‹ Jean-Jacques Rousseau, GenevoisChapitre 6 sur 31 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

L Voltaire et Rousseau. — D'Alembert aux Délices. — L'article Genève dans V Encyclopédie. - — Le théâtre et le clergé. — Déclaration de la Vénérable Compagnie.

IL La Lettre à M. cCAlemhert (octobre 1758). — Caractère et analyse de ce livre. — Acte de civisme genevois. — Question du clergé socinien. — Dangers du théâtre en général. — Dangers du théâtre pour Genève. — Eloges des fêtes nationales et populaires. — Caractère genevois de cette lettre. — Colère de Voltaire et de ses partisans genevois. — Enthousiasme de la bourgeoisie et du clergé. — Le docteur Tronchin et les cercles. — Rousseau fait le panégyrique de l'ouvrier genevois.

Entre Voltaire et Rousseau, la guerre fatalement devait éclater un jour. L'antagonisme entre les deux hommes, les deux tempéraments, les deux mentalités, était irréductible. Il fallait qu'il se déchaînât, à ime occasion quelconque, pour ne plus se relâcher jamais. L'occasion fut l'article de d'Alembert sur « Genève » dans Y Encyclopédie, et la Lettre de J.-J. Rousseau à d'Alembert sur les spectacles consomma la rupture. Cette lettre est la déclaration de guerre de Jean- Jacques à Voltaire sur le terrain des mœurs et du patriotisme genevois.

ïout séparait ces deux hommes : le fond même de leur nature, l'origine, le milieu, les conditions de vie, les convictions intimes.

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les tendances, les aspirations et les moyens mêmes dont disposait leur génie d'écrivains. Rien n'était prédestiné à les rapprocher, tout concourut à les rendre inconciliables jusqu'à la haine.

Voltaire est le bourgeois parisien qui, à force de souplesse, de savoir-faire et de sens des affaires, s'élèvera, devenu riche, à la dignité de bourgeois-gentilhomme et jouera, au grand sérieux, son rôle de seigneur de Ferney. Rousseau est le Genevois, fils d'horloger, qui restera pauvre jusqu'au bout de sa vie et demandera son pain à un travail manuel.

Enfant, Voltaire suit la filière banale et reçoit l'empreinte de l'éducation classique la plus régulière dans un collège de jésuites. Son esprit et son cœur se forment dans le boudoir de Ninon de l'Enclos vieillie, et, plus tard, dans la fréquentation de la société du Temple. Rousseau, enfant, n'a d'autres leçons que celles de l'atelier paternel, du presbytère campagnard de Bossey, de la nature et de l'aventure.

Voltaire est le produit, précoce et brillant, de la serre chaude du monde le plus affiné et le plus artificiel. Il grandit dans les coulisses de théâtre et les loges d'actrices. Autodidacte et campagnard, Rousseau a le lent développement des plantes rustiques qui poussent, à l'aventure, dans la liberté des champs et ne donnent que tard des fruits savoureux et naturels.

Sujet d'une monarchie absolue, protégé des grands, courtisan des puissances étabUes, Voltaire, avec quelques principes libéraux, restera en politique un conservateur. Bâtonné par un comédien, par un mouchard, par les valets d'un Rohan, il avale l'affront et n'en garde point rancune à la société. Rousseau, citoyen d'une république et fils d'ouvrier, restera fidèle à ses origines et, demeurant peuple lui-même, proclamera les droits du peuple et l'avenir de la démocratie. Brocanteur, boursicotier, pensionné, méprisant le petit gain honnête et régulier, Voltaire aime l'argent, le luxe, le mondé, la vie de salon, le théâtre. Rousseau aime la vie simple, le travail humble, la solitude, la nature. Voltaire transporte à la campagne les plaisirs, les fêtes, les spectacles de Paris. Rousseau fuit Paris et ses fêtes pour se plonger dans le silence et la rêverie solitaire, par les forêts et par les champs.

Esprit prosaïque, précis, positif. Voltaire ne voit en Dieu qu'un gendarme supérieur prédestiné à protéger ses biens contre les voleurs et à maintenir ses domestiques dans l'obéissance. Rousseau, âme poétique, rêveuse, aisément émue, adore un Dieu providentiel et bon qui le consolera des misères de sa vie.

La lettre a D'ALEMBERT sur les spectacles 109

Le pessimisme de Voltaire, son mépris foncier et radical de rhumanité, lui laissent Tesprit gai, Tégoïsme heureux, le ricanement satisfait. La conscience morale, si elle existe en lui, est réduite à son expression la plus rudimentaire. Il ment avec joie, avec bonheur, avec constance, avec une tranquille impudeur d'effronterie. Il ment aussi naturellement qu'il parle. Optimiste foncièrement, Rousseau est enflammé par l'amour des hommes. Il souffre du contraste qu'il voit entre la condition humaine et son idéal d'humanité, entre sa propre conduite çt son idéal moral. Assoiffé de vérité, il la proclame contre les autres et contre luimême, et, s'il ment par instant, c'est pour étouffer la voix de la conscience qui parle en lui trop clair et trop fort.

Elève des jésuites, Voltaire hait, d'une haine fervente et agressive, avec le catholicisme, le christianisme et son fondateur^ « L'infâme » qu'il prêche d'écraser, c'est bien la religion chrétienne tout entière, dogme, morale et vie. Protestant de Genève, Rousseau restera toujours chrétien par le cœur, sinon par le dogme^ par l'aspiration morale et par le respect religieux, sinon par la conduite et par la formule. L'arme de Voltaire, c'est l'ironie, et c'est à l'esprit seul qu'il s'adresse. L'arme de Rousseau, c'est l'éloquence, et c'est au sentiment seul qu'il parle.

Quand ils entrent en lutte. Voltaire est le Français qui veut conquérir Genève aux mœurs et aux fêtes de Paris. Rousseau est le Genevois qui prétend défendre les vieilles maximes de la Cité contre l'invasion des mœurs et des principes étrangers. Car c'est bien entre Rousseau et Voltaire que s'engage la bataille, et d'Alembert n'est ici que le prête-nom, le porte-parole complaisant et désintéressé, indifférent aussi, d'un acteur plus considérable qui parle, agit, se démène et se dissimule derrière la coulisse.

Voltaire, par son esprit, par ses chatteries, par le prestige d'ime gloire européenne, n'a pas tardé à attirer et à conquérir la partie la plus brillante et la plus émancipée de la haute société genevoise (i). Les Tronchin, les Cramer, les Pictet, les Gallatin, les Huber, sont de son cercle intime. Les Tronchin, surtout!

Robert Tronchin, le banquier de Lyon, avant de devenir fermier général, gère les fonds de Voltaire et lui fournit de la droguerie en gros, rhubarbe, casse, au rabais. Le docteur Théodore

(i) Voir sur ce point L. Père y et G. Maugras, la Vie intime de Voltaire aux Délices et à Femey (1754-1758). Paris, 1885, p. 76-89. G. Desnoiresterres : Voltaire aux Délices. Paris, 1873. Henry Tronchin, le Conseiller François Tronchin et ses amis, Paris, 1895, et Théodore Tronchin (i 709-1781). Paris, 1906.

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Tronchin, médecin adroit et très habile homme, soigne Voltaire pour « sa bile toujours irritante et ses nerfs toujours irrités ». Très influent, par lui-même et par ses parents, ce bon médecin soigne aussi, quand elles deviennent par trop tendues et menacent de craquer, les relations entre son illustre client et le Consistoire ou le Conseil de Genève (i). En retour de tant de soins divers. Voltaire fait à Esculape, dans sa correspondance, la plus efficace, la plus effrontée, la plus étourdissante réclame que le monde ait jamais connue.

Le conseiller François Tronchin, collectionneur de tableaux et dramaturge amateur, est le factotum de Voltaire. Le procureur général Jean-Robert Tronchin, esprit distingué, dont Temphase de ses partisans a voulu faire un Montesquieu genevois, fréquente aux Délices et s'assied volontiers avec son frère Jacob, conseiller plus obscur et allié Calandrini, à la table du roi Voltaire.

Les éditeurs de Voltaire, les libraires Cramer, Gabriel, dit le marquis, et le beau Philibert, dit le prince, ont toutes les raisons du monde de ménager et de garder un pareil client. Avec la femme de Gabriel, une Languedocienne piquante et délurée, les deux frères sont les meilleurs acteurs de la petite troupe improvisée. Le professeur Pictet (de Saint- Jean) et sa fille, la belle Charlotte^ qui épousera Samuel de Constant, sont en rapports suivis d*amitié avec leur voisin des Délices. Et le chevalier Jean Huber amuse souvent et exaspère quelquefois Voltaire, qu'il ne se lasse pas de caricaturer dans toutes ses poses, au crayon, à Thuile, en silhouettes découpées, en boulettes de mie de pain modelée.

D'autres, moins intimes, les Butini, le ménage de Saussure- Boissier, les Turrettini, les Buisson et, tutti quanti sont en échange assidu de politesses avec le locataire des Délices. Jusqu'au sémillant ministre Jacob Vernes, qu'on voit en flirt réglé avec Voltaire, lequel, de son côté, trouve « son petit prêtre » charmant.

Comme on le sait, l'idée fixe de Voltaire, ou mieux sa marotte obsédante, est alors de faire jouer la comédie aux Délices, soit que la comédie soit vraiment sa passion la plus forte, soit aussi parce qu'il sait la comédie sévèrement interdite à Genève. Satisfaire sa manie et du même coup contrister les ministres, voilà de quoi ravir Voltaire. Il n'épargnera rien pour se donner cette double joie.

Dès le 31 juillet 1755, le Consistoire s'émeut de ces tentatives

(i) Afiaires de la Pucelle et de V Essai sur Vhisioire générale.

LA LETTRE A D'ALEMBERT SUR LES SPECTACLES m

€t il rappelle au Conseil les arrêtés des lo mars 1732 et 5 décembre 1739, interdisant la représentation de toute espèce de comédies, tant en public qu'en particulier. Voltaire cède à Torage avec une prudente et hypocrite déférence, mais il jure de se venger du Consistoire, et il s'en vengera, abondamment.

Dès 1756, il achète une maison à Lausanne, s*y établit, installe son théâtre de Montrepos, et y fait représenter Zaïre, Il attire à ce spectacle nombre de Genevois, sans parler des ministres et proposants de Tendroit. C'est un premier succès, mais il lui faut plus et mieux. Il invite aux Délices son ami d'Alembert qui arrive à Genève le 10 août 1756 et y passe la fin du mois. On fait fête à Tauteur du Discours préliminaire, on Tentoure, on le choie, on n'a d'yeux que pour lui, car les Genevois de toutes les classes, spécialement les ouvriers liseurs de la « fabrique », sont alors en plein engouement pour V Encyclopédie. « C'est la curiosité de Genève, écrit Voltaire, et c'est aujourd'hui la mode de venir ici (aux Délices). » A la table de Voltaire, d'Alembert dîne avec le président de Brosses, le docteur Tronchin, l'amusant Huber, le savant Jallabert, et toute une partie de l'élite genevoise. Outre le remuant Jacob Vemes et le tout jeune ministre Moultou, des pasteurs et professeurs plus sérieux, tels que Jacob Vemet, Lullin, de la Rive, \'iennent lui rendre visite et tiennent peut-être devant lui, pour se faire mieux venir, quelques propos imprudents qu'ils n'auraient pas proférés ex cathedra (i). Des magistrats veulent aussi le renseigner, tant par leurs conversations que plus tard par l'envoi d'un mémoire écrit, sur les institutions politiques de la république. Avec sa ténacité ordinaire, Voltaire ne perd ni une heure, ni une minute, pour insinuer, implanter et ancrer dans l'esprit de son ami les deux termes de sa vengeance contre le Consistoire. Il faut que le monde sache que les pasteurs de Genève professent presque tous le socinianisme le plus pur (2), et qu'il

(i) Jacob Vemet nie résolument que d'Alembert ait tiré de ces confidences de théologiens le tableau fantastique, fait d'imagination, assorti aux désirs et aux vues de la secte, inspiré d'ailleurs par M. de Voltaire, qu'il a fait de la religion à Genève. Les professeurs étaient bien trop prudents et les jeunes ministres jurent qu'ils n'ont rien dit de compromettant. Voir Lettres critiques (Cun voyageur anglais^ etc. Troisième édition. Copenhague (Genève), 1766, t. I*', p. 167-196, et t. II, p. 264.

