CHAPITRE IV
I. La conversion de Rousseau. — Ses étapes. — Volonté de redevenir soimême. — Réforme personnelle extérieure et intérieure. — La Parabole et VA /légort'e. — Le premier Discours. — Rupture avec la philosophie et les mœiirs du jour. — La préface de Narcisse. — Rousseau revient à ses origines. II. Retour et séjour à Genève (1754). — I*a Dédicace à la république. — Vision lyrique d*une Genève idéale. — Rousseau redevient protestant, citoyen et Genevois. — Accueil empressé des Genevois. — Importance de ce séjour. III. Pourquoi Rousseau renonce à se fixer à Genève. — Accueil fait à la Dédicace. — La lettre de Philopolis. — Voltaire s'établit aux Délices. — Transformation de Genève au milieu du dix-huitième siècle.
Cette crise intérieure, cette conversion comme on Ta justement nommée (i), car si le mot n'est pas dans Rousseau, la chose y est, n'est et ne peut être connue que par le témoignage de Rousseau lui-même. Il le donne dans sa correspondance et dans son œuvre autobiographique (2). Il en fait encore le récit ou en manifeste les effets et les résultats dans mainte partie de son œuvre, imprimée de son vivant ou posthume (3).
Dans cette crise, qui fut décisive pour la pensée de Rousseau comme pour sa destinée, on peut remarquer, comme dans mainte
(i) ViNET, Histoire de la littérature française au dix-huitième siècle. Paris, 1853, t. II, p. 196.
(2) Confessions, 1. VIII. Seconde lettre à M. de Malesherbes. Rêveries du promeneur solitaire, Troisième promenade.
(3) Discours sur les sciences et les arts et Réponses à ses contradicteurs. Parabole (citée dans les Mémoires de Mme d'Epinay). Allégorie sur la révélation (dans Œuvres et correspondance inédites de J.-J. Rousseau^ publiées par G. Streckeisen^ Moultou, Paris, 186 1). Sur ces deux œuvres posthumes, voir les notes décisives de M. Th. Dlfour dans Annales^ t. I", 1905, p. 183 et 187-188.
autre conversion fameuse, plusieurs phases successives et distinctes.
La première fut, sur la route de Vincennes, à la lecture de la question proposée par l'académie de Dijon, une explosion soudaine. De cette illumination subite de tout Têtre, de cette révélation imprévue d'un autre univers perçu par un autre homme — un homme nouveau dont les yeux sont enfin dessillés — résultera le premier Discours. Et ce premier Discours, l'écrivain Ta reconnu lui-même, renferme déjà implicitement toute la pensée de Rousseau. Le succès de ce Discours, couronné par les académiciens de Dijon et acclamé par la voix publique, marque le début d'une deuxième étape. Il réveille, précise, exalte en Rousseau ces idées nouvelles et les transforme en une volonté bien arrêtée de rompre avec les maximes du siècle et de vivre une vie nouvelle, où il sera enfin lui-même, indépendant et différent des autres.
Retardée d'abord par les habitudes prises, les relations mondaines, la mauvaise honte, cette décision se voit renforcée, dans une troisième période, par les réfutations de ses contradicteurs, par une maladie que Rousseau croit mortelle, par la situation fausse où le mettent les abandons successifs de ses enfants à l'Assistance publique. Elle se traduira d'abord à l'extérieur par une réforme de son genre de vie personnel, qui le fait traiter de fou par ses contemporains du monde de la finance et du monde des lettres. Elle aboutira, enfin, à une réforme intérieure plus profonde, d'ordre moral et religieux, qui, en l'isolant de son siècle et en l'opposant à son siècle, consacrera à la fois son originalité d'écrivain, sa prodigieuse influence et le malheur de sa destinée. Telle étant, sommairement esquissée, la marche générale de cette crise intérieure, il convient d'en examiner une à ime, et de plus près, chacune des étapes successives.
La plus importante, la plus dramatique aussi, est cette explosion initiale, où la pensée puissante dont il était depuis longtemps porteur sans en avoir conscience, se révéla brusquement à Rousseau. Il connut alors une de ces heures uniques qui, exaltant l'être au-dessus de lui-même et de l'humanité commune, projettent une vive lueur sur la route de l'avenir et décident de toute une vie d'homme (i). Cette heure unique, ce transport tumultueux et impétueux de toute son âme vers la vérité reconnue, Rousseau en a fait deux fois le récit plus ou moins lyrique, une fois dans la
(i) ViNET, ouvr. cité, t. II, p. 197.
seconde des quatre lettres à M. de Malesherbes, sur son caractère et les motifs de sa conduite, et la seconde fois au livre VIII des Confessions.
Ce récit des Confessions est trop connu pour qu'on ose ici le citer textuellement. Par une chaude après-midi d'octobre 1749 Rousseau, promeneur solitaire, se rend à pied à Vincennes, où il va visiter son ami Diderot détenu pour quelque peccadille philosophique. Rendu de fatigue et de chaleur, il lit, pour modérer Tardeur de son pas, le numéro d'octobre du Mercure de France. Ses yeux tombent sur cette question mise au concours, pour l'année suivante, par l'académie de Dijon : « Si le progrès des sciences et des arts a contribué à corrompre ou à épurer les mœurs? »
« A l'instant de cette lecture, raconte Rousseau, je vis un autre univers et je devins un autre homme. » Un flot impétueux de pensées monte à son cerveau, et, à l'ombre d'un chêne, il écrit seulement, au crayon, la prosopopée de Fabricius. Il arrive à Vincennes « dans une agitation qui tenait du délire ». Il raconte tout à Diderot qui l'exhorte à « donner l'essor à ses idées » et à concourir au prix. « Je le fis, ajoute Jean-Jacques, et dès cet instant je fus perdu (i). »
Une inspiration subite, xm esprit tout à coup ébloui de mille lumières, une foule d'idées vives et de grandes vérités qui s'y présentent à la fois avec une force et une confusion qui le jettent dans un trouble inexprimable. Sa tête prise d'un étourdissement semblable à l'ivresse. Une violente palpitation qui l'oppresse, soulève sa poitrine, l'empêche de respirer, le couche sous un des arbres de l'avenue dans une telle agitation qu'en se relevant il voit tout le devant de sa veste mouillé par les larmes qu'il a versées sans s'en douter. Voilà les détails qu'ajoutait d'avance au récit des Confessions le récit plus lyrique et plus complet de la deuxième lettre à Malesherbes (2). C'est de cette explosion initiale, et de l'enthousiasme qui la suivit, qu'est sorti le premier Discours
(i) Confessions, 1. VIII. Œuvres, t. I*', p. i8x. Diderot, dans sa Vie de Senique (S| 61-68), donne une autre version : « Lorsque le programme de l'académie de Dijon parut, il vint me consulter sur le parti qu'il prendrait. — Le parti que vous prendrez, lui dis-je, c'est celui que personne ne prendra. — Vous aves raison, répliqua-t-il. * Marmontel, brodant sur cette version dans ses Mémoires (1. VIII), Ta dénatiu-ée, par légèreté et malveillance, dans un sens défavorable à Rousseau. En admettant même que, par déférence, Rousseau ait consulté Di« derot, il savait d'avance la réponse qu'il ferait lui-même. Aussi bien l'essentiel, ici, c'est la crise, non l'entretien des deux amis, sur les termes duquel on n'a que trop discuté.
(2) Œuvres, t. I» p. 394.
avec ridée essentielle qui animera toute l'œuvre de Rousseau, à savoir a que l'homme est bon naturellement et que c'est par les institutions seules que les hommes deviennent méchants ».
Le succès éclatant du premier Discours (i), tout en prouvant à Rousseau l'existence de ce talent qu'il sentait en lui-même, sans pourtant cesser d'en douter, marque une nouvelle étape en lui révélant enfin la nécessité d'être lui-même et de s'affirmer tel envers et contre tous. Or, pour être lui-même, il lui faUait rompre avec le présent parisien tout artificiel et factice, et revenir à sa vraie nature, c'est-à-dire à son fond genevois. C'çst lui qui le déclare lui-même (2). Cette volonté de redevenir lui-même et de s'affirmer différent, si nettement analysée et décrite dans la deuxième lettre à M. de Malesherbes, ne se manifesta pas. immédiatement par des actes. Pourtant, elle se fortifiait en Rousseau sous l'influence de divers faits extérieurs que mentionne le récit des Confessions, confirmé par le témoignage plus direct de sa correspondance.
C'est d'abord ime troisième grossesse de Thérèse qui amène Rousseau à réfléchir à sa situation morale personnelle. Sans aUer encore ni assez loin, ni assez profond, cet examen de conscience sérieux l'oblige à reconnaître qu'il devra songer à justifier en quelque mesure sa conduite, racontée déjà à d'assez nombreux confidents, par un genre de vie simple et retiré. Ensuite une maladie pénible, sinon très grave, dont il attribue la violence aux soucis que lui donne sa situation nouvelle et lucrative de caissier du receveur général, M. de Francueil, vint, dès le printemps de 1751, le plonger plus profondément dans ses méditations d'ordre moral et religieux. Torturé par de violentes crises de colique néphrétique, il crut mortel un mal qui n'était que douloureux. Se jugeant, très sérieusement, condamné à mort, ses méditations sur l'éternité viennent accentuer son besoin intime d'une réforme personnelle. Avant de mourir, il veut mettre sa vie d'accord avec les pensées sérieuses et les principes sévères qui
(i) « Il prend tout par-dessus les nues, il n'y a pas d'exemple d'un succès pareil 3, écrit Diderot.
(2) « L'année suivante, 1750, comme je ne songeais plus à mon discours, j'appris qu'il avait remporté le prix à Dijon. Cette nouvelle réveilla toutes les idées qui me l'avaient dicté, les anima d'une nouvelle force et acheva de mettre en fermentation dans mon cœur ce premier levain d'héroïsme et de vertu que mon père, et ma patrie, et Plutarque y avaient mis dans mon enfance. Je ne trouvai plus rien de grand et de beau que d'être libre et vertueux, au-dessus de la fortune et de r<^inion, et de se suffire à soi-même. » ConfessionSf 1. VIII. Œuvres, 1. 1*', p. 184.
remplissent son âme (i). C'est ainsi qu'il résiste à la beauté troublante de Mme de Chenonceaux, malgré Tattrait que cette jeune femme, délaissée et douce, semble éprouver pour lui. Il renonce aussi à la brillante situation de caissier que lui a procurée Francueil, et Francueil le juge et le déclare fou. Pour subsister, il songe au travail manuel qui a fait vivre heureux et indépendants ses devanciers, les horlogers de Genève, et il se fait copiste de musique à tant la page. Après le succès du Devin du village (2), il refuse de voir le Roi qui veut le complimenter et il sacrifie ainsi la pension annuelle que Louis XV voulait lui attribuer sur sa cassette particulière. Geste ombrageux et fier qui ne fut pas compris de ses contemporains.
Allant plus loin, il simplifie sa tenue extérieure, il réforme jusqu'à sa toilette. Plus d'épée, plus de montre, plus de bas blancs, de dorure, de coiffure élégante, et bientôt, sacrifice suprême, plus de linge fin. Une perruque ronde toute simple, im bon gros habit de drap. Voilà pour le dehors (3).
Mais cette réforme extérieure ne suffit pas. C'est son être intérieur que Rousseau veut soumettre à un examen approfondi et sévère qui le règle pour toute sa vie. Résolu à rechercher ce qui est bon et raisonnable en soi, sans plus s'occuper du jugement des hommes, il faut d'abord, pour procéder à cet examen intime, que Rousseau se sépare du monde. Pour repousser l'assaut des mondains — curieux, fâcheux, faiseurs de cadeaux — déchaînés sur lui moins encore par le succès du Devin que par la nouvelle même de son changement de vie, il se fait misanthrope, bourru, caustique, presque cynique. « Il a de l'humeur comme un dogue », dit Duclos (4). Et si lui-même juge cette attitude extrêmement contraire à sa nature, nous pensons, nous, qu'il dut en trouver aisément le secret dans le fond inconscient de sa nature d'avenaire genevois.
A en croire Rousseau, il s'était dès sa jeunesse fixé l'âge de quarante ans comme le terme de ses efforts pour parvenir. Et en effet il a atteint cet âge fatidique sans règle, ni boussole, « flottant entre l'indigence et la fortune, entre la sagesse et Tégare-
(i) Sur rinfluence de la maladie et de la soufirance sur le sentiment religieux, voir les nombreux cas de conversion, cités par W. James, V Expérience religieuse (traduction Abauzit, Paris, 1906), qui présentent une singulière analogie avec le cas de Rousseau.
(2) Octobre 1752-
(3) Œuvres, t. I", p. 187-190.
(4) Mémoires de Mme d'Epinay^ Édition P. Boiteau, Paris, 1865, t. I*', p. 263.
ment, plein de vices d'habitude, sans aucun mauvais penchant dans le cœur, vivant au hasard, sans principes bien décidés par sa raison, et distrait sur ses devoirs sans les mépriser, mais souvent sans les bien conndtre ». Rendu à lui-même par la solitude et par son a entier renoncement au monde », il faut maintenant, de façon impérieuse et absolue, qu'il se formule à lui-même sa propre pensée, sa conviction personnelle, sa règle décisive de vie. La « grande révolution » qui s'est faite en lui, cet « autre monde moral » qui s'est dévoilé à ses regards, lui font un devoir, une nécessité de procéder à « cette grande revue », dont il sentait depuis longtemps le besoin (i).
