CHAPITRE II
I. Un roman suisse. — Ce qu'il apporte de nouveau et d'étranger. — Succès de cette nouveauté en France. — Trois sources d'inspiration poétique. — « Le sentiment y est. » — Triomphe de la passion. — Brève analyse du ro* man. — Faiblesse de la psychologie. — Importance des digressions et des discussions d'idées.
II. Nouveauté de ce roman. — Sentiment intime et passionné de la nature. — Décor du pays romand et du lac de Genève. — Vie patriarcale à la campagne. — L'Alpe suisse et les montagnards du Valais. — Profession de foi protestante de Julie.
III. Genève et les Genevois décrits et jugés par Claire d'Orbe. — Accueil réservé fait à la Nouvelle Héloîse à Genève. — Cause de cette réserve.
Dans la lettre à d'Alembert sur lej spectacles, Rousseau se tenait encore sur la défensive, combattant l'invasion des mœurs étrangères dans son pays. Dans la Nouvelle Héloîse, on pourrait dire qu'il prend l'offensive, offrant les mœurs, la vie, la pensée morale et religieuse de son pays en exemple et en modèle à l'étranger. Et cela est si bien l'intention de Jean-Jacques que, parlant de la Nouvelle Héloîse, il l'appelle un roman genevois (i). Il aurait pu l'appeler, à meilleur droit encore, un roman suisse (2). Et c'est en effet quelque chose de tout nouveau, de très différent, de tout à fait étranger à la France que la Nouvelle Héloîse apporte au roman français : la mélancolie dans la passion, le sentiment intime et profond de la nature, la vie campagnarde
(x) Observations de J.-J. Rousseau sur les retranchements que M. de Maiesherbes voulait qu'on fit à la Nouvelle Héloîse (1761). Œuvres, t. II, p. 386.
(2) M. G. DE Reynold, Le Doyen Bridel, Lausanne, 1909, p. 86, dit « ce roman vaudois ■ et montre l'impression produite par la Nouvelle Héloise en Suisse et l'influence qu'elle y exerça : « De ce jour, la poésie romande fut créée, et Bridel exista, etc., etc. »
et patriarcale du pays romand, le décor du lac et de TAlpe suisse, et aussi, on peut bien le dire, l'idée protestante sous son double aspect moral et religieux. Par les personnages, par le décor, par les sentiments, par les idées même, le roman de Rousseau est suisse. Il ouvre à ses lecteurs français des horizons nouveaux et des perspectives inconnues, et il fait jaillir du sol étranger des sources d'émotion profonde que l'ironie desséchante du siècle semblait avoir à jamais taries. Ainsi s'explique le succès prodigieux, inouï et durable, que rencontrèrent, dès leur apparition, en France, les lettres, si souvent prolixes, prêcheuses et déclamatoires, des deux amants « habitants d'une petite ville au pied des Alpes (i) ». Lasse d'ironie et de sarcasme, d'intellectualisme sec et discuteur, de négation et de scepticisme ricaneur, l'âme française but avec avidité, aux sources nouvelles et fraîches, les flots de passion, de sentiment, d'éloquence, de foi optimiste et de religiosité morale que Rousseau répandait ainsi magnifiquement sur un sol trop longtemps desséché. Aux âmes inquiètes, ardentes, passionnées, aux cœurs sensibles et romanesques, aux esprits chercheurs, aux consciences sincères et scrupuleuses, qu'est-ce que le roman français avait donné avant Rousseau?
L'observation juste et courte, la morale terre à terre de Gil Bios (1725 à 1735) ; la passion presque enfantine, tout inconsciente et toute sensuelle de Manon Lescaut (1733) ; le réalisme clairvoyant et satirique du Paysan parvenu (1751) ; enfin, le pessimisme corrosif et le nihiUsme sardonique de Candide (1758).
Trois ans après Candide, au carnaval de 1761, paraît la Nouvelle Héloise (2), et il semble que ce soit un grand souffle d'air des Alpes qui passe sur la plaine brûlante, chassant les miasmes des
(i) On s'arrache à Paris les volumes qui se louent douze sous l'heure dans les cabinets de lecture. Les femmes pleurent à se rendre malades, à se rendre laides. Une mondaine, en oublie le bal et passe la nuit à lire. On s'éprend de Rousseau, on lui adresse des déclarations passionnées. On veut savoir qui est Julie. On fait demander à Jean- Jacques le portrait de la bien-aimée. Voir Confessions, l. XI. Œuvres, t. I", p. 288-289.
(2) La correspondance de Rousseau avec son éditeur, Marc-Michel Rey, précise exactement la date où fut envoyée chacime des six parties du roman. C'est le 24 octobre 1758 que Rousseau fait prix avec Rey pour 90 louis (15 louis par partie). La première partie est envoyée en avril 1759; la deuxième, le 2 mai; la troisième, le 5 septembre; la quatrième, le 20 octobre; la cinquième, im peu avant le 15 décembre; la sixième partie, avec la préface, le 18 janvier 1760. La longueur de l'ouvrage, la minutie de Rousseau dans ses corrections d'épreuves, et surtout les difficultés qu'il rencontre pour la publication du roman en France, expliquent les quinze mois qui séparent la remise du dernier manuscrit et l'apparition du livre.
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villes, rairsdchissant les esprits et les cœurs, et versant sur les âmes, lasses enfin d'ironie et de sécheresse, avec Tarome tonique et vivifiant de la montagne, la frsucheur délicieuse de la poésie, de l'enthousiasme et de la mélancolie passionnée.
Rêvé, médité et écrit tout entier à la campagne et dans la solitude, dès son établissement à l'Ermitage (9 avril 1756), le roman de Rousseau porte l'empreinte profonde du triple enthousiasme qui le fit concevoir : enthousiasme de la nature, enthousiasme des souvenirs de jeunesse, enthousiasme de sa passion tardive pour Mme d'Houdetot.
La joie de la campagne retrouvée, la promenade soUtaire, les primevères, les violettes, le rossignol, le printemps, le grand silence de la forêt, enflamment le cerveau de Rousseau d'une véritable ivresse. Au contact de la nature, et loin du monde artificiel qu'il a fui, son âme s'épanouit à la tendresse, et le besoin d'aimer la remplit tout entière. Il rêve au souvenir des femmes autrefois aimées, au souvenir surtout de la blonde et maternelle amie de Savoie, et son cerveau embrasé conçoit, dans un monde chimérique, d'idéales et imaginaires amours. Les premiers contours, encore incertains, du roman se tracent dans son imagination ravie et les premières lettres des amants de Vevey sont jetées sur le papier, sans plan, sans ordre, au hasard.
Ce flot impétueux du sentiment, ce brusque renouveau d'amour, si fréquent chez les hommes entre quarante et cinquante ans, prend forme, si l'on peut dire, et se cristallise, ensuite, dans la passion tardive, violente et douloureuse, de Jean- Jacques pour Mme d'Houdetot. La figure de Julie est faite ainsi du souvenir de Mme de Warens et de la présence adorée de Mme d'Houdetot (i). Cette femme déUcieuse, sans être belle, ni même jolie, la seule qui ait inspiré à Rousseau un amour profond, avait vingtsept ans, quand, à sa seconde visite, travestie en cavalier, elle déchaina ainsi, dans l'âme de ce solitaire bourru et de ce moraliste austère, la joie, la démence et la douleur d'une passion délirante. Il faut relire, dans le récit encore brûlant, après tant d'années, des Confessions, cette foUe de Rousseau et ses aveux. Leurs longues promenades dans la forêt, à l'Ermitage ou à Eaubonne ; leurs journées et leurs soupers en tête-à-tête ; et les décla-
(i) Il faut bien remarquer ici que la passion de Rousseau pour Mme d'Houdetot est le résultat de ses longues rêveries d* amour au sujet de Julie, et non pas l'inverse, comme on l'a dit trop souvent. Voir sur ce point la pénétrante étude de M. Lucien Brunsl, la Nouvelle HéUnse et Mme éPHotuLetol, Paris, 1888.
rations enflammées de Jean-Jacques, et la douceur de l'aimée. Car, si Mme d'Houdetot veut rester fidèle, moins par honneur que par amour, à son amant, qui est Saint-Lambert, et si elle refuse tout à Rousseau, elle le fait avec tant de grâce, de pitié et de tendresse que ses refus sont des caresses. Des cancans, des lettres anonymes, des indiscrétions, des espionnages, viennent troubler cette passion délicieuse et sans espoir. Saint-Lambert prévenu affecte de traiter Rousseau comme un rival sans conséquence. Le 25 octobre 1757, cette dernière entrevue à Eaubonne, ces adieux et ce baiser que Mme d'Houdetot lui donne, comme une aumône, « devant ses gens ». La douleur de Rousseau, sa colère, sa rage contre les alentours de l'amie, mais non contre l'amie elle-même (i). Sa rupture avec Mme d'Epinay, Grimm, Diderot. Voilà, en quelques sèches notations, la trop longue crise esquissée. Crise de passion, de délire, d'ardeur, et, finalement, de souffrance aiguë et de mélancolie intense, au cours de laquelle Rousseau conçut, médita et écrivit les dernières parties de la Nouvelh Héloise, opposant l'idéale vision de ses « belles âmes » de petite ville suisse à la réalité assez laide du Paris philosophe et mondain, contre lequel il luttait maintenant corps à corps.