(2) Voltaire écrivait déjà, le 12 avril 1756, à M. de Cideville : • Genève n'est plus la Genève de Calvin ; il s'en faut de beaucoup ; c'est un pays rempli de vrais philosophes. Le christianisme raisonnable est la religion de presque tous les ministres et l'adoration d'un Etre suprême, jointe à la morale, est la religion de presque tous les magistrats. >

est de toute nécessité d'introduire la comédie à Genève, où elle est encore prohibée.

Quand d'Alembert quitta les Délices, il était parfaitement stylé par Voltaire. Il savait ce qu'il fallait dire sur Genève pour être agréable au maître. Un peu plus d'un an après, le lo octobre 1757, l'article a. Genève », ou « description abrégée du gouvernement de cette république », paraissait dans le tome VII de V Encyclopédie,

L'article de d'Alembert peut se lire aujourd'hui encore avec intérêt. Il est judicieux de pensée, bien renseigné sur la plupart des faits, bienveillant de ton, sinon d'intention. Il n'y a rien à dire de la description que d'Alembert fait tout d'abord de Genève, du lac, du paysage, non plus que de l'abrégé qu'il esquisse de son histoire et de son état présent.

Il vante la richesse de la ville et son indépendance, « qui lui permet de juger tous les souverains de l'Europe, sans les flatter, sans les blesser et sans les craindre ». Il n'a que des éloges pour l'organisation politique de Genève « qui a tous les avantages et aucun des inconvénients de la démocratie ». Il célèbre même les lois somptuaires « qui ne retranchent que le faste » et qui favorisent les mariages « heureux et féconds », car « les règlements contre le luxe font qu'on ne craint point la multitude des enfants ». « Genève, dit-il, est sur ce p>oint à deux cents ans de nos mœurs. » Il admire et recommande à l'admiration du lecteur la vie intellectuelle intense qui anime Genève et qui se révèle par son académie, par sa bibliothèque publique, par les découvertes de ses savants (i), par l'attrait qu'elle exerce sur les étrangers célèbres (2). L'horlogerie, l'agriculture, l'organisation des hôpitaux reçoivent encore l'hommage de l'écrivain. Il ne blâme rien dans la reUgion, la constitution de l'Eglise, la simpUcité décente et recueillie du culte réformé. Il fait du clergé genevois le plus vif et le plus chaleureux éloge. Et il termine par une comparaison avec « la république des abeilles », qui devait flatter l'amour-propre national, toujours éveillé, des Genevois (3).

(i) Uinoculation préconisée et popularisée par le D^^ Tronchin.

(2) K M. de Voltaire retrouve chez ces républicains les mêmes marques d'estime et de considération qu'il a reçues de plusieurs monarques. »

(3) « Nous ne donnerons peut-être pas d'aussi grands articles aux plus vastes monarchies; mais, aux yeux du philosophe, la république des abeilles n'est pas moins intéressante que l'histoire des grands empires; et ce n'est peut-être que là que l'on peut trouver le modèle d'une parfaite administration politique. Si la reli* gion ne nous permet pas de penser que les Genevois aient efficacement travaillé à

Ainsi, dans ses grandes lignes, Tarticle de VEncyclopédie est aussi bienveillant, élogieux et même flatteur que pouvait le souhaiter le Genevois le plus fier de sa Cité. On y retrouve Técho fidèle de l'optimisme satisfait qui régnait dans les conversations que d'Alembert put avoir avec les magistrats et les ministres attirés aux Délices par sa présence. Par malheur, l'article « Genève » ne contenait pas que cela. Sous les fleurs de l'éloge et de l'approbation, les deux serpents s'étaient installés qu'y avait glissés la main adroite et perfide de Voltaire. Dans l'un de ses passages, d'Alembert insistait sur l'introduction de la comédie à Genève; dans l'autre, il louait le clergé genevois d'avoir rompu avec le calvinisme pour adopter le socinianisme le plus pur (i).

Pour ce qui est de la comédie, c'est par la vanité que d'Alembert cherche à prendre les Genevois.

On craint que le contact des comédiens ne soit dangereux aux bonnes mœurs.

« Ne serait-il pas possible, répond le bon apôtre, de remédier à cet inconvénient par des lois sévères et bien exécutées sur la conduite des comédiens? Par ce moyen, Genève aurait des spectacles et des mœurs, et jouirait de l'avantage des uns et des autres. Les représentations théâtrales formeraient le goût des citoyens, et leur donneraient une finesse de tact, une déhcatesse de sentiment qu'il est très difiicile d'acquérir sans ce secours. La littérature en profiterait, sans que le libertinage fît des progrès, et Genève réunirait à la sagesse de Lacédémone la politesse d'Athènes (2). »

leur bonheur dans Tautre monde, la raison nous oblige à croire qu'ils sont à peu près aussi heureux qu'on peut Tétre dans celui-ci. > Jacob Vemet remarque que l'article Genève occupe quatre fois plus de pages dans VEncyclopédie que l'article France,

(i) La doctrine des hérésiarques Socin, Lelio Sozzini (1535- 1563) et Fausto Sozzini (1539-1604), son neveu, est exposée dans leurs écrits qui furent réunis et publiés sous le titre commun de Tractatus iheologici en 1654. Parmi les dogmes orthodoxes, c'est surtout celui de la divinité de Jésus-Christ que les Socin combattirent. V. Bavle, Dictionnaire historique et critique, 3^ édition. Rotterdam, 1720.

(2) Dans la douzième de ses Lettres critiques eCun voyageur anglais (t. II, p. 218- 219), Jacob Vemet montre, non sans esprit, que Genève n'est ni Sparte, ni Athènes, mais bien un lieu d'étude, une place de commerce et une ville de fabrique. Elle ne leur ressemble en rien, ni par sa constitution, ni par sa discipline. « Que le ciel préserve les bonnes cités helvétiques de prendre Athènes pour modèle! > conclut le vieux professeur. Il avait déjà demandé que Genève restât « le domicile des bons arts plutôt que des beaux- arts, l'Ecole des bonnes études, en comptant pour la première celle de la piété ». T. I*', p. 152. Il ajoute maintenant : « Si (au lieu d'un théâtre) M. d'Alembert eût parlé d'établir à Genève un observatoire, un jardin des plantes, un recueil des curiosités de l'art et de la nature, des yachts pour aller

Il conviendrait à une république si sage et si éclairée de détruire « le préjugé barbare contre la profession de comédien », de la rendre estimable et d'instituer ainsi la meilleure troupe de l'Europe : « Le séjour de cette ville, que bien des Français regardent comme triste par la privation des spectacles, deviendrait alors le séjour des plaisirs honnêtes, comme il est celui de la philosophie et de la liberté. »

Caressant enfin, au bon endroit, la marotte la plus invétérée des Genevois, qui est de faire la leçon à l'Europe, d'Alembert ajoutait adroitement : « Les comédiens de Genève serviraient de modèle aux comédiens des autres nations... Et une petite république aurait la gloire d'avoir réformé l'Europe sur ce point, plus important peut-être qu'on ne pense. »

Après la comédie, le clergé.

D'Alembert célèbre l'union et la tolérance mutuelle de ses membres. Tolérance d'autant plus louable « qu'il s'en faut de beaucoup qu'ils pensent tous de même sur les articles qu'on regarde ailleurs comme les plus importants de la religion. Plusieurs ne croient pas la divinité de Jésus-Christ, dont Calvin leur chef était si zélé défenseur et pour laquelle il fit brûler Servet ». D'ailleurs, ajoute d'Alembert, les pasteurs genevois ne cherchent plus à justifier cet acte très blâmable de leur patriarche. Ils laissent imprimer librement dans Genève le passage de VEssai sur VhiS" toire générale où M. de Voltaire flétrit « l'âme atroce de Calvin » et « le meurtre abominable de Servet (i) ».

D'Alembert loue encore plusieurs pasteurs qui ne croient plus ni à l'enfer, ni à l'inspiration littérale des écritures, ni à rien de ce qui heurte la raison. Il en résulte qu'à Genève « on se plaint moins qu'ailleurs des progrès de l'incrédulité, ce qui ne doit pas surprendre; la religion y est presque réduite à l'adoration d'im seul Dieu, du moins chez tout ce qui n'est pas peuple ; le respect

sur le lac, et de bonnes méthodes pour perfectionner cette navigation... on eût pu lui dire : « Voilà des conseils dignes d'un membre de l'Académie des sciences. »

T. II, p. 217.

(i) Comparez ce passage de la lettre de Voltaire à Thiérot, du 26 mars 1757 : < Ce n'est pas un petit exemple du progrès de la raison humaine qu'on ait imprimé à Genève dans cet essai, avec l'approbation publique, que Calvin avait une âme atroce... Le meurtre de Servet parait aujourd'hui abominable. » Voir encore dans Y Essai sur les Mœurs (1775), édition revue et considérablement augmentée de VEssai sur Vhistoire, les chapitres cxxxiii et cxxxiv sur Genève, Calvin et Servet. Voltaire affirme qu'à Genève on fait amende honorable aux cendres de Servet; que de savants pasteurs ont adopté ses sentiments et ceux de Socin ; qu'ils ont même été plus loin qu'eux, etc., etc.

pour Jésus-Christ et pour les Ecritures sont peut-être la seule chose qui distingue d'un pur déisme le christianisme de Genève ».