Rendu à lui-même par la solitude et la méditation, Rousseau arrive tout d'abord à comprendre qu'il faut, avant tout autre soin, « secouer le joug dogmatique » des philosophes du jour qu'U a fréquentés jusqu'alors.
Certes ces gens, qui ne souffrent pas qu'on ose penser autrement qu'eux sur un point quelconque, n'ont pas entièrement convaincu Rousseau. Mais ils l'ont ébranlé et inquiété intellectuellement, car son cœur leur répondait mieux que sa raison. Bien résolu maintenant à ne plus se laisser ballotter par eux, à fixer une bonne fois ses opinions, ses principes, sa règle de conduite, Rousseau est encore embarrassé au début par cent difficultés, objections, « tortuosités » et ténèbres qui tentent de le faire rentrer dans l'ornière commune de la prudence courante. Il résiste à cette tentation. Pour la première fois de sa vie, c'est lui qui le dit, il a du courage. Il sent que c'est « le sort étemel son âme » qui est en jeu dans cette lutte intérieure. Sa recherche ardente et sincère du vrai triomphe de tout obstacle et le conduit à la certitude, à la seule certitude possible, celle du « sentiment intime ». Dès lors, son parti est pris, la route est tracée devant lui, où il va marcher résolument (2).
Rousseau ne peut pas, il est vrai, comme il le reconnaît loyalement, lever tous les doutes intellectuels, toutes, les difficultés dont les « philosophes » avaient si souvent rebattu ses oreilles. Mais, devant tant de mystères impénétrables à la seule intelli-
(1) Rêveries. Troisième promenade. Œuvres^ t. !•', p. 411.
(2) « Je me décidai pour toute ma vie sur tous les sentiments qu'il m'importait d'avoir, et si j'ai pu me tromper dans mes résultats, je suis sûr au moins que mon erreur ne peut m' être imputée à crime ; car j'ai fait tous mes efforts pour m'en garantir. Je ne doute point, il est vrai, que les préjugés de l'enfance et les vœux secrets de mon coeur n'aient fait pencher la balance du côté le plus consolant pour moi... etc., etc. » Ibid,, p. 412-413.
gence, devant tant d'objections insolubles, que rétorquent d'autres objections, non moins fortes dans le sens opposé, il résolut d'adopter sur chaque question le sentiment qui lui parut le mieux établi et le plus croyable en lui-même.
Quel fut, dans le domaine le plus essentiel, celui de la religion, le sentiment intime que lui révéla cette longue et sincère enquête sur lui-même? Rousseau répond qu'il en a consigné plus tard le résultat dans la Prçfession de foi du vicaire savoyard. Rien n'est plus exact, mais il l'avait consigné déjà, sur le moment même, dans deux morceaux, qu'il ne destinait pas à la publicité et qui ne furent connus que bien longtemps après sa mort, la Parabole (1751) et V Allégorie (écrite entre 1750 et 1753). Ils méritent d'être examinés avec attention, car nulle part peut-être, autant que dans ces deux écrits, contemporains de sa crise intérieure, Rousseau ne s'est reconnu aussi nettement et aussi complètement religieux et chrétien.
Déjà, dans le dernier dîner de la société du Bout-du-Banc, réunie chez Mlle Quinault, la conversation s'étant mise sur le terrain de la religion, Rousseau avait soutenu contre les autres convives la morale de l'Evangile. Aux déclarations d'athéisme de Saint-Lambert, il avait protesté avec éclat (i). Et, quand son contradicteur eut dit que la notion d'un Dieu personnel est le germe de toutes les folies, il avait menacé de sortir. Il ne peut souffrir cette rage de détruire sans édifier et d'ailleurs l'idée d'un Dieu personnel est nécessaire au bonheur. La discussion reprend plus tard en tête-à-tête chez Mme d'Epinay qui, . sans blâmer la sortie de Rousseau, avoue qu'elle a trouvé plus forts les arguments de Saint-Lambert (2). Rousseau l'interrompt et la termine par ime sorte de conte philosophique qui est précisément notre Parabole (3).
C'est un morceau très simple en lui-même, où, sous le voile d'une allégorie transparente, le conteur proclame l'existence de
(i) Il s*était écrié : « Si c'est une lâcheté que de souffrir qu'on dise du mal de son ami absent, c'est un crime de souffrir qu'on dise du mal de son Dieu qui est présent, et moi, messieurs, je crois en Dieu. » Mémoires de Mme tCEpinay, t. I**,
(2) Rousseau avoue qu'il a encore quelquefois des doutes lui-même, dans son cabinet et dans la nuit, mais ces doutes ne résistent pas au lever du soleil devant le spectacle merveilleux de la nature : « Je retrouve ma foi, mon Dieu, ma croyance en Lui; je l'admire, je l'adore et je me prosterne en sa présence. > Ibid.j p. 394.
(3) Ecrite par Rousseau à la demande de Mme d'Epinay, qui la transcrit fidèle» ment, on peut l'espérer, dans le roman épistolaire que ses éditeurs ont décoré du nom de Mémoires, t. I", p. 395-400.
Dieu, sa toute-puissance sur l'homme, son indifférence parfaite pour le doute intellectuel et pour rerreur sincère, enfin sa bonté infinie. Le conte s'en tient là, mais la conversation qui suivit va beaucoup plus loin. Comme son amie lui fait observer qu'il semble dépasser la religion naturelle et admettre même la religion révélée, Rousseau répond :
— Madame, c'est une de ces inconséquences nécessaires à notre bonheur.
— Et si ce n'est qu'une illusion?
— Si j'en savais une plus consolante, je l'adopterais.
Alors éclate une véritable apologie de la religion révélée, nécessaire pour le bonheur de l'homme de bien et des humbles, comme pour le châtiment des méchants et des grands. Et, après une charge à fond contre les professionnels, les brailleurs et les hypocrites de l'athéisme impie, cette franche et nette déclaration :
« Je veux vivre en homme de bien et en bon chrétien, parce que je veux mourir en paix et que, d'ailleurs, ce sentiment ne gène en rien la suite de ma vie et qu'il me fait concevoir une espérance qui m'est douce quand je ne serai plus (i). »
Contemporaine de cette parabole, V Allégorie sur la Révélation est plus importante et plus caractéristique encore (2). Dès le début, elle semble résumer le long travail de pensée, de réflexion et de méditation intérieure que Rousseau nous a décrit dans les confidences si précises de la troisième promenade. U Allégorie accentue même ce qui n'était encore qu'indiqué dans cette description.
Dans V Allégorie, ce « premier homme qui tente de philosopher» et qui, par une beUe nuit d'été, «ose élever ses réflexions jusqu'au sanctuaire de la Nature », c'est, à n'en pas douter, Rousseau lui-même. Et c'est sa propre conversion, transposée avec
(i) Mémoires de Mme tTEpinay, t. 1'', p. 402.
(2) Œuvres et correspondance inédites de J.-J. Rousseau, publiées par G. Strbc- KEisBN-iiouLTOv, Paris, 1861, p. I7i-i8s (sous ce titre : Fiction ou morceau allégorique sur la révélation). Rééditée, avec une étude, par M. Ernest Naville dans le Chrétien évangélique (1862), p. 214-222 et 334 et sqq. Feu Louis Thomas dans son étude sur ce fragment allégorique, intitulée la Dernière phase de la pensée religieuse de J.'J, Rousseau (Lausanne, 1903) place à tort, comme M. £. Naville, la composition de ce morceau dans la dernière année de la vie de Rousseau (juin 1778) et déduit longuement de cette date inexacte des conclusions erronées. Cest le grand mérite de MM. Eug. Ritter {Ouvr. cité, p. 278, note) et Th. Dufour {Annales, t. I«», p. 183) d*avoir fixé entre 1750 et 1753 le moment où fut vraiment écrit ce morceau. Cette rectification de date modifie profondément ce qu'on avait dit jusqu'ici sur le développement religieux de Rousseau.
toute la liberté de la fiction, qu'il peint .dans un passage, significatif entre tous, où il montre le rayon de lumière qui vint fi^apper son esprit et lui dévoiler, tout à coup, « ces sublimes vérités qu'il n'appartient pas à l'homme de connaître par lui-même et que la raison humaine sert à confirmer sans servir à les découvrir (i) ».
On peut lire dans le texte le récit, d'ailleurs un peu obscur, au moins au début, du songe du philosophe. Tout l'intérêt du petit écrit se concentre pour nous dans la vision finale, la vision du Christ tel que le concevait alors Rousseau. La voici, ramenée à ses grands traits. Le jeune homme qui renverse sans peine la statue de la sanguinaire intolérance (qu'un sage vieillard — Socrate — avait simplement dévoilée) est d'im aspect imposant et doux qui frappe d'étonnement et de respect. Son vêtement est populaire et semblable à celui d'un artisan, mais son regard est céleste et son maintien modeste a quelque chose de sublime où la simplicité s'allie à la grandeur. La voix distincte qui l'annonçait dans les airs disait ces mots : c C'est ici le Fils de l'homme ; les cieux se taisent devant lui; terre, écoutez sa voix. » Et luimême, d'un ton de tendresse qui p.'nètre l'âme, parle ainsi : « O mes enfants, je viens guérir et expier vos erreurs; aimez celui qui vous aime et connaissez celui qui est. » Ses paroles, son air, son ton, son geste saisissent le peuple d'enthousiasme. « L'homme populaire et ferme », en prêchant une morale divine, entraine tout. Il n'a qu'un mot à dire et ses ennemis ne seront plus. Mais celui qui vient détruire la sanguinaire intolérance n'a garde de l'imiter. Il prêche avec douceur l'amour des hommes et toutes les vertus {2). Il ne faut que l'entendre une fois pour être persuadé. On sent que le langage de la vérité ne lui coûte rien, parce qu'il en a la source en lui-même.
La glorification de la personne du Christ et de son enseigne-
(i) < Un nouvel univers s'offrit pour ainsi dire à sa contemplation; il aperçut la chaîne invisible qui lie entre eux tous les êtres ; il vit une main puissante étendue sur tout ce qui existe; le sanctuaire de la nature fut ouvert à son entendement comme il Test aux intelligences célestes, et toutes les plus sublimes idées que nous attachons à ce mot : DieUf se présentèrent à son esprit. • Streckeisen, Œuvres et correspondance inédites, p. 175-176.
(2) ■ Son parler était simple et doux et pourtant fort et sublime; sans étonner Toreille, il nourrissait l'âme : c'était du lait pour les enfants et du pain pour les hommes. Lui, ployait le fort et consolait le faible, et les génies les moins proportionnés entre eux le trouvaient tous é5^alement à leur portée ; il ne haranguait point d'un ton pompeux, mais ses discours familiers brillaient de la plus ravissante éloquence et ses instructions étaient des apologues, des entretiens pleins de justesse et de profondeiu:. Rien ne l'embarrassait ; les questions les plus captieuses avaient à l'instant des solutions dictées par la sagesse. ■> Ibid., p. 185.
ment, voilà où aboutit le progrès de la pensée religieuse de Rousseau.
Car, dans Y Allégorie, comme plus tard dans la Profession de foi, on peut distinguer ces trois étapes : doute philosophique respectueux, religion naturelle ou déisme, christianisme enfin, non pas dogmatique, mais moral par la base et sentimental par l'expression poétique (i).
Tel est aussi le point d'arrivée de la longue crise intérieure, dont nous avons smvi les progrès depuis l'illumination soudaine que Jean- Jacques déclare avoir eue sur la route de Vincennes, jusqu'à sa rupture avec la philosophie du jour.
Sans aller aussi loin dans la voie de l'affirmation que ces confidences faites à une amie {Parabole) ou à soi-même {Allégorie), Rousseau, dans le premier de ses écrits publics qui ait eu du retentissement, le Discours sur les sciences et les arts (1749), s'était affirmé déjà nettement distinct et différent du milieu français, auquel il avait cherché jusqu'alors à s'assimiler. L'épigraphe même du livre est bien caractéristique à cet égard. Rousseau, citant, approximativement, un vers des Tristes d'Ovide, s'y reconnaît étranger et incompris de ceux avec lesquels il vit :
Barbarus hic ego sum quia non intelligor illis (2).
Cet accent nouveau, étranger même, n'échappe point aux Français clairvoyants et, dans le Mercure de France de janvier 1751, l'abbé Raynal écrivait déjà : « On voit aisément que l'auteur s'est nourri l'esprit et le cœur des maximes de son pays (3). »
Dès les premières pages du Discours, l'individualisme de Rousseau, son besoin d'être comme lui-même, s'insurge contre la
(i) Sainte-Beuve, tout en insistant sur le caractère de rêverie que présente ce morceau, en a très justement apprécié la portée. Le songe allégorique sur la Révélation montre, selon lui, que Rousseau fut « chrétien d*instmct, de sentiment et de désir. Ce n*est pas jouer sur les mots que de dire qu'au milieu de son siècle et entre les philosophes, ses contemporains, Rousseau a été relativement chrétien ». Sainte-Beuve réfute de façon décisive Tidée étrange de A. Sayous, si sûr et si judicieux à l'ordinaire, qui s'est imaginé que Jean- Jacques avait voulu se peindre lui-même dans l'émouvant portrait du Christ : « J'ai beau prendre tous mes verres de lunettes, dit avec raison Sainte-Beuve, il m'est impossible de voir dans la belle page de Rousseau autre chose que le plus sincère honmiage rendu à ce qu'il a appelé ailleurs la sainteté de VEvangile. » Causeries du lundi, t. XV, p. 232-238.