Dans sa première préface, Rousseau a tenu à marquer le caractère étranger, pour ne pas dire exotique, de son ouvrage.
« Quiconque veut se résoudre à lire ces lettres doit s'armer de patience sur les fautes de langue, sur le style emphatique et plat, sur les pensées communes rendues en termes ampoulés; il doit se dire d'avance que ceux qui les écrivent ne sont pas des Français, des beaux esprits, des académiciens, des philosophes, mais des provinciaux, des étrangers, des solitaires, des jeunes gens, presque des enfants, qui, dans leurs imaginations romanesques, prennent pour de la philosophie les honnêtes délires de leur cerveau (2). »
La seconde préface est un dialogue où Rousseau répond à un interlocuteur qui vient de lire son manuscrit. Elle contient la critique la plus vive et la plus ferme qu'on ait jamais écrite de la Nouvelle Héloise et exprime la claire volonté de l'auteur de ne tenir aucun compte de cette critique, de rompre en visière aux goûts, au ton, aux idées du milieu français, et de s'affirmer soi-même différent, étranger et étrange... « Ces lettres ne sont
(1) C'est le 19 ou 20 novembre 1757 que Ronssaau commence la copie de son roman destinée à Mme d'Houdetot. Annales, V, t. V (1909) p. 24, note.
(2) Œuvres, t. II, p. 3.
point des lettres, lui dit-on. Ce roman n'est point un roman : les personnages sont des gens de l'autre monde. — J'en suis fâché pour celui-ci », répond Rousseau, et il reconnaît que les « belles âmes » qu'il a voulu peindre doivent demeurer inintelligibles à une philosophie qui prend peine « à rétrécir les cœurs » et « à rendre les hommes petits ». Style guindé, peu naturel, emphatique, déclamatoire; pensées communes, rarement justes, jamais profondes; petit milieu de deux ou trois amis toujours occupés d'eux seuls! Rousseau admet tout cela, mais le langage de la passion n'est pas celui des gens du monde. Il n'en a ni l'éclat, ni la fermeté, ni la coxileur, ni la force persuasive (i). Or, il ne s'agit pas ici de style épistolaire, mais de la passion qui s'exprime avec tout le désordre, la surabondance, et même la grandiloquence qui lui convient. « Ce ne sont plus des lettres que l'on écrit, ce sont des hynmes. »
On objecte encore à l'éditeur des lettres : Les gens du monde s'ennuieront vite de vos bonnes gens, de leur pathos affecté, de leur déraisonnement continuel qu'un solitaire seul peut goûter ! Mais Rousseau n'écrit pas pour les gens du monde, il sait trop que cela est inutile, ni même pour les gens des grandes villes. Il écrit pour les honnêtes gens de province, pour ceux qui vivent à la campagne et sur leurs terres et, au heu de les dégoûter, comme font les auteurs à la mode du jour, de leur vie simple, retirée et rustique, il veut leur en montrer la beauté et leur en faire mieux aimer le charme, la poésie et le prix.
Quant à l'impression que fera sur le lecteur ce livre, si ennuyeux et si attachant à la fois, Rousseau la prédit avec une justesse prophétique : « Leurs lettres n'intéressent pas tout d'un coup ; mais peu à peu elles attachent : on ne peut ni les prendre, ni les quitter. La grâce et la facihté n'y sont pas, ni la raison, ni l'esprit, ni l'éloquence; le sentiment y est; il se communique au cœur par degrés, et lui seul à la fin supplée à tout. C'est une longue romance, dont les couplets pris à part n'ont rien qui touche mais dont la stdte produit à la fin son effet. »
Le sentiment y est ! Tout est là, et ces quatre mots expliquent, mieux que tout long commentaire, la force d'émotion contagieuse d'un tel livre et le prodigieux succès qui en accueillit l'apparition.
(i) a La passion, pleine d'elle-même, s'exprime avec plus d'abondance que de force; elle ne songe pas même à persuader; elle ne soupçonne pas qu'on puisse douter d'elle. Quand elle dit ce qu'elle sent, c'est moins pour l'exposer aux autres que pour se soulager. » Ibid., p. 5.
Aucun écrit de Rousseau n*a des défauts plus nombreux et plus apparents que celui-ci — il le reconnaît lui-même — et aucun n'eut une influence sentimentale plus profonde. C'est au sentiment, c'est à l'âme qu'il s'adresse et ce furent les âmes sentimentales qui lui répondirent. Elles vinrent à lui avec un élan qui s'explique par le long jeûne où la littérature les avait tenues.
A ces âmes sentimentales, Rousseau apportait d'abord un roman de passion, passion d'âme éminemment, mais qui, dans les deux premières parties de l'œuvre, s'entremêle singulièrement de voluptueuse sensualité. Débordante et triomphante au début du roman, réfrénée et réprimée, après le mariage de Julie, par la conscience morale et le respect de la parole donnée, cette passion domine et remplit toute l'œuvre. Elle en anime toutes les pages et, plus forte que la mort, elle s'affirme étemelle et victorieuse dans la lettre que Julie mourante adresse à Saint-Preux, pour lui être remise après qu'elle aura cessé de vivre (i).
Cette passion brûlante, dominatrice, qui tient asservi l'être tout entier — sens, volonté, pensée — Rousseau, nous l'avons vu, l'avait trouvée en lui-même, au contact enchanteur de la nature d'abord, puis dans son amour éperdu et décevant pour Mme d'Houdetot.
Mais en tenait-il le principe et l'ardeur de sa race, de son origine genevoise? Le Genevois est-il passionné de tempérament et de complexion? Certes, pour le patriotisme, pour la politique, pour la religion, pour les formes diverses de la discussion, il l'est, à n'en pas douter et il l'est avec violence. Mais, pour l'amour? Rousseau l'affirme de la façon la plus catégorique et à plusieurs reprises (2). Et l'on serait tenté de le croire, car un être passionné en tout autre domaine doit, semble-t-il, l'être aussi dans le domaine royal de la passion, l'amour de l'homme pour la femme. Rien cependant, dans ce que j'ai pu lire d'histoire et de biographies genevoises contemporaines, ne m'autorise à affirmer que la passion fût alors chose répandue et force dominante dans la patrie
(i) < £h! pourquoi craindrais- je d'exprimer tout ce que je sens? Ce n'est plus moi qui te parle ; je suis déjà dans les bras de la mort. Quand tu verras cette lettre, les vers rongeront le visage de ton amante, et son cœur, où tu ne seras plus. Mais mon âme existerait-elle sans toi? Sans toi, quelle félicité goûterais- je? Non» je ne te quitte pas, je vais t' attendre. La vertu qui nous sépara sur la terre nous unira dans le séjour éternel. Je meurs dans cette douce attente, trop heureuse d'acheter au prix de ma vie le droit de t' aimer toujours sans crime, et de te le dire encore une fois. ■ Sixième partie, lettre 12. Œuvres, t. II, p. 377.
(2) Entre autres, dans la Lettre d iTAlembert, comme on l'a vu plus haut.
et dans la race de Rousseau (i). Si la passion existe à Genève, elle se cache au fond des cœurs et n'apparaît pas au grand jour. Ce qui, en revanche, est certainement et profondément genevois, c'est la honte pudibonde que Jean- Jacques éprouve et témoigne à la pensée d'avoir pu écrire un roman d'amour où la volupté a sa place. Son interlocuteur, dans la seconde préface, lui demande tout à coup :
— « A la tête d'un livre d'amour, on lira ces mots : Par J.-J. Rousseau, citoyen de Genève? »
Et Rousseau de répondre avec solennité :
— ft Citoyen de Genève ! Non, pas cela. Je ne profane point le nom de ma patrie ; je ne le mets qu'aux écrits que je crois lui pouvoir faire honneur (2) ! »
Il pousse la pudeur du sentiment national jusqu'à faire le vœu, et à le tenir, de ne pas adresser un seul exemplaire du roman à ses concitoyens de Genève. Hypocrisie ! diront les malveillants. Non ! mais profondeur du pli originel, marque indélébile de l'empreinte genevoise.