C'étaient là, quoique roulées dans du sucre, des pilules amères à faire avaler à Genève (1). L'émoi fut grand dans la ville, surtout, on peut le croire, parmi les ministres et gens d'église. Le Consistoire s'alarme et nomme une Commission, présidée par le professeur Jacob Vemet, avec Tronchin, le médecin, pour secrétaire, qui est chargée « d'aviser à ce qu'il y avait à faire ». Voltaire, lui, exulte d'allégresse. Le succès de son coup dépasse toute attente. Il écrit à son fidèle et adroit interprète d'Alembert : « Vous savez, mon cher philosophe, tous les murmures de la synagogue... Les drôles osent se plaindre de l'éloge que vous daignez leur donner de croire en Dieu et d'avoir plus de raison que de foi. Mais vous, à qui quelques-uns se sont ouverts, vous qui êtes instruit de leur foi par leur bouche, ne vous rétractez pas! ... Vous n'avez pas besoin de mes saintes exhortations pour soutenir la gale que vous avez donnée au troupeau de Genève. »

La commission du Consistoire chercha d'abord à obtenir une rétractation de d'Alembert, en usant de l'influence que le docteur Tronchin était censé avoir sur le coupable, sur Diderot et sur Voltaire. Voltaire, d'une main, écrit à Vemet et à Tronchin qu'il n'est pour rien dans cet article et qu'il a été le dernier à en être informé. De l'autre main, le fourbe fortifie son ami dans la foi et l'exhorte à une résistance à outrance : « Les prêtres de Genève doivent vous écrire... Je vous assure que mes amis et moi les mènerons bon train. » Refus poli de d'Alembert. « Déclinatoire d'incompétence » de Diderot. Calembredaines joyeuses de Voltaire, qui conseille aux ministres, spécialement à Vemet, qu'il traite de « tartufe au col tors », de rédiger l'article sur Lelius Socin pour la lettre L du prochain tome de V Encyclopédie ou « d'expliquer la Trinité bravement et de dire qu'ils la croient et qu'on s'est trompé à l'article « Genève ». Ou mieux, il leur donne ce dilemme « ou de soutenir hardiment le socinianisme ou de trahir leur conscience ». Les démarches secrètes ont partout échoué.

Devant ce piteux échec, on se décide à répondre par une Déclaration de principes de la Compagnie des Pasteurs et Professeurs, déclaration qui fut répandue à i 500 exemplaires (2). Ce document

(x) Pour le détail, voir Lucien Persy et Maugras, G. Dssnoiresterres, et Henry Tronchin, Ouvr. cités, (3) RivoiRE, Bibliographie historique, &<> 608.

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officiel, extrait des registres de la Compagnie, est daté du lo février 1758.

Cette Déclaration, comme tout écrit collectif, manque singulièrement de relief et de couleur. A l'allégation de d'Alembert, assimilant leur christianisme à un déisme respectueux de Jésus- Christ et de la Bible, les pasteurs genevois opposent : !<> la profession constante de tenir la doctrine contenue dans les Ecritures pour une doctrine divinement inspirée, seule règle infaillible et parfaite de notre foi et de nos mœurs; 2^ l'usage continuel que fait l'Eglise du Symbole des Apôtres; 3° les prédications, le cxilte, la liturgie, les leçons et les thèses académiques, où « tout est relatif à* notre rédemption par Jésus-Christ ». Les pasteurs genevois estiment et cultivent, il est vrai, la philosophie, mais non point « cette philosophie licencieuse et sophistique dont on voit aujourd'hui tant d'écarts ». Leur philosophie solide, « loin d'affaiblir la foi, conduit les plus sages à être aussi les plus religieux ». Il n'est pas vrai, non plus, qu'ils sacrifient le dogme à la morale. Le dogme garde sa large part, et la morale chrétienne qu'on prêche est « toujours liée au dogme et tirant de là sa principale force ». La tolérance, dont on les loue si fort, n'est qu'une forme de la charité chrétienne, mais elle n'implique ni indifférence, ni relâchement. A la théologie naturelle des déistes, ils joignent toujours la révélation « comme un secours du ciel très nécessaire ». « Si leur principe, commun à tous les protestants, est de ne rien proposer à croire qui heurte la raison, il ne va pas jusqu'à leur faire rejeter tout ce qu'on appelle mystère, c'est-à-dire toute vérité d'ordre surnaturel que la seule raison de l'homme ne découvre pas et que Dieu nous a révélée. » Le terme de « respect pour Jésus- Christ et pour l'Ecriture » est beaucoup trop faible. « Nous disons que c'est avec foi, avec une vénération religieuse, avec une entière soumission d'esprit et de cœur, qu'il faut écouter ce divin maître et le Saint-Esprit parlant dans les Ecritures. » Ce sentiment unanime des pasteurs, qui est aussi le sentiment général de l'EgUse, montre que leur attachement à la saine doctrine évangélique n'est ni moins sincère que celui de leurs frères, ni différent de celui des autres Eglises réformées, qu'il s'agissait précisément de rassurer.

Le ton de ce manifeste est ferme, modéré et digne. Il fut très goûté par ceux qui partageaient le sentiment des pasteurs. Sur le fond même des questions en débat — divinité de Jésus-Christ, Trinité, inspiration littérale — il reste plutôt vague et terne.

beaucoup moins affirmatif que purement défensif. Il n'en pouvait •être autrement, d'ailleurs, puisque les opinions doctrinales du clergé genevois variaient, selon ses membres, d'une orthodoxie presque complète jusqu'à un libéralisme très accentué. Peut-être eût-il mieux valu proclamer ouvertement cette variété de doctrines, conséquence nécessaire du principe protestant du libre examen (i).

Bonne ou mauvaise, prudente ou hardie, la Déclaration ne défendait que les pasteurs et seulement contre l'allégation de socinianisme. Elle ne défendait pas Genève contre l'infiltration des mœurs étrangères et surtout contre cet établissement d'un théâtre, qui était l'idée fixe du plus tenace des hommes. Ce fut Rousseau qui se chargea de ce soin. Jamais aubaine littéraire ne tomba mieiix, et ne fut accueillie avec plus d'empressement, que ce fameux article de d'Alembert sur « Genève ».

Rousseau après une longue querelle, dont nous n'avons pas à raconter ici l'histoire compliquée (2), a rompu définitivement avec Mme d'Epinay, Grimm et leur entourage. Chassé de l'Ermitage (3), il a trouvé asile, dès le 15 décembre 1757, à Montlouis (Montmorency) (4).

Diderot, avec lequel il va rompre définitivement, lui avait annoncé l'article « Genève » de V Encyclopédie et lui avait ouvertement déclaré « que cet article concerté avec des Genevois du haut étage avait pour but l'établissement de la comédie à Genève ». Indigné « de tout ce manège de séduction dans sa patrie », Rousseau attend avec impatience la publication de l'article auquel il est décidé à répondre, « pour parer ce malheureux coup ». L'article

(i) C'est du moins Tavîs du grave et pénétrant François Roget, Pensées genevoises (t. II, p. 29) : « La réponse de la Compagnie des Pasteurs à d'Alembert manque de hardiesse plutôt que de franchise. En partant du double principe de la divinité des Saintes Ecritures et de leur libre interprétation, il fallait en déclarer la conséquence, c'est-à-dire que rien n'empêchait qu'il se trouvât dans la Compagnie des pasteurs sociniens aussi bien qu'orthodoxes, et que, vu le double principe sur lequel elle reposait, l'Eglise de Genève ne pouvait pas plus accepter le premier de ces noms que le second. C'était une position qui ne manquait pas de force, mais il fallait la défendre hardiment. »

(2) On la trouvera contée tout au long dans le 1. IX des Confessions et au t. II des prétendus Mémoires de Mme d'Epinay, roman à thèse concerté et truqué par Grimm et Diderot, avec la complicité de Mme d'Epinay, pour ruiner moralement Rousseau aux yeux de la postérité. Un lumineux exposé critique de cette inextricable querelle a été publié par M. Eug. Ritter dans Annales, t. II, 1906, p. i à 136.

(3) Par une lettre de Mme d'Epinay, datée de Genève, i** décembre 1757, et reçue par Rousseau le 10 décembre.

(4) Dans une maisonnette que lui loua, dans son jardin de Montlouis, M. Mathas, procureur fiscil du prince de Condé.

lis JEAN-JACQUES ROUSSEAU GENEVOIS

reçu, peu après son installation à Montlouis, il se met à Touvrage, dans le plus grand secret, avec une ardeur de zèle qui lui permet de composer sa fameuse lettre en trois semaines. Il récri\ât avec une sorte de volupté, malgré Thiver, et par le bénéfice de la campagne qui lui verse une « douceur d'âme » qu'il n'a jamais connue à Paris, travaillant quatre heures par jour dans un donjon tout ouvert qui était au bout de son jardin (i).

Composée en février, retouchée et mise au net le mois suivant, offerte à l'éditeur M. -M. Rey, le 9 mars, sous le sceau du plus grand secret, et sans aucune indication précise, la lettre est précédée d'une Préface datée du 20 mars 1758. Une note tirée de V Ecclésiastique (2) rendra publique et irréparable la rupture consommée avec Diderot au commencement de ce même mois (3).

Il est assez curieux de constater le soin que Rousseau prend, dans les lettres qu'il écrit à ses amis genevois, de bien souligner qu'il n'a pas lu la Déclaration de 1^ Compagnie et de bien cacher la réponse qu'il écrit lui-même et fait imprimer dans le plus grand mystère (4). Le 25 juin, il écrit à son éditeur Marc-Michel Rey, à Amsterdam, d'envoyer vingt-cinq exemplaires à Genève, « dont un en beau papier, sur le titre duquel, afin qu'il ne puisse être changé, vous écrirez Pour la Bibliothèque de Genève (5) ».

C'est seulement à la veille du jour où l'imprimeur a composé son avis final, daté du 15 juillet 1758, que Rousseau informe discrètement son ami Vemes d'un « petit écrit » qu'il a sous presse sur l'article « Genève » de M. d'Alembert (6). Et c'est le 18 septembre, seulement, quinze jours avant la mise en vente de la Lettre à d'Alembert à Paris, qu'il se décide à féliciter Vemet pour sa Déclaration qualifiée, alors, de « modèle (7) ».

N'en voulant pas à d'Alembert, qu'il sait assez n'être que le

(i) Confessions j 1. X. Œuvres, t. P^ p. 360 et 264.

(2) ŒuvreSf t. III, p. 115* Rousseau cite (en latin) VEcclisiastique, chap. xxxn, versets 26 et 27 : « Si vous avez tiré Tépée contre votre ami, n*en désespérez pas, car il y a moyen de revenir. Si vous l'avez attristé par vos paroles, ne craignez rien, il est possible encore de vous réconcilier avec lui. Mais pour Toutrage, le reproche injurieux, la révélation du secret et la plaie faite en trahison, point de grâce, l'ami s'éloignera sans retour. >

(3) Lettre du 2 mars 1758. Œuvres, t. IV, p. 281-283.

(4) Lettres à Vernes des 18 février et 25 mars 1758. Œuvres t. IV, p. 279 et 284.

(5) Lettres inédites de /.-/• Rousseau à Marc- Michel Rey, Edition Bosscha, Paris, 1858, p. 45.

(6) Lettre du 14 juillet 1758 à Vernes. Œuvres, t. IV, p. 286.

(7) Rousseau à Vemet. Œuvres, t. IV, p. 288.

père putatif de son article (i), Rousseau n'hésite pas alors, ni plus tard, à rendre hommage au ton de cet article, comme à l'adresse et à Tart de son auteur. Le 25 juin, il écrit à son contradicteur pour s'excuser d'avance de n'avoir pu balancer entre ce qu'il lui doit et ce qu'il doit à sa patrie (2). Dans la Préface même de cette première édition, au titre significatif (3), Rousseau rend encore hommage à l'œuvre, au talent, à la personne même de M. d'Alembert. Mais, les égards qu'il lui doit, il faut qu'il les sacrifie à des devoirs supérieurs. « Justice et vérité, voilà les premiers devoirs de l'homme. Humanité, patrie, voilà ses premières affections ». Un passage de l'article « Genève », celui qui traite de la comédie, a paru à Rousseau extrêmement dangereux pour la jeunesse genevoise. « Ai-je dû me taire? L'ai-je pu sans trahir mon devoir et ma patrie ? » Non ! Rousseau qui a écrit « sur des sujets moins nécessaires » ne peut refuser d'obéir à la voix du devoir patriotique.