(2) Œuvres, t. I*', p. 463.
(3) Borde, dans sa réfutation du discours de Rousseau {Mercure de France. décembre 1751 et mai 1752), défend Athènes (Paris) contre Lacédémone (Genève), et donne à comprendre à son adversaire que les petites vertus qu'il prêche sont bonnes pour sa petite république natale.
So JEAN-JACQUES ROUSSEAU GENEVOIS
« vile et trompeuse uniformité » qui règne dans les mœurs françaises où « tous les esprits semblent avoir été jetés dans un même moule (i) ». Dans cette société qui n'est qu'un troupeau, la politesse exige, la bienséance ordonne, les usages commandent. Nul n'ose plus paraître ce qu'il est. Nul ne suit son propre génie. D'où la fausseté, l'hypocrisie, la défiance universelle qui corrompent les âmes à mesure que les sciences et les arts s'avancent vers la perfection. Les peuples incultes, eux, sont restés heureux par la vertu (2).
Plus loin, au début de la seconde partie, c'est une sortie vigoureuse contre cette foule d'écrivains obscurs et de lettrés oisifs qui dévorent en pure perte la substance de l'Etat, contre ces vains et futiles déclamateurs qui vont de tout côté, armés de leurs funestes paradoxes, sapant les fondements de la foi et anéantissant la vertu. « Ils sourient dédaigneusement à ces vieux mots de patrie et de religion et consacrent leurs talents à détruire et à avilir tout ce qu'il y a de sacré parmi les hommes. »
Après la philosophie du jour, c'est au luxe que s'en prend Rousseau. Il ose proclamer, en vrai Genevois du populaire, la nécessité des lois somptuaires. Et c'est l'exemple des vieux Suisses qu'il propose encore à l'imitation des peuples corrompus par le luxe et amollis par la richesse (3).
Les effets avilissants de la mondanité sont stigmatisés à leur tour. Le besoin d'être applaudi, surtout par les femmes, dont il faut ne pas effaroucher la pusillanimité, entrsdne l'artiste à rabaisser son génie au niveau de son siècle et à composer des ouvrages communs qu'on admire de son vivant plutôt que des merveilles qu'on n'admirerait que longtemps après sa mort (4).
(i) ■ Rousseau est protestant et protestant genevois par-dessus le marché et c'est pour cela qu'il est si profondément individualiste... Seul, parmi les philosophes, Rousseau a osé être religieux... C'est montrer une indépendance d'esprit dont aucun catholique ni aucun philosophe n'est capable à cette époque et c'est ce qu pouvait faire aeulr en plein dix-huitième siècle et en plein Paris, un protestant de Genève. • L. DucRos, Ouvr, citéf p. 220.
(2) « Telle s'est montrée, jusqu'à nos jours, cette nation rustique si vantée pour son courage que l'adversité n*a pu abattre et pour sa fidélité que l'exemple n'a pu corrompre. » Œuvres^ t. I", p. 467.
(3) ■ Une troupe de pauvres montagnards, dont toute l'avidité se bornait à quelques peaux de mouton, après avoir dompté la fierté autrichienne, écrasa cette opulente et redoutable maison de Bourgogne qui faisait trembler les potentats de l'Europe. » Œuvres, t. !•', p. 471.
(4) < Dites-nous, célèbre Arouet, combien vous avez sacrifié de beautés mâles et fortes à notre fausse délicatesse et combien l'esprit de la galanterie, si fertile en petites choses, vous en a coûté de grandes! • Jbid.f p. 472. C'est ici le premier coup
LA CRISE INTERIEURE Si
A la source de tous ces maux, Rousseau place Téducation « insensée » que reçoivent les jeunes Français de son temps. Tout extérieure, tout intellectuelle, tout artificielle, cette éducation orne l'esprit et corrompt le jugement. Elle enseigne toutes choses à la jeunesse, excepté ses devoirs. Elle apprend aux jeunes hommes à' parler, à versifier, à argumenter de façon supérieure. « Mais ces mots de magnanimité, d'équité, de tempérance, d'humanité, de courage, ils ne saliront ce que c'est : ce doux nom de patrie ne frappera jamais leur oreille, et s'ils entendent parler de Dieu, ce sera moins pour le craindre que pour en avoir peur. »
Mor^e, religion, civisme, voilà ce qui manque à cette éducation, et le résultat final c'est l'absence de citoyens et d'hommes (i).
Après une dernière et virulente attaque contre les philosophes de tous les temps, qu'il compare à une troupe de charlatans criant sur la place publique, et une boutade paradoxale contre l'invention de l'imprimerie qui a propagé leurs dangereuses rêveries, Rousseau conclut par un hymne final à la vertu, dont ses contemporains parlaient aussi beaucoup, et à la conscience morale, dont ils semblaient avoir perdu jusqu'au souvenir (2).
On sait le nombre considérable des réfutations, de qualité variable, que provoqua ce premier Discours, tombé comme un caillou dans la mare aux grenouilles. Toutes les grenouilles coassèrent à l'unisson. On sait aussi avec quelle ténacité et quelles ressources de dialectique, Rousseau, obéissant à son instinct genevois de la polémique, réfuta ses contradicteurs (3). Cette formidable controverse, loin d'ébranler Rousseau, ne fit que l'ancrer et l'exalter dans sa propre conviction. Quelques citations caractéristiques suffiront à montrer combien, dans ces réponses, se précise et s'accentue l'opposition radicale de notre Genevois
de patte de Rousseau à Voltaire. La griffe paraît à peine sous le velours de Téloge, mais elle est là.
(i) • Nous avons des physiciens, des géomètres, des chimistes, des astronomes, des poètes, des musiciens, des peintres; nous n'avons plus de citoyens... • « On ne demande plus d'un homme s'il a de la probité, mais s'il a des talents; ni d'un livre s'il est utile, mais s'il est bien écrit. » Œuvres, t. I*, p. 473-474.
(2) ■ O vertu, science sublime des âmes simples, faut-il donc tant de peines et d'appareil pour te connaître? Tes principes ne sont-ils pas gravés dans tous les cœurs? et ne suffit-il pas, pour apprendre tes lois, de rentrer en soi-même et d'écouter la voix de sa conscience dans le silence des passions? » Œuvres, t. I*', p. 476.
(3) Pour le détail, voir la brochure de M. G. de Revnold, /.-/• Rousseau et ses cùfUtadicteurs. Du premier Discours à VlnégaliU (1750-1755). Fribourg, 1904,
contre les mœurs, les idées et rirréligion philosophique de ses contemporains français (i).
La Réponse au roi de Pologne, à côté de maint autre trait significatif (2), est intéressante surtout parce qu'elle met très nettement l'accent sur les sentiments personnels de Rousseau à l'égard du Christ et de l'Evangile. Elle célèbre essentiellement la « sublime simplicité » de l'Evangile et de ses propagateurs (3), qu'elle oppose à l'orgueil et à la fausse science des saducéens qui furent les « philosophes » de Jérusalem et des pharisiens qui en furent les « docteurs ». Non moins que la philosophie incrédule, Rousseau flétrit ici les méfaits et les crimes de la théologie dogmatique, qui vint plus tard corrompre la simplicité primitive de l'Evangile, « ce divin livre, le seul nécessaire à un chrétien, et le plus utile de tous à quiconque même ne le serait pas ». Quant aux résultats concordants de la philosophie négative et de la théologie dogmatique, Rousseau les résume en ces quelques traits tranchants:
V Autrefois nous avions des saints et point de casuistes. La science s'étend et la foi s'anéantit ; tout le monde veut enseigner à bien faire et personne ne veut l'apprendre ; nous sommes tous devenus docteurs et nous avons cessé d'être chrétiens. »
Enfin, dans sa fougueuse Réponse à M, Borde (1752), Rousseau ne se contente plus de flageller, avec une croissante véhémence, les a chimères », les « vains simulacres », les « niaiseries » de la philosophie du jour, il ose s'en prendre directement à la grande tare morale de la société contemporaine qu'il appelle de son nom, « la débauche, mère féconde de tous les autres vices ». Crime plus im-
(i) Au moment même où fut couronné le premier Discours (1750), Diderot écrivait dans le prospectus destiné à figurer en tête de Y Encyclopédie : < Les scien» ces et les arts ne peuvent trop concourir à illustrer le règne d'un souverain qui les favorise... Que V Encyclopédie devienne un sanctuaire où les connaissances des hommes soient à l'abri des temps et des révolutions! » Y a-t-il rien de plus contraire à l'esprit et à la lettre du Discours de Dijon? demande avec raison M. L. DucROS, ouvr» cité, p. 181, note i.
(2) Celui-ci, entre autres : « Il me serait bien diîhcile de parler de gouvernement sans donner trop beau jeu à mon adversaire ; et, tout bien pesé, ce sont des recherches bonnes à faire à Genève, et dans d'autres circonstances. » Œuvres, 1. 1'', p. 48S.
(3) « Dans l'établissement de la nouvelle loi, ce ne fut point à des savants que Jésus-Christ voulut confier sa doctrine et son ministère. Il suivit dans son choix la prédilection qu'il a montrée en toute occasion pour les petits et les simples ; et dans les instructions qu'il donnait à ses disciples, on ne voit pas un mot d'étude ni de science, si ce n'est pour marquer le mépris qu'il faisait de tout cela. Après la mort de Jésus-Christ, douze pauvres pécheurs et artisans entreprirent d'instruire et de convertir le monde. Leur méthode était simple; ils prêchaient sans art, mais avec un cœur pénétré; et, de tous les miracles dont Dieu honorait leur fol, le plus frappant était la sainteté de leur vie. » Ibid., p. 489.
pardonnable encore, il ose blasphémer contre cette société constante des deux sexes qui est la joie et la raison de vivre de ses contemporains français et préconise, en vrai Genevois, la séparation habituelle des sexes (i).
Après réchec de Narcisse (18 décembre 1752), Rousseau fit imprimer cette comédie et Tenrichit d'une préface fort curieuse (2) où il réfute ceux qui veulent mettre en opposition les actes antérieurs de r auteur et les principes qu'il énonce dans son premier Discours. Il déclare qu'il n'a pas toujours pensé comme il pense aujourd'hui, et qu'il y aurait de la dureté à lui reprocher d'avoir, par ces amusements de sa jeunesse, contredit des principes qui n'étaient point encore les siens. Il combat longuement les objections faites à son discours et pourfend une fois de plus le goût des lettres, de la philosophie et des beaux-arts, goût funeste qui entraine après lui tous les maux, et pour ceux qui s'y livrent par profession et pour la société qui admire et encourage ces professionnels. Cependant Rousseau indique ici déjà le distinguo, qu'il développera dans sa Lettre sur les spectacles, entre Paris et Genève. A un peuple encore sain, intact, vertueux, il ne faut ni livres, ni pièces de théâtre, ni œuvres d'art quelconques. Mais à un peuple déjà corrompu par la civilisation, ni les spectacles, ni les livres ne peuvent plus faire de mal. Ils peuvent même atténuer le mal en le combattant.
Quant à lui, Rousseau, fort de son indifférence aux* succès comme aux revers littéraires, armé de son métier manuel, soutenu par son but vertueux, il ne s'occupera plus désormais de toutes ces accusations d'inconséquence et de contradiction qu'on jette contre lui. S'il agit mal, qu'on le condamne. Mais il ne se taira pas (3). Il combattra son siècle par les seules armes que ce siècle reconnaisse, et il restera auteur, tout en rompant avec
(i) « Je n'ai nul dessein, dit-il, de faire ma cour aux femmes... Je suis grossier, maussade, impoli par principes, et ne veux point de prôneurs; ainsi je vais dire la vérité tout à mon aise. Uhomme et la femme sont faits pour s'aimer et s'unir; mais, passé cette union légitime, tout commerce d'amour entre eux est une source aftreuse de désordres dans la société et dans les mœurs. > Œuvres, t. I*^ p. 497, note 2.
(2) Œuvres, t. III, p. 192-197.
(3) < En attendant, j'écrirai des livres, je ferai des vers et de la musique, si j'en ai le talent, le temps, la force et la volonté ; je continuerai ^ dire très franchement tout le mal que je pense des lettres et de ceux qui les cultivent, et croirai n'en valdr pas moins pour cela. Il est vrai qu'on pourra dire quelque jour : « cet ennemi « si déclaré des sciences et des arts, fit pourtant et publia des pièces de théâtre », et ce discours sera, je l'avoue, ime satire très amère, non de moi, mais de mon siècle. ■ Œuvres, t. III, p. 197.
le monde, qui distribue aux auteurs gloire, argent et faveurs.
La correspondance de J.-J. Rousseau à cette même époque (1749-1754) ne contredit point à ce que nous a montré la lecture de ses souvenirs autobiographiques et de ses œuvres. Elle confirme, au contraire, et accentue tout ce que nous avons vu et dit de sa rupture avec le milieu français et de sa conversion, qui n'est, à tout prendre, qu'un retour instinctif à son fonds original et naturel, à son tréfonds genevois, protestant et populaire.