La partie romanesque de ce roman, dont Rousseau s'exagérait si fort le danger moral et la puissance séductrice, peut se résumer en quelques lignes. La longueur de l'œuvre résulte des prolixes descriptions et dissertations, souvent contradictoires, que soulève, sous la plume de ces infatigables raisonneurs, le moindre incident du récit.
Tout le monde sait assez l'histoire du précepteur Saint-Preux et de son élève Julie d'Etange. L'amour qui s'empare d'eux, les premiers aveux, le premier baiser dans le bosquet de Clarens, l'exil volontaire de Saint-Preux dans les montagnes du Valais, et dans la retraite sauvage des rochers de Meillerie. La dureté aristocratique du baron d'Etange, qui veut imposer un autre mariage à sa fille, précipite une faute que nous faisaient prévoir les confidences de Julie à sa cousine Claire d'Orbe. La passion contrariée fait tomber la jeune fille dans les bras de son amant. Julie se donne à Saint-Preux. Dans une scène de fureur, le vieux d'Etange repousse la demande en mariage que devait rendre plus
(i) Cependant les Mémoires (inédits) d'Isaac Cornuaud montrent chez ce natif de Genève des passions violentes, profondes et durables.
(2) ŒuvreSf t. II, p. 11. La lettre du 24 juillet 1760 à M.-M. Rey lui interdit sévèrement de faire figurer sous le titre du roman la devise de Rousseau : VUam impfndere vero. < Je vous prie de vous le tenir enfin pour dit », ordonne Técrivain à réditeur.
acceptable l'offre généreuse d'un riche Anglais, ami de Saint- Preux, milord Edouard Bomston. L'amant repoussé quitte le pays et gagne Paris, d'où il continue de correspondre avec Julie. Les descriptions de la vie et de la société parisienne, que Saint- Preux trace dans ses lettres, font ressortir, par contraste, l'idylle du paysage et de la vie rustique au pays romand. Elles nous montrent les impressions de Rousseau lui-même arrivant à Paris, étranger champêtre que tout surprend, étonne et choque dans la grande ville.
A Clarens, les lettres d'amour ont été découvertes et Julie a refusé de se sauver par un mensonge. La mort de sa mère, la douleur et les supplications éplorées de son père, le remords s'alliant à la piété filiale, décident Juhe à rompre avec Saint- Preux et même à épouser M. de Wolmar, un ami de son père, athée et vertueux. Mais elle aime encore Saint-Preux, son cœur lui jure un amour étemel et le lecteur ne doute pas que Julie ne se venge bientôt de la contrainte par la tromperie. Erreur profonde ! Car, à l'instant même du mariage célébré dans l'église, un revirement subit et complet se produit au fond de l'âme de Julie, revirement qui va transformer la destinée des amants et renverser le cours du roman. La conscience morale protestante, avec l'horreur du mensonge, qui en est le trait essentiel et distinctif , triomphe dans Julie et lui impose le serment intérieur de rester fidèle à la parole donnée. Elle sacrifiera donc, par amour de la vérité, à l'époux qu'elle n'aime pas l'amant qu'elle aime encore, et qu'elle ne veut plus aimer. La scène est admirable en elle-même, à peine gâtée seulement par les interminables dissertations, qui la suivent, sur l'adultère. Dans son ardent besoin de sincérité et de vérité, Julie demande à Saint-Preux, pour qui elle ne sera plus désormais qu'une amie, de pouvoir tout dire à Wolmar. Saint-Preux, désespéré, refuse cette autorisation et fait le tour du monde, après avoir sérieusement songé au suicide, dont le détourne une éloquente déclamation de milord Edouard.
Quand il revient, Julie, après six années d'une union parfaitement heureuse, quoique dénuée de toute passion, ne pouvant supporter le poids d'un secret odieux, avoue tout le passé à Wolmar. Cet homme calme n'en témoigne ni étonnement, ni colère. Bien mieux, il s'empresse d'inviter Saint-Preux à venir dans sa demeure, à s'y installer, à partager sa vie de famille, et peu après, à se charger de l'éducation de ses enfants! Saint-Preux revoit Julie, son pays, son lac. Il décrit avec enthousiasme la maison de
Clarens, la vie large, heureuse, utile des Wolmar à la campagne et sur leurs terres, et le vertueux « ménage à trois » que Rousseau rêva d'établir, lui-même, et dans la vie réelle, avec Saint-Lambert et Mme d'Houdetot.
L'imperturbable Wolmar va plus loin encore. Dans le bosquet même de Julie, évocateur de souvenirs brûlants, il révèle à sa femme et à Saint-Preux qu'il a tout su avant Taveu, qu'il a lu toutes leurs lettres, et qu'il a pleine confiance en leur vertu. Il les force à s'embrasser en sa présence et à rester seuls ensemble à Clarens pendant qu'il s'en va lui-même à Etange soigner ses forêts et ses prés. Ainsi, cet honmie froid joue avec le feu et ce sage pousse à la folie. Il a cru sentir que « ses jeunes gens » sont à la fois « plus amoureux que jamais » et « parfaitement guéris ». Et il les confie l'un à l'autre.
L'épreuve est dangereuse. La force des souvenirs anciens est singulièrement puissante et celle de la mélancolie est plus périlleuse encore. Julie a avoué à Saint-Preux, qu'avec toutes les apparences du bonheur, elle n'est pas heureuse et cet aveu a plongé Saint-Preux dans de longues rêveries. Une promenade sur le lac, l'orage qui les pousse sur les rochers de Meillerie, l'asile ancien de Saint-Preux qu'ils vont revoir ensemble, le retour sur le lac dans la nuit, dans le silence, et la main dans la main, pénètrent Saint-Preux d'une sombre mélancolie, mêlée de douleur et de rage, à laquelle ne répondent que trop la mélancolie de Julie et ses larmes. « Nos cœurs n'ont jamais cessé de s'entendre », dit Saint-Preux. Et Julie répond : « Il est vrai, mais que ce soit la dernière fois qu'ils auront parlé sur ce ton. » Et, sans doute, en cet instant, le devoir triomphe du désir, la victoire d'âme est remportée. Mais on sent bien qu'il ne faudrait pas, pour qu'elle se transformât en défaite, beaucoup de rencontres pareilles. Aussi, après de très longues descriptions de la vie à Clarens ; après une vaine tentative de Julie pour faire épouser à Saint-Preux son amie Claire d'Orbe, demeurée veuve et restée charmante ; après de très amples dissertations épistolaires des deux amants sur la prière, la religion, le mysticisme, Julie, de façon très opportune, meurt. Dans une promenade à Chillon, en sauvant la vie de l'un de ses enfants qui est tombé au lac, elle a contracté un mal qui ne pardonne pas. Les derniers jours de Julie, ses discours, ses sentiments, son attitude devant la mort, sa profession de foi religieuse, qui touchera à salut l'athéisme de Wolmar, sa dernière lettre et son adieu suprême à Saint-Preux, où elle lui laisse, avec l'aveu d'un amour
étemel, le soin de son mari et de ses enfants, remplissent la fin du roman. Ainsi, la Nouvelle Héloise nous a montré d'abord la passion sincère triomphant de la vertu conventionnelle et prudente, ensuite la vertu sincère l'emportant sur la passion, quand celle-ci deviendrait coupable, non parce que passion, mais parce que mensonge.
Cette brève analyse du roman suisse de Rousseau laisse assez deviner que la peinture vraie des caractères n'en est pas le point fort.
De parti pris et consciemment, Rousseau a voulu peindre moins des hommes que des héros, de « belles âmes », des êtres d'exception. Les personnages de ce roman appartiennent à ime humanité idéale et chimérique rêvée par un poète bien plutôt qu'à l'humanité vraie qui s'agite et souffre sous les yeux de l'observateur et du psychologue. Etrangers à la vie réelle, ils apparaissent bien exceptionnels et bien peu vivants. A peine si le cadre d'id5'lle et de vie rustique où Rousseau les a placés les rend un peu moins invraisemblables qu'ils ne le seraient dans le mouvement, le bruit, l'éclat et l'esprit de la société mondaine parisienne.
Blonde et douce, tendre et modeste, Julie nous est toujours montrée comme une enchanteresse parée de toutes les vertus. Sensible et imaginative, c'est la pitié qui la perd. Franche et droite, c'est la passion de la vérité qui la sauve de l'adultère. Prêcheuse à l'excès, c'est elle qui le confesse, elle disserte, pérore, morigène et ratiocine à perte de vue. Elle est souvent horripilante, mais enfin elle aime, elle se fait aimer et, par cet amour seulement, elle vit parfois d'une vie assez intense.
