genève, n'aurait pas reçues de sa ville natale : la poésie du sentiment et la maîtrise dans l'art d'écrire.
La rigidité des mœurs puritaines, la séparation presque absolue des sexes, le caractère positif et raisonneur de Tesprit genevois, sa passion absorbante de la controverse politique et théologique, font de Genève la terre la moins propice qui se puisse trouver à Téclosion de l'imagination, de la grâce voluptueuse et sensuelle, de la poésie. Les historiens de pure souche genevoise constatent avec une satisfaction mal dissimulée qu'avant Rousseau, Genève, si féconde en polygraphes de toute plume, n'a pas produit un seul écrivain d'imagination (i).
La tendresse, la fantaisie, la chimère, l'amour que Jean-Jacques eût peut-être cherchés sans succès à Genève, il les trouvera, grâce à Mme de Warens, en Savoie. C'est la Savoie qui fera son éducation sentimentale et, si Ton veut, poétique.
C'est à Paris, en revanche, qu'il fera péniblement, pendant près de dix ans, sa rhétorique. La forme littéraire, l'éloquence dans sa beauté est, pour les Genevois de la vieille roche, non seulement chose négligeable, mais chose détestée (2). Ceux-là mêmes qui s'appliquent à écrire restent appliqués et tendus. Pour échapper à la grisaille, à la monotonie pâle, à la dissertation terne, il leur faut un effort et cet effort se sent. Aux yeux des juges étrangers les plus bienveillants, « une certaine légèreté d'agrément » a tou>^ jours manqué à la culture genevoise. Et cela leur paraît venir de ce qu'en écrivant, les auteurs genevois, même ceux qui ont le sentiment du style, ne se sentent pas complètement chez eux dans la langue (3).
Ouvrier littéraire, patient artisan du style, c'est donc à Paris et non à Genève, que Jean-Jacques fera le long et rude apprentissage de la partie technique de son art (4). C'est en se séparant résolument de la tribu intellectuelle genevoise du dix-huitième siècle, non certes par le fond même de la pensée ou la tendance
(i) Picot, Histoire de Genève^ t. III, p. 184; Senebier, Histoire littéraire de Genève, t. III, p. 366.
(2) Bénédict Pictet, pour ne citer qu'un exemple, écrit en tête de sa Morale chrétienne (1711) : « On ne lit pas ces sortes de livres pour apprendre à bien parler, mais pour apprendre à bien \dvre. Le but de l'auteur n*est pas de faire admirer son style et ses pensées, mais de toucher les consciences. »
(3) * La vraie mesure, le vrai niveau si mobile de cette langue, n'est pas aux bords du Léman, mais aux bords de la Seine. Jean- Jacques lui-même, à côté de Voltaire, sent l'efifort : il y a mainte fois de l'ouvrier dans son art. » Sainte- Bel've, Portraits contemporains, 1847, t. II, p. 172-173.
(4) Les morceaux écrits par Rousseau en Savoie montrent qu'avant Paris, Jean-Jacques écrivait comme un Genevois qui écrit mal et qui s'applique. Voir les pages inédites publiées par M. Th. Dufour, dans Annales, t. I«', 1905, p. 202.
de Tœuvre, mais par l'éclat de la forme littéraire acquise, que Rousseau seul a brillé aux yeux de tous (i).
£n montrant brièvement ce que Rousseau a pu devoir à la Savoie et à Paris, nous verrons d'aiUeurs que cette longue séparation ne lui ôta jamais ni le souvenir ému de Genève, ni la fierté d'être Genevois, ni même le contact direct avec la cité natale. Un détail doit encore être noté d'emblée qui aura, pour nous, son intérêt dans la suite. En atténuant en lui certains défauts du caractère, certains travers de l'humeur nationale, cet éloignement prolongé a beaucoup contribué aussi à créer dans l'esprit de Rousseau cette vision fantaisiste, ce mirage d'une Genève irréelle et toute idéale qu'il exprimera, avec un excès d'éloquence, dans la Dédicace du second Discours et, plus tard encore, dans la Lettre à d^Alemhert.
Avant d'examiner de plus près quelle part eut la Savoie dans la formation de Rousseau, il faut mentionner, pour n'y plus revenir, quelques faits et quelques dates archiconnus, mais utiles à rappeler pour l'orientation du lecteur.
Ayant renoncé, le 14 mars 1728, à rentrer dans Genève, Jean- Jacques arrive à pied à Annecy, le dimanche des Rameaux, 21 mars. Il voit Mme de Warens, passe trois jours chez elle, repart le 24 mars pour Turin, où il entre le 12 avril à l'hospice du Saint- Esprit. Le 21 août, il abjure la religion réformée, et, le 23, il est baptisé et congédié avec vingt francs en poche. Après quelques courses et menues aventures dans la ville, il trouve accueU chez la comtesse de Vercellis, comme laquais, puis, au même titre, chez le comte de Gouvon.
Un beau jour de printemps (1729), il se remet en route, toujours à pied, avec le Genevois Bâcle, et retourne à Annecy, où, pour a seconde fois, Mme de Warens le reçoit et l'héberge. Séminariste chez les Lazaristes d'Annecy, de Pâques à août 1729, on le voit, du mois d'octobre au mois d'avril 1730, étudier la musique avec Le Maître (2), qui instruit dans son art les enfants de chœur de la cathédrale.
Pendant une absence, assez mystérieuse, de Mme de Warens à Paris, Jean- Jacques escorte à Fribourg, toujours à pied, la jeune Anne-Marie Merceret, femme de chambre de sa maîtresse. Il passe
(i) Sainte-Beuve, Causeries du lundi, t. XV, p. 132.
(2) C'était le vrai nom du personnage, celui que Rousseau lui donne dans les Confessions, et non pas Nicoloz, nom que la critique avait cru devoir lui imposer.
par Genève et par Nyon, où son père Isaac fait un accueil assez froid au fugitif converti.
Vague musicien à Lausanne, vague professeur de musique à Neuchâtel, dans Thiver de 1730-1731, Rousseau, au printemps, suit dans ses pérégrinations d'aventurier le pseudo-archimandrite Athanasius Paulus qu'il escorte de Boudry à Fribourg, à Berne, enfin à Soleure. Là, le faux patriarche est démasqué, tandis que Jean-Jacques sait intéresser à son sort l'ambassadeur de France, M. de Bonac, qui lui trouve une petite position à Paris, auprès du neveu d'un colonel suisse nommé Godard. Ni Paris, qu'il trouve laid et boueux, ni le colonel, ni son neveu, n'ont l'heur de plaire à ce libre promeneur. Il reste peu de temps dans la capitale et bientôt on le retrouve en Savoie, à Chambéry cette fois, où il vient à pied, ayant appris que Mme de Warens y a fixé son séjour.
Occupé quelque temps, dix-huit mois tout au plus, dans les bureaux du cadastre, Jean-Jacques s'institue m^tre de musique et ne déplaît pas à ses jolies élèves ou à leurs dignes mères à peine moins jolies. A l'automne de 1733, il est l'amant de Mme de Warens, de compagnie avec Claude Anet, qu'il remplace mal, comme intendant, à la mort de celui-ci (14 mars 1734).
Après quelques fugues encore, nous voyons Rousseau séjourner quelque temps à Genève dans l'été de 1737 pour y recueillir, à sa majorité, sa part de l'héritage maternel. Un peu neurasthénique, et se croyant atteint d'un polype au cœur, il part en septembre pour Montpellier, et rencontre sur sa route une dame très mûre, Mme de Lamage, avec laquelle il a une aventure assez banale, dont l'importance lui paraît considérable. En février ou en mars 1738, il rentre à Chambéry, où il trouve sa place occupée, auprès de Mme de Warens, par le Vaudois Winzenried, dit de CourtiUes. Le domaine des Charmettes ayant été pris à bail, le 6 juillet 1738, Rousseau y vivra seul en hiyer, ou en compagnie de son amie et de son rival dans la belle saison. En 1739, il fait imprimer son premier opuscule, intitulé : le Verger de Madame la baronne de Warens. Le 1^ mai 1740, il entre à Lyon chez M. de Mably, comme précepteur des deux fils de la maison, où il reste, selon les uns jusqu'en mai 1741 ou, selon les autres, jusqu'en janvier 1742. Après un retour passager aux Charmettes, où il se sent devenu à charge à sa bienfaitrice, il part, en juillet 1742 (et non en 1741, comme il l'a cru) pour Paris où il tentera fortune. Absences, fugues et préceptorat défalqués, Rousseau aura passé près de
dix ans en Savoie, chez Mme de Warens : seize mois à Annecy^ six ans à Chambéry, deux ans et demi aux Charmettes (i).
« C'est la Savoie qui a fait Rousseau », a dit Michelet avec son éloquence. Et, de nos jours, un érudit Savoisien, ayant rencontré dans les documents d'archives et les minutes de notaires quelques heureuses trouvailles de détail sur Mme de Warens, a cru pouvoir se hausser à cette considération générale : « Jean- Jacques, que Ton a appelé le philosophe de Genève, aurait pu être dénommé avec plus de raison le philosophe savoyard ou parisien (2). »
Il en donne pour raison que Rousseau a passé « toute » sa jeunesse en Savoie et que « c'est à Paris que son génie a* éclaté, sl stupéfié ou enchanté l'Europe entière ».
Et, non moins gravement, l'érudit savoisien ajoutait :
« Quoi qu'il en ait dit, au premier livre des Confessions et au huitième, Rousseau n'a jamais été un fils de Plutarque et jusqu'à, quarante ans, il a tout à fait oublié qu'il était né citoyen de Genève. »
Il y a dans ces lignes, nous le montrerons, presque autant d'erreurs que de mots. On peut bien contéder que c'est en Savoie que Rousseau a acquis « les connaissances qui ont formé son bagag^e littéraire et scientifique », comme il les eût acquises aussi bien. partout ailleurs. On pourrait même admettre aussi, par gain de paix, que « c'est en Savoie qu'il a appris à penser, qu'il a aimé et souffert de son amour ». Encore cette éducation sentimentale et même intellectuelle, celle qui la lui donna, Mme de Warens, n'était de Savoie ni par la naissance, ni par l'éducation, mais par un simple hasard de sa vie aventjireuse. Mais que Rousseau n'ait nullement oublié jusqu'à quarante ans sa qualité de citoyen genevois, c'est ce que prouvent à l'évidence, non seulement les déclarations expresses des Confessions — l'érudit savoisien les bifïe d'un trait de plume — mais surtout les premiers essais littérairesde Rousseau débutant.
Gardons-nous cependant d'imiter le chauvinisme que nouscombattons, et reconnaissons que Rousseau doit quelque chose, non pas de son fonds premier, irréductiblement genevois, mais de son développement, au séjour intermittent qu'il fit dans ce bon pays de Savoie.
(i) Louis DucROs, Jean- Jacques Rousseau. De Genève à THermitage (1712-1757). Paris, 1908, p. 83.