Ses lettres commencent en effet à nous révéler alors un Rousseau ami de la campagne contre la viUe, de la solitude contre la société mondaine, de la liberté contre la servitude. Il s'y déclare volontiers lui-même, et à mainte reprise, Genevois, vrai Suisse, patriote, citoyen, républicain. Il s'y proclame aussi homme simple, dépourvu d'ambition, incapable de tout manège, ennemi des formules de politesse et des compliments de vanité. Persuadé qu'il va mourir, il regarde de haut la vie qui passe et les hommes qui s'agitent (i). Refusant d'écrire pour gagner de l'argent, il exerce avec orgueil l'humble métier manuel qui assure sa subsistance.
Dès cette époque aussi, on voit percer dans ses lettres un regret, une ferveur et comme un désir de Genève. Dans une lettre du 28 mai 1751, adressée à Marcet de Mézières, ancien ami de son père, il dit son patriotisme genevois impénitent et le bonheur de ceux qui peuvent se dire citoyens de Genève (2).
Cette qualité de citoyen de Genève, qu'il n'ose revendiquer encore dans ses lettres privées, Rousseau la prend pour la première fois publiquement dans sa LeUre sur une nouvelle réfutation de son Discours par un académicien de Dijon (Lecat), qui date de 1752. ExpUquant le frontispice allégorique qui figure en tête de la première édition de son Discours, Rousseau déclare
(i) Voir lettres à Voltaire, 30 janvier 1750; à l'abbé Raynal, 35 juillet x75o; à Marcet de Mézières, 28 mai 1751 ; à Mme de Warens, 13 février 1753 (« Votre fils s'avance à grand pas vers sa dernière demeure •). Œuvres, t. IV, p. 200-308, passim, et édition Hachette, t. X, p. 65.
(2) « Vous le savez, monsieur, j'ai reçu le jour d'un excellent citoyen : toutes les circonstances de ma vie n'ont servi qu'à donner encore plus d'énergie à cet amour de la patrie qu'il m'avait inspiré. C'est à force de vivre parmi des esclaves que j'ai senti tout le prix de la liberté. Que vous êtes heureux de vivre au sein de votre famille et de votre pays, d'habiter parmi des hommes et de n'obéir qu'aux lois, c'est-à-dire à la raison ! • Œuvres, édition Hachette, t. X, p. 66. M. Eug. Ritter a constaté que cette lettre est adressée à Marcet de Mézières (rue du Cendrier, à Genève), et non, comme l'indiquent les éditeurs, à Moultou, que Rousseau ne connaissait pas encore à cette date. Annales, t. III, 1907, p. 195.
que le Prométhée qui crie et avertit les hommes du danger est le citoyen de Genève (i).
Ce titre, que la rigueiir des lois ne lui permet plus de porter, aussi longtemps qu'il restera extérieurement catholique, et, par là, déchu de son droit de cité, Rousseau a le droit moral de le reprendre. En fait, il a rompu avec la France, avec le Paris philosophe et mondain auquel il a, pendant dix ans, tenté en vain de s'assimiler, avec la société brillante, spirituelle et corrompue qu'il continue de voir, mais qu'il a cessé d'admirer. Dans cette crise intérieure, morale, religieuse, il s'est retrouvé lui-même; il s'est reconquis; il s'est afiirmé différent de son entourage, puissant et supérieur par le talent, distinct surtout par la pensée, le sentiment, la foi {2). Réforme intérieure et extérieure, métier manuel, vie simple et pauvre, rigide moralisme, christianisme ému et respectueux, tolérant et peu dogmatique, qu'est-ce que tout cela, sinon l'abandon du passé français et le retour à Genève?
Toute cette crise lente, profonde, radicale, a fixé pour jamais, sinon la conduite, au moins la pensée de Rousseau et son idéal. Elle a brisé la mince couche superficielle de vernis parisien acquise avec tant d'efforts. EUe a ramené au jour le fond primitif de l'être et le subconscient profond qui s'y développait, invisible aux regards. Elle a fait brusquement surgir l'ours de la peau de renard dont il a vainement tenté de s'affubler. Maintenant cette crise intérieure, essentielle et décisive, cette conversion, enfin accomplie, devait s'affirmer par un acte, par im geste extérieur.
Ce geste fut le retour de Jean-Jacques à Genève, et sa rentrée officielle dans l'église de ses pères, comme dans ses droits de citoyen.
Le 1^ juin 1754, Rousseau part pour Genève avec Thérèse Le Vasseur, et son vieil ami Gauffecourt qui les accompagne jusqu'à
(i) Œuvres, 1. 1^, p. 5x0. Remarquons qu'une édition du premier Discours, publiée à Genève, porte encoce ces mots < par M. Rousseau, Genevois » (et non ■ citoyen de Genève »).
{2) Sainte-Beuve le reconnaît en maint passage : « Jean- Jacques était spiritualiste, et par moments une espèce de calviniste socinien ; il niait les arts, les sciences, l'industrie, la perfectibilité, et, par toutes ces faces, heurtait son siècle plus qu*il ne le réfléchissait. Il faisait, à plusieurs égards, exception dans cette société libertine, matérialiste et éblouie par ses propres lumières. > Portraits littéraires, 1. 1*^^ p. 242.
Lyon, non sans éveiller la méfiance jalouse de Jean-Jacques par ses assiduités entreprenantes auprès de sa « gouvernante (i) ». De Lyon, Rousseau passe par la Savoie pour revoir Mme de Warens, cette « maman » à laquelle, avec une inconsciente cruauté, il propose de venir vivre avec Thérèse et lui. A Chambér}% il achève la Dédicace à la république de Genève, qu'il avait esquissée à Paris, de son second Discours, et il la date, le 12 juin 1754, de cette petite ville savoyarde, « jugeant qu'il était mieux pour éviter toute chicane de ne la dater ni de France, ni de Genève (2) ».
Rousseau déclare qu'il fut amené à Genève par son « enthousiasme républicain ». C'est cet enthousiasme qui se donne libre carrière dans la Dédicace écrite sur le ton d'un l5nisme exalté ou d'une idyllique émotion (3). Rousseau, par le mirage de l'absence et de la distance, comme par la révélation qu'il a eue de son génie propre, si distinct par son origine et par sa tendance, s'est fait de Genève une image idéale que son imagination débordante a parée des plus belles couleurs et des charmes les plus séduisants (4). Rien ne lui paraît plus désirable et plus beau que d'être Genevois et, si l'on a eu le malheur de cesser de l'être, que de le redevenir.
Entraîné par cette vision de poète, il s'imagine très sérieusement qu'il n'a travaillé depuis trente ans que pour offrir aux « magnifiques, très honorés et souverains seigneurs », les citoyens de Genève, l'hommage public qu'il leur présente maintenant. Le gouvernement de Genève lui apparaît comme l'expression même, dans la réalité terrestre, de son idéal personnel et théorique de la meilleure constitution de l'Etat.
S'il avait eu à choisir le lieu de sa naissance, Rousseau aurait voulu « une société d'une grandeur bornée par l'étendue des facultés humaines » ; un pays « où cette douce habitude de se voir et de se connaître fît de l'amour de la patrie l'amour des citoyens plutôt que celui de la terre » ; une cité où le souverain et le peuple ne pussent avoir qu'un seul et même intérêt, c'est-à-dire une cité régie par un gouvernement démocratique sagement tempéré. Il aurait voulu pouvoir vivre et mourir libre, ^'est à-dire soumis
(i) Gauffecourt n'est pas Genevois, comme Rousseau le dit par erreur. Mais il a vécu à Genève, comme employé du résident de France, et il possède à Montbrillant une « campagne » où il vient faire des séjours en été.
(a) Confessions, 1. VIII. Œuvres, t. I«', p. 204.
(3) Œuvres, t. I*', p. 526-531.
(4) Il faut faire aussi, dans cette vision, la part du souvenir que Rousseau garde d'une Genève telle qu'il l'avait vue et connue au temps de son enfance, bien différente de ce qu'elle est devenue vers le milieu du siècle.
comme tous au joug honorable de lois égales pour tous, dans un pays où nul ne pût se dire au-dessus de la loi, c'est-à-dire dans un pays qui ne connût ni roi, ni chef étranger (pape). Il eût choisi, non pas une république nouvelle, mais une république ancienne où la liberté fût invétérée, « car il en est de la liberté conune de ces aliments solides et succulents, ou de ces vins généreux, propres à nourrir et fortifier les tempéraments robustes qui en ont Thabitude, mais qui accablent, ruinent Jet enivrent les faibles et délicats qui n'y sont point faits ». Pacifique, en outre, cette patrie serait « détournée par une heureuse impuissance du féroce amour des conquêtes » et placée de telle sorte qu'elle ne tentât point l'ambition de ses voisins et pût au besoin compter sur leurs secours. Il lui faudrait encore im Etat où le droit de législation fût commun à tous les citoyens, le droit de proposer les lois et de les exécuter étant reconnu aux seuls magistrats, élus, d'année en année, parmi les plus capables et les plus intègres de leurs concitoyens. Un pays, enfin, où la vertu des magistrats portant ainsi hommage à la sagesse du peuple, les uns et les autres s'honoreraient mutuellement.
A tous ces avantages politiques, si la Providence « avait ajouté de plus une situation charmante, un climat tempéré, un pays fertile et l'aspect le plus délicieux qui soit sous le ciel, je n'aurais désiré, dit Rousseau, pour combler mon bonheur, que de jouir de tous ces biens dans le sein de cette heureuse patrie, vivant paisiblement dans une douce société avec mes concitoyens, exerçant envers eux et à leur exemple, l'humanité, l'amitié et toutes les vertus, et laissant après moi l'honorable mémoire d'un homme de bien et d'un honnête et vertueux patriote »*
Que si, éloigné du paj^ par l'erreur d'une jeunesse imprudente, il parlait à ses concitoyens plus heureux et plus sages, il leur dirait : « Votre situation politique et civile est telle que la nature des choses n'en peut comporter une meilleure. Votre constitution est exceUente, dictée par la plus sublime raison, garantie par des puissances amies et respectables. Vous êtes en paix, libres, heureux. Méritez de garder ce bonheur par votre union, votre sagesse votre respect pour les lois et les magistrats I » Après les citoyens, c'est aux magistrats que s'adresse le sermonnaire — il y a assez d'onction dans sa harangue pour lui mériter ce titre — et il leur dit en substance ceci : « Magnifiques et très honorés seigneurs, choisis par un tel peuple, je vous trouve au-dessus des autres magistrats autant que ce peuple libre est au-dessus des autres peu-
pies. » L'éloge de ce peuple naît pour Rousseau du souvenir ému qu'il garde du vertueux citoyen, du simple ouvrier qui fut son père, « le meilleur des pères » et l'exemplaire accompli « des hommes sensés et instruits » qui forment, à Genève, le peuple ouvrier. « Vous savez, dit-il aux magistrats, vous rendre dignes d'un tel peuple par votre conduite pleine de bienveillance, de justice et de sagesse. »
Le clergé genevois n'est pas moins bien traité dans la Dédicace. Rousseau loue sa vertu, son éloquence vive et douce, sa modération éclairée, son patriotisme. Il a même un couplet enthousiaste, lui si peu courtois à l'ordinaire pour « les tyrans de notre liberté », à l'éloge des femmes genevoises, ces aimables et vertueuses citoyennes, chastes gardiennes des mœurs pures et des saines traditions nationales. Et il conclut par un h5mine qui célèbre, comme un prélude aux accents de la Lettre à d*Alembert, le bonheur obscur, mais profond, des Genevois (i). Par une précaution oratoire finale, qui ne paraîtra pas inutile, il supplie les M. T. H. et S. Seigneurs, c'est-à-dire les citoyens, de pardonner à la tendre affection d'un vrai patriote, s'il avait eu le malheur d'être coupable de quelque transport indiscret dans cette vive « effusion de son cœur ».
L'accueil fait à Rousseau par les Genevois, à son arrivée et durant tout son séjour, fut de nature à lui permettre de conserver, pour un temps bien court, les illusions optimistes et les visions flatteuses dont regorge l'image idéale qu'il traçait de sa ville natale dans cette redondante et idyllique Dédicace, Gouvernants et gouvernés étaient mis de très belle humeur par la signature du traité de Turin (3 juin 1754) qui réglait définitivement leurs diflicultés avec la Savoie. Le texte venait d'en être mis en vente chez E. Du Villard fils quand Rousseau arriva.
Les Genevois, du reste, ne sont jamais insensibles au talent de leurs concitoyens, à la condition qu'il soit consacré d'abord par le succès à l'étranger (2). Le premier Discours ayant répandu la
(i) « Qu'une jeunesse dissolue aille chercher ailleurs des plaisirs faciles et de longs repentirs ; que les prétendus gens de goût admirent en d'autres lieux la grandeur des palais, la beauté des équipages, les superbes ameublements, la pompe des spectacles, et tous les raffinements de la mollesse et du luxe; à Genève, on ne trouvera que des hommes. » Œuvres t t. I*', p. 531.
(2) Le Journal helvétique (juillet 1757) publie une lettre écrite en août 1754 par un anonyme (J.-B. Tollot), et dont voici les passages les plus caractéristiques : f Tout Genève Va vu, comme moi, depuis le sceptre jusqu'à la houlette, tout s'est empressé à contempler un homme qui vient de Paris, où il s'est fait im grand nombre d'ennemis, dont la haine et la jalousie n'ont fait que rendre son nom plus illus-
gloire de l'écrivain dans toute TEurope, Jean-Jacques pouvait être certain d'être reçu à bras ouverts dans Genève.