Plus ordinaire, sans rien de très distingué ou de très brillant, Saint-Preux reste une physionomie attachante et, comme on disait alors et comme on dira toujours plus, « sensible ». Timide dans sa contenance, un peu embarrassé de sa personne et de sa pjarole, quand il est de sang-froid, il se révélera, dans la passion, bouillant et emporté jusqu'à la violence. C'est un Suisse. Mais c'est encore, et surtout, un faible. Un faible qui se fait tant aimer à cause de sa faiblesse même. Un révolté que le moindre geste de la femme aimée rend soumis jusqu'à la servilité. Un cœur orageux et incertain que la vie mène et que la passion domine. Un chevaucheur de nuages dont les chutes sont lourdes. Un mélancolique passionné qui ressemble beaucoup à Rousseau (i). Impar-
(i) c Je le fis aimable et jeune, lui donnant au surplus les vertus et les défauts
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fait et faillible, parmi tant de héros impeccables, il vit, par ces imperfections mêmes, un peu plus que les autres personnages du roman.
Claire, Tamie, est une brune piquante, éveillée et gaie, plus coquette et plus délurée que sa. cousine, plus raisonnable aussi et plus prudente, parce que plus terre à terre. Elle a de l'esprit et de la verve qu'elle étale avec une constance trop suivie.
M. de Wolmar, le mari, n'est qu'un simple mannequin, parangon de sagesse et de vertu, assommant à l'insu de l'auteur et malgré sa volonté. L'air froid et posé, le maintien immuable, l'abord imposant, le geste rare et noble, cet homme modèle garde bien peu d'humanité. Le lecteur le plus bienveillant ne peut s'empêcher de regretter un peu que ce sage ne brûle pas le bout de ses doigts impeccables au feu qu'il attise avec tant d'imprudente sérénité.
Parmi les personnages de second plan, les deux plus en vue, le baron d'Etange, un ancien officier au service de France, portant encore beau et tout imbu de préjugés, et milord Edouard, ce phénix de vertu stoïque et de féminine sensibilité, ne sont guère plus que des fantoches, dépourvus de caractère et de vie.
Comme on le voit, l'intérêt du roman n'est guère dans les héros auxquels Rousseau n'a pas trop su donner le mouvement et la \ie. Il réside bien plutôt, et en grande partie, dans les innombrables sujets accessoires qui viennent interrompre, à chaque pas, la trame romanesque de cette histoire d'amour. Rousseau, comme on l'a dit excellemment, a fait du roman « un véhicule d'idées », et le véhicule est parfois chargé au point d'en craquer.
De quoi ne dissertent pas les héros et les comparses de ce prodigieux « roman »?
Ils dissertent, à perdre haleine, de la musique italienne préférée à la musique française; de l'ivrognerie et de l'abstinence; du duel et du faux point d'honneur; du préjugé nobiliaire et de la vraie noblesse, celle qui est « gravée au fond du cœur en caractères ineffaçables (i) ».
Ils dissertent et ils discutent, et ils ratiocinent, à perte de vue,
que je me sentais. » Confessions^ 1. IX. Rousseau dit à Bernardin que Saint- Preux c'est lui-même, non tout à fait tel qu'il a été, mais tel qu'il aurait voulu être. Bernardin DE Saint- Pierre, la Vie et les ouvrages de J,'J. Rousseau. Edition M. Souriau, 1905, p. 140.
(i) Milord Edouard évoque ici les souvenirs légendaires de la Suisse primitive : « Les Furst, les Tell, les Stouf tacher étaient-ils gentilshommes? ■ Œuvres, t. II, p. 83.
sur Paris et les Parisiens, et plus encore sur les Parisiennes ; sur la \'ie mondaine, la conversation de salon, les soupers, les théâtres et sur Topera, ce genre archifaux dont Tabsurdité et le ridicule sont abondamment démontrés.
Et sur Tadultère, sur la politesse, sur les jardins artificiels et les jardins naturels, sur la mendicité et la philanthropie, sur le suicide, sur l'éducation des enfants, sur la prière et la religion, le libre arbitre et le fatahsme, la vie à venir, le catholicisme et le protestantisme, ils dissertent encore et discutent éperdument, cérébraux inlassables pour qui la notion de temps semble ne pas exister (i).
Mais ce ne sont là que les hors-d'œuvre d'une table trop richement, trop surabondamment fournie (2). Arrivons enfin aux morceaux de résistance, aux aliments nouveaux, vivifiants et savoureux que Rousseau apportait à tant d'âmes affamées de vérité, de naturel et d'émotions fraîches. Car elles étaient dégoûtées et lasses de sécheresse, d'ironie, de négation et de « philosophie » mondaine, sceptique ou cjmique.
Il leur apportait, d'abord, le sentiment le plus fort, le plus intense et le plus permanent qu'il eût en lui-même, le plus étranger aussi aux Français de son temps, le sentiment intime et profond de la nature. Eveillé par deux ans de séjour à Bossey, entretenu par les longues promenades de l'apprenti graveur dans la campagne genevoise, épanoui en lui par le doux et délicieux séjour de la Savoie et par les courses vagabondes, les voyages à pied et les nuits à la belle étoile de sa jeunesse errante, contrecarré et
(i) Rousseau parait avoir lui-même conçu et écrit son roman dans une sorte d'ivresse cérébrale, de griserie de la .pensée et de la discussion avec soi-même. Il raconte le plaisir presque enfantin qu'il eut à mettre au net les deux premières parties du roman, « employant pour cela le plus beau papier doré, de la poudre d'azur et d'argent pour sécher l'écriture, de la nonpareille bleue pour coudre mes cahiers ». Tous les soirs, il lit et relit ces deux parties à Thérèse qui sanglote, avec lui, d'attendrissement. Confessions, 1. IX. Œuvres, t. I*', p. 228.
(2) Cependant il faut se rappeler que toutes ces dissertations, descriptions et discussions, spécialement celles qui se rapportent au séjour de Saint- Preux à Paris, marquent et accentuent le caractère « étranger » des correspondants et leur étonnement ébahi, choqué ou indigné devant la révélation des mœurs, de la mentalité et de la vie françaises.
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exaspéré par seize ans de vie mondaine et d'apprentissage parisien, le sentiment de la nature s'était réveillé en Rousseau avec une violence impétueuse au premier contact de la campagne, au jour même de son arrivée à l'Ermitage.
Plus qu'un goût instinctif, plus qu'une habitude très chère, la vie en plein air, la vie rustique et la promenade solitaire sont devenues un besoin impérieux de sa nature, une partie constitutive de son être. Au sortir des .grandes villes détestées, des salons redoutés et des mondanités cérémonieuses, c'est plus que du plaisir, c'est de la joie, c'est une pure allégresse que Rousseau éprouve au premier accueil des champs, des bois, des prés, des choses et des gens rustiques. C'est un cri de délivrance et de triomphe qu'il pousse, à peine arrivé dans sa forêt, et l'écho de ce cri se prolonge à travers toute l'œuvre (i).
Pour lui la nature ne sera pas seulement, comme pour La Fontaine et Mme de Sévigné, un décor plus ou moins pittoresque et agréable, elle deviendra toujours plus la compagne nécessaire, la bonne confidente, la consolatrice aussi de sa pensée et de son rêve. Elle pénétrera l'œuvre autobiographique de ses dernières années, comme elle remplit tout son être intime. Il l'associera constamment aux mouvements, aux passions, aux élans de son âme, à toutes les émotions joyeuses, mélancoliques ou tristes de son cœur. Elle sera vraiment une partie vivante de lui-même, un état de son âme. Dans la Nouvelle Héloise, ce sentiment intime et passionné de la nature apparaît déjà. Il vivifie, anime et rafraîchit toute l'œuvre. Et, dans certains passages où il s'associe aux
troubles de Tâme, il éclate avec une beauté de la forme littéraire
et une poésie du sentiment que la littérature française n'avait jamais connues. Saint-Preux fait participer la nature aux délices de l'amour heureux, et du coup cet amour acquiert une valeur et une splendeur imiverselles (2).
(t) Sur le point de savoir précisément jusqu'où les contemporains français de Rousseau pouvaient porter Thabitude, le goût et le sentiment de la campagne et de la vie rustique, il faut consulter attentivement le très solide et très important ouvrage de M. Daniel Mornet, le Sentiment de la nature en France de J.-J, Rousseau à Bernardin de Saint- Pierre, Paris, 1907. Cet excellent < essai sur les rapports de la littérature et des mœurs », qui peut sembler d'abord contredire notre thèse, ne fait que l'éclairer et la confirmer quand on le comprend bien.