Venons à la Leitre elle-même.

Rousseau bornera sa défense aux deux points de l'article qui ont alarmé et froissé ses concitoyens : le prétendu socinianisme des ministres genevois et l'introduction proposée du théâtre à Genève. Tout le reste lui a fait plaisir et, s'il n'en fait pas l'éloge, c'est qu'étant Genevois lui-même, il semblerait rendre compliment pour compliment.

Sur le premier point contesté — la doctrine des pasteurs genevois — Rousseau est bref. Visiblement, il ne veut pas polémiser sur le détail du dogme, car il n'aime guère « qu'en matière de foi,

(x) Lettre à Vernes du 22 octobre : < Je aUgnorais pas que l'article Genève était en partie de M. de Voltaire. > Ibid., p. 290.

(2) Ihid,, p. 286. Cependant Rousseau a vu clairement que d'Alembert c ne se faisait pas un scrupule de faire sa cour à M. de Voltaire à nos dépens « et il se déclare « indigné > dans sa lettre à Vernes du 14 juillet, citée plus haut. Ibid.t p. 287.

(3) /--/• Rousseau» citoyen de Genève, à M. cCAlemberif de V Académie française, de.», (suivent les titres) sur son article Genève dans le VII* volume de TEncyclopé* die, et particulièrement sur le projet d'établir un théâtre de comédie en cette ville, A Amsterdam, chez Marc-Michel Rey, mdcclviii, in-8 , xviii, 204 et 4 pages. L'opposition voulue entre le simple « citoyen de Genève » et la liste des titres pompeux de l'académicien a son éloquence. Rousseau recourra au même artifice en tête de sa réponse à l'archevêque de Paris (1763).

Ton assujettisse les consciences à des formules (i) t). Aussi, avec une sûre habileté de polémiste, Rousseau ébranle d'avance le témoignage de son contradicteur, qui ne peut se baser que sur des racontars sans valeur ou des confidences inviolables. Mais il se garde bien de faire le procès du socinianisme. « Je suis l'ami de toute religion paisible, où Ton sert l'Etre étemel selon la raison qu'il nous a donnée. Quand un homme ne peut croire ce qu'il trouve absurde, ce n'est pas sa faute, c'est celle de sa raison (2). »

Rousseau n'est pas scandalisé davantage par ceux des ministres qui rejettent le dogme de l'éternité des peines, le trouvant incompatible avec la justice de Dieu. Il professe un respect et un amour sans bornes pour la Bible, mais il n'a pas pour ce livre des livres une adoration poussée jusqu'à l'idolâtrie (3). Oui, certes, ces ministres sont philosophes, humains, tolérants, comme d'Alembert les en a justement loués, mais il ne s'ensuit pas qu'ils soient pour autant hérétiques. Pourquoi se charger de faire la profession de foi d* autrui? Pourquoi vouloir pénétrer ainsi « les secrets des consciences »? « Monsieur, jugeons les actions des hommes, et laissons Dieu juger de leur foi. »

Sans discuter d'avantage sur leur credo — ne vient-il pas d'apprendre qu'ils ont répondu par une déclaration publique? — Rousseau fait un pompeux éloge des pasteurs de Genève. Il demande qu'on ne rabaisse pas au rang de gens d'Eglise « le corps de théologiens philosophes et pacifiques », ou plutôt le corps « d'officiers de morale et de ministres de la vertu » que Genève a le bonheur de posséder. Cet éloge est senti, bien que les termes en soient empruntés à la phraséologie de l'abbé de Saint-Pierre (4). Rousseau ne comptait alors dans le clergé de Genève que des amis et des alliés.

(i) C'est ce qu'U écrivait, en propres termes, à Vernes, le z8 février 1758. Œuvres, t. IV, p. 279.

(2) Cette idée favorite de Rousseau est développée tout au long dans la Profession de foi et dans la deuxième des Lettres de la Montagne. Nous la retrouverons plus loin.

(3) c Nul n'est plus pénétré que moi d'amour et de respect pour le plus sublime de tous les livres : il me console et m'instruit tous les jours, quand les autres ne m'inspirent plus que du dégoût. Mais je soutiens que, si l'Ecriture elle-même nous donnait de Dieu quelque idée indigne de lui, il faudrait la rejeter en cela, comme vous rejetez en géométrie les démonstrations qui mènent à des conclusions absurdes ; car, de quelque authenticité que puisse être le texte sacré, il est encore plus croyable que la Bible soit altérée, que Dieu injuste ou malfaisant, s Œuvres, t. III, p. 117.

(4) Rousseau s'en était imbu, dès 1756, en lisant les manuscrits du bon abbé et en faisant des extraits ou des critiques de la Paix perpétuelle et de la Polysynodie. Voir Confessions, 1. IX. Œuvres, t. V^, p. 220-221.

La question de la foi des ministres ainsi rapidement réglée, Rousseau en vient à l'objet principal de la lettre : le projet d'établir un théâtre de comédie à Genève. Mais il n'a garde d'aborder un tel sujet par le petit côté local et spécialement genevois auquel se tiendrait, comme le fit plus tard Jacob Vemet, un médiocre esprit. Rousseau est de ceux qui élèvent, étendent et généralisent les questions qu'ils abordent.

C'est à la question du théâtre en général qu'il s'attachera en premier lieu en se demandant : Les spectacles sont-ils bons ou mauvais, en eux-mêmes d'abord, puis pour les spectateurs, enfin pour les acteurs? C'est ensuite seulement qu'il exposera les raisons particulières que les Genevois peuvent avoir de ne pas vouloir de théâtre dans leur ville, malgré le conseil de M. d'Alembert.

Sur la première partie, toute générale, de la discussion, qui est archiconnue et qui a été commentée à perte de vue, nous pouvons passer un peu vite.

En luttant contre le théâtre, qui est précisément, de toutes les formes littéraires, la plus sociable et la plus artificielle, Rousseau ne fait que développer sur un point spécial la thèse centrale qu'il a soutenue jusqu'ici : lutte contre la civilisation artificielle et retour à la vie naturelle et simple. Voici l'essentiel de son argumentation, où les paradoxes les plus déconcertants viennent se mêler à une foule de pensées justes et parfois profondes.

Les spectacles du théâtre sont-ils bons ou mauvais en euxmêmes? Le spectacle est un amusement. C'est l'ennui et l'inaction qui rendent cet amusement nécessaire. Bons ou mauvais, les spectacles le sont, selon l'effet qu'ils produisent sur les hommes. Mais l'homme est un être divers à l'infini, d'un pays, d'un peuple, d'un temps à l'autre (i). Flatter les passions de chaque peuple, dans un moment donné, voilà la condition du succès pour les auteurs de spectacles. Donner une nouvelle énergie à toutes les passions, tel est l'effet général du spectacle. « Ainsi le théâtre purge les passions qu'on n'a pas et fom^jente celles qu'on a. Ne voilà-t-il pas un remède bien administré? »

On dit que le théâtre fait aimer la vertu et détester le vice.

(i) c n y a de peuple à peuple une prodigieuse diversité de mœurs, de tempéraments, de caractères. L'homme est un, je l'avoue; mais l'homme modifié par les religions, par les gouvernements, par les lois, par les coutumes, par les préjugés, par les dimats, devient si différent de lui-même qu'il ne faut plus chercher parmi nous ce qui est bon aux hommes en général, mais ce qui leur est bon dans tel temps ou dans tel pays. » Œuvres, t. III, p. 119.

mais la nature et la raison le font avant lui. Il est vrai, sans doute, que la tragédie mène à la pitié par la terreur, mais ce n'est là qu'une pitié stérile. Rousseau en cite quelques exemples et il ajoute cette critique pénétrante de la tragédie classique : « Ne serait-il pas à désirer que nos sublimes auteurs daignassent descendre un peu de leur continuelle élévation, et nous attendrir quelquefois pour la simple humanité souffrante, de peur que, n'ayant de la pitié que pour des héros malheureux, nous n'en ayons jamais pour personne. » Il compromet presque aussitôt l'exquise justesse de telles pensées par un paradoxe déclamatoire sur les horreurs de la scène française plus barbares que les massacres de gladiateurs (i) !

La comédie, elle, a recours au ridicule qui est « l'arme favorite du vice ». Elle est mille fois plus dangereuse encore que la tragédie, parce que les personnages en sont plus près de nous, et parce que, le plaisir d'un tel spectacle étant fondé sur un vice du cœur humain, plus la comédie est agréable et charmante, plus son effet est funeste aux mœurs. Ainsi, le théâtre de Molière, le plus parfait auteur comique dont les ouvrages nous soient connus, est « une école de vices et de mauvaises mœurs, plus dangereuse que les livres mêmes où l'on fait profession de les enseigner ». N'est-ce pas la vérité et la vertu qui sont bafouées dans Alceste au profit du scepticisme et de la lâcheté morale?

Rousseau continue à énumérer, en appuyant son dire par des exemples, les autres dangers des spectacles en eux-mêmes. L'amour qui y domine, est le règne des femmes, danger! Les jeimes gens y sont mis au-dessus des vieillards qu'ils bafouent, danger! La passion portée au théâtre y devient séductrice et contagieuse, danger, danger moral ! Et voici la conclusion et le résumé de ses griefs contre les spectacles en eux-mêmes : « Par une suite de son inutilité même, le théâtre, qui ne peut rien pour corriger les mœiurs, peut beaucoup pour les altérer. »

Sans aller plus loin, on ne peut s'empêcher de remarquer combien, même dans cette partie générale, le point de vue de Rousseau est radicalement puritain, c'est-à-dire genevois. C'est l'effet moral seul du théâtre qui le préoccupe. A supposer que l'effet des spectacles soit prouvé mauvais pour les mœurs, Rousseau ne

(z) « Non... je le soutiens et j'en atteste Teâroi des lecteurs, les massacres des gladiateurs n'étaient pas si barbares que ces affreux spectacles. On voyait couler du sang, il est vrai; mais on ne souillait pas son imagination de crimes qui font frémir la nature. >

se demande même pas si le théâtre ne se justifierait pas, soit par son intérêt intellectuel, soit par sa beauté artistique. Que le théâtre soit démoralisant, plus de théâtre! Calvin lui-même n'eût pas été plus rigoureux (i). Et il est fâcheux, confessons-le ouvertement, que le moralisme genevois outrancier de Rousseau Tait rendu incapable de comprendre et de sentir vraiment la fleur même du génie français, Molière qu'il morigène ici et La Fontaine qu'il blâmera lourdement dans Emile,

Seconde question, d'ordre moral comme la première. A supposer même que cet amusement soit indifférent en lui-même — et il ne l'est pas — quels en seront les effets pour les spectateurs?