(2) F. MyoNiER, Madame de Warens et J.-J, Rousseau^ Paris, 1891. Avantpropos, p. II.
C'est la délicieuse nature de la Savoie, qui joint à la vigueur encore toute montagnarde du paysage suisse la grâce et le sourire de ritalie, c'est cette campagne exquise de ligne, de lumière, de fraîcheur verdoyante et d'alpestre abandon, qui a développé et mûri dans Rousseau ce sentiment intime et passionné de la nature, dont son âme d'enfant n'avait connu, au presb5rtère de Bossey, que le premier éveil encore incertain et timide. Rappelez-vous le voyage pédestre d'Annecy à Turin, l'adorable idylle de Thônes, la pervenche aperçue dans la haie, et cet hymne à la nature et à la campagne qui remplit et exalte de sa beauté toute la première partie des Confessions. La part de la Savoie est là.
Rousseau lui-même a indiqué celle des habitants du pays. « L'accueil aisé >» des Savoyards, leur « esprit liant », leur « humeur facile » lui rendirent « le commerce du monde aimable (i) ». Ces qualités natives de bonhomie et de gaîté confiante, ces relations fréquentes et simples entre gens de rang et de sexe différents ont pu atténuer, au moins pour un temps, certains défauts inhérents à la nature et à l'éducation genevoise de Jean-Jacques : raideur opiniâtre dans la discussion, humeur revêche, ton guindé, tendance à la misanthropie.
Le charme de la nature et de la société savoyarde, et leur heureuse influence sur Rousseau, demeurent indéniables. Mais aurait-il, au même degré, senti ce charme et subi cette influence, si Mme de Warens n'avait été là pour épanouir l'âme de l'apprenti fugitif et pour lui donner l'éducation du sentiment, de la sociabilité et même, en une certaine mesure, celle de l'intelligence et de la religiosité? Nous ne le pensons pas.
Pour Rousseau, la Savoie c'est surtout Mme de Warens. C'est elle, elle seule qui est le centre de toutes les émotions, de tous les sentiments naissants, de toutes les pensées de l'adolescent genevois déraciné. C'est elle, par sa tendresse d'amie maternelle d'abord et, beaucoup plus tard, d'amante, qui rouvre dans ce cœur aigri et malheureux la source longtemps desséchée du sentiment. C'est pour elle qu'il refuse de rentrer à Genève, comme elle essaie de le lui suggérer, n'osant le lui conseiller ouvertement. C'est pour revenir à elle qu'il se résignera, non sans peine, à
(i) « C'est dommage que les Savoyards ne soient pas riches, ou peut-être serait-ce dommage qu'ils le fussent; cor, tels qu'ils sont, c'est le meilleur et le plus sociable peuple que je connaisse. S'il est une petite ville au monde où l'on goûte la douceur de la vie dans un commerce agréable et sûr, c'est Chambéri. » Confessions^ 1. V. ŒuvreSf t. !•*", p. 97.
changer de religion. C'est pour rester près d'elle qu'il ne peut se fixer dans aucun lieu, dans aucun apprentissage, dans aucun emploi. C'est pour elle qu'il quitte Turin, qu'il fuit Paris, qu'il abandonne Lyon. C'est elle qu'il aime. Ce sentiment de la nature qui s'empare de son âme, cette bienveillance pour les hommes qui l'adoucit, c'est la tendre émotion de l'amour qui les éveille et les nourrit en lui.
A Annecy, c'est de la maison de Mme de Warens qu'il aperçoit la campagne, et la campagne cesse d'être pour lui une chose indifférente (i). A Annecy encore, c'est la galté rieuse de la nouvelle convertie qui triomphe de l'humeur bourrue de l'apprenti genevois et le dresse à accueillir la foule des quémandeurs et des fâcheux qui assaillent la vieille maison trop largement hospitaUère (2). Près d'elle, il oublie presque la timidité et la gaucherie congénitale du Genevois, et, pour la seule fois de sa vie, il se prend à parler avec plaisir et avec une abondance aisée. Elle développe son goût de la lecture. Elle lui apprend à bien lire et, ce qui est moins genevois encore, à parler avec goût de ses lectures. Elle lit avec lui La Bruyère, qui lui plaît mieux que La Rochefoucauld, parce que moins sombre et moins désolant. Elle lui enseigne, sans aucune méthode, les éléments de la musique et encourage son goût naissant, qui deviendra une passion, pour cet art. Elle lui fait part d'un peu de cette éducation mondaine qu'elle a dû faire elle-même pour son propre compte, et où elle a heureusement perdu « ce ton maniéré du pays de Vaud où les femmes prennent le bel esprit pour l'esprit du monde et ne savent parler que par épigrammes ». Elle lui transmet un peu de son expérience du monde et de cette réflexion qui sait tirer parti de l'expérience acquise.
Plus tard, à l'automne de 1733, quand les avances de certaines
(i) t G* était, depuis Bossey, la première fois que j'avais du vert devant mes fenêtres. Toujours masqué par des murs, je n'avais eu sous les yeux que des toits ou le gris des rues. Combien cette nouveauté me fut sensible et douce ! elle augmenta beaucoup mes dispositions h l'attendrissement. Je faisais de ce charmant pa^'sage encore un des bienfaits de ma chère patronne ; il me semblait qu'elle l'avait mis là tout exprès pour moi; je m'y plaçais paisiblement auprès d'elle; je la voyais partout entre les fleurs et la verdure; ses charmes et ceux du printemps se confondaient à mes yeux. Mon cœur jusqu'alors comprimé, se trouvait plus au large dans cet espace, et mes soupirs s'exhalaient plus librement parmi ces vergers. » Confessions, 1. III. Œuvres, t. I", p. 53.
(2) t II fallait entretenir tout à la fois un soldat, un apothicaire, une belle dame, un chanoine, un frère lai. Je pestais, je grommelais, je jurais, je donnais au diable toute cette maudite cohue. Pour elle qui prenait tout en gaieté, mes fureurs la faisaient rire aux larmes, a Ibid., p. 56.
dames de Chambéry eurent porté ombrage à « maman » et qu'elle eut, avec Texcessive indifférence qu'elle montrait pour ce genre de geste (i), remplacé pour Rousseau les émotions passionnées de Tamitié amoureuse par les réalités tangibles de l'amour, l'ascendant extraordinaire de cette femme alla jusqu'à lui faire accepter la honte du partage avec Claude Anet. Mais, s'il faut tout dire, et si l'on songe aux contacts ignobles et aux exemples infâmes que Rousseau confesse avoir rencontrés dans sa vie d'aventures — à l'hospice de Turin, dans les rues de Lyon — on reconnaîtra que, n'y mettant elle-même ni sensualité raffinée, ni perversion d'imagination, Mme de Warens, en se donnant à Jean-Jacques^ nuisit certes à sa propre réputation, mais rendit peut-être au jeune homme un précieux service. De l'initiation devenue nécessaire, elle écartait le côté mercantile, ignoble et bas qui la souille souvent pour tant d'autres adolescents.
Celle qui domina ainsi la jeunesse de Rousseau, par le sentiment,, par l'intelligence, par les sens, qui était-elle?
Cette Vaudoise de Vevey, Françoise-Louise de La Tour, née le 31 mars 1699, mariée en 1713 à M. de Loys, seigneur de Warens^ fugitive et convertie en 1726, pensionnée à ce titre par le roi de Sardaigne, avait vingt-neuf ans, quand Rousseau la rencontra k. Annecy. On sait assez le portrait poétique un peu flatté qu'il a. tracé de son amie dans les Confessions (2). Elle nous apparaît encore, conmie à l'apprenti genevois ébloui, avec ses beaux yeux bleus pleins de douceur, son teint éblouissant, ses cheveux d'imi blond cendré, son air caressant et tendre, sa voix, « la voix argentée de la jeunesse », ses belles mains, sa gorge enchanteresse et son sourire et sa bouche fine (3).
Au moral, le portrait de Rousseau insiste, sans doute, sur lescôtés lumineux de son amie : l'inépuisable bonté de son cœur, son caractère aimant et doux, sa sensibilité généreuse pour les. malheureux, son humeur franche et gaie, une sincérité d'âme que ni Tâge, ni les malheurs ne purent altérer, une piété sincère qui ne sut jamais affecter les dehors ou faire les simagrées de la dévo-
(i) c Elle eût couché tous les jours avec vingt hommes en repos de conscience,, et sans m6me en avoir plus de scrupule que de désir. » Confessions, 1. VI. Œuvres,. t. I«, p. XI 9.
(2) L. II. Œuvres, t. V, p. 24.
(3) Dans une lettre au comte de Mellarède, M. de Conzié, voisin de Mme de- Warens, a tracé d'elle un portrait moins enthousiaste, mais qui laisse encore deviner un charme féminin assez vif. Mémoires et documents de la Société savoisienne eThiS" toire d eT archéologie, t. I*', 1856.
tion. Mais les ombres de cette physionomie ne sont point cachées. Une éducation mêlée et décousue qui ne développa point la justesse naturelle de son esprit. Un goût chimérique des secrets de l'empirisme ou des mystères de Talchimie. Une activité tracassière qui Ventraîne à d'incessantes et ruineuses entreprises; car à la passion des affaires elle ne joint pas ce clair coup d'oeil qui juge des ressources existantes et des moyens possibles.
A rinverse de Rousseau, l'érudition de nos contemporains a insisté plutôt sur les côtés déplaisants ou fâcheux de cette personnalité peu banale. Sans contester le charme et les mérites indéniables de cette « ensorceleuse », un de ses biographes a mis durement l'accent sur les défauts que ses ennemis lui reprochaient de son vivant. Une vanité démesurée qui exagère et dénature les choses jusqu'au mensonge le plus flagrant. Dès son enfance négligée et précoce, le goût et le besoin, qui iront croissant, de diriger et de dominer et, pour réussir à les satisfaire, la tendance à s'entourer d'inférieurs obséquieux. Avant sa fuite, si aucun document contemporain n'établit ses infidélités conjugales, étalées dans le récit des Confessions, les actes officiels n'établissent que trop sa passion malheureuse des affaires, sa prodigalité, l'opinion exagérée qu'elle a d'elle-même, l'impatience de tout contrôle et de toute autorité, l'excessive cordialité témoignée aux inconnus et aux intrigants qui la flattent. Entreprenante, ambitieuse, orgueilleuse, peu délicate en matière d'argent, « c'est à la ruine de son crédit qu'on doit attribuer la fuite de Mme de Warens et son passage au catholicisme (i) ».
Plus sévère encore, un second biographe de Mme de Warens (2) n'a guère su montrer d'elle que son aspect le plus fâcheux, celui qui apparaît le plus nettement dans les documents officiels et les actes notariés, celui de la femme d'affaires, de la solliciteuse éperdue et tracassière, presque de l'intrigante.