(2) «Je trouve la campagne plus riante, la verdure plus fraîche et plus vive, l'air plus pur, le ciel plus serein; le chant des oiseaux semble avoir phis de tendresse et de volupté ; le murmure des eaux inspire une langueur plus amoureuse ; la vigne en fleurs exhale au loin de plus doux parfums ; un charme secret embellit tous les objets ou fascine mes sens ; on dirait que la terre se pare pour former à
Il l'associe encore, dans sa retraite de Meillerie, aux douleurs de son amour malheureux et de sa passion combattue, et le deuil des choses mêle sa plainte au deuil de son cœur (i).
Il l'associe, enfin, plus étroitement encore, à la mélancolie profonde de l'âme passionnée, qui a bien pu triompher du désir et repousser la faute, mais qui n'a pu vaincre l'amour, plus fort que la mort. Mais ici, quand les deux amants traversent le lac, de Meillerie à Vevey, la main dans la main, sous la lune, la douce sérénité des choses ne fait qu'accentuer, par contraste, l'orageuse agitation des âmes et les tourments du souvenir (2).
Ce ne sont encore là que des élans lyriques, des mouvements et des états d'âme individuels. Mais pourquoi Rousseau a-t-il choisi pour le cadre, ou mieux pour le fond même de son tableau, non pas l'admirable forêt de Montmorency où il vivait alors, mais le pays romand avec son lac, ses campagnes à mi-côte, et ses montagnes? S'il l'a préféré à tout autre pays, c'est d'abord qu'il le connaissait et qu'il l'aimait plus qu'aucun autre; c'est qu'il lui rappelait le souvenir et les récits de Mme de Warens; et c'est aussi que seul il convenait, nouveau, différent, distinct, aux personnages si différents et si distincts qu'il allait mettre en scène (3). Et puis, il lui fallait son lac, ce lac « autour duquel son cœur n'a jamais cessé d'errer », et la rive
ton heureux amant un lit nuptial digne de la beauté qu'il adore et du feu qui le consume. > Première partie, lettre 38.
(i) c Dans les violents transports qui m'agitent, je ne saurais demeurer en place ; je cours, je monte avec ardeur, je m'élance sur les rochers, je parcours à grands pas tous les environs, et trouve partout dans les objets la même horreur qui règne au dedans de moi. On n'aperçoit plus de verdure, l'herbe est jaune «t flétrie, les arbres sont dépouillés, le séchard et la froide bise entassejit la neige et les glaces; et toute la nature est morte à mes yeux, comme l'espérance au fond de mon cœur. ■ Première partie, lettre 36.
(2) t Nous gardions un profond silence, he bruit égal et mesuré des rames m'excitait à rêver. Le chant assez gai des bécassines, me retraçant les plaisirs d'un autre âge, au lieu de m'égayer, m'attristait. Peu à peu, je sentis augmenter la mélancolie dont j'étais accablé. Un ciel serein, la fraîcheur de l'air, les doux rayons de la lune, le frémissement argenté dont l'eau brillait autour de nous, le concours des plus agréables sensations, la présence même de cet objet chéri, rien ne put détourner de mon cœur mille réflexions douloureuses. > Quatrième partie, lettre 17.
(3) c Pour placer mes personnages dans un séjour qui leur convint, je passai successivement en revue les plus beaux lieux que j'eusse vus dans mes voyages. Mais je ne trouvai point de bocage assez frais, point de paysage assez touchant à mon gré. Les vallées de la Thessalie m'auraient pu contenter, si je les avais vues, mais mon imagination, fatiguée à inventer, voulait quelque lieu réel qui pût lui servir de point d'appui, et me faire illusion sur la réalité des habitants que j'y voulais mettre. Je songeai longtemps aux îles Borromées, dont l'aspect délicieux m'avait transporté; mais j'y trouvai trop d'ornement et d'art pour mes personnages. > Confessions, 1. IX. Œuvres, t. I^, p. 325.
adorable et superbe de ce lac, qui s'étend de Vevey jusqu'à MeUlerie.
« Le contraste des positions, la richesse et la variété des sites, la magnificence, la majesté de l'ensemble qui ravit les sens, émeut le cœur, élève l'âme, achevèrent de me déterminer et j'établis à Vevey mes jeunes pupilles. » '^
Ce grand lac qu'il aimait d'amour, Rousseau en avait fait la connaissance dans les longues promenades qu'il fit sur ses bords, dans l'été de 1730, aux jours de la libre adolescence vagabonde. Et il avait gardé pour la jolie cité de Vevey, rieuse et daire, une prédilection qui dura toute sa vie (i). Lors de son séjour à Genève, en 1754, il avait rafradchi l'image et retrouvé l'émotion de ces visions de jeunesse dans la promenade en barque qu'il fit autour du lac avec les De Luc. Les transports de joie exaltée qui soulèvent Saint-Preux quand, au retour d'une longue absence, il découvre tout à coup devant ses yeux le pays, le lac, la patrie, c'est Rousseau lui-même qui les a ressentis.
« Plus j'approchais de la Suisse, plus je me sentais ému. L'instant où des hauteurs du Jura je découvris le lac de Genève fut un instant d'extase et de ravissement. La vue de mon pays, de ce pays si chéri, où des torrents de plaisir avaient inondé mon cœur ; l'air des Alpes si salutaire et si pur, le doux air de la patrie, plus suave que les parfums de l'Orient ; cette terre riche et fertile, ce paysage unique, le plus beau dont l'œil humain fut jamais frappé; ce séjour charmant auquel je n'avais rien trouvé d'égal dans le tour du monde; l'aspect d'un peuple heureux et Ubre, la douceur de la saison, la sérénité du climat, mille souvenirs délicieux qui réveillaient tous les sentiments que j'avais goûtés; tout cela me jetait dans des transports que je ne puis décrire et semblait me rendre à la fois la jouissance de ma vie entière (2). »
(i) c J'allai à Vevey loger à la Clé; et pendant deux jours que j'y restai sans voir personne, je pris pour cette ville un amour qui m'a suivi dans tous mes voyages, et qui m'y a fait établir enfin les héros de mon roman. > Confessions, 1. IV.
(2) Quatrième partie, lettre 6. Comparer encore ce passage des Confessions , 1. IV. ■ Toutes les fois que j'approche du pays de Vaud, j'éprouve une impression composée du souvenir de Mme de Warens qui y est née, de mon père qm y vivait de Bflle de Vulson, qui y eut les prémices de mon cœur, de plusieurs voyages de plaisir que j*y fis dans mon enfance et, ce me semble, de quelque autre cause encore plus secrète et plus forte que tout cela. Quand l'ardent désir de cette vie heureuse et douce qui me fuit et pour laquelle j'étais né, vient enflammer mon imagination, c'est toujours au pays de Vaud, près du lac, dans des campagnes charmantes, qu'elle se fixe. Il me faut absolument un verger au bord de ce lac, et non pas d*un autre. » Œuvres, t. I***, p. 78.
154 JEAN-JACQt'ES ROUSSEAU GENEVOIS
Ce n'est pas seulement le prestige de l'eau que Jean-Jacques « aime passionnément » et dont « la vue le jette dans une rêverie délicieuse », ce n'est pas seulement « l'aspect du lac de Genève et de ses admirables côtes », et « la beauté du spectacle », qui émeuvent Rousseau dans ce pays unique au monde. Ce sont encore tous les souvenirs qu'il y retrouve flottants de celle qu'aux jours de sa jeunesse il a tant aimée. C'est à Vevey qu'est née Françoise- Louise de la Tour, qui deviendra Mme de Warens. C'est au Basset, dans la baronnie du Châtelard, qu'elle a été élevée et que Rousseau a voulu placer le « bosquet de Julie ». Le domaine de Clarens, dans le roman, c'est le vignoble de Chailly, au petit Basset, dans la réalité. La baronnie d'Etange, faite de prés, de champs et de bois, correspond fidèlement, dans le roman, au domaine de Vuarens, comme Wolmar lui-même ressemble, par plus d'un trait, au mari de Mme de Warens, noble Sébastien-Isaac de Loys. Et comme, dans le roman, la bonté de Julie la fait chérir de tout le pays, ainsi, dans la vie réelle, la bienfaisance de Françoise- Louise « pour les pauvres de la ville » faisait aimer et bien voir le mari et la femme par tout le monde à Vevey (i). Sa description si fidèle des lieux, des coutumes, des travaux de ce pays, l'emploi heureux des locutions locales, la silhouette juste des personnages secondaires, tout cela est dû aux impressions personnelles de Rousseau, sans doute, mais surtout aux longs récits que lui fit Mme de Warens de ses réminiscences, colorées par le temps, la distance et l'imagination poétique.