Le théâtre interrompt les occupations régulières. Dans une grande ville, où le vice sévit, le théâtre est un moindre mal. On ne saurait trop y multiplier les plaisirs permis, puisque empêcher les gens de s'occuper, c'est, ici, les empêcher de mal faire. Mais, dans les petites villes, s'il y a de l'industrie, il ne faut pas la relâcher par des distractions, et, s'il n'y en a pas, il faut que l'oisiveté soit rendue insupportable par l'ennui. Donc, pas d'amusements! Rousseau développe alors un de ses thèmes favoris en faisant, contre Paris, un éloge senti et éloquent des petites villes. On y rencontre, dans ces petites villes dédaignées, des gens beaucoup plus sensés que « vos singes des grandes villes ». Beaucoup d'hommes ingénieux, inventifs, originaux, parce qu'imitant moins ils trouvent davantage; parce que l'esprit moins étendu, moins noyé, s'élabore et fermente mieux dans la tranquille solitude; parce qu'enfin, moins pressé du temps, on a plus le loisir d'étendre et digérer ses idées (2).

A l'appui de cette thèse, Rousseau, évoquant les souvenirs de sa jeunesse errante, trace ici un tableau admirable, à la fois idylique et vrai, de l'industrie horlogère dans le Jura neuchâtelois (3). Il décrit, avec infiniment de verve et d'éclat, la vie heureuse et les mœurs patriarcales de ces Montagnons horlogers, industrieux,

(i) Rousseau n'hésite pas à s'appuyer sur l'autorité de théologiens calvinistes, comme J. Vcrnet, dont il cite avec éloge les Instructions chritienneSt 5. vol. in- 80, Amsterdam, 1755. Œuvres, t. III, p. 119, en note. De nombreuses traces fortement marquées de ce moralisme genevois avaient déjà paru dans le premier Discours. Voy. L. DucROS, Jean-J acquis Rousseau, De Genève à VHermitage. Paris, 1908, p. 221.

(2) Voir tout ce passage remarquable. Œuvres, t. III, p. 139-140.

(3) Œuvres, t. III, p. 140-141. C'est pendant l'hiver 1730-1731, où il habitait Neuchâtel, cherchant à y donner des leçons de musioue, que Rousseau ût mainte excursion au pays des Montagnons.

actifs, inventifs, si bien logés chacun dans sa jolie et propre maison de bois. Instruits, liseurs, raisonneurs sensés sur toute chose et, sur plusieurs, spirituels, ces inventeurs, qui savent un peu de musique et chantent juste à quatre parties les psaumes à l'harmonie forte et mâle de Goudimel, font admirer « un mélange étonnant de finesse et de simplicité » que Jean- Jacques n'a plus observé nulle part. « Faut-il ne revoir plus cet heureux pays? Hélas ! il est sur la route du mien. »

Supposez maintenant le théâtre établi chez les Montagnons, qu'en résultera-t-il ? Le travail se relâche, les dépenses augmentent, le prix des marchandises s'élève et le débit diminue. Des impôts sont rendus nécessaires, ne fût-ce que pour construire les routes qui mèneront au théâtre. Le luxe et la toilette succèdent à la vie simple. Ainsi, quand un peuple est corrompu, les spectacles lui sont bons, et mauvais quand il est bon lui-même. D'où cette conclusion prévue pour Genève, « c'est qu'il est vrai que la comédie ne nous fera point de mal, si plus rien ne nous en peut faire ».

Mauvais en eux-mêmes, et mauvais pour les spectateurs, le théâtre et ses spectacles sont encore mauvais pour les acteurs- D'Alembert avait demandé pour Genève, afin qu'elle fût en modèle à l'Europe, des comédiens vertueux, grâce à des lois sévères et strictement exécutées. Rousseau répond que les lois ne peuvent rien contre les mœurs et qu'en fait les mœurs des comédiens sont mauvaises. Le préjugé universel qui règne contre eux — de tout temps et en tout pays — doit avoir sa cause dans la nature même de leur profession. En effet, le talent du comédien réside dans l'art de se contrefaire, et l'acteur reçoit de son état un esprit « quj le rend propre à toutes sortes de personnages, hors le plus noble de tous, celui d'homme, qu'il abandonne ».

Par les conditions mêmes de leur vie, le désordre des actrices est inévitable, et ce désordre force et entraîne celui des acteurs. Rousseau s'élève une fois de plus et longuement contre la vie en commun des deux sexes, cet état de choses que Paris adore et que Genève réprouve. Il affirme qu'il n'y a point, hors d'une vie privée et domestique, de bonnes mœurs pour les femmes, et que la honte et la pudeur sont en elles inséparables de l'honnêteté. « Toute femme qui se montre se déshonore. » Rousseau, en disant cela, sait à quoi il s'expose. Il pare d'avance l'attaque des « philosophes » par ce coup de boutoir : « A l'instant va s'élever contre moi cette philosophie d'un jour, qui naît et meurt dans le coin

d'une grande ville, et veut étouffer de là le cri de la nature et la voix unanime du genre humain (i). »

Aux yeux de ces philosophes d'un jour, la pudeur n'est rien; elle n'est que le fruit d'un préjugé populaire, une petite erreur de l'enfance, ime invention et une tromperie de l'éducation et des lois (2). Eh bien, non! dit Rousseau, la pudeur est pour la femme un fait, une loi naturelle, un sentiment instinctif qu'elle ne peut fouler aux pieds sans être coupable et dépravée. Elle est si peu un préjugé social que c'est dans l'état de civilisation le plus raffiné qu'elle existe le moins. Ayant développé, non sans éloquence, cet amusant argument, Rousseau célèbre la vie domestique et exalte la mère de famille qui vit dans sa maison et la gouverne sagement. Par les conditions mêmes de sa vie, une actrice honnête est un prodige. « Défendre au comédien d'être vicieux, » comme le proposait d'Alembert, « c'est défendre à l'homme d'être malade. » Le contact et l'exemple des acteurs ne peuvent donc être que dangereux pour la ville qui les attire et les accueille.

Ici se termine la partie générale de la lettre que nous voyons déjà animée et remplie du plus pur moralisme genevois (3).

Dans la seconde partie, Rousseau applique à Genève ce qu'il vient de dire des dangers du théâtre en général, et cherche à prouver que le conseil de M. d'Alembert, s'il était suivi, serait fatal à la république, en raison même de sa situation particulière- Il taille, dès lors, en pleine matière genevoise. Le ton s'accentue. Il s'échauffe. C'est l'orateur, maintenant, dans la plus noble acception du terme, qui succède au disserteur. C'est le patriote, enflammé par le danger de la cité, qui va crier haro! contre le séducteur Voltaire, en l'attaquant sur le point qui lui est sensible entre tous. C'est le Genevois qui va proclamer, comme un patriotique programme, le maintien des mœurs nationales, simples.

(i) Rousseau a déjà stigmatisé, dans la page qui précède, les préjugés et Terreur qui régnent si fièrement sous le nom de philosophie^ dans ce siècle où u les hommes abrutis par leur vain savoir ont fermé leur esprit à la voix de la raison, et le'jur cœur à celle de la nature ».

(2) C'était là, avec tous les développements qu'il comporte, un des thèmes favoris de discussion dans les dîners oii les c philosophes > et les fenmies d'esprit se renvoyaient la balle. Voir Mémoires de Mme tTEpinay, t. I•^ p. 218-226.

(3) M. G. de Reynold a vu très juste quand il a écrit : « H faut interpréter la Lettre à £A lemhert, ainsi d'ailleurs que le premier Discours, moins comme une condamnation du théâtre en général que comme une réaction contre la littérature française. > Le Doyen Bridel, p. 321, note i. Voir aussi la page 485, sur les origines de l'helvétisme, réaction contre l'influence prépondérante et envahissante de la France, au début du dix-huitième siècle et dans les centres protestants suisses.

républicaines, austères, dont il exaltera poétiquement la beauté (i). Dialectique encore et polémique, sans doute, cette seconde partie abonde en accents d'enthousiasme et de poésie, que Rousseau n'avait pas encore fait entendre et qui étonnèrent le monde.

La création d'un théâtre à Genève serait fatale aux mœurs nationales et par là même à la liberté, voilà le thème très simple de cette seconde partie, mais de quels élans superbes de l'émotion et du verbe Rousseau a su l'animer et la faire briller! Il faut la relire dans le texte même pour s'en rendre compte. Bornons-nous à rappeler la marche de l'argumentation.

L'institution d'un théâtre à Genève se heurte d'abord à des obstacles de fait. Genève est riche, sans doute, mais l'aisance du plus grand nombre ne provient que d'un travail assidu, d'économie et de modération, non pas d'une richesse positive qui résulte du sol et ne peut s'épuiser. « Le peuple genevois ne se soutient qu'à force de travail et n'a le nécessaire qu'autant qu'il se refuse tout superflu : c'est une des raisons de nos lois somptuaires. » Rousseau trace de cette activité genevoise un tableau saisissant où la vie même et le mouvement de la cité semblent ressusciter sous nos yeux (2).

La population de Genève n'est pas assez nombreuse pour faire vivre un théâtre. Comment y suffirait-elle avec ses 24 000 habitants, quand la ville de Lyon cinq ou six fois plus peuplée n'entretient qu'avec peine un seul théâtre? Paris, avec ses 600 000 habitants, ne soutient que médiocrement ses quatre théâtres qui se partagent de i 000 à i 200 spectateurs par soir en moyenne (3).

(i) Grimm, dans sa Correspondance littéraire (édition Furne),t. II, p. 288, conteste mordicus la réputation de vertu que Rousseau veut faire à ses concitoyens.

(2) « Il me semble que ce qui doit d'abord frapper tout étranger entrant dans Genève, c'est Tair de vie et d'activité qu'il y voit régner. Tout s'occupe, tout est en mouvement, tout s'empresse à son travail et à ses affaires. Je ne crois pas que nulle autre aussi petite ville au monde offre un pareil spectacle. Visitez le quartier Saint-Gervais, toute l'horlogerie de l'Europe y paraît rassemblée. Parcourez le Molard et les rues basses, un appareil de commerce en grand, des monceaux de ballots, de tonneaux confusément jetés, une odeur d'Inde et de droguerie, vous font imaginer un port de mer. Aux Pâquis, aux Eaux- Vives, le bruit et l'aspect des fabriques d'indienne et de toile peinte semblent vous transporter à Zurich. La ville se multiplie en quelque sorte par les travaux qui s'y font, et j'ai vu des gens, sur ce premier coup d'oeil, en estimer le peuple à cent mille âmes. Les bras, l'emploi du temps, la vigilance, l'austère parcimonie, voilà les trésors du Genevois; voilà avec quoi nous attendons un amusement de gens oisifs, qui, nous étant à la fois le temps et l'argent, doublei'a réellement notre perte. > Œuvras, t. III, p. 156.

(3) Rousseau néglige de mentionner la foule des théâtres d'à côté, théâtres de cour, spectacles forains, théâtres des particuliers.

La même proportion donnerait au théâtre de Genève 48 spectateurs par représentation. Les comédiens n'y pourront pas vivre, car, si la vie est moins chère à Genève qu'à Paris, le prix des places y sera aussi moins élevé. On ne saurait d'ailleurs les assujettir à Taustérité de nos lois somptuaires : « Jamais Cléopâtre et Xerxès ne goûteront notre simplicité. L'état des comédiens étant de paraître, c'est leur ôter le goût de leur métier de les en empêcher, et je doute que jamais bon acteur consente à se faire quaker. »

Un autre obstacle, non moins sérieux, car il viderait le théâtre la moitié de Tannée, c'est le goût très vif et très général qu'ont les Genevois pour la campagne et la vie à la campagne.