Que ce trait ait existé chez Mme de Warens, qu'il l'ait même emporté sur d'autres à la triste fin de sa carrière, cela n'est, hélas ! que trop démontré. Mais il serait souverainement injuste de ne voir en elle que cela, d'isoler ce trait déplaisant de tout ce que nous savons par ailleurs du charme, de l'attrait, du prestige que cette femme malheureuse conserva toujours et malgré tout. Pour avoir de Mme de Warens une idée juste et une image fidèle, il
(i) A. DE MoNTET, Madame de Warens et le pays de Vaud. Lausanne, 1891, passim, (2) F. MuGNŒR, ouvr, cité, passim.
iaut donc confronter les traits idéalisés par la légende et les traits mis au jour par les recherches érudites, peser soigneusement ces témoignages divers et les rectifier les uns par les autres. Il s'en dégagera une physionomie complexe et nuancée, aussi humaine et aussi émouvante par ses lacunes et ses déficits évidents que par le charme attrayant de qualités exquises (i).
Au milieu des contradictions intimes qu'on doit relever dans le caractère et dans la conduite de Mme de Warens, un point reste acquis et hors de conteste. C'est l'influence considérable que cette amie eut sur le développement religieux de Jean-Jacques, surtout dans les dernières années de leur vie en commun. Quelles étaient les idées religieuses de Mme de Warens (2) ?
Vaudoise et protestante de naissance, piétiste de milieu et d'éducation, Louise-Françoise de La Tour a abjuré solennellement le 8 septembre 1726, à Annecy, au couvent du premier monastère de la Visitation, la religion protestante (3). Extérieurement et officiellement elle est catholique et sa nouvelle confession l'a rebaptisée du prénom d'Eléonore. Si sincère qu'ait pu être cette conversion, il semble qu'elle ne changea rien au fond même des idées religieuses de Mme de Warens. Les recherches les plus récentes de l'érudition arrivent à la conclusion que c'est de Magny qu'elle tenait ses idées religieuses et que c'est la théologie piétiste que Rousseau connut par elle. En effet, pendant toute sa jeunesse, Mme de Warens a été instruite dans la foi par le chrétien éminent que fut Magny, et elle a subi très fortement son influence. Elle s'est trouvée initiée par lui « à tout ce que la religion protestante a de plus intime et de plus profond ». C'est donc d'une âme religieusement cultivée qu'elle put consoler, aux Charmettes, J.-J. Rous-
(i) ViNET, dans son Histoire de la littérature française au dix-huitième siècle, t. II, p. 231, reproche à Rousseau, avec une sévérité indignée, la manière ingrate et insensée dont il aurait parlé de sa bienfaitrice dans les Confessions. Certes, il y a quelque chose de choquant dans mainte révélation de Jean- Jacques, mais le portrait qu*il a tracé d'elle reste, dans son ensemble, plus flatteur que celui qui résulte des documents auxquels nous en serions réduits, s*il se fût tu. Plus près de nous, M. Ducros {ouvr. cité, p. 88-89) ^ renchéri sur la sévérité de Vinet, ce qui est son droit. Ce qui ne Test pas, ce qui est une injure gratuite, c'est d'insinuer, comme il ose le faire, que c'est parce que Genevois et « descendant des délateurs calvinistes » que Rousseau a trop parlé « des secrets sentiments et de la conduite privée (sic) • d'une femme qu'il avait aimée. Vilaine thèse et insoutenable pour qui connaît le caractère genevois, plus réfractaire qu'aucun autre aux confidences d'alcôve et aux bavardages compromettants.
(2) Pour ce qui suit, voir le récit des Confessions, commenté et complété par les patientes et ingénieuses recherches de M. Eugène Kitter.
(3) A peine dix-neuf mois avant l'arrivée de Rousseau.
seau malade et qui se croit mourant, et le soutenir « dans la recherche inquiète de la foi sur laquelle il voulait s'appuyer (i) ».
Un des traits les plus caractéristiques du piétisme, à cette époque du moins, c'est son indifférence très marquée px)ur les questions d'ordre confessionnel et pour tout ce qui touche aux formes extérieures du culte. Le f)ère de Mme de Warens était dans ces sentiments-là et la conversion de sa fille ne l'eût pas scandalisé. Magny, resté protestant lui-même, ne désapprouva point ce passage au catholicisme, conune en fait foi le témoignage indigné de M. de Loys, le mari de la belle « déserteuse (2) ». Et la déserteuse, à son tour, imprégna Rousseau adolescent de cette même indifférence.
En admettant que, par Magny et Mme de Warens, le piétisme allemand d'un Spener ait pu avoir sur Rousseau une certaine influence indirecte et lointaine, il est impossible de souscrire à la thèse soutenue par le même érudit, dans un ouvrage plus récent, d'après lequel Rousseau, pendant vingt ans, n'aurait pas eu un regard en arrière sur l'Eglise protestante qu'il avait abandonnée (3).
Psychologiquement impossible, car les premières impressions d'enfance ne s'effacent jamais, le cas, s'il était démontré par les faits, serait une exception monstrueuse. Mais les faits, à les bien examiner, ne le démontrent nullement (4).
Voyons ce qu'il en est, en fait, de ce fameux passage au catholicisme.
A Confignon, devant le curé de Pontverre, qui lui fait bon accueil et l'adresse à Mme de Warrens, Jean-Jacques, naïvement imbu de sa haute supériorité de protestant, ne songe point à changer de religion, changement dont la seule idée lui fait horreur (5).
(i) £. RiTTER, Magny et le piittsme romand. Lausanne, 1891. Voici la condusioa de cette intéressante étude : t Magny et Mme de Warens ont été les intermédiaires par lesquels un écho des idées de Spener, le chef du mouvement piétiste allemand à la fin du dix-septième siècle est arrivé jusqu'à T auteur de VEnUle, »
(2) Lettre de S.-J. de Loys à Daniel de Loys, seigneur de Middes, son beau*frère (du 30 octobre 1732). A db Montet, oitvr. cUé, p. 224, document 61.
(3) E. RiTTER, la Famille et la jeunesse de J,'J. Rousseau. Paris, 1896, p. 267 : « Tout ce qu'il y avait eu de huguenot dans son éducation, dans les idées que lui avaient laissées les conversations, les livres et les sermons de Genève, tout était effacé. »
(4) A moins de toujours récuser le témoignage de Rousseau, comme M. E. Ritter n'hésite pas à le faire sur un point très important, rinterrogatoire de l'inquisiteur à Turin. Ibid., p. 198-202.
(5) n faudra longtemps à l'apprenti genevois pour rencontrer un prêtre en surplis, ou pour entendre la sonnette d'une procession « sans un frémissement de teneur
A Annecy, Mme de Warens, nouvelle convertie et strictement surveillée, n'ose pas l'exhorter* à retourner à Genève, ce qui eût été le seul parti sage et honnête, mais elle cherche par ses questions insinuantes à le lui suggérer doucement. Et si Jean-Jacques ne reprend pas le chemin de la ville natale, ce n'est pas qu'il ait la moindre velléité de changer de religion. C'est que, déjà séduit et subjugué par le charme de la blonde convertie, il craint en rentrant à Genève, de ne la quitter à jamais, tandis qu'entre Turin et Annecy les relations sont nombreuses et le va-et-vient constant (i).
A Turin, si le complet dénuement où il se trouve le force à entrer dans l'hospice des catéchumènes de San-Spirito, le spectacle des ignobles néoph5rtes qui l'entourent lui inspire, par contraste, un sentiment de respect profond et d'ardente gratitude pour la première éducation protestante qu'il a reçue à Genève et à Bossey. Il recule d'horreur à l'idée de vendre sa religion qu'il continue à croire « sainte et vraie ». L'abjection de ses camarades de conversion, l'ignominie des contacts qu'il doit subir à l'hospice, ne sont pas faites pour lui donner une trop haute idée de la religion nouvelle qu'il va être forcé d'adopter. Il oppose aux convertisseurs une vive et tenace résistance et son séjour à l'hospice ne dure pas moins de quatre mois et onze joursi du 12 avril au 23 août 1728 (2).
La nécessité, le dégoût, la hâte de quitter un milieu immonde lui font signer enfin une abjuration formelle, qui ne répond à aucun besoin intérieur, à aucune conversion ou conviction catholique quelconque. Au dernier moment encore, la brutale question du père inquisiteur, qui lui demande brusquement « si sa mère ^taît danmée », soulève un mouvement d'indignation réprimé par TefEroi. Rousseau s'en tire par une réponse évasive qui fait
et d*effiroi ». < J'avais, explique- t-il, l'aversion particulière à notre ville, pour le catholicisme qu'on nous donnait pour une affreuse idolâtrie et dont on nous peignait le clergé sous les plus noires couleurs. » Confessions, 1. II. Œuvres, 1. 1^, p. 31.
(i) Ibid,, p. 37*
(2) La durée véritable de ce séjour à l'hospice a été fixée de façon irréfutable par M. Th. DuFouR, ouur. cité, p. 7. Feu Gaberel en lisant mal |le texte du document officiel avait, en 1858, réduit à onze jours (du 12 au 23 avril) le temps de ce séjour et de la conversion de Jean- Jacques. Plus tard, en 1878, il rectifia cette erreur. Dans son Histoire littéraire de la Suisse romande, 2* édition, 1903, p. 319 et note, M. Virgile Rossel, qui aurait dû connaître les résultats de M. Th. Dufour, reproduit sans sourciller la fausse indication primitive de Gaberel et n'hésite pas à accuser Rousseau d'avoir f menti > dans les Confessions, < pour ne point donner sa conversion comme trop rapide ». En fait, c'est Rousseau qui dit vrai et c'est H. Virgile Rossel qui calomnie Rousseau.
faire la grimace au moine (i). Quels sentiments intimes une religion ainsi acquise pouvait inspirer à un Genevois de seize ans, un peu d'imagination suffit à le faire comprendre. Le seul ecclésiastique catholique, rencontré à Turin, dont Rousseau parle avec admiration et respect, est cet abbé Gaime, un des prototypes de son \icaire savoyard, qui lui inculque, non pas le dogme ou la pratique de son Eglise, mais « les leçons de la saine morale et les maximes de la droite raison » et qui lui conseille, non pas d'aller à Rome, mais de retourner à Genève (2) !
Mais M. Eugène Ritter veut encore que" Rousseau, durant son séjour en Savoie, ait été « bon catholique ». Il le fut en effet à Textérieur et il lui eût été difficile,'' en" restant Thôte et le protégé d'une convertie, pensionnée pour cause de conversion et très surveillée, de ne pas fréquenter la messe et d'éviter les amis ecclésiastiques, curés ou moines, de sa protectrice. De ce catholicisme tout extérieur, on pourrait même citer des preuves plus fortes en rappelant le testament fait par Jean-Jacques, le 27 juin 1737, au momemt où, presque privé de la vue par un accident, il se croit perdu et redoute l'enfer. Rousseau, dans ce testament, fait profession de foi catholique. Il invoque même l'intercession de la très Sainte Vierge et des saints Jean et Jacques, ses patrons, et fait divers legs pies à des couvents de]^Chambéry (3). Le récit du prétendu miracle de Mgr de Bemex, évêque de Genève (4), que Rousseau reconnaît avoir écrit moins par conviction profonde que par la vanité de jouer un petit rôle, est une autre preuve de cette adhésion formelle à la religion nouvelle de Mme de Warens.