Aussi, comme le tableau du pays romand, qui remplit une bonne part de la Nouvelle Héloise, est non seulement fidèle dans l'ensemble, mais aussi vivant, animé et senti jusque dans le détail ! Comme tout cela est vu, non dans les grandes lignes du paysage seulement, qui peuvent frapper même un étranger, mais dans ces mille petits traits de réalité courante que donne seule une longue habitude des gens et des choses du pays aimé.
C'est Saint-Preux qui, à l'automne, « voit déjà blanchir la pointe de la Dent de Jaman ». C'est lui qui vend, à Grandson, la petite maison qu'il y a gardée, « reste de son chétif patrimoine ». C'est lui encore qui va à Bex « visiter la saline », avec milord Edouard, et « prendre les mesures et le dessin du bâtiment de graduation ». C'est lui qui observe l'hospitalité patriarcale des
\i) Tout cela est établi, avec preuves à T appui, par M. Albert de Montet, dans Mme de Warens et le pays de Vaud. Lausanne, 1891.
montagnards valaisans et leurs larges rasades, les petites coiffures noires des femmes et leurs corps de robe « si élevés par derrière qu'elles en paraissent bossues ».
C'est Julie qui décrit « près des coteaux fleuris d'où part la source de la Veveyse » un village de chalets isolés, qui pourrait bien être celui de l'AUiaz. C'est elle qui danse au bal dans le costume valaisan que Saint-Preux lui a rapporté de ces montagnes, « n'ayant pour toute coiffure qu'une longue tresse de ses cheveux roulée autour de la tête et rattachée avec une aiguille d'or, à la manière des villageoises de Berne ». C'est elle qui prépare, par des recettes diverses, les vins de Lavaux pour en faire des vins d'Espagne ou de Sicile et qui, en vraie Vaudoise, raille « les petits messieurs francisés qui boivent de l'eau par air ». Ce sont les deux amants qui font ensemble sur le lac, au lever du soleil, cette promenade où Saint-Preux, renonçant à tirer des besolets, s'amuse à inquiéter des gros sifflets, des tioutiou, des crenets, des sifflassons, à tirer une grèbe, et à pêcher la « ferra » ou la truite. Le même Saint-Preux a bien observé, pour les opposer plus tard aux flots longs et profonds de l'Océan, les petites vagues du lac de Genève, ces « ondes vives et courtes dont le perpétuel tranchant agite, émeut, submerge quelquefois, sans jamais former de long coxirs ». Et pareille à ces petites vagues courtes lui apparaît l'amitié amoureuse de Claire d'Orbe, quand il la compare à la passion profonde de Julie de Wolmar.
Rousseau sait aussi qu'il y a en Valais des mines d'or que l'on n'exploite pas, et à Moutru (Montreux), près de Clarens, « une commune assez riche à elle seule pour entretenir tous les communiers, n'eussent-ils pas un pouce de terre en propre ». Il connsdt à Vevey un bailli courtois qui invite la bonne société locale à quelque partie dans ce château de Chillon illustré par la captivité de François Bonivard. Il a vu, de ses yeux, ou par le témoignage de son amie, tout ce petit monde d'ofiiciers vaudois au service étranger, comme M. Roguin, ou retirés du service, comme le baron d'Etange, et qui gardent toujours au cœur l'amour de la France, comme ils ont à la bouche l'éloge des Français. Il a vu aussi ces deux hobereaux, prétendus épouseurs de Julie, l'un, petit maître d'Yverdon, « gîtant, chassant de château en château », alangué et plein d'assurance, l'autre, venu du pays allemand, par le coche de Berne, balourd et vicieux. Il a pu voir, chez un brave notable campagnard, comme M. de Vuillerens, six bouteilles de vin de la Côte faire, à la fois, la ronde pour les hôtes attablés
après le souper. Il semble qu'il ait connu personnellement la jeune Mme Belon, la Vaudoise séduisante et sémillante qui déploie toutes ses grâces, et Gustin le jardinier, et les vieilles servantes, la Chaillot qui ferme l'oeil et la Babi qui cause trop, et encore Hans, le domestique bernois, et la brave Fanchon Regard et Claude Anet, son époux volage et repentant. Tous ces gens-là, toutes ces petites gens sont bien de chez nous et bien vivants. Et leur physionomie est du pays romand, comme leurs noms.
Cependant, tout caractéristiques et significatifs qu'ils soient, ces croquis de paysages et de mœurs et ces silhouettes d'humanité s'effacent devant l'admirable tableau, si large et si minutieux à la fois, que Rousseau a fait de la vie patriarcale et retirée à la campagne, de la vendange au pays de Vaud, de la montagne suisse, enfin, et de l'Alpe valaisanne.
Aux yeux de Rousseau, la vie uniforme, retirée et domestique, à la campagne, est la vie heureuse. Le secret du bonheur est dans cette maison de Clarens. On y sait vivre. Et l'on y vit en campagnards, non en citadins exilés :
« Les gens de ville ne savent point aimer la campagne; ils ne savent pas même y être ; à peine, quand ils y sont, savent-ils ce qu'on y fait. Ils en dédaignent les travaux, les plaisirs ; ils les ignorent; ils sont chez eux comme en pays étranger; je ne m'étonne pas qu'ils s'y déplaisent. Il faut être villageois au village, ou n'y point aller, car qu'y va-t-on faire? Les habitants de Paris qui croient aller à la campagne n'y vont point : ils portent Paris avec eux (i). »
Ainsi ne font pas M. de Wolmar et sa femme, dont la vie patriarcale et heureuse à Clarens est proposée par Rousseau en exemple et en modèle aux Français de son temps. Leur maison simple, mais confortable, « faite non pour être vue, mais pour être habitée », distribuée en logements restreints et agréables, munie de meubles simples et commodes, est en contraste parfait avec les châteaux de France splendides et mal commodes à habiter. Tout ici est plaisant, riant, propre, abondant, mais sans luxe, ni richesse. L'utile y remplace partout l'agréable, et l'agréable y a presque toujours gagné. Au lieu de remises, une basse-cour; au lieu d'un billard délabré, un beau pressoir; au lieu des paons criards,
(i) T. II, p. 305. Rousseau ajoute : t Les chanteurs, les beaux esprits, les auteurs les parasites, sont le cortège qui les suit. Le jeu, la musique, la comc^die, y sont leur seule occupation. ■ Voir, à 1* appui de ce dire, les Dupin à Chenonceaux, Mme d'Epinay à la Chevrette, et, surtout, M. de Voltaire à Ferney.
une laiterie. Un potager au lieu de parterre, de bons espaliers au lieu des tristes ifs, de jeunes mûriers noirs au lieu de l'inutile marronnier d'Inde, et, le long de Tavenue ancienne, deux rangs de beaux noyers. Les cris de la basse-cour, le chant des coqs, Tattelage des charriots, le repos des champs, le retour des ouvriers, voilà la vie, le bruit champêtre, la gaîté et la joie que rancienne demeure n'avait pas « dans sa morne dignité ». Wolmar n'afferme pas ses terres, il les cultive lui-même, dirigeant la vendange à Clarens et la moisson à Etange. Il impose à ses champs une culture intensive, car plus on met d'hommes à la terre, plus la terre rapporte. A tous ces ouvriers et journaliers, choisis en première ligne parmi les gens du pays, Wolmar donne le prix courant du pays, et, à ceux qui se distinguent par leur travail, un prix supplémentaire « de bénéficence ». Le meilleur travaiUeur reçoit, en outre, vingt batz de gratification par semaine. Les services mutuels et la bienfaisance active de Julie créent entre les maîtres et les gens du pays des liens solides de gratitude et d'affection. Les huit domestiques, trois femmes et cinq hommes, choisis avec soin et formés dès leur jeune âge, traités comme des membres de la famille, mais tenus au travail comme ils le seraient chez eux, deviennent des enfants de la maison. Ils lui sont attachés encore par l'augmentation progressive de leurs gages qui s'élèvent d'un vingtième pour chaque année de service. Les deux sexes sont strictement séparés. Sauf la promenade quotidienne avec les enfants et la maîtresse, les femmes demeurent dans la maison où le dimanche, après le prêche du soir, elles reçoivent à goûter leurs amies. Les hommes travaillent dehors et, le dimanche, sont retenus au logis, où ils peuvent boire sans payer et jouer sans perdre, la mise étant donnée en nature par les maîtres. En hiver, on danse en commun, sous le regard et souvent en compagnie de la dame de céans, qui sait le bienfait hygiénique et moral de la danse. Concorde des domestiques entre eux, confiance et gratitude envers les maîtres, voilà le résultat de la conduite franche, droite, ouverte, des maîtres envers les serviteurs. La vie de ces maîtres eux-mêmes n'est pas moins idyllique que celle de leurs gens. Pour l'agrément de Julie, Wolmar a réservé une retraite délicieuse, un coin de nature exquis, qu'on appelle l'Elysée et qui n'est autre chose qu'un magnifique verger, métamorphosé en éden, sans le concours de l'art, par les seules forces de la nature. Par les plantes grimpantes poussées en liberté, par les eaux simplement dérivées du jet d'eau et de la fontaine pu-
blique, par les oiseaux librement installés dans les bocages qu'ils transforment en volière naturelle, la nature seule, aidée par quelques journées de travail, a créé un jardin admirable et délicieux. C'est qu'on Ta laissée faire, qu'on ne l'a contrariée ni par le niveau, ni par le cordeau, qu'on ne l'a défigurée p^ aucune architecture, qu'on ne l'a ridiculisée par aucune pédanterie de fleuriste professionnel. Non! point d'architecte venu de Paris ou de Londres et « chèrement payé pour gâter la nature ». Point de beaux alignements, de belles allées bien droites, de beUes pattes d'oie, pas d'arbres en parasol ou en éventail, de charmilles bien équarries, pas de beaux boulingrins de fin gazon d'Angleterre, pas d'ifs taillés en dragons, en pagodes ou en marmousets, pas de vases de bronze ou de beaux fruits de pierre ! De belles fleurs naturelles et simples, une retraite d'ombre, de verdure, de fraîcheur, de l'eau courante, de la mousse et de l'herbe, qui in\'ite à la promenade au lieu d'en dégoûter, voilà la vérité. Jamais la lutte de Rousseau contre la convention, et pour la nature, ne l'a mieux inspiré que dans ce plaidoyer vibrant pour le jardin champêtre contre le parc artificiel.