Des signes précurseurs lui avaient dès longtemps annoncé cet accueil. En 1751, déjà, le lundi 23 mai, dans son discours latin des Promotions, un des grands hommes du clergé et de Tacadémie, le professeur Jacob Vemet, avait présenté, sous la forme la plus courtoise et la plus élogieuse, une réfutation dialoguée de la thèse soutenue par le premier Discours de Jean-Jacques. La bonne grâce de ce personnage officiel, plutôt rogue de son naturel, était de bon augure (i).
En 1753, Rousseau avait reçu à Paris la visite et les avances câlines du jeune Ja'cob Vemes, un de ces ministres genevois, comme on en voyait alors, qui, s'empressant et se multipliant auprès de toute gloire nouvelle, espèrent, par cet engouement, mériter qu'un rayon du soleil levant retombe, pour l'éclairer un peu, sur leur propre personne. Comme la courtoisie académique de Vemet, l'empressement du papillonnant Vemes était, à tout le moins, im symptôme de la vogue dont Rousseau jouissait alors dans sa patrie. C'est devant un char de triomphe que voletait, cette fois-ci, la mouche du coche.
L'accueil, en effet, fut triomphal. Magistrats, pasteurs, badauds, citoyens, tous veulent contempler ce « phénomène rare », cette « étoile qui s'éclipsait quelquefois et se couvrait d'un nuage », comme dit le brave Tollot. De l'aveu même de Rousseau, il fut a fêté, caressé dans tous les états ». Il put se Uvrer, sans arrièrepensée, à « l'enthousiasme républicain » et au « zèle patriotique » qui l'avaient ramené à Genève.
« Honteux d'être exclu de mes droits de citoyen par la profession d'un autre culte que celui de mes pères, je résolus de
tre... Il dit que l'esprit court les rues à Genève, mais que le bon sens y est aussi rare qu'ailleurs... Avec cela, si M. Rousseau ne fût jamais sorti de Genève, ceux qui le louent aujourd'hui le plus ne seraient peut-être pas au nombre de ses admirateurs. B Cité par £ug. Ritter, la Rentrée de Jean^ Jacques dans V église de Genève. Etrennes chrétiennes, 1884, p. 153-1Q8. Voir aussi Annales, t. III, 1907, p. 202-205. (i) Eugène Ritter, Vernet et Rousseau, dans Etrennes chrétiennes, 8^ année, x88x, p. 180-247, et dans Annales, t. III, 1907, p. 192-197. Rousseau n'a pas lu cette harangue de Vemet, mais il en a entendu parler et l'a prise de travers. Une note de sa dernière réponse (à M. Borde) se plaint de ce qu'on Ta fait réfuter dans son pays ■ par des enfants >. Le discours de Vernet avait en effet la forme d'un dialogue entre un écolier (J.-A. Turrettini) et un professeur. Rousseau y est traité « d'écrivain élégant 9, et son discours est jugé « plein de mouvement, plein de traits, hardi dans sa forme et solide au fond s. Il donne de bons arguments et s'appuie sur les leçons de l'histoire •. Vernet ne mentionne pas le nom de Rousseau et ne fait pas allusion à son origine genevoise.
reprendre ouvertement ce dernier (i). » Du même coup, il redeviendra citoyen.
La Dédicace, qui doit paraître après cette démarche décisive, sera la déclaration publique par laquelle, aux yeux de l'Europe, Rousseau se proclamera Genevois et protestant. L'idée, si fausse à nos yeux, mais si fortement ancrée en Rousseau, que le souverain a, en chaque pays, le droit de fixer le culte et le dogme, et que le citoyen a le devoir de se plier à cette loi une fois fixée, lui facilita cette démarche. Son christianisme, libéré du dogme et nourri par la lecture fervente qu'il faisait de l'Evangile, lui permettait de rentrer sans hypocrisie dans une église chrétienne. L'opinion publique genevoise fut unanime à approuver ce geste et à s'en réjouir (2).
Seulement, on ne rentrait pas dans l'Eglise de Genève sans quelques formalités assez pénibles et désagréables à l'amourpropre du pénitent. L'article 95 des Ordonnances ecclésiastiques de 1576, jamais abrogé formellement, statuait ceci :
« Et quant à ceux qui, pour sauver leur vie, se seraient dédits, et auraient renoncé la pure foi de l'Evangile, ou qui, après avoir reçu ici la sainte cène, seraient retournés aux abominations de la papauté, qu'ils soient appelés en Consistoire pour être exhortés à venir reconnaître et confesser leur faute au Temple, devant toute l'Eglise, pour là en demander pardon à Dieu, et se réconcilier à toute l'Eglise, de laquelle ils s'étaient retranchés par leur chute. »
Au cours des générations, cette rigueur s'était relâchée et le a rétablissement à la paix de l'Eglise » avait lieu en séance du Consistoire et non plus dans un temple et en public. Malgré tout, en droit strict, la procédure exigée pour récupérer la bourgeoisie comprenait ces quatre actes formels : comparution en conseil, deux ou trois jours de prison, comparution devant le Consistoire et génuflexion. Toutes ces formalités furent singulièrement allégées et simplifiées pour Jean-Jacques par la bonne volonté complaisante des autorités civiles et religieuses (3).
(i) Confessions, 1. VIII. Œuvres, t. !•', p. 204.
(2) t Tout ce que je sais, écrit ToUot, c'est que notre auteur a fait ici toutes les fonctions d'un bon protestant... Ainsi, si on appelle avoir de la religion, être réglé dans ses mœurs et dans sa conduite, être modeste, vrai et sincère, M. Rousseau a plus de religion que bien des gens qui ont sans cesse à la bouche le nom de Jésas> Christ sans pratiquer ses divins préceptes... Notre auteur est convaincu, ainsi que moi, qu'il vaut mieux pratiquer la Religion que la croire. » Annales, t. III, p. 203.
(3) Registre du Consistoire, du 25 juillet 1754 : « M. le pasteur Maystre a dit que
Vu Tétat de sa santé et son caractère timide, Rousseau fut simplement interrogé par une commission consistoriale de six membres — trois pasteurs et trois laïques — après avoir reçu les instructions du pasteur de sa paroisse de Cologny-Eaux- Vives, Spectable Jacques Maystre. Rousseau comparut le lundi 29 juillet 1754 devant cet aéropage restreint, satisfit à ses questions et fut admis à la communion (i). Réintégré dans ses droits de citoyen, inscrit sur le rôle de la taxe des gardes (2) qui n'atteint que les citoyens et bourgeois, Rousseau eut la joie civique d'assister, mais non pas encore comme « membre du souverain », dans Saint-Pierre, au Conseil général extraordinaire du 21 juillet, qui reçut le serment du syndic Pierre Mussard, parent éloigné de Jean- Jacques (3).
Ce séjour de quatre mois à Genève fut un temps charmant de la vie de Rousseau. Il reçoit partout un accueil empressé et cordial. Il forme de nombreuses amitiés. Il lie des relations d'affec^ tion ou de courtoisie avec des professeurs et des savants comme Jallabert, J. Vernet, Georges Le Sage (4), Amédée Liillin, le biblio-
le sieur Jean- Jacques Rousseau, citoyen, ayant été conduit en France dès son bas âge, y avait été élevé dans la religion catholique romaine, et l'avait professée pendant plusieurs années ; que dès qu'il a été éclairé, et reconnu les erreurs, il n'en a plus continué les actes ; qu'au contraire il a dès lors fréquenté assidûment les assemblées de dévotion à l'hôtel de M. l'ambassadeur de Hollande à Paris et s'est déclaré hautement de la religion protestante; que c'est pour confirmer ces sentiments qu'il a pris la résolution de venir dans sa patrie pour faire abjuration et rentrer dans le sein de notre église; qu'il l'a prié de supplier pour lui ce vénérable Consistoire de vouloir l'exempter de comparaître céans, ayant des raisons importantes de ne pas rendre cette démarche, publique, et qu'il lui plaise de le renvoyer par devant tels conmiissaires de son corps qu'il lui plaira nommer.
« Sur quoi étant opiné, on a représenté que le sieur Rousseau est actuellement atteint d'une maladie très dangereuse; que Ton peut user à son égard, en cette considération, de quelque indulgence; qu'il est d'ailleurs d'un caractère timide, et reconnu, même par les personnes les plus jalouses de son mérite, pour avoir des mœurs pures et sans reproche. L'avis en deux tours a été de le renvoyer devant MM. les pasteurs de Waldkirch, qualité de modérateur actuel, Sarasin l'aîné et Maystre, et de MM. les anciens Grenus, auditeur, Pictet et Jalabert, professeurs, pour l'ouïr et le recevoir à notre communion, s'il satisfait aux différentes questions qu'ils sont chargés de lui adresser. » Texte cité par M. £. Ritter.
(i) Registre du Consistoirât cité par M. Ritter : « Du jeudi i«' août 1754 * M. le pasteur de Waldkirch a dit que le sieur J.-J. Rousseau avait comparu lundi dernier devant la commission; et qu'après avoir satisfait, tant sur les motifs qui l'avaient obligé de supplier qu'on l'exemptât de paraître céans que par rapport à la doctrine, ils l'avaient admis à notre communion. »
(2) La taxe était de 12 florins au minimum. Rousseau fut taxé à 18 florins.
(3) Le s^mdic Mussard, qui venait de négocier et de faire signer le traité de Turin (3 juin 1754), n'avait pu prêter serment au Conseil général ordinaire de janvier.
(4) Auquel il écrit, sur la musique, une longue note datée des Eaux- Vives, le i*' juillet. Œuvres t t. III, p. 381. Rousseau semble avoir habité au bord du lac.
thécaire ; avec des ministres doux et bienveillants comme Perdriau, empressés et sémillants comme Jacob Vemes, enthousiastes et vibrants comme le tout jeune Paul Moultou ; avec des bourgeois, anciens amis de son père comme Marcet de Mézières, ou amis de ses amis, comme les jeunes Marc Chappuis, commis et plus tard successeur de Gaufïecourt, et François Coindet, qui devint caissier des banquiers genevois Thelusson et Necker à Paris.
Il se lie surtout avec la tribu des De Luc. Le père, François De Luc, horloger féru de science, patriote excellent, protestant militant, d'une orthodoxie intraitable, théologien indigeste (i), citoyen combatif et l'un des chefs du parti des représentants. Il enveloppa plus tard, obséda et, finalement, assomma de son amitié indiscrète ce Jean- Jacques dont il souhaitait utiUser le génie au profit de son parti politique. Et les deux fils, Jean- André De Luc, Taîné, et Guillaume-Antoine De Luc, le cadet, singuliers types de bourgeois genevois de ce temps-là. Banquiers, moralistes, politiciens, gens d'église, naturalistes autodidactes et assez distingués. Le premier surtout physicien, le second surtout géologue. Tous deux bons chrétiens, et qui peineront pendant trente ans à démontrer dans leurs Lettres physiques {2), la vérité scientifique du livre de la Genèse. C'est avec ces excellentes gens, qui ne lui apparurent pas alors aussi cruellement ennuyeux que neuf ans plus tard, et avec l'inévitable Thérèse, que Rousseau fit sur le lac et autour du lac « une promenade de sept jours » ou plus exactement de six jours (3). Le temps fut splendide, la promenade parfaitement agréable. Rousseau en revint enchanté. Il avait, devant les admirables vues du haut lac, rafraîchi ses souvenirs de jeunesse et précisé les croquis dont il devait tirer plus tard ses
aux Eaux- Vives, la maison de son cousin J. Petit- Babault, grand-père de Petit- Senn, qui aflirme le fait dans V Album de la Suisse romane, 4* année, 1846, p. 171- 173. Une tradition légendaire, soutenue par L. Thomas, place à Grange-Canal la demeure de Rousseau en 1754. Mais Rousseau écrit textuellement de Genève, le 20 juillet 1754, à Mme Dupin : « J'ai pris hors de la ville un petit logement au bord du lac et dans une situation délicieuse, qui me rappelle celle de Chenonceaux. ■ ViLLENEuvE-GuiBKRT, là Portefeuille de Mme Dupin, Paris, 1884, p. 343. (x) Voir ses Observations sur quelques savants incrédules (1762).
(2) Lettres physiques et morales sur les montagnes et sur F Histoire de la terre et de V homme, adressées à la reine d'Angleterre, 6 vol. in-S». La Haye, 1778-1780.
(3) Du dimanche 22 septembre au vendredi 27 septembre 1754. M. Th. Dufour a reproduit, d'après les prétendus Mémoires de Condorcet, et discuté l'itinéraire de ce petit voyage dans Annales, t. II, 1906, p. 156-157. On y voit que les promeneurs ont dîné sur l'herbe auprès d'Hermance et auprès de Ripaille, couché au château de Coudrée, à Meillerie, à Vevey, Lausanne et Morges, dîné à l'auberge à Villeneuve, CuUy, Morges et Nyon.
beaux paysages romands de la Nouvelle Héloîse. Il avait encore rappris de la bouche des bateliers, les noms locaux des oiseaux du lac, les termes locaux de la batellerie, les mots qui désignent certains mets locaux, bref tous ces provincialisme?, savoureux que nous retrouvons dans son roman suisse (i).