Mais Tessentiel ici, ce n'est pas la forme, c'est le fond ; ce n'est pas le geste extérieur conforme aux habitudes du milieu et aux nécessités du moment, c'est la pensée intérieure et la conviction intime. Or, dès que nous voyons Rousseau, sérieusement occupé
(t) Confessions^ 1. II. Œuvres, t. I", p. 35.
(2) Confessions, 1. III. Œuvres, t. 1^, p. 45.
(3) I-e texte complet de ce testament a été publié par François Mugnibr, ouvr. dté, p. 149-152.
(4) « Mémoire remis le 19 avril 1742 à M. Boudet, Antonin, qui travaille à l'histoire de feu M. de Bernex, évf-que de Genève. » Œuvres, t. III, p. 285-286. Ce mémoire fait partie du cahier autographe de Rousseau: la Muse A llobroge {174.2), que possède la bibliothèque de Genève. Voir Th. Dufour, Pages inédites de J.-J. Rousseau, dans Annales, t. II, 1906, p. 170-171. Il s'agit de l'incendie qui éclata en septembre 1729 au four des Cordeliers d'Annecy et de la maison qu'une prière de l'évêque préserva « miraculeusement » de la ruine. Le livre de Boudet parut en 1751 et, quatorze ans plus tard, Fréron dénicha le certificat de Rousseau et le publia dans V Année littéraire, 27 mars 1765.
et préoccupé des problèmes religieux — dans les années 1738 et 1739 surtout — chercher une solution dans ses longs entretiens avec Mme de Warens, comme dans ses réflexions et ses lectures personnelles, dès ce moment-là, nous le trouvons affranchi et parfaitement dégagé de tout dogmatisme catholique. Il constate lui-même que, du moins en littérature, Mme de Warens avait « le goût un peu protestant ». Bayle était et restait sa lecture favorite, et ce n'est pas le signe d'une orthodoxie catholique bien stricte. Rousseau, après son amie, a beaucoup lu Bayle. Mais c'est bien de Mme de Warens qu'il tient précisément, dès cette époque, les principaux linéaments de sa philosophie religieuse. A-t-on raison de soutenir que tout ce qu'il y a d'afïirmatif dans la Profession de foi du Vicaire savoyard date de là? En tout cas, on a pu énumérer justement les cinq points où concordent l'enseignement du piétiste protestant Magny, les souvenirs qu'en garde Mme de Warens, et les idées religieuses de Rousseau lui-même : un sentiment de piété qui tient une large place dans le cœur et dans la vie quotidienne; une grande indépendance individuelle en face de l'autorité traditionnelle ; une notable indifférence pour les controverses et les barrières confessionnelles; l'idée de la Providence divine écartant les autres idées théologiques et constituant à elle seule presque toute la dogmatique; enfin, l'attente et la ferme espérance de l'étemel avenir (i).
Le texte authentique des prières composées à Chambéry par Rousseau pour lui-même et pour sa bienfaitrice (2) confirme l'exactitude de cette énumération.
Le déisme affectueux et confiant, la foi entière en une Providence, la piété quotidienne et personnelle (3), le sentiment chrétien de la paternité de Dieu et l'invocation de ce Père par l'oraison dominicale, voilà ce que nous trouvons dans ces prières aussi belles d'inspiration que de forme. Sauf le vous qui s'adresse à Dieu, au lieu du tu des protestants, il n'y a pas trace de catholicisme dans ces prières-là. Et il n'y a pas, dans ces mêmes oraisons, ime pensée ou un mot qui soit étranger ou contraire à la religion chrétienne réformée telle qu'elle était conçue et enseignée à Genève au temps de l'enfance de Rousseau. Resté protestant à Genève, Rousseau n'eût pas prié autrement. Après dix ou onze
(i) RiTTER, ouvr. cité, p. 279-280.
(2) Publié par M. Th. Dufour, dans Annales, t. I®', 1905, p. 221-229.
(3) « Que votre parole soit dans notre bouche et votre loi dans notre cœur ; répandez votre sainte bénédiction sur notre union, etc.. 9 Ihid., p. 223.
ans d'absence, et malgré toutes les influences contraires qu'elle a subies, la pensée religieuse de Rousseau reste, on le voit, tout à fait étrangère à la confession nouvelle dont il pratique le culte, et très conforme à l'esprit de sa religion foncière, dont la fatalité de sa destinée l'a seule écarté. Non! tout n'était pas effacé de Genève dans l'esprit et le cœur de Rousseau pour avoir subi quatre mois de dégoût dans le répugnant hospice de San-Spiritol
Dans ces mêmes prières, de 1738 ou 1739, Rousseau, avant de penser au genre humain, implore chaque jour la bénédiction divine sur sa patrie (i). Et d'autres faits, qu'on va citer, démontrent que jamais, durant son séjour en Savoie et ses courses aventureuses en pays divers, le souvenir et l'amour de Genève n'ont été absents de l'âme de Jean-Jacques.
A Turin, libéré de l'odieux hospice, ce n'est pas la société des nouveaux convertis qu'il recherche, mais celle des Genevois non convertis, qui sont de passage dans la ville : Mussard Tordgueule, le peintre en miniature, et l'amusant Bâcle, l'ancien camarade d'apprentissage, pour lequel Jean-Jacques s'enflamme d'un engouement subit et bien genevois. Et l'amusant Bâcle le ramène, de village en village, montrant une fontaine de Héron, à Annecy (2). L'année suivante — dans l'été de 1730 — accompagnant d'Annecy à Fribourg la jeune Anne-Marie Merceret, Jean- Jacques passe à Genève et, à la vue de la cité natale, son cœur tressaille d'émotion : il se sent défaillir d'attendrissement et de regret (3).
La visite qu'il fait à Nyon à son père, et les récriminations du vertueux Isaac, lui furent, on peut n'en pas douter, un rappel vigoureux de la mentalité genevoise. Dans les mois qui suivent, où il ne fait que séjourner et déambuler à pied dans le pays romand, et de préférence sur les bords du Léman, il n'est guère vraisemblable qu'il ait tout à fait « oublié qu'il est Genevois ».
Ensuite sont-ils assez d'un Genevois, ces deux voyages à pied de Soleure à Paris et de Paris à Chambéry, et surtout, dans ce
(i) Ibid., p. 229.
(2) Confessions, 1. III. Œuvres, t. !•', p. 50-51.
(3) « En passant à Genève je n'allai voir personne, mais je fus prêt à me trouver mal sur les ponts. Jamais je n'ai vu les murs de cette heureuse ville, jamais je n'y suis entré sans sentir une certaine défaillance de cœur qui venait d'un excès d'atten* drissement. En même temps que la noble image de la liberté m' élevait l'âme, celles de l'égalité, de l'union, de la douceur des mœurs me touchaient jusqu'aux larmes et m'inspiraient un vif regret d'avoir perdu tous ces biens. Dans quelle erreur j'étais, mais qu'elle était naturelle ! Je croyais voir tout cela dans ma patrie, parce que je le portais dans mon cœur, « Confessions, 1. IV. Œuvres, t. I«, p. 74.
voyage de retour, rétonnement mêlé d'effroi qu'éprouve Rousseau à voir ce qu'est un paysan français terrorisé par la seule pensée des commis et des rats de cave? a Je croyais que c'était comme à Genève ou en Suisse, où tous les habitants à leur aise sont en état d'exercer l'hospitalité. »
Ainsi le contraste entre ce qu'il avait vu dans sa patrie et ce qu'il voit maintenant ouvre brusquement les yeux de J.-J. Rousseau sur l'oppression du malheureux peuple de France et le pénètre de compassion. Du même coup il mesure l'étendue du bienêtre et de la Uberté dont jouissent chez eux ses propres compatriotes.
Ayant atteint, le 28 juin 1737, l'âge de la majorité que les édits genevois fixent à vingt-cinq ans, Rousseau vient à Genève toucher les 6 500 florins qui sont sa part de l'héritage maternel. Il apprécia vivement et louera plus tard, à cet égard, le libéralisme relatif des lois de Genève qui, à l'inverse de celles de Berne, ne confisquent pas les biens de celui qui change de religion. Sa part d'héritage ne lui fut pas contestée, et, im mois après avoir atteint sa majorité, il toucha ce qui lui était dû (i).
C'est dans ce séjour que Rousseau fut témoin d'une scène qui frappa d'horreur son imagination de patriote. Il vit, en effet, dans une a prise d'armes », deux citoyens de sa connaissance, le père et le fils Barillot, prendre les armes pour des partis différents, le père pour les magistrats, le fils pour la bourgeoisie. Rousseau jie précise pas la date exacte de l'événement, mais il s'agit probablement ici du combat du Perron {21 août 1737) (2). Cette « première fermentation que Genève en armes excite dans son cœur », cette grande pitié qui l'émeut pour la vie des citoyens, ce serment de bon citoyen qu'il prête alors, et qu'il tiendra plus tard dans une occasion délicate, tout cela prouve assez de quel patriotisme foncier Rousseau reste pénétré après dix ans d'absence. Une autre preuve, naïve et touchante, de ce patriotisme tenace, c'est le repentir alarmé que Jean-Jacques garda d'avoir
(i) Confessions, 1. VI. F. Mugnier, ouvr. cité, p. 153-155. E. Ritter, oiivr, âU, p. 217.
(2) « Lorsqu'on prit les armes en 1737, je vis, étant à Genève, le père et le fils sortir armés de la même maison, l'un pour monter à l'hôtel de ville, l'autre pour se rendre à son quartier, sûrs de se trouver deux heures après l'un vis-à-vis de l'autre exposés à s' entr* égorger. Ce spectacle affreux me fit une impression si vive que je jurai de ne tremper jamais dans aucune guerre civile, et de ne soutenir jamais au dedans la liberté par les armes, ni de ma personne, ni de mon aveu, si jamais je rentrais dans mes droits de citoyen. > Confessions, 1. V. Œuvres, t. I", p. 112.
montré à Favocat Coccelli, directeur du cadastre de la Savoie, un mémoire imprimé de Micheli du Crest sur les fortifications de Genève (i). Ce factum, trouvé par Rousseau à Genève dans les papiers de son oncle Gabriel Bernard — émigré en 1734 à Charleston, dans la Caroline — n'avait nullement l'importance dangereuse que lui attribue Jean- Jacques, mais ses alarmes, même superflues, restent à l'honneur de son civisme genevois.
Le premier opuscule imprimé par Rousseau, en 1739, le Verger de Mme la baronne de Warens (2), atteste aussi que Genève est toujours présente à son souvenir. Non seulement nous y voyons Jean-Jacques étudier l'histoire de Genève dans Spon, mais encore adjurer « sa chère patrie » de demeurer libre, unie dans la concorde de ses citoyens, et de revenir à la foi de ses aïeux, c'est-à-dire au catholicisme (3).