Le tableau qu'il trace ensuite de la vie quotidienne, large, aisée, laborieuse, généreuse aussi et charitable, des Wolmar, vie heureuse, pacifique, ordrée et réglée, est une idylle romande qu'il oppose à la vie agitée, inutile et fiévreuse des riches de Paris, soit qu'ils habitent la capitale, soit qu'ils s'exilent dans leurs châteaux de campagne. Mais, on le comprend assez, c'est là une peinture idéalisée, dont on eût cherché vainement dans la réalité le modèle exact, tout comme on n'eût pas trouvé aisément Wolmar, Julie, Saint-Preux et Claire, en chair et en os, parmi les habitants de Lavaux.
Brillant, poétique, superbe, le tableau des vendanges à Clarens serre de plus près la réalité des choses, encore que plus d'un trait en soit embelli et paré par l'imagination et l'enthousiasme de l'écrivain. C'est dans le texte même qu'il faut relire la description longue, minutieuse et séduisante que Saint-Preux fait du plus fécond, du plus joyeux, du plus solennel, dirait-on volontiers, des travaux rustiques en pays romand, la vendange (i).
La vendange heureuse, aux premières gelées de l'automne. Bruit des tonneaux, des cuves, des légrefasses ! Chants des vendangeuses sur les coteaux, pas des vignerons vers le pressoir,
(i) Œuvres, t. II, p. 306-309.
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son des instruments rustiques qui les anime au travail, voile du brouillard que le soleil lève, au matin, sur ce spectacle d'allégresse et sur cette fête du travail ordonné, réparti et joyeux. Travail de tous, familiarité de tous, égalité de tous, chansons de tous, et la danse du dimanche soir, après le prêche et avant le souper ! Le souper servi pour tous, dans une salle antique où flambe un grand feu, sur deux longues tables, le souper avec ses francs propos et ses fortes rasades! Après le souper, la veillée, où Ton teille le chanvre, où chacun dit sa chanson tour à tour, où les vendangeuses chantent en chœur, toutes ensemble, les vieilles romances du pays qui ont quelque chose d'antique, d'émouvant et de doux. Enfin, le feu d'artifice de Julie, la flambée claire des chenevottes entassées, allumées, en guise de récompense, par celui qui a fait le plus d'ouvrage. Autour de ce feu de joie, on rit, on saute. « Ensuite on offre à boire à toute l'assemblée : chacun boit à la santé du vainqueur et va se coucher content d'une journée passée dans le travail, la gaîté, l'innocence, et qu'on ne serait pas fâché de recommencer le lendemain, le surlendemain et toute sa vie. »
Pourquoi multiplier les exemples? Un seul tableau pareil est-il, oui ou non, quelque chose de nouveau, de distinct, d'étranger dans la littérature classique, telle que nous la connaissons de ses origines jusqu'à Candide? Est-ce, oui ou non, parce qu'il est Suisse, et non pas Français, que Rousseau l'a tracé? Mais il va faire plus encore.
La douceur de la campagne, les joies de la vie rustique et de la vendange ne sauraient suffire à l'âme inquiète et orageuse de Saint-Preux. Dans les crises douloureuses de la passion, il lui faut la montagne et l'Alpe. Il gagne les rochers de Meillerie et les hautes vallées du Valais. Et voici, grâce à Rousseau, le paysage alpestre qui pénètre dans la littérature française.
A vrai dire, c'est à la région moyenne de la montagne, aux contreforts des géants alpestres que s'en tient encore Saint-Preux. Son asile dans les rochers de Meillerie n'est qu'à une heure de marche au-dessus du lac, par des sentiers tortueux et frais qui H^ont rien d'incommode. Il reste à distance respectueuse des hautes montagnes rocheuses qu'il juge inaccessible et des glacières dont ces roches le séparent. Et c'est de loin qu'il voit les cimes blanches devenir roses, une demi-heurr après le coucher du soleil, par les rayons de V AlpenglUh. Un torrent bruyant que la fonte des neiges a rendu boueux, l'ombre triste d'une forêt « de noirs
i6o JEAN-JACQUES ROUSSEAU GENEVOIS
sapins », un grand bois de chênes au delà du torrent, et, au-dessous de lui, « cette immense plaine d'eau que le lac forme au sein des Alpes », voilà les beautés montagnardes qui plaisentjalors, et qui suffisent « aux âmes sensibles », tandis qu'elles paraissent encore « horribles » aux autres. A l'arrière-automne le froid, la neige, la glace, le cri des oiseaux, « le vorace épervier, le corbeau funèbre, et l'aigle terrible des Alpes », donnent à cette esplanade de rochers la désolation et l'horreur que Saint-Preux, éloigné de Julie, demande à sa retraite (i).
Arrivé dans le Valais, Saint-Preux décrit assez longuement à son amie l'aspect du pays et les mœurs des montagnards. Rousseau a parfaitement saisi et rendu le curieux spectacle, si frappant au Valais, du travail humain qui s'en va disputer à la montagne aride le moindre coin de sol, la moindre motte de terre qui peut produire un grain ou un fruit.
Sans être photographique, cette belle description pourrait, je crois, se rapporter assez exactement à la région de Vemayaz avec la cascade de la Salanfe, les gorges du Trient et la montée à Salvan mêlée de culture humaine et de rochers sauvages (2).
L'observateur précis que Rousseau pouvait être toutes les fois qu'il le voulait bien n'a pas manqué d'être frappé par le cont]:aste saisissant et admirable que la nature valaisanne porte en elle-même, à la fois alpestre et suisse, d'une part, méridionale et italienne, de l'autre. Et il a souligné ce contraste dans tme page aussi juste qu'elle est éloquente (3),
(i) Nouvelle Hélotse, Première partie, lettre 26, et quatrième partie, lettre 17. Œuvres, t. II, p. 43 et 262-263.
(3) < Je gravissais lentement et à pied des sentiers assez rudes, condmt par un homme que j'avais pris pour être mon guide, et dans lequel, durant toute la route, j'ai trouvé plutôt un ami qu'un mercenaire. Je voulais rêver et j'en étais toujours détourné par quelque spectacle inattendu. Tantôt d'immenses roches pendaient en ruines au-dessus de ma tête. Tantôt de hautes et bruyantes cascades m'inondaient de leur épais brouillard. Tantôt un torrent étemel ouvrait à mes côtés un abîme dont les yeux n'osaient sonder la profondeur. Quelquefois je me perdais dans l'obscurité d'un bois touffu. Quelquefois, en sortant d'un goufEre, une agréable prairie réjouissait tout à coup mes regards. Un mélange étonnant de la nature sauvage et de la nature cultivée montrait partout la main des hommes où l'on eût cru qu'ils n'avaient jamais pénétré; à côté d'une caverne, on trouvait des maisons; on voyait des pampres secs où l'on n'eût cherché que des ronces, des vignes dans des terres éboulées, d'excellents fruits sur des rochers, et des champs dans des précipices. » Première partie, lettre 23. Œuvres, t. II, p. 36.