Rousseau résume ici les observations très justes qu'il a pu faire sur ce point, quatre ans plus tôt, durant son séjour de quatre mois dans sa ville natale.

« Le Genevois, dit-il, aime excessivement la campagne : on en peut juger par la quantité de maisons répandues autour de la \âlle. L'attrait de la chasse et la beauté des environs entretiennent ce goût salutaire. Les portes, fermées avant la nuit, ôtant la liberté de la promenade au dehors et les maisons de campagne étant si près, fort peu de gens aisés couchent en ville durant Tété. Chacun, ayant passé la journée à ses affaires, part le soir à portes fermantes, et va dans sa petite retraite respirer l'air le plus pur et jouir du plus charmant paysage qui soit sous le ciel. Il y a même beaucoup de citoyens et bourgeois qui y résident toute l'année et n'ont point d'habitation dans Genève (i). »

Enfin, obstacle moral plus puissant encore que les précédents, le théâtre se heurtera à Genève à une tradition profonde qui lui est hostile. Contraire à nos anciennes maximes, il apparaîtra dangereux et pernicieux pour la simplicité des mœurs et pour la liberté publique. Aussi, par patriotisme, plusieurs qui vont sans scrupule au théâtre de Paris, « n'y mettront jamais les pieds à Genève, parce que le bien de la patrie leur est plus cher que leur amusement ».

Supposé que tous les obstacles de fait soient écartés, et que le théâtre soit possible, établi et florissant à Genève, quel bouleversement ce changement n'entraînerait-il pas après lui dans nos usages et dans nos mœurs! De ces usages, les plus menacés seraient précisément « ceux qui tiennent à la forme du gouveme-

(x) Les belles villas qui ornent les environs de Genève semblent en effet avoir été créées vers le temps qui sépare la fuite de Jean-Jacques et son séjour de 1754, où il a pu les admirer durant ses longues promenades au bord du lac.

ment et servent à la maintenir » et, en première ligne, la vie des « cercles ». De ces cercles qui, depuis 1732, ont remplacé les « sociétés », chères de tout temps aux Genevois, Rousseau fait un tableau charmant et un magnifique éloge (i). Instituer le théâtre, c'est supprimer les cercles. Mais où serait le mal? Ce n'est pas un philosophe comme d'Alembert qui posera cette question. Mais, s'écrie Rousseau, « j'écris pour le peuple, et sans doute il y paraît, mais vous m'y avez forcé ». Supprimer les cercles serait un mal d'abord, parce que, selon les indications de la nature, et pour le bien de la société, « les deux sexes doivent se rassembler quelquefois et vivre ordinairement séparés (2) ». A l'appui de son idée favorite, qui est une idée très genevoise, Rousseau se livre à une charge à fond contre la vie de salon, contre la perpétuelle société des deux sexes, contre cette galanterie qui en découle et qui étouffe à la fois le génie et l'amour, contre toute cette vie factice, dont il a lui-même si cruellement pâti. En flagellant l'influence déplorable de la femme sur le caractère et les travaux de l'honune, Rousseau se laisse entraîner à sa fameuse tirade sur l'infériorité congénitale de la femme (3). Boutade qu'on a eu le tort de prendre au grand tragique, au lieu d'y voir un écho furieux de l'exaspération où l'avaient mis les intrigues, les manèges et les perfidies des femmes de la finance parisienne, avec lesquelles il vient de rompre. Affranchis de l'influence et de la tyrannie des femmes, les cercles à Genève « conservent encore quelque image des mœurs antiques ». Ils restent ime école de vigueur et de justesse virile pour la pensée, pour la conversation, pour les habitudes elles-mêmes (4).

(i) < Ces cercles sont des sociétés de douze ou quinze personnes qui louent un appartement commode qu'on pourvoit à frais communs de meubles et de provisions nécessaires. C'est dans cet appartement que se rendent tous les après-midi ceux des associés que leurs affaires ou leurs plaisirs ne retiennent point ailleurs. On s'y rassemble et là, chacun se livrant sans gène aux amusements de son goût, on joue, on cause, on lit, on boit, on fume. Quelquefois on y soupe, mais rarement, parce que le Genevois est rangé, et se plaît à vivre avec sa famille. Souvent aussi l'on va se promener ensemble et les amusements qu'on se donne sont des exercices propres à rendre et maintenir le corps robuste... Tels sont les amusements journaliers de la bourgeoisie genevoise. Sans être dépourvus de plaisir et de gaieté, ces amusements ont quelque chose de simple et d'innocent qui convient à des mœurs républicaines... » Œuvres^ t. III, p. 158-159.

(2) Mme de Staël approuve cet usage « dans une république, où l'amour de la patrie est un mobile si puissant qu'il rend les hommes indifférents même à ce que nous appelons la gloire. » Lettres sur les ouvrages et le caractère de J.-J. Rousseau (1788). Œuvres complètes, Paris, 1820, t. I*', p. 20.

(3) « Les femmes en général n'aiment aucun art, ne se connaissent à aucun et n'ont aucun génie, etc., etc. » Œuvres, t. III, p. 160, note 2.

(4) 0 Les hommes entre eux, dispensés de rabaisser leurs idées à la portée des

Les « sociétés » des femmes genevoises, malgré la médisance satirique qui y fleurit, sont aussi un bien, puisqu'elles permettent aux sexes de vivre séparés et chacun à sa manière. Médisantes et a observatrices », mais non menteuses et calomniatrices, les Genevoises font presque dans notre ville l'office de censeurs. La crainte de leur caquet prévient bien des scandales jiublics, et, à tout prendre, mieux vaut dire à ses amies du mal de son mari que, tête-à-tête avec un homme, de lui en faire.

Quant aux inconvénients des cercles, qu'on leur reproche si âprement, Rousseau estime qu'ils ne l'emportent pas sur les avantages de cette institution. On joue, on boit, on s'enivre, on passe les nuits. Si cela est vrai, cela est un abus, mais l'institution reste bonne en elle-même.

Emporté par la joie de discuter, Rousseau, dans un des passages les plus paradoxalement amusants qu'il ait écrits, s'exalte, sinon jusqu'à justifier complètement, du moins jusqu'à excuser dans une large mesure l'intempérance et l'ivresse. Ceci encore est bien d'un Suisse, et je ne crois pas qu'un Français poli, même en veine de paradoxe, eût jamais imaginé semblable plaidoyer (i). Le fléau social de l'alcoolisme est inconnu du dix-huitième siècle et il est certain qu'aujourd'hui Rousseau n'eût pas ajouté, comme il le fit alors : « Jamais peuple n'a péri par l'excès de vin, tous périssent par le désordre des femmes. » Quant au jeu, il n'aura jamais grand crédit « chez un peuple raisonneur et laborieux, qui connaît trop le prix du temps et de l'argent pour aimer à les perdre ensemble ».

a Conservons donc les cercles, même avec leurs défauts » et surtout conservons précieusement, s'il en est temps encore, nos mœurs nationales. « Deux ans seulement de comédie et tout est bouleversé. » Le mépris des anciens usages suivra de près l'adoption des nouveaux. Qu'on substitue « l'agréable vie de Paris et les bons airs de France » à l'ancienne simplicité, et « je doute

femmes et d'habiller galamment la raison, peuvent se livrer à des discours graves et sérieux sans crainte du ridicule. On ose parler de patrie et de vertu sans passer pour rabâcheur : on ose être soi-même sans s'asservir aux maximes d'une cail-

lette, etc. >

(i) « Toute intempérance est vicieuse, et surtout celle qui nous ôte la plus noble de nos facultés. L'excès du vin dégrade l'homme, aliène au moins sa raison pour un temps et l'abrutit à la longue. Mais enfin le goût du vin n'est pas un crime ; il en fait rarement commettre; il rend l'homme stupide et non pas méchant. Pour une querelle passagère qu'il cause, il forme cent attachements durables. Généralement parlant, les buveurs ont de la cordialité, de la franchise ; ils sont presque tous bons, droits, justes, fidèles, braves et honnêtes gens, à leur défaut près. »

un peu, dit Rousseau, que des Parisiens à Genève y conservent longtemps le goût de notre gouvernement ».

Son patriotisme ne craint pas de pousser ici un véritable cri d'alarme : « Il ne faut point le dissimuler, les intentions sont droites encore, mais les mœurs inclinent déjà visiblement vers la décadence. » Rousseau oppose alors, dans une page admirable d'éloquence et d'ironie, ce qu'il a vu et ce qu'on lui rapporte de l'éducation adoucie, affinée et efféminée que l'on donne aux enfants genevois (i), et ce qu'il se rappelle de l'éducation rude, virile, civique que les garçons recevaient à Genève au temps de son enfance. Et il préfère les polissons de son temps rentrant « au logis, suant, essoufflés, décliirés « aux « beaux petits messieurs requinqués » que forme l'éducation nouvelle.

Le danger est grand. « Ne nous flattons pas de conserver notre liberté en renonçant aux mœurs qui nous l'ont acquise! »

Fimeste aux mœurs nationales, le théâtre nuira encore directement à la constitution genevoise en rendant plus sensible l'inégalité des conditions sociales. Les spectacles constituent une espèce de taxe volontaire, indirecte, onéreuse pour le peuple, et qui n'est pas proportionnelle à la fortune de ceux qui la paient. Appauvrissant les pauvres, sans rendre les riches moins riches, elle accentue les inégalités de fortune, et cette rupture d'équilibre est tout particulièrement dangereuse dans une petite ville et dans une démocratie. C'était là, nous l'avons vu, une des craintes les plus justifiées des bourgeois genevois.

Enfin, les enseignements que donne le théâtre seront nuisibles aux Genevois plus qu'à tout autre peuple. La tragédie nous représente des tyrans et des héros. Qu'en avons-nous à faire? La Comédie, au lieu de nous guérir de nos ridicules, nous apportera ceux d'autrui. Elle nous persuadera que nous avons tort de mépriser des vices qu'on estime si fort ailleurs. Enfin, tout le théâtre français ne respire que la tendresse et l'amour passionné. Il est plus dangereux à montrer aux Genevois qu'à tout autre peuple. Car, à en croire Rousseau, « sous un air flegmatique et froid, le Genevois cache une âme ardente et sensible, plus facile à émouvoir

' (i) « A mon dernier voyage à Genève, j*ai déjà vu plusieurs de ces jeunes demoiselles en justaucorps, les dents blanches, la main potelée, la voix flûtée, un joli parasol vert à la main, contrefaire assez maladroitement les hommes. > Œuvres, t. III, p. 164. Un portrait de Paul Moultou enfant, exposé à Genève en 1906 à la salle Thellusson, montre ce garçon vêtu d'une robe de fille, avec parasol et éventail.

qu'à retenir. Dans ce séjour de la raison, la beauté n'est pas étrangère, ni sans empire; le levain de la mélancolie y fait souvent fermenter l'amour; les hommes n'y sont que trop capables de sentir des passions violentes, les femmes de les inspirer ; et les tristes effets qu'elles y ont quelquefois produits ne montrent que trop le danger de les exciter par des spectacles touchants et tendres (i) ».