Le même souvenir de Genève et le même, sentiment patriotique se retrouvent dans VEpître à M, Borde, pièce de vers écrite pendant son séjour à Lyon (1740-1741), où Rousseau parle lui-même de sa « muse helvétique » et de sa franchise de a fier républicain » que « blesse l'arrogance » et « qui connaît peu les usages de France (4) ».
Tous ces faits, et d'autres qu'en en pourrait rapprocher encore, montrent assez que, si la Savoie a complété, poli, adouci et enrichi, par im élément nouveau de poésie, de sentiment et de cordialité, le fond genevois de Rousseau, elle n'a pu eiïacer, ni détruire en lui la forte empreinte genevoise et protestante de la naissance et de la première éducation.
Au point de vue intellectuel, la Savoie n'est pour rien dans ses vastes lectures et dans ses études personnelles d'autodidacte, qu'il eût pu faire aussi bien partout ailleurs qu'à Chambéry. En reconnaissant lui-même « qu'avec assez de conception » il n'a « jamais pu rien apprendre avec des maîtres », Rousseau n'excepte
(i) RivoiRE, ouvr. cité, t. I", p. 41, n<» 264 : Mémoire pour le magnifique Conseil des Deux- Cents de Genève (signé) Micheli du Crest. In fol. 30 pages-. Ce mémoire reçu à Genève en novembre 1728, et aussitôt conâsqué, fut réfuté officiellement par M. de la Ramière (janvier 1729) auquel Micheli riposta, à son tour, de Landau (27 juin 1730). Voir £. Ritter, article sur Gabriel Bernard, dans Annales^ 1907, t. III, p. 186-187.
(2) In- 8^ de vi-io pages. A Londres, chez Jacob Tomson, 156 vers. Voir Th. DuFouR, Pages inédites de J.-J, Rousseau, dans Annales, t. II, 1906, p. 169-170.
(3) Le Verger des Charmettes, poème. Œuvres, t. III, p. 357-359.
(4) Epître à M. Borde, Œuvres, t. III, p. 360.
de cette règle que son père, l'horloger de Genève, et M, Lambercier, le pasteur genevois de Bossey (i). Il n'a rien reçu d'aucun maître savoyard. ^N'insistons donc pas trop sur ces lectures abondantes, dont le Verger des Charmettes dressera liste poétique, un peu amplifiée sans doute par les exigences de la rime ou de la césure. Quant à ses études d'autodidacte, dont les Confessions tracent avec complaisance un tableau détaillé (2), elles sont confirmées par les curieux écrits de Rousseau qui remontent à cette époque (3).
Jean- Jacques s'y montre préoccupé des femmes, de leurs aptitudes, de leur rôle dans l'histoire. Il étudie la chronologie universelle, dont il dresse pour son usage particulier un tableau compendieux. On le voit encore aux prises avec la géographie, l'astronomie, la géométrie élémentaire, voire avec la généalogie de la maison d'Autriche. Il lit encore, un peu au hasard, tout ce qui lui tombe sous la main : Fénélon, Rollm, le P. Lamy, mathématicien. Le Gendre et son Traité de V Opinion. Tout cela concorde avec le récit des Confessions et le confirme ici dans ses grandes lignes.
Plus tard, à Lyon d'abord, puis à Paris, Rousseau s'efforcera de mettre en valeur littéraire cet amas, un peu indigeste et hétéroclyte, de notions, de faits et d'idées. Et si, comme on l'a dit, il a fait en Savoie, par lui-même et tout seul, sa classe de philosophie, c'est à Paris qu'il fit ensuite, longuement et péniblement, sa classe de rhétorique. C'est là que nous allons le suivre (4).
Pendant les huit ans (1742-1749) que dura cette classe de rhétorique, nous allons voir Jean- Jacques s'efforcer vainement
(i) Confessions^ 1. III. Œuvres, t. I", p. 61.
(2) Œuvres y t. I", p. 120.
(3) Voir les deux séries de Pages inédites publiées par M. Th. Dufour, HanQ AnnaleSy t. !•', 1905, p. 202-220 et Annales, t. II, 1906, p. 160-163.
I (4) Sur le séjour de Savoie, le voyage à Montpellier, le préceptorat de Lyon, le roman de Rousseau et de Mlle Serre et tant d'autres épisodes émouvants, pittoresques ou charmants, nous devons, pour ne pas nous écarter trop de notre sujet, renvoyer au récit des Confessions et aux recherches de l'érudition qui l'élucident et le complètent.
de devenir un Parisien comme tous les autres, et chercher sa voie en tâtonnant, mais sans aboutir à rien, dans les genres les plus divers par où il espère se hisser au succès ou tout au moins à une situation : la littérature mondaine, la théorie et la composition musicale, le théâtre (comédie et opéra), le journalisme satirique et même la diplomatie.
Quand Rousseau arrive à Paris, au milieu de Tété 1742 (i), il a quinze louis d'argent comptant, une comédie de Narcisse, écrite huit ans auparavant, et son projet de musique chiffrée. Il a aussi reçu à Lyon, où il a fait en passant un court séjour, des recommandations dont quelques-unes au moins lui seront utiles à Paris.
Un gentilhomme savoyard, Damesin, lui procure quelques leçons de musique et de composition. Un homme de savoir, M. de Boze, le présente à son ami, M. de Réaumur, qui l'introduit à l'Académie des sciences. Là, le 22 août 1742, Rousseau lit, sur son système de musique chiffrée, un mémoire explicatif qui eut un succès d'estime, d'ailleurs sans lendemain.
La Dissertation sur la musique moderne, où il expose alors son système et le défend contre les objections présentées, ne réussit pas, malgré l'appui des journalistes, à vaincre l'indifférence du public. Rousseau doit du moins à ses visites académiques de <( faire connaissance avec tout ce qu'il y avait à Paris de plus distingué dans la littérature (2) ». Il voit l'abbé de Mably, Fontenelle, Marivaux. Marivaux Ht la comédie de Narcisse, la goûte et consent même à la retoucher. De fait, Narcisse est un marivaudage dont quelques traits clairsemés semblent montrer la touche délicate du maître. Il voit surtout Diderot, chez qui son ami vaudois, M. Roguin, l'a introduit, Diderot qui est du même âge que Rousseau, Diderot qui aime la musique, car il aime tout, et qui en sait la théorie, car il sait tout. Une amitié se noue qui durera quinze ans.
Bien qu'il soit logé assez tristement à l'hôtel Saint-Quentin, rue des Cordiers, proche la Sorbonne, « vilaine rue, vilsin hôtel, vilaine chambre », Rousseau voit alors Paris « par son côté brillant ». Sans souci pour l'heure présente, il va flâner le matin au Luxembourg, apprenant par cœur des vers de Jean-Baptiste
(i) Et non pas en automne 174I) comme il le croit dans ses Confessions, 1. VII. Œuvres, t. P^ p. 145. Sur cette question de date, voir la démonstration probante de Th. DuFOUR dans Annales, t. II, 1906, p. 177-178.
(2) Confessions, 1. VII. Œuvres, t. !•*, p. 147.
Rousseau ou de Virgile, ce qui est déjà un moyen de faire sa rhétorique. L'après-midi, repassant les leçons qu'il a reçues à Chambéry du Genevois Bagueret, il joue aux échecs et, voulant à tout prix a primer » en quelque chose, il s'efforce de jouter, bien inutilement d'ailleurs, avec Philidor et les autres joueurs fameux qui se réunissent chez Maugis (i). Le soir, il va au spectacle, où il se prépare indirectement au métier d'auteur dramatique. Mais le P. Castel, jésuite fantaisiste, fameux par ses bons mots et par l'invention du « clavecin oculaire », lui révèle le vrai moyen de se pousser dans le monde et de réussir à Paris : avoir les femmes pour soi (2).
Ainsi averti par ce « bonhonmie », et introduit par lui chez Mme de Besenval et chez Mme Dupin, Rousseau cherche à se rendre agréable dans ce miUeu mondain, si nouveau pour lui, et à s'y faire rechercher. Sans doute, auprès de Mme de Besenval et de sa fille, Mme de Broglie, sa « lourdise» genevoise ne sait guère s'adapter à « ce petit jargon de Paris tout en petits mots, tout en petites allusions fines ». Mais il lit avec chaleur son EpUre à Palissot, commencée par lui à Lyon et qu'il vient d'achever à Chambéry, le 10 juillet 1742, et son émotion se communique à ses auditeurs (3). Les deux dames pleurent, et même leur ami, le président de Lamoignon, qui, auprès d'elles, écoute Jean- Jacques.
Adressée à Parisot, chirurgien lyonnais, « le meilleur et le mieux faisant des hommes », cette longue épître en trois cent quatorze vers (4) est, d'entre tous les exercices de rhétorique auxquels Rousseau s'applique dans sa période d'apprentissage Uttéraire, le moins mauvais et le plus Usible. Rousseau lui-même, si sévère en général pour ses essais de débutant, reconnaît que a ce morceau ne manquait pas de chaleur ». L'épître à Parisot offre à nos yeux un intérêt particulier par le retour que Rousseau y fait sur lui-même, sur son enfance à Genève, sur sa famille, sur les maximes de liberté et de démocratie qui lui furent inculquées dans sa jeunesse. N'est-il pas assez piquant de voir Rousseau débuter dans
(i) Voir I. Grunberg, Rousseau joueur (TéchecSf dans Annales, t. III (1907),
(2) « On ne fait rien dans Paris» lui dit-il, que par les femmes : ce sont comme des courbes dont les sages sont les asymptotes; ils s'en approchent sans cesse, mais ils n*y touchent jamais. • Confessions^ 1. III, Œuvres, t. I", p. 148.
(3) Confessions, 1. VII. Œuvres, t. I", p. 149.
(4) Œuvres, t. III, p. 361-363.
un salon parisien par ce panégyrique de l'éducation genevoise qui Ta fait citoyen, républicain et fier (i)? Aux nations puissantes et conquérantes, mais asservies et ruinées par le luxe, les éducateurs genevois de Rousseau opposaient le tableau de la petite cité austère et libre, régie par des magistrats justes et vertueux que tous les citoyens respectent (2).
Après avoir conté ses révoltes d'enfant républicain au contact des « grands » et de leurs « \'ils parchemins », Rousseau déplore ces sentiments anciens et rend grâce à celle qui, par ses bienfaits et par ses leçons, lui a fait renier Terreur genevoise. A son école, il a acquis les « biens de la raison », les « sentiments du cœur », et quelques talents qui lui donnent des droits à l'honneur. Il y a perdu son humeur sauvage de démocrate égalitaire gene-
(i) Ah! s'il fallait un jour, absent de ma patrie.