Rousseau voit souvent les parents du ministre Vemes et sa belle-sœur, Mme Dorothée Vemes, née Goy, « cette aimable et chère parente », dont il gardera longtemps le souvenir et le regret (2). Il fréquente encore à Châtelaine, M., Mme et Mlle Mussard ; en ville, le bon et sage Abauzit, auquel il ne sait assez témoigner, en termes emphatiques, sa profonde et sincère vénération. Le bonhomme se rappelle alors, avec à-propos, qu'il est sourd, ce qui le dispense de répondre aux éloges exagérés de son visiteur (3). En revanche, il lui donne de sûres et précieuses indications techniques sur la musique des anciens (4). Rousseau semble avoir été un peu mortifié, ou tout au moins gêné, par le silence modeste du vieux savant.
Dans ce même séjour, Rousseau rencontre un concitoyen établi conmie libraire-imprimeur à Amsterdam, Marc-Michel Rey, qui devint son éditeur dévoué et, malgré des orgues et quelques brouilles passagères, demeura son fidèle ami. C'est lui, pour débuter, qui imprimera le Discours sur P inégalité. Auteur et éditeur se mettent vite d'accord pour faire précéder la Dédicace à la république d'un bel écusson aux armes de Genève, et pour commander cette vignette au dessinateur genevois Pierre Soubeyran, qui dirige alors dans notre ville une école publique de dessin.
Fidèle à son goût et à ses habitudes, Jean-Jacques fait à pied des promenades solitaires au borde d ce lac qui lui rappelle « les douces heures de son enfance » et dont l'amour le bercera jusqu'aux jours de sa vieillesse. En marchant, quand il ne rêve pas, son cerveau travaille. Il mûrit le plan déjà formé de ses Institutions politiques. Il médite une Histoire du Valais. Il ébauche les deux premiers actes d'une tragédie en prose, Lucrèce (5). Chez
(i) A. François, les Provincialismes de J,»J. Rousseau dans Annales, t. III
(2) Rousseau à Vemes, 25 mai 1758. Œuvres, t. IV, p. 285.
(3) Voir Sa vous, Ouvr. cité, t. I«', p. 98, et Rousseau à Vemes, 15 octobre 1754. Œuvres, t. IV, p. 215.
(4) Sbmsbier, Ouvr. cité, t. III, p. 70.
(5) M. Th. Du FOUR, dans ses Pages inédites de J,'J. Rousseau, cite les notes prises par Rousseau en vue de cette histoire du Valais et publie ce qu'il avait écrit de cette Lucrèce. Annales, t. II (1906), p. 157-158 et 218-244.
lui, il traduit, pour achever de se faire la main, et pour s'exercer à une sobre concision, le premier livre des Histoires de Tacite (i).
A cette activité de Tesprit se joignent les joies et les mélancolies des souvenirs d'enfance. Il rêve, sans réussir à le faire, d'aller revoir le vieux noyer de Bossey (2). Il rencontre à Grange-Canal, Mme de Warens, que ses affaires ont amenée dans le Chablais, et qui veut donner à Thérèse son dernier bijou, une petite bague qu'elle portait au doigt. Il annonce et fait vme visite à Nyon à sa chère « tante Suzon », qui est devenue Mme Goncerut, et qui berça sa p)etite enfance de ses chansons et de son rire joyeux (3).
A Saint-Gervais, sur la place de Coutance, où elle a dressé son étalage de marchande de fromage, il a retrouvé sa « mie Jacqueline », sa bonne nourrice Jacqueline Danel. Il dîne volontiers chez un pâtissier en face du haut-banc de sa mie. £n attendant le dîner, il va s'asseoir à côté d'elle et ils causent longuement du passé. Les gens du quartier, les horlogers liseurs de Saint-Gervais s'assemblent autour d'eux, contemplant leur « citoyen » devenu si brusquement célèbre, fiers de le reconnaître pour un des leurs, plus fiers encore de constater que, malgré sa longue absence, il a conservé leur accent. Sur une chaise, une p)etite fiUe est grimpée, pour apercevoir, par-dessus les têtes, le grand homme « en petite perruque courte, sans chapeau, habit, veste et culotte de drap gris, l'œil noir, petit, vif, perçant, le sourire agréable, sa main droite sur le genou de sa nourrice ». Plus tard, devenue mère de famille, eUe se rapp)ellera cette scène populaire et charmante et la contera à Louis Simond qui nous la rapporte (4).
A Coppet, il est l'hôte de cet ancien ami de son père, Marcet de Mézières, qui est devenu son correspondant, et qui, sans aucun doute, l'entretient du passé et du présent genevois. A Genève même, il retourne au sermon, et c'est à Saint-Pierre qu'il entend le pasteur Jean Sarasin, l'aîné, prêcher « sur le citoyen », un si beau sermon que quatre ans plus tard, en 1758, Jean-Jacques se le rappelle encore et déclare qu'il ne pourra l'oubher de sa vie.
(i) « Travail d'écolier «, selon Rousseau lui-même. Œuvres^ t. III, p. 304-329.
(2) Le noyer de Bossey devait vivre encore près de trois quarts de siècle : < M. Martine, ébéniste à la Taconnerie, a empiété le noyer qui fut jadis planté par J.-J. Rousseau et dont il est fait mention dans les Confessions, M. Martine possède toutes les attestations nécessaires des autorités locales de ladite commune pour constater la réalité de ce fait. Il vendra ce bois ou en fera les meubles qu'on pourra lui commander. > Journal de Genève^ 26 juin et 3 juillet 1628.
(3) Rousseau à Mme Goncerut, Genève, 11 juillet 1754. Œuvres, t. IV, p. 214.
(4) A l'article Genève de son Voyage en Suisse, Paris, 1824 (2* édition), t. I",
A Rive, il revoit le grenier à blé et il copie, pour la méditer, la beUe inscription gravée au fronton de rédifice : Alit d ditat. L'année suivante, dans son important article de YEncyclopédie sur l'Economie politique, il proposera en exemple à l'Europe cette institution genevoise qui fait « la ressource publique dans les mauvaises années et le principal revenu de l'État dans tous les temps ». Et il ajoutera à ce conseil, cette déclaration caractéristique :
« Pour exposer ici le système économique d'un bon gouvernement, j'ai souvent tourné les yeux sur celui de cette république; heureux de trouver ainsi dans ma patrie l'exemple de la sagesse et du bonheur que je voudrais voir régner dans tous les pays (i). »
Au bout de quatre mois, quand, le 10 octobre 1754, Rousseau repart pour Paris, c'est seulement pour y mettre ordre à ses affaires et avec la ferme intention de revenir le printemps suivant fixer son séjour à Genève. Cette résolution, qui eût modifié si fort la carrière et l'œuvre de Rousseau, était si bien arrêtée dans son esprit qu'il fit verser par Marc Chappuis, au dizenier ReviUiod, sa taxe des gardes pour les années 1755 et 1756 (2). Cette intention de revenir, qui est celle de tous les Genevois que les nécessités de la vie ont tenus pour im temps éloignés de la cité, paraît d'autant plus naturelle et sincère chez Rousseau qu'il est, se dit et se proclame enchanté de ce séjour de quatre mois. De ce temps assez long où il s'est complètement retrempé en pleins souvenirs, en pleine tradition, en pleine mentalité genevoise, où il a retrouvé son milieu, son passé, sa patrie, sa religion, Rousseau semble vraiment n'avoir emporté qu' « estime, amitié, souvenir, reconnaissance », sentiments, qu'il exprime spécialement à l'un de ses amis genevois (3) ».
Quant à l'importance de ce séjour de 1754, de cette rentrée dans la religion de ses pères et dans sa qualité et ses droits de
(i) Œuvres^ t. I«», p. 599.
(2) £. RiTTER, article cité, p. 156.
(3) Lettre à J. Vemcs du 15 octobre 1754, déjà citée. Dans sa lettre à Mme Dupin, du 20 juillet, Rousseau disait : « Je ne puis vous dire, madame, combien Genève m*a paru embelli sans que rien y soit changé... Ce qu'il y a de sûr, c'est que cette ville me paraît une des plus charmantes du monde, et ses habitants les hommes les plus sages et les plus heureux que je connaisse. La liberté y est bien affermie, le gouvernement tranquille, les citoyens éclairés, fermes et modestes, connaissant et soutenant courageusement leurs droits, mais respectant ceux d* autrui, et, par un traité que nous venons de conclure avec le roi de Sardaigne, notre souveraineté est enfin publiquement reconnue par le seul prince qui pouvait nous la disputer. »
VILLENEUVB-GUIBERT, OUVf. ciHy p. 342.
96 JEAN-JACQLES ROL'SSEAU GENEVOIS
citoyen, il ne nous semble pas qu'elle ait été jusqu'ici assez vigoureusement soulignée par les biographes ou les commentateurs de Rousseau. N'est-il pas d'une importance capitale de marquer que Rousseau est deux fois Genevois, d'abord, comme tous les autres, par le hasard de la naissance, ensuite, ce qui est autrement significatif, par sa propre volonté? Séparé de Genève par sa fuite, et détaché d'elle par sa longue absence et par l'effet même des lois, il y est revenu spontanément, par son libre choix, par un acte de volonté réfléchie et décisive. Libre de choisir entre deux pa3rs, deux religions, deux lois, deux mentalités opposées, il a résolument opté, dans la pleine maturité de l'âge et du talent, pour la ï)etite cité indépendante, répubUcaine, protestante et morigénée que le hasard ou la Providence lui avait donnée pour berceau. Voilà ce qu'il ne faudrait jamais oublier, quand on parle de lui.
Mais pourquoi Rousseau, redevenu Genevois, ayant pris et annoncé la ferme résolution de revenir à Genève au printemps de 1755 pour s'y établir, n'y revint-il pas, en effet, ni à cette date, ni plus tard? C'est ce qu'il nous faut examiner maintenant de très près.
La raison la plus immédiate de ce changement de front fut l'accueil froidement poli que l'autorité genevoise fit à la lyrique Dédicace à la république de son Discours sur Vinégalité. Un de ses amis genevois, M. Perdriau, alors pasteur de campagne, « homme plein de douceur et d'aménité », avait vainement cherché dans l'automne de 1754, à détourner Rousseau de son projet de Dédicace à la république, c'est-à-dire aux citoyens de Genève. C'est au Conseil, non au p)euple, qu'il faudrait dédier. Rousseau tint mordicus à son idée. Dans une longue lettre confidentielle, du 28 novembre 1754, à Perdriau (i), il réfute avec une hauteur éloquente les sages objections de cet opportuniste ami. Il veut être utile, donner le bon exemple, innover, s'il le faut, sans pusillanimité. S'il n'a pas demandé au Conseil, comme le voudrait l'étiquette, l'autorisation de dédier, il est venu à Genève en partie
(i) Œuvres, t. IV, p. a 15-21 8.
pour solliciter cet agrément ; mais il s'est rendu compte qu'il ne l'obtiendrait pas. Ne voulant, dès lors, ni renoncer à son idée, ni désobéir formellement, il s'est décidé à dédier, sans en demander l'autorisation préalable.
Demander l'autorisation, c'était soumettre l'ouvrage lui-même à la censure du Conseil, et Rousseau est décidé à être désormais son unique censeur. C'était aussi engager indirectement la responsabilité, au moins partielle, du Conseil, et Rousseau est résolu à garder l'entière responsabilité personnelle de sa Dédicace (i). Les considérations d'intérêt égoïste le touchent si peu qu'il est prêt à sacrifier au but plus élevé qu'il poursuit ce qui lui tient le plus à cœur, « le doux séjour de la patrie (2) ».
En fait, ce ne fut que le 18 juin 1755, un an après avoir été écrite, que la fameuse Dédicace, qui brillera en tête du Discours de Vinégalité, fut remise au Conseil de Genève, de la part de Rousseau, par M. le syndic Saladin qui en rapporta de Paris les feuilles imprimées.
L'embarras du Conseil se traduit dans les termes mêmes de la délibération par laquelle il charge le premier syndic, J .-L. Chouet, d'adresser à Rousseau une lettre de pure courtoisie qui évite toute appréciation sur le contenu de la Dédicace (3). Sans doute, la lettre du premier syndic enveloppe d'tm peu de grâce personnelle la sécheresse laconique de la délibération officielle (4). Mais il n'en reste pas moins visible que le Conseil ne fut pas content. Il n'était pas et il ne pouvait pas, raisonnablement, être ravi d'un hommage qui, d'abord, s'adressait non pas à lui-même, mais à l'ensemble des citoyens, au peuple genevois, dont il soulignait la souveraineté (5). La Dédicace se distinguait ensuite par une
(i) « Si j'ai bien dit en Thonneur de ma patrie, la gloire en sera pour elle; si j'ai mal dit, le blâme en retombera sur moi seul ! >
(2) < Croyez que je veux être, jusqu'au tombeau, honnête, vrai, et citoyen zélé et que, s'il fallait me priver, à cette occasion, du doux séjour de la patrie, je couronnerais ainsi les sacrifices que j'ai faits à l'amour des hommes et de la vérité, par celui de tous qui coûte le plus à mon cœur et qui, par conséquent, m'honore le plus. 1
(3) Registre du Conseil, 18 juin 1755 : « Opiné sur ledit rapport, l'avis a été que ladite épttre dédicatoire étant imprimée, il n'est pas question de délibérer sur son contenu, mais que monsieur le Premier peut lui répondre que le Conseil voit avec satisfaction qu'un de leurs concitoyens s'illustre par des ouvrages qui manifestent un génie et des talents distingués. ■
(4) c II (le Conseil) a vu avec plaisir les sentiments de vertu et de zèle pour la patrie que vous exprimez avec tant d'élégance... Agréez, monsieur, qu'en mon parculier je vous témoigne combien j'ai été touché des beautés de cette pièce... > Voir le texte dans Sayous, ouvr, cité, t. V, p. 248.