Tout n'est pas faux, certes, dans ce portrait du Genevois ardent, passionné, sensible et violent dans la passion mélancolique et tendre, mais cette passion concentrée et intérieure n'apparaît guère à la surface et se manifeste peu à l'extérieur et par le geste. Pour peindre ici le Genevois, c'est le Genevois Jean-Jacques que Rousseau a eu sous les yeux et qu'il a pris pour modèle.

Le dernier argument, qui dut piquer au vif l'amour-propre genevois, c'est que, pour juger des spectacles, le goût manquera. Faute de tradition et d'exercice, les comédiens seront mauvais et les pièces reçues de seconde main. On se targuera, néanmoins, de goût et de jugement en matière théâtrale et, n'en ayant pas, on se rendra parfaitement ridicule. Et, d'ailleurs, ajoute Rousseau, « qu'est-ce au fond que ce goût si vanté? l'art de se connaître en petites choses. En vérité, quand on en a une aussi grande à conserver que la liberté, tout le reste est bien puéril ». Rousseau heurte ainsi, à chaque pas, et attaque de front la tradition française et l'époque contemporaine où « le culte du goût » reste, pour un Voltaire, la seule foi vivante, la seule dévotion émue.

C'est ici que, dans un passage trop peu développé, mais très curieux à relever, Rousseau, après avoir montré tous les inconvénients d'un théâtre importé de l'étranger, entrevoit la possibilité d'un théâtre national :

« Il est sûr que des pièces tirées, comme celles des Grecs, des malheurs passés de la patrie ou des défauts présents du peuple, pourraient offrir aux spectateurs des leçons utiles. » Pour la tragédie, les grands noms des obscurs martyrs de la liberté genevoise, Philibert Berthelier, Jean Levrery (Lévrier), se présentent d'emblée à son imagination de citoyen, et il prononce leurs noms avec ime éloquente émotion (2). A côté de ces héros, les tyrans

(x) Ayant cette idée-là, on comprend que Rousseau n'ait pas voulu adresser à Genève un seul exemplaire de sa Julie. Mais cette idée est-elle bien juste? U convient peut-être de distinguer ici entre les diverses classes de Genevois.

(2) « Philibert Berthelier fut le Caton de notre patrie, avec cette différence, que la liberté publique finit par l'un et commença par l'autre... U mourut comme doit mourir un martyr de la liberté. *

dans la tragédie genevoise, seraient a des gentilshommes de la Cuiller, des évêques de Genève, des comtes de Savoie, des ancêtres d'une maison avec laquelle nous venons de traiter et à qui nous devons du respect (i) ». Quant à la comédie, il n'y faut pas songer à Genève. La ville « est si petite que les peintures de mœurs les plus générales y dégénéreraient bientôt en satires et personnalités. » Instniment des partis, des factions, des vengeances particulières, cette comédie locale causerait dans la cité les plus affreux désordres.

Aussi bien, pour avoir un théâtre national, ce n*est pas des acteurs qu'il nous faudrait seulement, mais aussi des auteurs dramatiques. Rousseau ne souhaite pas que le jour vienne où l'on verra « les citoyens, travestis en beaux esprits, s'occuper à faire des vers français et des pièces de théâtre (2), talents qui ne sont point les nôtres et que nous ne posséderons jamais (3) ». Il glisse rapidement sur cette idée d'un théâtre national qui, sans aucun doute, a séduit son imagination, mais qui, développée et préconisée ici, nuirait à sa thèse générale (4). Enfin, dans une dernière et déclamatoire tirade, il s'efforce de montrer les comédiens faisant sentir leur influence jusque dans les élections, et « les chefs d'un peuple libre » devenus « les créatures d'une bande d'histrions ».

- Le théâtre étant ainsi écarté de Genève, comme dangereux et corrupteur, tout spectacle sera-t-il pour autant banni de la république? En aucune façon.

Non seulement, Rousseau veut conserver les spectacles républicains de Genève, mais il voudrait les voir se développer et se multiplier. Il fait alors le brillant et poétique tableau des fêtes populaires genevoises (5), fêtes publiques, tenues en plein air,

(i) Traité de Saint- Julien, entre la Savoie et Genève, du 3 juin 1754.

(2) Comme le conseiller François Tronchin, ce factotum de Voltaire, qui, quatre ans plus tard, votera contre Rousseau dans le Conseil.

(3) Rousseau place ici un compliment à l'adresse de Voltaire, auteur tragique. Rapproché du contexte, cet éloge ressemble beaucoup à un coup de patte : t Que M. de Voltaire daigne nous composer des tragédies sur le modèle de la Mort de César.,, et, s'il nous faut absolument un théâtre, qu'il s'engage à le remplir toujours de son génie et à vivre autant que ses pièces ! >

(4) Dans sa Théorie générale des beaux-arts (1771-1774), le Zurichois Sulzer « a sur le théâtre populaire des idées toutes modernes... Certaines pages de son livre, mises en regard de la Lettre à d^Alembert, complètent l'œuvre de Jean- Jacques en nous donnant la définition d'un théâtre qui n'est autre que notre Festspiel suisse actuel, mais dont les origines remontent bien, avant dans le moyen âge ». G. DE Reynold, le Doyen Bridel, Lausanne, 1909, p. 230-231.

(5) Œuvres, t. III, p. 171-172.

SOUS le ciel, ouvertes à tous, où les spectateurs sont en spectacle à eux-mêmes, où ils sont acteurs eux-mêmes, et où la joie de se voir, de s'aimer, de se sentir unis tient lieu de tout. « Nous avons tous les ans des revues, des prix publics, des rois de Tarquebuse, du canon, de la navigation. » Multiplions les fêtes pareilles et les rois de cette espèce! Rousseau préconise encore les concours de gjonnastique : la lutte, la course, le jet du disque, et divers autres exercices du corps. Il propose des régates sur le lac, dont il trace par l'imagination, le séduisant programme (i). Il célèbre les bals entre jeunes gens d'âge à se marier, bals publics et officiels, présidés par un seigneur-conunis, bals dont il esquisse le plan sentimental, idyllique et, il faut bien l'avouer, légèrement ridicule (2). De telles fêtes, simples et patriarcales, suffiraient à attirer et à retenir les étrangers à Genève, ce qui n'est pas, aux yeux de Rousseau, un grand bien (3) et surtout elles contribueraient à y faire revenir les nombreux Genevois fixés à l'étranger. Rousseau a écrit ici, en laissant parler son cœur de citoyen et son imagination de poète, des pages superbes sur l'ardeur du Genevois à célébrer ses fêtes (4) ; sur l'attachement profond du Genevois exilé à l'image de la petite patrie lointaine (5) ; sur sa joie à y revenir finir ses jours pour la retrouver pareille à elle-même et constante dans ses maximes (6).

(i) « Y aurait-il au monde un plus brillant spectacle que de voir sur ce vaste «t superbe bassin des centaines de bateaux, élégamment équipés, partir à la fois, au signal donné, pour aller enlever un drapeau arboré au but, puis servir de cortège au vainqueur revenant en triomphe recevoir le prix mérité? »

(2) Rousseau veut qu'on couronne, au dernier bal de chaque hiver, la jeune personne qui se serait comportée le plus honnêtement, le plus modestement et qui aurait plu davantage à tout le monde. Ses parents seraient félicités publiquement. Elle-même, si elle se mariait dans l'année, recevrait de la Seigneurie une distinction officielle importante.

(3) « Je suis persuadé, quant à moi, que jamais étranger n'entra dans Genève qu'il n'y ait fait plus de mal que de bien. »

(4) « On ne le reconnaît plus. Ce n'est plus ce peuple si rangé qui ne se départ point de ses règles économiques; ce n'est plus ce long raisonneur qui pèse tout, jusqu'à la plaisanterie, à la balance du jugement. U est vif, gai, caressant ; son coeur est alors dans ses yeux comme il est toujours sur ses lèvres; il cherche à communiquer sa joie et ses plaisirs; il invite, il presse, il force, il se dispute les survenants. Toutes les sociétés n'en font qu'une, tout devient commun à tous. •

(5) t La moitié de nos citoyens, épars dans le reste de l'Europe et du monde, vivent et meurent loin de la patrie; et je me citerais moi-même avec plus de douleur si j'y étais moins inutile. »

(6) t Sera-ce avec des théâtres, toujours moins parfaits chez nous qu'ailleurs, qu'on les y fera revenir? Quitteront-ils la comédie de Paris ou de Londres pour aller revoir celle de Genève? Non, non, monsieur, ce n'est pas ainsi qu'on les peut ramener. H faut que chacun sente qu'il ne saurait trouver ailleiurs ce qu'il a laissé

Enfin, après une digression poétique, aussi brillante qu'inutile, sur les vierges Spartiates qui dansaient nues devant la foule, et sur la chasteté de la pure nudité, Rousseau évoque le souvenir de ces fêtes simples, viriles, patriotiques, que son enfance a vues et que son cœur n'a pu oublier. La page merveilleuse d'allure, de couleur, d'émotion, où il a peint la revue du régiment de Saint- Gervais et la fête spontanée du peuple au retour des troupes, couronne la lettre à d'Alembert et l'enveloppe d'une chaude, lumineuse et splendide auréole de civisme et de patriotisme genevois : « Mon père, en m'embrassant, fut saisi d'un tressaillement que je crois sentir et partager encore : « Jean-Jacques, me disait-il, « aime ton pays (i) ! »

Ce tressaillement, Rousseau le sentait vraiment en écrivant ces pages et il n'est pas un Genevois qui ne l'éprouve encore en les lisant.

Et, de fait, la Lettre à d*Alembert sur les spectacles est, parmi tous les écrits de Rousseau, l'im des plus complètement genevois. Son patriotisme l'a, ici, magnifiquement inspiré. C'est ce patriotisme qui s'exprime, qui se proclame et qui s'exalte avec une ardeur d'éloquence, avec un éclat de poésie, avec un attendrissement intime que Rousseau lui-même ne retrouvera plus au même degré. C'est bien un Genevois du peuple qui parle, inspiré par l'antipathie instinctive et profonde que ressent le populaire pour les mœurs étrangères et pour l'importation du théâtre dans ses murs. Dans l'ardeur enthousiaste de son apologie, Rousseau ira jusqu'à célébrer les vices de ses concitoyens, l'intempérance des hommes et la médisance acrimonieuse des femmes. Attaque contre le divertissement favori et la passion dominante de la société française, déclaration de guerre à Voltaire qu'il contrecarre dans son idée la plus fixe et la plus chère, la Lettre à d'Alembert constitue une véritable « profession de foi » civique, républicaine, protestante, de Rousseau.

Elle est aussi, de tous ses ouvrages, celui qui nous donne le plus de renseignements précieux sur la Genève d'alors et sur les modifications qu'elle est en train de subir au milieu du dix-huitième

dans son pays ; il faut qu'un charme invincible le rappelle au séjour qu'il n'aurait point dû quitter, etc., etc. »

(i) Le morceau, trop connu pour être cité ici : c Je me souviens d'avoir été frappé dans mon enfance d'un spectacle assez simple... Tu es Genevois, tu verras un jour d'autres peuples, mais quand tu voyagerais autant que ton père, tu ne trouveras jamais leur pareil », se trouve dans Œuvres, t. III, p. 175-176, en note.

siècle. Activité, mœurs, habitudes, cercles, vie à la campagne, goût de la campagne, vie séparée des hommes et des femmes, passions contenues des Genevois, leurs fêtes nationales, leur attachement au sol natal et aux coutumes anciennes, premiers signes de décadence dans l'éducation et dans les mœurs, tout cela surgit dans ime claire lumière, en plein relief, évoqué par la ferveur des souvenirs ou la ^dolence des sentiments intimes de Rousseau. De tous ses livres, c'est aussi le seul qu'il composa de verve, dans l'emportement de l'inspiration, en trois semaines, et dans la joie de créer. Et, de toutes ses œuvres, c'est cette œuvre genevoise que Rousseau, jusqu'au terme de sa vie, préféra à toutes les autres (i).