Traîner chez l'étranger ma languissante vie, S'il fallait bassement ramper auprès des grands, Que n'en ai-je appris l'art dès mes plus jeunes ans! Mais sur d'autres leçons on forma ma jeunesse. On me dit de remplir mes devoirs sans bassesse. De respecter les grands, les magistrats, les rois, De chérir les humains et d'obéir aux lois : Mais on m'apprit aussi qu'ayant par ma naissance Le droit de partager la suprême puissance. Tout petit que j'étais, faible, obscur citoyen , Je faisais cependant membre du souverain ; Qu'il fallait soutenir un si noble avantage Par le cœur d'un héros, par les vertus d'un sage. Qu'enfin la liberté, ce cher présent des cieux. N'est qu'un fléau fatal pour les cœurs vicieux. Avec le lait, chez nous, on suce ces maximes. Moins pour s'enorgueillir de nos droits légitimes Que pour savoir im jour se donner à la fois Les meilleurs magistrats et les plus sages lois...
(2) Notre plus grande force est dans notre faiblesse.
Nous vivons sans regret dans l'humble obscurité. Mais du moins dans nos murs on est en liberté. Nous n'y connaissons point la superbe arrogance. Nuls titres fastueux, nulle injuste puissance. De sages magistrats, établis par nos voix, Jugent nos différends, foi:\t observer nos lois. L'art n'est point le soutien de notre république. Etre juste est chez nous l'unique politique. Tous les ordres divers, sans inégalité Gardent chacun le rang qui leur est affecté. Nos chefs, nos magistrats, simples dans leur parure. Sans étaler ici le luxe et la dorure, Parmi nous cependant ne sont point confondus : Ils en sont distingués, mais c'est par leurs vertus. Puisse durer toujours cette union charmante!
vois (i). Formé à la douceur et à la modestie par Mme deWarens, Rousseau complète son éducation à Lyon, où, à Técole de Parisot, il acquerra Tamabilité mondaine, le goût de l'esprit, de la sociabilité, de la galanterie, et un opportunisme moral qui évite les excès du vice comme ceux de l'austérité; car « rien ne doit être outré, pas même la vertu ».
Arrivé à l'âge de trente ans, Rousseau se demande s'il doit poursuivre « le lustre de la gloire ». Sa timidité, sa gaucherie, son incapacité pour l'intrigue, la cabale et l'hypocrisie, lui barreront toujours la route du succès. Mais il n'est point ambitieux et son rêve de bonheur se borne à souhaiter :
« Un bon livre, un ami, la liberté, la paix. »
Il cherchera donc le bonheur dans la vertu, à laquelle il reste fidèle au moins par le cœur, si ce n'est toujours par la conduite (2). Cette déclaration finale est singulièrement caractéristique. Par le cœur, par l'imagination, par les aspirations, Rousseau reste moral, au moment même où il fait le plus d'efforts pour être un Parisien, pareil aux hommes du monde et aux hommes de lettres qu'il fréquente. Il distingue absolument le bien et le mal, il exalte le bien, et, s'il fait le mal, loin de s'en glorifier, il ne se le pardonne pas. C'est là un trait foncier qui le distinguera toujours de ses contemporains français. Mieux encore que le souvenir de son éducation républicaine, mieux que l'espèce d'image idéale qu'il commence à se faire à distance d'une Genève irréelle, ce trait de VEpUre à Parisot marque dans Rousseau la survivance du Genevois. Qu'il se lie maintenant avec Mme Dupin et avec son beaufils, M. de Francueil, qu'il coudoie dans ce monde de la finance, des^grands, des gens de lettres et de belles femmes (3), qu'il mé-
(i) J'abjurai pour toujours ces maximes féroces,
Du préjugé natal firuits amers et précoces, Qui, dès les jeunes ans, par leurs acres levains Nourrissent la fierté des cœurs républicains. J'appris à respecter une noblesse illustre Qui même à la vertu sait ajouter du lustre, n ne serait pas bon dans la société Qu'il fût entre les rangs moins d'inégalité.
(2) I^s grandes passions sont des sources de peine : J'évite les dangers où leur penchant entraîne; Dans leurs pièges adroits si l'on me voit tomber. Du moins je ne fais pas gloire d'y succomber.
De mes égarements mon cœur n'est point complice, Sans être vertueux, je déteste le vice.
(3) Selon Mercier (/.-/. Rousseau considéré comme un des premiers auteurs de
6o JEAN-JACQUES ROUSSEAU GENEVOIS
dite des plans de comédies ou d'opéras comme les Muses galantes, ou qu'il tente enfin, pendant un an (septembre 1743-août 1744), de jouer au diplomate comme secrétaire du comte de Montaigu, ambassadeur de France à Venise, tout cela ne touchera guère au fond intime de Rousseau. Plus il s'efforcera d'être conune les autres, plus une force intérieure inconsciente le contraindra à rester pareil à lui-même.
Cet intermède de Venise, qui dure tout juste une année, ne présente, malgré la complaisance visible avec laquelle Rousseau le raconte dans les Confessions, rien de bien important pour la psychologie de l'honmie ou de l'écrivain. Qu'il ait été secrétaire d'ambassade, comme il le veut, ou simplement secrétaire de l'ambassadeur, qu'il ait déployé ou non dans cet emploi toute la droiture courageuse, le zèle avisé et l'intelligence diplomatique qu'il se reconnaît, assez peu nous importe. Il reste que Rousseau témoigne, dans ses âpres démêlés avec son maître, M. de Montaigu, une roideur de col toute genevoise et très peu compatible avec la carrière pour laquelle il se croit alors de si belles dispositions.
Sans entrer dans le détail de ce séjour, qui est assez connu (i), soulignons quelques points qui ont, pour nous, leur intérêt.
Tout d'abord cette absolue indifférence, dont le silence même des Confessions témoigne avec éloquence, pour la beauté artistique de Venise — décor, palais et églises, peinture et architecture — peut être relevé comme un trait genevois bien constant du caractère intellectuel de Rousseau, Les détails naïvement surabondants que le récit des Confessions prodigue sur les entrevues galantes de Jean- Jacques avec la Padoana ou la Zulietta
la Râvoluiionf t. II, p. 271), Rousseau « ne dînait pas à table chez M. Dupin les jours où les gens de lettres s* y rassemblaient ». Voilà une allégation qui paraît difficile à concilier avec la fierté courroucée de Jean- Jacques quand Mme de Besenval fit mine, à leur première rencontre, de le faire dîner à l'office. C*est, du reste, dans les Mémoires de Marmontel, un des détracteurs les plus fielleux de Jean-Jacques, que Mercier a trouvé cette anecdote suspecte. Mme F. Macdo- NALD, /.-/. Rousseau. A new crUicism (appendice du t. !«', B, note 2, lettre h), a fait bonne justice de cette légende malveillante.
(i) Outre le récit des Confessions, 1. VII, Œuvres, t. I®^ p. 152-168, on peut consulter utilement : Jean-Jacques Rousseau d Venise, notes et documents recuiUis par Victor Cérésole, publiés par Th. de Saussure, Genève et Paris, 1885; les articles de Faugère dans le Correspondant des 10 et 25 juin 1888 et de Saint- Marc Girardin dans le Journal des Débats du 22 janvier 1862. Quant au livre de M. Aug. DE Montaigu, Démêlés du comte de Montaigu, ambassadeur à Venise, et de son secrétaire J.-J. Rousseau (1743-1749), Paris, 1904, c'est un ouvrage partial, rapportant contre J.-J. Rousseau des accusations imaginaires ou très invraisemblables. M. Th. DuFOUR a fait bonne justice de ce réquisitoire dans ime note critique des Annales, t. I"", 1905, p. 305-306.
INFLUENCES ÉTRANGÈRES- — LA SAVOIE ET PARIS 6i
montrent quelle impression elles ont faite sur lui et combien ce provincial était encore peu déniaisé par toute une année de vie parisienne. Enfin, et surtout, il faut retenir ce que Rousseau raconte sur son plan des Institutions politises, qu'il aurait élaboré à Venise, en dressant dans son esprit une comparaison entre la constitution de cette grande république et celle de sa petite patrie (i). Et si, comme on Ta dit, Rousseau fut très frappé par le parallélisme des institutions républicaines des deux cités, il dut l'être plus encore par l'étrange contraste de leurs mœurs publiques et privées et de leurs religions officielles. L'important est ici pour nous de retenir que, durant ce séjour à Venise, Rousseau non seulement pensait à Genève, mais qu'il réfléchissait et méditait sur les institutions politiques de sa cité natale où, tout comme à Venise, la base de l'état est démocratique et la forme du gouvernement aristocratique.
En quittant Venise, l'intention de Rousseau était même de se retirer à Genève. Le désir de se justifier avec éclat aux yeux de la cour et la nécessité où il était de toucher ce qui lui restait dû de son traitement, pour payer quelques petites dettes, le détournèrent de ce projet.
Rentré en Suisse par le Simplon, il ne fit à Genève qu'un court séjour. Il fallut les instances du libraire Duvillard, un ancien ami de son père, pour décider Jean-Jacques à aller voir le vieil Isaac Rousseau à Nyon. Encore l'entrevue du père et du fils eut-elle lieu au cabaret, tant Jean- Jacques, blessé dans son amçur-propre par sa mésaventure, redoutait les rebuffades de son acariâtre belle-mère.
Il rentre bientôt, par Lyon, à Paris, qu'il remplit de ses plaintes et invectives, écrites et orales, contre ce fou « inique et cruel » de Montaigu. Il ressentit douloureusement l'inutilité de ses dabauderies, qui restaient vaines, dit-il, « par l'unique raison que, n'étant pas Français, je n'avais pas droit à la protection natio-
(z) Contesté de nos jours par certains critiques, le fait semble confirmé par les réflexions de M. Hug. Ritter, qui montre Rousseau amené par son emploi même à se rendre tm compte exact de tout le mécanisme du gouvernement vénitien, et qui conclut : « Dans la vieille dté assise aux bords de l'Adriatique, le citoyen de Genève retrouvait ce qu'avait vu son enfance : une ville souveraine que gouvernait ime aristocratie expérimentée, une ancienne constitution républicaine qui alimentait la fierté du peuple, et des traditions d'autorité concentrée, qui ne laissaient point de jeu aux volontés de la foule... Ne l'eût-il pas dit lui-même, nous aurions su voir que c'est à Venise que l'auteur du Contrai social a élaboré ses premières idées politiques. > Revue des Deux Mondes, i*' septembre 1897, p. 97.
nale, et que c'était une affaire particulière entre kii et moi (i) a Quelques lignes de Rousseau indiquent même que sa révolte contre l'injustice sociale date de ses démêlés avec Montaigu,et de ses récriminations inutiles (2).
Ce qui est certain, c'est qu'après celui de la musique chiffrée, le rêve de la diplomatie est dissipé. La lutte va recommencer à Paris contre la pauvreté et l'obscurité. Rousseau a résolu de ne plus dépendre de personne et de ne vivre que de ses propres talents. L'entreprise est d'autant plus difficile qu'il vient de nouer avec une fille employée comme lingère dans son hôtel, Thérèse Levasseur, âgée de vingt-deux ou vingt-trois ans, une relation qui durera autant que sa vie (3). Car il lui a d'avance déclaré « qu'il ne l'abandonnera et ne l'épousera jamais ».