(5) c On assure qu'ils (les aristocrates) avaient fait plusieurs tentatives pour
chaleur d'enthousiasme et une exagération de lyrisme qui devait fort peu plaire à la froideur positive et compassée des gouvernants genevois. Enfin, et surtout, elle devançait un écrit dont la violence subversive en matière sociale devait contredire à tous leurs instincts, à tous leurs principes et à tous leurs intérêts. Vraiment, on ne pouvait demander au Conseil de Genève de saluer le futur Discours et sa Dédicace avec plus de ferveur.
Rousseau le comprit bien et, au premier moment, sans s'arrêter à la fraîcheur du ton, il fut tout à la joie du résultat obtenu. Sa Dédicace était agréée et le Conseil Ten remerciait. Il ne voulut voir que cela et, dans le premier élan de son contentement, il se confondit en remerciements pour Taccueil fait par le Conseil à sa Dédicace à la république (i).
Des compliments particuliers lui vinrent de Genève, entre autres ceux de Jallabert et de De Luc, et une seule attaque directe contre le Discours lui-même, la lettre que Charles Bonnet adressa au Mercure de France, le 25 août 1755, sous le pseudonyme de Philopolis (2).
On a dit et répété, non sans quelque apparence de raison, que Charles Bonnet voulut, par cette lettre de Philopolis, dégager la responsabilité de Genève à l'égard des thèses subversives contenues dans le Discours dédié à la république. Précaution d'autant plus indiquée que, pour la première fois, en tête de ce livre, l'écrivain avait ajouté fièrement à son nom le titre de « citoyen de Genève », qu'il pouvait de nouveau légalement porter. En tout cas, l'exaltation, la véhémence sombre et l'extase idyllique, qui régnent tour à tour dans le second Discours, devaient, aussi bien que la thèse antisociale qui en fait le fond, heurter Tesprit du savant judicieux, positif et satisfait, auquel l'observation du
l'engager à dédier au Sénat son Discours sur V origine de T Inégalité des conditions; mais ce grand homme persista à porter son hommage au souverain de sa patrie. Ses ennemis admirèrent dans sa Dédicace l'étendue de son génie et la sensibilité de son âme ; mais ils ne lui pardonnèrent jamais ni son refus, ni l'éclat qu'il avait donné à la souveraineté des citoyens. i> D'Ivernois, Révolutions de Genève, Genève, 1850, p. 118-119.
(i) « Je ne puis exprimer la joie avec laquelle j'ai appris que le Conseil avait agréé, au nom de la République, la dédicace de cet ouvrage, et je sens parfaitement tout ce qu'il y a d'indulgence, et de grâce dans cet aveu. » Rousseau à Vernes, 6 juillet 1755. Œuvres, t. IV, p. 222. Voir aussi, dans les Fragments de Grenus, cet extrait des Registres du Conseil, 28 juillet 1755 • « Lettre du sieur J.-J. Rousseau, qui fait ses humbles remerciements à M. le premier syndic, de ce qu'il a bien voulu faire agréer au Magnifique Conseil la dédicace de. son ouvrage. »
(2) Mercure de France, octobre i755' Reproduite dans Œuvres de Rousseau, Genève, 1782, Suppl., t. II, p. 459-462.
puceron lanigère avait fait une précoce réputation. A titre de symptôme encore, cette première escarmouche d'avant-postes entre la Genève aristocratique et savante de Bonnet et la Genève égalitaire et éloquente de Rousseau mérite d'être notée au passage.
Bien qu'il s'efforce de rester courtois et même flatteur, le ton de répître de Charles Bonnet a quelque chose de protecteur et d'aigre-doux, qui la rend assez déplaisante, venant d'un homme sensiblement plus jeune que Rousseau (i).
C'est le ton d'un magister qui fait la leçon à l'écolier Rousseau, même sur le terrain qui est le plus étranger à ce pauvre Bonnet, celui de l'art littéraire. « J'ai admiré le coloris de cet étrange tableau, écrit-il, mais je n'ai pu admirer de même le dessin et la représentation. » Cette formule — celle du sourdmuet parlant de musique — parut si magistrale à Charles Bonnet qu'il la répéta dès lors à satiété, après avoir lu, et surtout avant d'avoir lu, chacun des livres de Rousseau qu'il voulut déprécier. Pour l'instant, l'ingénieux éducateur des pucerons félicite Genève de compter Rousseau « parmi ses hommes célèbres », parle de « ce génie hardi et indépendant » que la contradiction ne peut qu'exalter, souhaite que « ce génie original et fécond » mérite un jour notre gratitude et nos éloges, en cessant de « caresser » le paradoxe et de se livrer « à des plaintes continuelles, aussi superflues que déplacées » contre la société. Si Charles Bonnet parle à Rousseau « avec toute la franchise que la relation de compatriote autorise », c'est qu'il a « une si grande idée des quaUtés de son cœur » qu'il ne doute pas qu'il ne prenne en bonne part des réflexions dictées par « le seul amour de la vérité », ou qu'il ne pardonne, si quelque chose a pu lui déplaire, « à la pureté de ses intentions ».
Toutes ces précautions oratoires, tant de miel mêlé à un peu de fiel, dissimulent mal le mépris latent qu'il y a à opposer, comme le fait Bonnet, quelques petites pages sèches à un très long discours, et un court « raisonnement tout simple », qui lui « semble renfermer tout ce qu'il y a d'essentiel dans la question », à l'impétueux torrent d'idées, de sentiments, de passions, déchadné par l'éloquence de Rousseau.
Voici le p)etit « raisonnement tout simple » du naturaliste et aspirant-philosophe de Genthod. Tout ce qui résulte immédiatement des facultés de l'homme doit résulter de sa nature. Or,
(i) Charles Bonnet, né en 1720, huit ans après Rousseau.
loo JEAN-JACQCÊâ ftÔUSSÊAU GÈNEVOlâ
l'état de société résulte immédiatement des facultés de l'homme^ comme Rousseau le démontre avec tant d'ingéniosité dans laseconde partie de son Discours, Donc l'état social est naturel àl'homme, et il serait aussi déraisonnable de se plaindre que cesfacultés aient produit cet état, que d'accuser Dieu pour a\x)ir donné ces facultés à l'homme. L'homme est tel que l'exigeait laplace qu'il devait occuper dans l'univers. Comme le castor construit des cabanes, l'homme devait construire des villes ; et l'homme sauvage de Rousseau n'est pas celui que Dieu voulait faire. En invectivant l'état de société, Rousseau s'élève, sans y penser,, contre la volonté de Dieu, car cet état social est un fait, et « les faits ne sont autre chose que l'expression de cette volonté adorable ». Laissons « la chimérique entreprise de prouver que l'homme serait mieux s'il était autrement ». Au nom du bon sens et de la. raison, prenons l'homme tel qu'il est, laissons aller le monde comme il va, et soyons sûrs qu'il va aussi bien qu'il pouvait aller. Au reste, Leibnitz et Pope ont assez « justifié la Providence » dans leurs ouvrages immortels, « ces monuments élevés à la gloire de la raison ». Le Discours de M. Rousseau « est un monument élevé à l'esprit, mais à l'esprit chagrin et mécontent de lui-même et des autres ».
L'élève ainsi dûment morigéné, Charles Bonnet cherche, en terminant, à mettre en contradiction la Dédicace et le Discours lui-même, et il s'étonne de ce qu'un écrivain qui a si bien reconnu et décrit les avantages d'un bon gouvernement « les ait si tôt et si parfaitement oubliés dans son Discours ». Il conclut en posant à l'écolier Rousseau trois questions, qui voudraient être malignes, et qui sont surtout puériles, au sujet de la pitié dont le Discours avait fait l'apanage de l'homme primitif (i).
A cette lettre de Philopolis et à ces questions, Rousseau crut
(i) Un être sensible qui n'aurait jamais connu la douleur aurait-il de la pitié? demande Bonnet. — Non, répond Rousseau avec une simplicité un peu dédaigneuse. — Pourquoi la populace, si pitoyable, se rue-t-elle au supplice d'un malheureux qui expire sur la roue? — Par pitié, répond Rousseau, et par curiosité de connaître la mort. Ajoutez à cela le plaisir d'être pendant deux mois l'orateur du quartier. — Enfin, l'affection des femelles d'animaux pour leurs petits a-t-eUe pour objet ces petits ou leur mère? Rousseau répond que l'objet de cette affection est d'abord la mère, pour son besoin, puis les petits, par habitude. Œuvres, t. I«', p. 561. Rousseau ajoute ici cette réflexion finale bien intéressante à retenir : « Voilà, monsieur, mes réponses. Remarquez, au reste, que, dans cette affaire comme dans celle du premier Discours, je suis toujours le monstre qui soutiens que l'homme est naturellement bon, et que mes adversaires sont toujours les honnêtes gens qui, à l'édification publique, s'efforcent de prouver que la nature n'a fait que des scélérats. >
LA CRISE ÎNtfeRiÉUR'ë •■".•' '"'' '^'^ \ô'f
devoir répondre publiquement (i). Il le fit avec dignité, mais non sans quelque hauteur et quelque dédain. Il laisse de côté, dans la lettre de son contradicteur, ce qui le regarde personnellement, soit en bien, soit en mal, « parce que, dit-il, Tun compense l'autre à peu près, que j'y prends peu d'intérêt, le public encore jnoins et que tout cela ne fait rien à la recherche de la vérité ». Les coups de griffe de Bonnet, comme ses caresses, ont été ainsi prodigués en pure perte.
Sur le fond du débat, Rousseau montre à Bonnet que ce qu'il <iit de l'état social pourrait aussi bien s'appliquer à la vieillesse de l'homme, à supposer qu'on eût découvert le secret de l'accélérer et l'art d'engager les hommes à faire usage de cette étrange découverte. A l'esprit singulier, bizarre, paradoxal qui viendrait démontrer aux hommes l'absurdité de leur conduite, les sophistes ne manqueraient pas de crier : u Cessez, déclamateur téméraire, de tenir ces discours impies. Osez-vous blâmer ainsi la volonté de celui qui a fait le genre humain? L'état de vieillesse ne découle-t-il pas de la constitution de l'homme?... L'homme jeune n'est point celui que Dieu a voulu faire, et, pour s'empresser d'obéir à ses ordres, il faut se hâter de vieillir. » Or, Rousseau a dit précisément que « la société est naturelle à l'espèce humaine, comme la décrépitude à l'individu, et qu'il faut des arts, des lois, des gouvernements aux peuples, comme il faut des béquilles aux vieillards )>. Or, il dépend du genre humain de retarder cette décrépitude sénile, ou de l'accélérer par la variété des maux et des misères qu'on lui fait prendre pour la perfection de l'espèce.
Le « petit raisonnement tout simple » ainsi réfuté, Rousseau raille Philopolis de son optimisme simpliste et béat et de sa Pro\'idence « justifiée » par Leibnitz. L'optimisme intelligent de Leibnitz, qui ne nie que le mal universel et non le mal particulier, ne contredit pas la thèse antisociale de Rousseau. Mais l'optimisme de Bonnet exclut tout changement, tout progrès, toute transformation et peut même appuyer la thèse de Rousseau. Tout était bien comme il était avant qu'il y eût des gouvernements et des lois : il fut donc superflu de les établir. Ou encore, si tout esf bien comme il est, « il est bon qu'il y ait des Lapons, des Esquimaux, des Algonkins, des Chicacas, des Caraïbes, qui se passent de notre poUce, des Hottentots qui s'en moquent et un Genevois qui les approuve. Leibnitz lui-même conviendrait de
(i) Œuvres, t. !«', p. 578-581.
raofl.. • '. 'jEAN-JACQUES ROUSSEAU GENEVOIS
ceci ». En guise de conclusion, Rousseau répond à Philopolis qu'il n'a jamais songé à vivre dans les bois, et a qu'il faut fixer quand on le peut, son séjour dans sa patrie pour Taimer et la servir ». Le spectacle de la vie peut être observé de partout, « mais c'est dans son pays que chacun devrait en paix achever la sienne (i) ».
Pour en revenir à la Dédicace, et à l'accueil qui lui fut fait à Genève, il semble que Rousseau ait été trop sévère pour ses concitoyens, quand il affirme, dans le récit des Confessions, que cette dédicace, dictée par le plus pur patriotisme, « ne fit que lui attirer des ennemis dans le Conseil et des jaloux dans la bourgeoisie » ; qu'aucvm Genevois ne « lui sut un vrai gré du zèle de cœur qu'on sentait dans cet ouvrage » ; et que « cette indifférence scandalisa tous ceux qui la remarquèrent (2) ». Ici, comme en mainte et mainte occasion, Rousseau exagère. Sans être enthousiaste, l'accueil fait par le public genevois à la Dédicace fut plutôt empressé. Eût-il même été aussi froid qu'il se l'imagina, cet accueil n'eût pas, à lui seul, suffi à détourner Jean-Jacques de son projet bien arrêté de rentrer à Genève.
Une autre raison, bien autrement grave, vint, en effet, entraîner sa décision : l'établissement de Voltaire à Genève. C'est là le fait capital qui, après l'avoir retenu plus d'un an, empêchera définitivement Rousseau de quitter pour Genève l'Hermitagep où l'amitié de Mme d'Epinay l'a délicieusement installé au printemps de 1756 (3).