Il a le droit de se rendre l'hommage qu'il a fait ici « œuvre d'homme ». Il a osé parler pour le bien de son peuple, obéissant à la voix du devoir patriotique, sachant qu'il va consommer sa rupture avec Y Encyclopédie, avec Diderot, avec tous les puissants du jour, et avec Voltaire le tout-puissant. Qu'entrsuné par la passion, il déclame par endroits et pousse jusqu'au paradoxe, que sa lettre porte les traces de l'improvisation, par plus d'une digression superflue et plus d'une erreur -de fait évidente, l'œuvre n'en reste pas moins émouvante et belle. Elle parle au cœur, parce qu'elle vient du cœur. Et c'est là l'essentiel (2). On le sentit à Genève, on le reconnut, et on fut reconnaissant à Rousseau de cet acte de civisme.

Non pas, certes, M. de Voltaire, qui écume de rage et écrit à Vemes sur une carte à jouer : « A l'égard des ânes rouges qui écrivent contre l'art des spectacles, dans lequel ils se sont euxmêmes exercés, je les plains et je vous aime. » Ni la clique genevoise des Délices, ni la belle Charlotte Pictet, mariée par Voltaire à Samuel de Constant, laquelle écrit, le 4 novembre 1758 : « Nous lisons le Rousseau genevois : rien n'est plus fou, ni plus fait pour

(i) Dusaulx raconte qu'à un dtner chez lui, on fit remarquer à Rousseau tous ses li\Tes exposés sur un même rayon de bibliothèque. « Saisissant sa Lettre à iT Aient' bert concernant les spectacles, il s'écria : « Voici mon livre favori, voici mon Benjamin ! C'est que je l'ai produit sans effort, du premier jet, et dans les moments les plus lucides de ma vie. On a beau faire, on ne me ravira jamais à cet égard la gloire d'avoir fait ime œuvre d'homme. » Dusaulx, De mes rapports avec J.'J. Rousseau^ Paris, 1798, p. 102.

(2) « Jamais Rousseau ne s'est montré avec autant de dignité : l'amour de la patrie, l'enthousiasme de la liberté, l'attachement à la morale guident et animent sa pensée. La cause qu'il soutient, surtout appliquée à Genève, est parfaitement juste; tout V esprit qu'il met quelquefois à soutenir un paradoxe est consacré dans cet ouvTage à appuyer la vérité. » Mme de Stael, ouvr. cité, p. 19.

le bas (i). » Mais le dédain de la belle Charlotte produit peu d'effet et Voltaire n'ose rien répondre. Le jeu de Rousseau est nouveau pour lui et devant cette massue d'éloquence, brandie avec fougue, il retire, le jugeant trop mince, le fleuret de son ironie déliée. Il attend le moment, lointain ou proche, où il pourra blesser Rousseau, traîtreusement, d'un coup de stylet empoisonné.

La bourgeoisie genevoise exulta. Rousseau, depuis la Dédicace à la république, était son idole. Et maintenant, il la défendait dans ses maximes, ses instincts, ses plaisirs et ses cercles. L'enthousiaste admirateur de Jean- Jacques, Paul Moultou, lui décrit, avec son lyrisme coutumier, l'impression produite à Genève (2).

La réponse de Rousseau à ce panégyrique, où il trouva « des traits dignes du sens de Tacite et du zèle de Caton », montre que la lettre d'Alembert avait été fort approuvée par « le respectable Abauzit »; et cette approbation d'un sage consola Jean-Jacques de bien des critiques.

La partie la plus clairvoyante du clergé genevois, qui sut comprendre alors, mieux qu'elle ne fit plus tard, que Voltaire était pour elle l'ennemi, et Rousseau l'allié, fut, sous quelques réserves, enchantée du livre et de l'impression qu'il produisit dans Genève. Le professeur J. Vemet, remerciant Rousseau de l'envoi de son livre, lui écrit, le 24 novembre 1758, pour approuver pleinement tout ce qu'il a dit sur la théologie des ministres et contre l'importation du théâtre (3). Le patriotisme, l'inspiration morale et religieuse, la courageuse générosité de Rousseau y sont dûment célébrés par cet homme, plutôt froid, qui va s'échauffant jusqu'à ce vœu final : « Dieu veuille vous fortifier et vous ramener dans une patrie à laquelle vous faites tant d'honneur! »

Si l'accord de Rousseau avec la bourgeoisie et le clergé genevois est complet à ce moment, la partie même de l'aristocratie qui

(i) L. Perey et G. Maugras, ouvf. citéf p. 207.

(2) « Votre livre est ici le signal de ralliement de tous les bons citoyens, l'opprobre et l'efîToi des méchants, et Ton peut juger maintenant de Tamour plus ou moins grand que chacun porte à la patrie par le degré d'estime qu'il donne à votre ouvrage. En un mot, si Genève peut conserver ses anciennes mœiurs ou les reprendre, c'est à vous qu'elle le devra, et le palladium de cette république est sorti de cet article de V Encyclopédie qui devait la conduire à sa ruine. » 1758. Streckeisen- Moultou, /.-/. Rousseau, ses amis et ses ennemis, 1865, t. I«', p. 1-2.

(3) Lettre publiée par M. Eug. Ritter, dans les Etrennes chrétiennes, année 1881, p. 196 et suivantes. Sur l'accord de Vemet et de Rousseau, et l'alliance de la bourgeoisie et de l'Académie contre Voltaire, alliance que vint rompre le bûcher de VEmile, voir les pages remarquables de Charles Borgeaud, Académie de Calvin, p. .'50-558.

réprouve les intentions de Voltaire, ne laisse pas que d'être inquiète sur réloge enthousiaste que Rousseau a fait des cercles. a Nos cercles sont un mal politique qu'il ne pouvait voir de cent lieues », écrit Charles Bonnet à Lalande (i). Les cercles sont en effet un danger constant pour le régime oligarchique par l'esprit de discussion, de vigilance, de critique impitoyable qui y règne et s'y développe. Et les partisans du staiu quo s'en doutent.

Il est amusant, encore aujourd'hui, de lire à cet égard, l'interminable et onctueuse épître du 13 novembre 1758, où le docteur Tronchin, après s'être déclaré tout à fait d'accord avec Rousseau a sur la nature et sur les effets de la comédie », et avoir reconnu modestement que sur aucun article il ne saurait s'exprimer aussi bien que lui, s'efforce de prouver à son « bon ami » le mal effroyable que les cercles font aux mœurs genevoises; car il ne s'agit que des mœurs, et nullement, comme on pourrait le croire, de politique (2) !

A cette prière du pharisien, à cette sévère condamnation du péager bourgeois, qui fume et boit dans les cercles, Rousseau, qui avait résolu pourtant de ne rien répondre aux criticailleries venues de Genève ou d'ailleurs, ne peut se tenir de riposter. Il le fait par sa fameuse lettre du 27 novembre 1758 au docteur Tronchin, qui est un admirable complément à la LeUre à d'Alembert (3).

Ecrite sur un ton respectueux, mais ferme, où l'on sent frémir la colère de Rousseau pour l'outrage fait à sa classe, cette lettre vraiment vibrante est encore belle à lire aujourd'hui. Elle nous montre l'ancien petit apprenti graveur de Saint-Gervais se redressant de toute sa hauteur en face du patricien, satisfait et protecteur, qu'il foudroie de son éloquence. Sans nier les abus que peuvent produire les cercles, Rousseau croit qu'aux abus des cercles supprimés succéderaient des abus bien pires. L'éducation qui convient aux enfants genevois, intermédiaire entre l'éducation publique des Grecs et l'éducation domestique des monarchies, est précisément l'éducation des cercles et des sociétés, où ils doivent accompagner, les garçons, leurs pères, et les filles, leurs mères. Ici se place ce magnifique éloge de l'horloger genevois où Rousseau, évoquant le souvenir de son père idéalisé par la distance, et toute sa race, et toute son enfance, revendique si fière-

(i) Le 19 janvier 1759. Voir £. Ritter, /.-/• Rousseau et Charles Bonnet, dans les Etrennes chrétiennes, année 1898, p. 192.

(2) Lettre publiée par Streckeisen, t. I«, p. 325-326.

(3) Œuvres, t. IV, p. 292-293.

ment son origine ouvrière, son éducation à Tatelier, et cet état moyen de l'horiogerie, auquel il appartient, et qui reste, dans TEtat genevois, comme partout, le plus intact moralement, le riche étant toujours le premier corrompu et la plèbe suivant les riches.

L'évolution de Rousseau a ainsi atteint son terme. Il a pris parti et position pour Genève contre Voltaire, pour les \deilles mœurs nationales contre les mœurs nouvelles d'importation étrangère, pour le protestantisme genevois contre V Encyclopédie, pour la bourgeoisie horlogère de Saint-Gervais et ses cercles contre le patriciat et ses craintes.

Laissons à d'autres le soin de raconter les péripéties de la lutte qui se poursuit à Genève pour et contre le théâtre. Rousseau n'y est plus directement mêlé, et il suffit de dire que, peu de temps après avoir publié la LeUre à d'Alembert, il avait le sentiment de n'avoir pas triomphé dans la lutte et d'être vaincu, dans sa propre patrie, par l'influence de Voltaire. Il exprime, non sans amertume, ce sentiment à la fin d'une lettre écrite au docteur Tronchin le 28 avril 1759 (i). Mais ici, comme en tant d'autres occasions, Rousseau a vu et peint les choses trop en noir. Ce n'était là qu'une défaite passagère, si défaite il y avait. L'idée de Rousseau devait triompher à Genève et nous avons dit comment, neuf ans plus tard, l'instinct populaire la traduisit par le geste et par l'action, en brûlant, ou en empêchant d'éteindre, alors qu'il brûlait, le théâtre imposé depuis deux ans à la cité par la pression de l'étranger. Pour rétablir un théâtre à Genève, en 1783, il faudra d'abord fermer les cercles, abolir les milices, supprimer les exercices militaires, et désarmer les citoyens. La \actoire du théâtre fut celle, bien passagère, de la réaction oligarchique.

(i) < Si j'ai bien voulu, devant le public, rendre honneur à ma patrie, je ne prévoyais que trop que ce qui était vrai ne le serait pas longtemps. Je m'efforçais de retarder ce triste progrès par des considérations utiles, mais tant de causes l'ont accéléré, que le mal est désormais sans remède; loin d'aller être témoin de la décadence de nbs mœurs, que ne puis-je fuir au loin pour ne pas l'apprendre? J'aime mieux vivre parmi les Français, que d'en aller chercher à Genève. Dans un pays où les beaux esprits sont si fêtés, Jean-Jacques ne le serait guère, et quand il le serait, il n'aurait guère à s'en glorifier. » Annales, t. 1"^ p. 39-41.

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