Cherchant d'abord à faire carrière au théâtre, Jean- Jacques se met à remanier son malencontreux opéra des Muses galaïUes où, dans des vers de mirliton, Hésiode doit incarner le genre élevé et fort, Ovide, le genre tendre, et Anacréon, le genre gai, et où viennent évoluer, autour d'Apollon et d'Eros, les Muses, les Grâces et a les troupes de jeux et de ris »I Cette pièce médiocre, qui déchaîna la fureur de Rameau contre Rousseau, sera acceptée plus tard et répétée à l'Opéra, mais non jouée. Et cet échec plongera Jean- Jacques dans un sombre découragement (4).
A la demande du duc de RicheUeu, Rousseau avait même consenti à retaper pour l'Opéra le livret d'un ballet à grand spec-
(i) L'année précédente, une critique parue dans le journal de l'abbé Desfontaines sur sa Dissertation sur la musique moderne lui avait fait déjà sentir qu'il n'était pas Français par le style. Une lettre de Rousseau (février 1743) répond : « A l'égard des incorrections de mon langage, j'en tombe d'accord aisément, l'a Suisse n'aurait pas, je crois, trop bonne grâce à faire le puriste; et M. Desfou taines, qui n'ignore pas ma patrie, aurait pu engager M. son ami à avoir sur ce point quelque indulgence pour moi, en qualité d'étranger. L'Académie même des sciences en a donné l'exemple, et on n'a pas dédaigné de m'y faire compliment sur mon style. » Œuvres, t. IV, p. 185.
(2) Voir la lettre, peut-être apocryphe, à Mme de Besenval (novembre 1744) • « Je vous croyais juste, vous êtes noble; j'aurais dû m'en souvenir; j'aurais dû sentir qu'il est inconvenant, à moi, étranger et plébéien, de réclamer contre un gentilhomme. Ai-jedes aïeux, des titres, etc?... > Œuvres, Ed. Hachette, t. X, p. 48-
(3) Je renonce à étudier ici les relations de Jean-Jacques avec Thérèse, dont on a, je crois, beaucoup exagéré, en bien ou en mal, l'influence sur Rousseau.
(4) Le 9 juillet 1745, il écrivait déjà à son ami Daniel Roguin, en s'excusant de ne pouvoir lui rendre encore ce qu'il lui devait : « Privé de toutes ressources et réduit à des espérances vagues et éloignées, je lutte contre la pau\Teté depuis mon arrivée à Paris. ^ Et, plus loin : « Je suis si dégoûté de la société et du commerce des hommes, que ce n'est que la seule loi de l'honneur qui me retient ici, et que, si jamais je parviens au comble de mes vœux, c'est-à-dire à ne devoir plus rien, on ne me verra pas à Paris vingt-quatre heures après. ■ Œuvres, t. IV, p. i94'
tade de Voltaire : les Fêtes de Ramire (i), tiré de la Princesse de Navarre. Cette besogne peu relevée donne à Jean-Jacques l'occasion d'écrire pour la première fois à Voltaire, onze jours avant la représentation de leur œuvre commune (22 décembre 1745). Sa lettre, du 11 décembre 1745 (2), est écrite sur le ton de la soumission la plus humble et de Tadmiration la plus respectueuse. Voltaire répond en bon prince, et sans tarder, avec une courtoisie où Jean-Jacques ne verra plus tard qu'une marque de sa « souplesse courtisane » envers Richelieu. La pièce ainsi retapée, avec une sorte de partition musicale bâclée par Rousseau, fut répétée par l'Opéra et froidement accueillie, grâce surtout à l'influence de Mme de la Poplinière, amie de Rameau et ennemie déclarée de tout ce qui était genevois. Rousseau, loin de prendre légèrement l'échec d'une pièce inepte et qui lui appartenait si peu, rentre chez lui 0 la mort dans le cœur », tombe malade de chagrin et de fatigue, et refuse de sortir pendant six semaines.
Sa comédie de Narcisse, quoique retouchée par Marivaux, n'eut pas plus de bonheur. Reçue aux Italiens, elle ne fut pas jouée alors, mais longtemps plus tard, en décembre 1752, après le succès du premier Discours. L'échec de ce marivaudage banal et froid, où brillent pourtant quelques mots assez piquants, fut im nouveau coup pour l'amour-propre mortifié de Jean- Jacques et pour ses vagues espérances dramatiques.
Son père Isaac étant mort à soixante-quinze ans, en 1747, et son ami Gauffecourt ayant recueilli à Genève pour Jean-Jacques la part de l'héritage maternel qu'il n'avait pas touchée à sa majorité, la situation pécuniaire de ce « vieux débutant » des lettres s'est un peu améliorée entre temps. Mais la famille Le Vasseur, les terribles « sangsues » qui entourent Thérèse, s'entendent à exploiter et à gruger cette pauvre fille peu intelligente. Les faibles ressources de Rousseau disparaissent rapidement, comme neige fondant au soleil. C'est alors qu'il consent à devenir le secrétaire à frais conununs de Mme Dupin, qui rêve de faire un hvre, et de son beau-fils Francueil, receveur-général des finances, qui s'intéresse à la chimie et voudrait se'pousser à l'Académie des sciences (3)' Il passe ainsi l'automne de 1747 au château de Chenonceaux,
. (z) Le texte de ce libretto a été reproduit par M. £. Ritter dans Annales, t l»f, 1905, p. 246-259.
(2) Œuvres, t. IV, p. 195.
(3) Voir Th. Dufour, Us Institutions chimiques de J.-J. Rousseau. Genève, janvier 1905, p. 5 et 8-14.
qui appartenait à M. Dupin, prenant part à la bonne chère et aux divertissements d'une société brillante et dissipée. Il s'y rend agréable en composant des trios, en rimant les vers fluides de VA liée de Sylvie, en improvisant en trois jours les trois actes en vers de V Engagement téméraire (i).
La pièce de vers, qui chante une des allées du parc de Chenonceaux, est assez curieuse à lire parce qu'on y voit déjà paraître timidement un Rousseau amant de la nature, de la rêverie et de la solitude. C'est le vrai Rousseau qui surgit avec discrétion à côté du Rousseau artificiel faisant effort contre soi-même pour se montrer aimable, sociable, agréablement opportuniste, également éloigné d'une philosophie cynique et d'un fanatisme intransigeant. Aussi bien, ces petits vers faciles prouvent qu'il reste encore chez Jean-Jacques, après six ans de vie parisienne, un fond irréductible de déisme affectueux et de moralisme impénitent (2). Quant à V Engagement téméraire, cette comédie rimée à Chenonceaux, est aussi plate qu'il le dit lui-même, et moins gaie qu'il ne se le figurait.
C'est au retour de Chenonceaux que se place la grande faute de Rousseau, la tache véritable de sa vie, l'abandon de son premier enfant déposé, malgré les gémissements de Thérèse, aux Enfants-Trouvés par les soins d'une sage-femme prudente et sûre. Cette « fatale conduite » eut, de l'aveu même de Rousseau, d'importantes conséquences, non seulement sur sa vie, mais sur sa pensée. Fut-elle, comme il le veut, le résultat des maximes courantes alors à Paris et qu'il entendait répéter chaque jour dans la société joyeuse, corrompue et polie avec laquelle il dînait à la table de Mme La Selle? Il est certain que l'exemple du milieu fut pour beaucoup dans cette lourde faute de conduite qui se répéta encore quatre fois (3). Car Rousseau s'efforçait alors d'être a^comme les autres » et de régler sa conduite sur le seul principe
(i) Rousseau ne parle que d'un séjour à Chenonceaux, mais certains veulent qu'il en ait fait deux, l'un en 1746, l'autre en 1747. Selon M. Ritter {Revue éChis-^ toire Uitéraire, année 1900, p. 314), V Allée de Sylvie et la première grossesse de Thérèse se placeraient au temps de ce premier séjour. Le premier enfant serait né dans l'hiver de 1746-47, la liaison avec Thérèse datant de l'été 1746. L. Ducros, Ouvr. citét p. 131, note i. Cependant le même auteur (p. 162) place encore V Allié de Sylvie en 1747. La question de date n'a pas ici grande importance, d'ailleurs.
(2) Sur la permanence en Rousseau de la conviction et du sentiment religieux, voir, entre autres témoignages, sa lettre à d'Altuna, du 30 juin 1748, où il déclare que ses sentiments sont restés invariables à l'égard de la religion et de la foi. H veut rester dans son état, et laisser son ami dans le sien, à condition qu'il soit de bonne foi et se conduise « selon les divins et sublimes {>réceptes du christianisme ». Œuvres, t. IV, p. 19.
(3) Confessions, 1. VII. Œuvres, t. l^, p. 177-178.
qui fût universellement admis, Fusage mondain formulé par ce décret : a Cela se fait, cela ne se fait pas (i) ! » Mais cette circonstance atténuante n'est pas une excuse suffisante, et il faut encore rappeler ici cette tare héréditaire des Rousseau : l'indifférence pour les enfants, l'insouciance de leur éducation et de leur destinée,' l'incroyable détachement avec lequel on les voyait partir et se perdre dans le vaste monde (2). Rousseau lui-même, au témoignage^ duquel nous sommes presque exclusivement réduits sur toute^cette affaire (3), n'a point songé à invoquer cette excuse, capitale à nos yeux, de l'hérédité. Ses expUcations et son propre jugement sur sa conduite ont varié avec le temps. Après l'usage et l'exemple des autres, il invoquera l'honneur de Thérèse à sauver, puis l'erreur intellectuelle qui, à la troisième grossesse de cette femme, résista à l'examen approfondi qu'il fit de sa conduite sous l'aspect des lois de la nature, de la raison, de la justice et même « de cette religion pure, sainte, étemelle comme son auteur, que les hommes ont souillée en feignant de vouloir la purifier ». Non pas dureté de cœur, certes, insensibilité, inhumanité — rien n'est plus étranger et contraire à sa nature — mais bien un sophisme intellectuel qui lui voilait le caractère vrai de son acte. En livrant ses enfants « à l'éducation publique », faute de pouvoir les élever lui-même, en les destinant à devenir ouvriers et paysans, plutôt qu'aventuriers et coureurs de fortune, Rousseau crut, sincè-
(i) Voir, dans la Nouvelle Héloise, les réiSexioas de Saint- Preux, étranger qui cherche à s'acclimater à Paris : « C'est le premier inconvénient des grandes villes que les hommes y deviennent autres que ce qu'ils sont et que la société leur donne pour ainsi dire un être différent du leur. Cela est vrai surtout de Paris, t Et, ailleurs, sur les gens du monde : « Ce peuple imitateur serait plein d'originaux qu'il serait impossible d'en rien savoir ; car nul homme n'ose être lui-même. Il faut faire comme les autres : c'est la première maxime de la sagesse du pays. Cela se fait cela ne se fait pas : voilà la décision suprême. » Deuxième partie, lettres 15 et 21. Œuvres, t. II, p. 124- 136.