Les dates, ici, ont leur éloquence. Il faut en citer quelquesunes. Le 10 octobre 1754, Rousseau quitte Genève avec l'intention arrêtée d'y revenir au printemps suivant. Le 12 décembre 1754, Voltaire passe pour la première fois à Genève et conçoit, sans doute, l'idée de s'y fixer. Le i®^ février 1755, le Conseil l'autorise à habiter le territoire genevois sous le bon plaisir de la Seigneurie. Le 11 février 1755, le marché est enfin conclu, avec l'aide des Tronchin, pour la maison de Saint-Jean, qu'il appellera les Délices. En mars 1755, Voltaire fait ses préparatifs pour son installation aux Délices, qui fut accomplie vers le 24 du mois. Du
(i) Œuvres, t. I**, p. 581.
(2) Confessions, 1. VIII. Œuvres, t. I«', p. 206. On peut opposer à ce passage morose l'opinion, de Senebier (qui n*aime pas Rousseau) : < Cette dédicace doit être comptée entre les plus belles : l'enthousiasme patriotique n'a jamais produit de sentiments plus vife, de peintures plus touchantes ; les vrais Genevois souhaiteront toujours que ce tableau soit la fidèle copie de la ville où ils sont nés et qu'ils chérissent avec tant de raison. » Histoire littéraire de Genève, t. III, p. 260-261.
(3) Exactement le 9 avril 1756.
25 au 27 mars, à peine dans ses meubles, il reçoit la visite de Tacteur Lekain. et aussitôt son dada se manifeste d'implanter à Genève le goût, l'habitude et la passion du théâtre (i).
Un de ces engouements genevois, si violents et si peu durables, s'enflamme alors pour Voltaire dans une partie de la haute société genevoise. « Nous avons joué presque toute la pièce de Zaïre devant les Tronchin et les S5mdics », écrit le triomphant imprésario des Délices, Il y avait là de quoi donner à réfléchir à Rousseau.
La mort de Montesquieu (10 février 1755) laissait la place libre à deux grandes personnalités intellectuelles et littéraires : Voltaire dans le plein éclat d'une gloire grandissante, Rousseau, dans l'aurore d'une gloire naissante, dont personne ne pouvait encore prévoir la durée et l'éclat. Entre ce conscrit des lettres, brusquement célèbre, et ce général illustre, la partie n'était pas égale, i^ousseau eut le mérite de reconnaître d'emblée qu'il n'y avait pas place à la fois pour Voltaire et pour lui dans la a parvulissime » république (2). Il comprit très bien et très vite, à la fois que la bataille s'engagerait et qu'il n'était pas de taille à la gagner sur le terrain de l'influence directe et du prestige p)ersonnel (3).
C'est à distance, par la plume, et sur le terrain, plus sûr pour lui, de l'éloquence et de l'idée générale, qu'il soutiendra la lutte
(x) 11 écrit triomphant le 2 a\Til: « Lekain a fait pleurer les Genevois... presque tout le Conseil de Genève... Je n'ai jamais vu verser plus de larmes. Jamais les calvinistes n'ont été si tendres... Calvin ne se doutait pas que des catholiques feraient un jour pleurer des huguenots dans le territoire de Genève. » Desnoires- TERRES, Voltaire aux Délices, p. 77-78. Voir aussi H. Tronchin, le Conseiller François Tronchin. Paris, 1895, chap. r' et 11.
(2) Mot de Voltaire : < Une république de 24 000 raisonneurs, une pétaudière ridicule, petitissime, parvulissime et très-pédantissime. 1
(3) Confessions» 1. VIII : « Une chose qui aida beaucoup à me déterminer fut l'établissement de Voltaire auprès de Genève. Je compris que cet homme y ferait révolution; que j'irais retrouver dans ma patrie le ton, les airs, les mœurs qui me chassaient de Paris; qu'il me faudrait batailler sans cesse et que je n'aurais d'autre choix dans ma conduite que celui d'être un pédant insupportable ou un lâche et mauvais citoyen. La lettre que Voltaire m'écrivit sur mon dernier ouvrage [le second Discours] me donna lieu d'insinuer mes craintes dans ma réponse; l'effet qu'elle produisit les confirma. Dès lors je tins Genève perdue et je ne me trompai pas... Mais qu'eusse- je fait seul, timide et parlant très mal, contre un homme arrogant, opulent, étayé du crédit des grands, d'une brillante faconde, et déjà l'idole des femmes et des jeunes gens? Je craignis d'exposer inutilement au péril mon courage; je n'écoutai que mon naturel paisible, que mon amour du repos, qui, s'il me trompa, me trompe encore aujourd'hui sur le même article. En me retirant à Genève, j'aurais pu m* épargner de grands malheurs à moi-même; mais je doute qu'avec tout mon zèle ardent et patriotique j'eusse fait rien de grand et d'utile pour mon pays. ■ Œuvres, t. I'^ p. 207.
avec Voltaire. Le tremblement de terre de Lisbomie (i«' novembre 1755) où Voltaire vit d'emblée « un horrible argument contre l'optimisme » qu'il développa dans son poème du Désastre de Lisbonne (janvier 1756), avait déjà donné à Rousseau l'occasion d'engager avec lui une controverse encore toute courtoise et toute théorique. A la thèse fataliste et pessimiste de Voltaire, Rousseau, dans sa volumineuse lettre du 18 août 1756, qui est tout un petit traité, opposait la thèse optimiste de la Providence (i) . La réponse de Voltaire fut encore aimable et courtoise (2). Ainsi, malgré la lettre d'ime ironie endiablée que Rousseau avait reçue de Voltaire au sujet de son second Discours (été 1755) (3), les hostilités ne s'ouvrirent vraiment qu'avec la Lettre sur les spectacles.
Dans le récit des Confessions, Rousseau énumère d'autres causes qui motivèrent sa décision de ne pas rentrer à Genève. Il méditait le plan de ses Institutions politiques et il pen^a, non sans raison, qu'il serait plus libre d'écrire un tel livre en France qu'à Genève même où, dans quelque lieu que ses livres fussent imprimés, le magistrat avait le droit d'épiloguer sur leur contenu (4).
Le bonheur, la joie, le « délire champêtre » que Rousseau éprouve dès son arrivée à l'Ermitage à se trouver seul et en pleine campagne. La détente que cette joie lui inspire et qui diminue pour un temps son hostilité contre Paris, la société et la civilisation. Les instances câlines et pressantes de Mme d'Epinay pour le
(i) Œuvres^ t. IV, p. 238-245. Cette lettre, qui contient une curieuse ébauche du chapitre du CofUrat social sur la religion civile, se termine par cette éloquente et caractéristique profession de foi : « Non, j'ai trop souffert en cette vie pour n*en pas attendre une autre. Toutes les subtilités de la métaph3^ique ne me feront pas douter un moment de l'immortalité de l'âme et d'une Providence bienfaisante. Je la sens, je la crois, je la veux, je l'espère, je la défendrai jusqu'à mon dernier soupir... » Œuvres, t. IV, p. 246.
(2) Aux Délices, 12 septembre 1756 : « M. Tronchin m'a dit que vous viendriez enûn dans votre patrie. M. d'Alembert vous dira quelle vie philosophique on mène dans ma petite retraite. Elle mériterait le nom qu'elle porte, si elle pouvait vous posséder quelquefois, s Voltaire assure Rousseau que personne plus que lui ne l'estime et n'est disposé à l'aimer tendrement.
(3) « On n'a jamais employé tant d'esprit à vouloir nous rendre bêtes : il prend envie de marcher à quatre pattes quand on lit votre ouvrage... s « M. Chappuis m'apprend que votre santé est bien mauvaise : il faudrait la venir rétablir dans l'air natal, jouir de la liberté, boire avec moi du lait de nos 'vaches, et brouter nos herbes. ■ Lettre citée dans Œuvres, t. IV, p. 224-225.
(4) * Quand on veut consacrer des livres au vrai bien de la patrie, il ne faut point les composer dans son sein. > Voir tout le développement, qui est long, dans Œuvres, t. I*"', p. 21 1-2 12.
retenir, et le charme que Rousseau goûte encore à la société de cette femme exquise. Tous ces sentiments, tous ces motifs, que les Confessions exposent et analysent longuement, eurent leur part dans sa détermination de ne pas revenir à Genève.
Aussi bien, tout ce que Rousseau apprend de sa patrie, tout ce qu'on lui mande sur le succès de Voltaire, sur l'engouement d'une partie des Genevois pour le propriétaire des Délices, lui montrent assez clairement que la ville où il songeait à rentrer n'est plus la Genève encore austère de son enfance. Et qu'elle est moins encore la Genève idéale que son imagination enthousiaste lui avait fait entrevoir comme dans un rêve, les faits eux-mêmes le prouvent.
Dans les cinquante dernières années, Genève, en effet, s'est agrandie, développée, enrichie. Dans cette crise de croissance, elle a subi plus d'une transformation extérieure et intérieure. L'émigration française a rempli la ville de commerce, d'industrie, de richesses. La différence des fortunes a consacré des inégalités sociales bien plus sensibles et plus odieuses que les inégalités politiques. A la prospérité croissante répondent des mœurs moins simples, un luxe plus grand chez les riches, une inégalité plus envieuse dans le peuple. Les beaux hôtels qui se construisent dans la haute ville, les riches villas qui couvrent peu à peu les environs, les mœurs étrangères qui s'infiltrent petit à petit dans ime partie de la société, les relations d'affaires et le cosmopolitisme de l'argent qui la rapprochent de la France, menacent, aux yeux des vieux Genevois demeurés citoyens et pauvres, l'intégralité du caractère national et protestant de la cité.
D'autre part, dès 1732, l'habitude de la vie de cercle s'établit, se propage et s'ancre dans les mœurs de la bourgeoisie. On discute là, avec une âpre ténacité, tous les soirs et toute la soirée, sur les incidents locaux, on lit les gazettes du dehors, on parle politique, on disserte. On s'échauffe et l'on s'organise. Rangée, laborieuse, économe, lentement enrichie par le commerce, et par la « fabrique » (horlogerie, bijouterie, gravure), la bourgeoisie genevoise s'irrite et s'indigne des rapides fortunes que l'aristocratie acquiert alors par l'agiotage et la spéculation. A mesure que s'accroissent le luxe, la suffisance et l'ostentation d'une partie de la classe gouvernante et privilégiée, le fossé devient plus profond entre les deux Genèves, l'aristocratique et la démocratique, celle qui fréquente aux Délices et celle qui fréquente dans les cercles, celle qui s'engoue pour Voltaire et pour le théâtre et
io6 JEAN-JACQUES ROUSSEAU GENEVOIS
celle que Rousseau, « ce puritain de la démocratie (i) » va enflammer contre les mœurs, les plaisirs et les arts de l'étranger.
Au printemps de 1757, le parti de Rousseau est pris. Il refuse catégoriquement la proposition flatteuse du docteur Tronchin, (Jui lui offre un poste de bibliothécaire (2). Il refuse encore, avec non moins d'énergie, d'accompagner à Genève Mme d'Epinay, quand elle vient y confier le soin de sa personne au célèbre Esculape. Il ne veut pas rentrer dans sa patrie, « comme un valet aux gages d'une fermière générale ». Et il a cent bonnes raisons pour refuser ce rôle indigne que Grimm et Diderot s'acharnent à lui faire jouer. Mais, si Rousseau renonce ainsi à rentrer à Genève, qu'il ne reverra plus jamais, et s'il refuse d'y cohabiter avec M. de Voltaire, il ne renonce pas pour autant à lutter contre Voltaire, contre son influence à Genève, contre les tendances d'esprit, et les divertissements mondains, que le patriarche cherche à y faire prévaloir. La Lettre à d*Alembert sur les spectacles marque la rupture en attaquant non seulement Voltaire, mais, avec lui, la société française, dans son divertissement favori et sa passion, dominante (3).
C'est donc le premier écrit à étudier, de notre point de vue, dans la longue série des ouvrages où Rousseau, revenu à ses origines par la réflexion, redevenu par un acte de libre volonté Genevois, protestant et citoyen, va proclamer et propager dans le monde la p)ensée genevoise, protestante, républicaine et puritaine. La contradiction de Voltaire et de ses caudataires genevois contribuera d'ailleurs à ancrer Rousseau dans ses principes nouveaux et le poussera à tout oser pour les faire triompher. L'esprit de contradiction, le tempérament combatif n'est-il pas un des traits distinctifs les plus marqués et les plus constants du Genevois?
(x) Rod. Rey, Genève et les rives du Léman, p. i6x.
(2) Lettre du 27 février 1757 : c Oti prendrais- je les talents nécessaires pour remplir un tel emploi? Je ne connais aucun livre, je n'ai jamais su quelle était la bonne édition d'aucim ouvrage, je ne sais point de grec, très peu de latin, et n*ai pas la moindre mémoire. Ne voilà- t-il pas de quoi faire un illustre bibliothécaire? » Annales^
(3) Sur cette manie du théâtre qui est, à Paris, dans tous les états et à tous les rangs de la société, la grande affaire de la vie, tous les témoignages contemporains sont concordants. On les trouvera résumés dans A.-A. Pons, /.-/. Rousseau et U Théâtre, Genève, 1909, p. 15-18.