(2) B. RiTTBR» oiwf. ciiéy p. 147-
(3) Ce témoignage de Rousseau se trouve notamment dans les Confessions, I. VII, 1. VIII, 1. XII ; dans ses lettres à Mme de Francueil (20 avril 175 1), à Mme de Luxembourg (12 juin et 10 août 1761), à Mme B... (17 janvier 1770), et à M. de Saint-Germain (26 février 1770); dans la quatrième et la neuvième Promenade des Rêveries (Œuvres, t. I*', p. 421-422 et 448-44Q). Il est très remarquable que ni Diderot, ni Grimm, ni Mme d'Epinay, dans leurs factums si hostiles à Rousseau, ne lui reprochent l* abandon de ses enfants. Cette accusation ne se lit que dans le pamphlet de Voltaire : Sentiment des citoyens (fin décembre 1764) et dans certaine lettre du docteur Tronchin, demeurée inédite jusqu'à nos joui^* Mme F. Macdonald, dans son apologie de Rousseau (1906), a fait état dVt'^lë'Hce de ses ennemis sur ce point pour essayer de prouver que Jean- JacqueS'^tt^Vpa^ eu d'enfants et n'a pu, par conséquent, les remettre à l'Assistaniâe pUblîqUe';*Màis-9â démonstration ne résiste pas à l'examen. ^
lement, a faire un acte de citoyen et de père ». Il se regarda « comme un membre de la république de Platon ». Si plus tard « les regrets de son cœur» lui ont appris qu'il s'est trompé, jamais la raison ne lui a fait le même reproche. Cet « arrangement » lui parut « si bon, si sensé, si légitime » qu'il le raconta ouvertement, et sans nécessité, à ceux de ses amis, comme Diderot et Grimm, qui étaient au courant de sa liaison, puis à Mme d'Epinay, puis, beaucoup plus tard, à Mme de Luxembourg. Il ne voyait alors aucun mal à sa conduite, et vingt ans plus tard, écrivant les Confessions, il affirme qu'il voudrait encore avoir été élevé et nourri comme ses enfants l'ont été. Sa faute a été grande, mais c'est une « erreur », à laquelle le cœur n'a point participé, car « les entrailles de père ne sauraient parler bien puissamment pour des enfants qu'on n'a jamais vus ». Dans sa lettre à Mme de Francueil, Rousseau invoque encore sa misère, ses maux, les nécessités de son travail, sa volonté de rester un écrivain libre, l'honneur de Thérèse, la crainte de voir ses enfants réduits à l'alternative de se faire décrotteurs ou bandits, la bonne subsistance et l'éducation virile qu'il leur a assurées, et qu'il n'a pas eues lui-même. Quand, en 1761, la maréchale de Luxembourg entreprit aux Enfants-Trouvés des recherches pour retirer au moins l'aîné des enfants de Rousseau, et qu'on ne trouva rien, Jean- Jacques ne témoigna ni d'un zèle extrême pour la recherche, ni d'un regret bien vif pour cet insuccès. Pourtant, en méditant son Emile, il a des regrets de sa « négligence », des inquiétudes, un remords si vif, qu'il voulut l'apaiser en faisant, au début du livre, un aveu public et presque direct de sa faute et en la condamnant en termes solennels (i). Si, plus tard, traîné dans la boue par le pamphlet anonyme de Voltaire, Rousseau peut déclarer, en jouant sur les mots « qu'il n'a jamais exposé ni fait exposer un enfant à la porte d'aucun hôpital, ni ailleurs (2) », il renouvellera, par deux fois dans ses lettres, comme il l'a fait dans ses Confessions, l'aveu complet de sa faute et des souffrances
(i) c Un père, quand il engendre et nourrit des enfants, ne fait en cela que le tiers de sa tâche. U doit des hommes à son espèce, il doit à la société des hommes sociables; il doit des citoyens à l'Etat. Tout homme, qui peut payer cette triple dette et ne le fait pas est coupable, et plus coupable peut-être quand il la paye à demi. Celui qui ne peut remplir les devoirs de père n'a point droit de le devenir. Il n'y a ni pauvreté, ni travaux, ni respect humain, qui le dispensent de nourrir ses enfants et de les élever lui-même. Lecteurs, vous pouvez m'en croire... » Emile, 1. I". Œuvres, t. II, p. 409.
(2) Réponse aux lettres écrites de la Montagne, publiie à Genève, sous ce Ht te : gentiment des citoyens; à Genève, et se trouve à Paris chez Duchesne, libraire,
que son cœur en ressent. Mais, ici encore, il maintient que, s'il a souffert lui-même de sa faute, il a agi dans l'intérêt vrai de ses enfants et que, d'ailleurs, sa faute est moins grave que celle des amis perfides qui ont trahi sa confiance en divulguant, pour le diffamer, le secret versé dans leur sein. Il déplore cette faute, il en gémit, il s'en accuse, il l'expie, mais il ne peut la regretter pour la destinée même de ses enfants. Enfin, à la veille de sa mort, dans la neuvième promenade des Rêveries, il lève le dernier coin du voile et déclare que la raison déterminante de sa conduite fut la crainte, hors d'état d'élever lui-même ses enfants, de les voir élever par leur mère qui les aurait gâtés et par leur famille (les Le Vasseur) qui en aurait fait des monstres. A cette seule pensée, Rousseau frémit encore, et, malgré tout ce qu'il a confessé et souffert, il ne craint pas d'affirmer ceci : « Je le ferais encore, avec bien moins de doute aussi, si la chose était à faire, et je sais bien que nul père n'est plus tendre que je l'aurais été pour eux, pour peu que l'habitude eût aidé la nature (i). »
Ainsi donc, en dernière analyse, si le cœur de Rousseau a regretté son acte, s'il en a souffert, s'il l'a confessé, sa raison n'a cessé de l'approuver et sa conscience morale ne le lui a jamais peint aussi monstrueux qu'il nous semble l'être.
C'est dans les deux années qui suivent l'abandon de son premier enfant, que nous voyons Rousseau se lancer éperdument dans la société mondaine et dans la compagnie des gens de lettres qui vont devenir les chefs de l'armée encyclopédique. C'est alors qu'p est le moins lui-même, et le plus éloigné de Genève, tant par la pensée que par la conduite. Il semble se complaire dans ce monde de la finance où des femmes séduisantes par l'esprit, par la beauté, par la liberté du propos et du geste, lui font le meilleur accueil.
C'est aussi entre 1747 et 1749 qu'il fait connaissance de l'aimable et spirituelle maîtresse de Francueil, Mme d'Epinay, et qu'il est admis aux amusements du château de la Chevrette, près de Saint-Denis, où il ânonne un rôle, péniblement étudié pendant six mois, de son Engagement téméraire. Par elle, il apprend à connaître aussi sa délicieuse belle-sœur, Mlle de Bellegarde, alors à la veille d'épouser le comte d'Houdetot. C'est lui-même qui présente à Mme d'Epinay, le jeune Grimm, lecteur du prince héréditaire de Saxe-Gotha (2). Il est toujours plus lié avec Diderot,
(i) Œuvres, t. l"", p. 448-449.
(2) Parmi les belles relations qu'il ût alors, Rousseau énumère eaeôte le prince béréditaire lui-même; M. de Thun, son gouverneur | Klunfiel, son chapelain; Se-
auquel il amène Condillac, qui vient d'achever son Essai sur Voriginc des connaissances humaines (1747). Une fois par semaine on dîne ensemble à l'hôtel du Panier-Fleuri. A l'un de ces dîners^ Rousseau esquisse le plan du journal littéraire qu'il veut fonder avec Diderot : le Persifleur. La première feuille, écrite par Rousseau, est commimiquée à d'Alembert, auprès duquel Jean-Jacquesse trouve ainsi introduit (1748). Le titre même du journal projeté, qui devait être critique, satirique et léger, est singulièrement étranger et opposé au vrai caractère, à la nature foncière de Rousseau. Le premier essai ne l'est pas moins. La plaisanterie est voulue, appliquée, lourde. L'ironie est soutenue, factice, alambiquée. Visiblement Rousseau a fait effort pour être agréable, fringant et brillant par le style et par la pensée. Il n'y a guère réussi et l'effort se sent. La pensée reste, malgré lui, grave ou sérieuse conune le montre cette conclusion : a Les jugements peuvent être faux, mais le juge ne sera jamais inique. » La phrase longue et nombreuse se prête mal au genre sémillant, et le style, qui veut être badin, reste, malgré tout, oratoire et solennel (i). Il est très heureux que l'emprisonnement de Diderot à Vincennes ait coupé les ailes à ce beau projet de journal.
En attendant, Rousseau qui use son esprit et sa santé pour sortir, s'il est possible, « de cet état d'opprobre et de misère », qu'il décrivait dans une lettre à Mme de Warens (2), va s'enrôler dans l'armée des encyclopédistes. Il accepte de rédiger les articles de musique pour le grand Dictionnaire des arts et des sciences, dont le premier volume va être mis sous presse. Par un trait de caractère bien genevois, il se croit engagé d'honneur à livrer son travail dans le terme prescrit de trois mois (3). Candide simplicité ! Il fut le seul colla"borateur du volume qui fut prêt à temps. En récompense, le libraire négligea de le payer.
L'arrestation et la détention de Diderot à Vincennes, qui affolèrent l'imagination inquiète de son ami, marquent le terme
guy, éditeur de J.-B. Rousseau, etc., etc. Confessions, I. VIII. Œuvres, t. 1% p. z8o-
(i) Il n'en est pas meilleur pour cela. Voici \m exemple : c C'est à peu près ainsi que toutes les vicissitutdes et les irrégularités de l'air n'empêchent pas que les marins et les habitants de la campagne n'y aient remarqué quelques circonstances annuelles et quelques phénomènes, qu'ils ont réduits en règle pour prédire à peu près le temps qu'il fera dans certaines saisons. » Œuvres, t. III, p. 294.
(2) Du 26 août 1748. Œuvres, t. IV, p. 200.
(3) Il écrit à son amie, le 17 janvier 1749 : c La besogne croît sous ma main, et il faut la rendre à jour nommé... Je suis sur les dents, mais j'ai promis, il faut tenir parole, » I^d,
de cette longue période où Rousseau fit ainsi, inutilement, ses débuts d'écrivain mondain, et, fort utilement, ses études de rhétorique. La faiblesse, le vide, la stérilité banale des œuvres de cette première époque ne font que souligner l'éclat et la nouveauté des œuvres qui suivent et où l'écrivain va enfin se retrouver et se montrer lui-même. Avant d'en venir à ces œuvres, il faut examiner maintenant, avec une attention spéciale, la crise intérieure qui fit reparaître à la lumière, comme par une explosion, le fond vrai de Rousseau, tout ce subconscient qui s'accumulait en lui, depuis tant d'années, voilé au regard des autres sous la contrainte de l'attitude et du geste extérieur.