(2) d Ce n'était pas seulement le travail des hommes qui rendait ces pays étranges si bizarrement contrastés; la nature semblait encore prendre plaisir à s'y mettre en opposition avec elle-même, tant on la trouvait différente en un même lieu sous divers aspects. Au levant les fleurs du printemps, au midi les fruits de l'autonme, au nord les glac«s de l'hiver; elle réunissait toutes les saisons dans le
« LA NOUVELLE HÉLOISE » i6i
Rousseau a observé aussi et décrit avec une sûre précision les jeux étonnants de la lumière dans la montagne, « les illusions de Toptique, les pointes des monts différemment éclairées, le clairobscur du soleil et des ombres, et tous les accidents de lumière qui en résultaient le matin et le soir ».
Et, le premier, à ma connaissance, il a finement relevé la qualité scénique du décor alpestre où « la perspective des monts étant verticale frappe les yeux tout à la fois, et bien plus puissamment que celle des plaines, qui ne se voit qu'obliquement, en fuyant, et dont chaque objet vous en cache un autre ».
Mais ce n'est pas seulement ce spectacle pittoresque de TAlpe qui a frappé Rousseau. Près de cent ans avant que la science médicale y songeât, il a deviné le bienfait physique et moral de la haute montagne, préconisé l'emploi et vanté les résultats surprenants de ce qu'on appellerait aujourd'hui la « cure d'altitude (2) ». Cette consultation de psychothérapie n'est qu'amusante et curieuse. Ce qui est beaucoup plus important, c'est le sentiment intime de volupté qu'eut Rousseau à découvrir ainsi, dans la haute montagne, un monde nouveau, une nature inexplorée et merveilleuse qu'il révélera à l'Europe (2). L'enthousiasme de
même instant, tous les climats dans le même lieu, des terrains contraires sur le même sol et formait l'accord inconnu partout ailleurs des productions des plaines et de celles des Alpes. > Ibid.
(2) c Sur les hautes montagnes où Tair est pur et subtil, on se sent plus de facilité dans la respiration, plus de légèreté dans le corps, plus de sérénité dans l'esprit ; les plaisirs y sont moins ardents, les passions plus modérées. Les méditations y prennent je ne sais quel caractère grand et sublime, proportionné aux objets qui nous frappent, je ne sais quelle volupté tranquille qui n'a rien d'acre et de sensuel. Il semble qu'en s'élevant au-dessus du séjour des hommes, on y laisse tous les sentiments bas et terrestres, et qu'à mesure qu'on approche des régions étliérées, l'âme contracte quelque chose de leur inaltérable pureté, a Voilà ce que Saint - Preux a reconnu par sa propre expérience et voici ce qu'il en conclut pour les neurasthéniques de son temps et de tous les temps : c Je doute qu'aucune agitation violente, aucune maladie de vapeurs pût tenir contre im pareil séjour prolongé, et je suis surpris que des bains de l'air salutaire et bienfaisant des montagnes ne soient pas un des grands remèdes de la médecine et de la morale. 1 Première partie, lettre 23.
(2) c Supposez les impressions réunies de ce que je viens de vous décrire, et vous aurez quelque idée de la situation délicieuse où je me trouvais. Imaginez la variété, la grandeur, la beauté de mille étonnants spectacles; le plaisir de ne voir autour de soi que des objets tout nouveaux, des oiseaux étranges, des plantes bizarres et inconnues, d'observer en quelque sorte une autre nature, et de se trouver dans un nouveau monde. Tout cela fait aux yeux un mélange inexprimable, dont le charme augmente encore par la subtilité de l'air qui rend les couleurs plus vives» les traits plus marqués, rapproche tous les points de vue; les distances paraissant moindres que dans les plaines, où l'épaisseur de l'air couvre la terre d'un voile, l'horizon présente aux yeux plus d'objets qu'il semble n'en pouvoir contenir; enân
r62 JEAN-JACQUES ROUSSEAU GENEVOIS
Saint-Preux n'est ici qu'un écho de l'enthousiasme de Rousseau lui-même pour la montagne valaisanne. Il faut ajouter qu'il n'en éprouva pas moins pour les montagnards eux-mêmes, qui semblent justifier par le fait le bien que Rousseau avait dit théoriquement de l'état de nature.
D'autres viendront après Rousseau, qui donneront au paysage alpestre un caractère plus précis, plus scientifique, plus technique, et qui pousseront leurs recherches hardies sur les cimes qu'il croyait inaccessibles et sur les « glacières » qu'il se contentait de regarder de loin. Il n'en est pas moins vrai qu'ici encore il a été im initiateur, qu'il a ouvert et frayé la voie aux Bourrit et aux H.-B. de Saussure, et qu'il a, le premier, conféré une valeur littéraire générale et universelle au spectacle le plus caractéristique et le plus grand qu'offre la nature même de son pays (i).
Sentiment intime de la nature, goût passionné de la campagne et de la vie rustique, paysage alpestre, enthousiasme pour la montagne, voilà ce que la Nouvelle Héloise apportait (Je nouveau et de distinct au roman français du dix-huitième siècle. Il faut y ajouter encore le soufile de protestantisme qxii traverse toute l'œuvre, comme il rempUt l'âme et dirige la conduite de presque tous les héros du roman.
Cette pensée protestante, qui circule partout, invisible et présente, dans le roman, s'affirme directement dans la scène du temple, dans les longues lettres de Saint-Preux et de Julie sur la religion, l'athéisme et la prière, enfin dans la profession de foi que Julie fait sur son lit de mort.
Dans la scène du temple, le jour du mariage de Julie, c'est la conscience morale protestante qui se réveille en elle et qui lui dicte sa loi impérieuse. Dans la liturgie du mariage, Julie a cru entendre la voix du Dieu lui-même proclamant la sainteté du mariage, l'horreur du parjure, le caractère sacré de la parole donnée. Rentrée chez elle et dans le recueillement, elle reconnédt, dans la voix secrète et intérietire qui l'a avertie, la voix même de a l'auteur de toute vérité » qui l'a sauvée de l'abîme. Elle lui adresse une brève et ardente prière, d'un caractère strictement
ce spectacle a je ne sais quoi de magique, de surnaturel, qui ravit l'esprit et les sens : on oublie tout, on s'oublie soi-même, on ne sait plus où l'on est. > Ihid. Œuvres, t II, p. 37.
(i) G. DE i^YNOLD, /.-/. R<msseau et le paysage suisse, 1 libourg, 1905. L'au. teur montre conmient le sentiment de la nature et du paysage- alpestre distingue Rousseau des écrivains français et le rapproche des Suisses allemands, tels que Haller ou Salis-Seewis.
moral et pratique, qui se résume bien dans ces quelques mots : « Je veux le bien que tu veux, et dont toi seul es la source... Je remets mon cœur sous ta garde et mes désirs en ta main (i). »
Elle juge alors et repousse sa religion ancienne, religion tout extérieure, maniérée, bornée à des formules, réduite au culte public, dépourvue d'effet sur la pratique de sa vie. Elle voit la religion nouvelle qu'elle lui opposera, religion intérieure, adoration personnelle, principe intimée qui donnera un sens à sa vie et un précepte à sa conduite, et qui chassera loin d'elle l'adultère, qui est mensonge, par le besoin impérieux de vérité et de sincérité qui remplira son âme (2).
Les lettres de Julie à Saint-Preux, qui est lui-même une âme religieuse et croyante, opposent à l'athéisme de Wolmar, résultat de son éducation catholique, un protestantisme éclairé pour lequel « la preuve intérieure ou de sentiment » est la seule qui rendra toutes les autres invincibles. La religion est pour elle un besoin naturel et impérieux de l'âme, car le bonheur humain le plus complet ne remplit pas le coeur de l'homme, et Julie peut dire : « Je suis trop heureuse, le bonheur m'ennuie. » L'âme cherche ailleurs ce que la terre lui refuse et seule la prière remplit « le vide de l'âme ». Julie agit avant de prier, mais elle prie après avoir agi, et cette élévation lui devient le plus sensible et le plus innocent des plaisirs. Le Dieu qu'elle sert est un père clément et miséricordieux, un Dieu de paix, un Dieu de bonté, dont l'adoration ne verse en elle que douceur et joie (3).
Après beaucoup de discussions sur l'athéisme avec Wolmar, discussions qui se terminent souvent par des scènes aussi touchantes qu'inutiles, Julie, dont le zèle ne fut jamais ni intempestif, ni aigre, et qui condamne l'amère intolérance des professionnels de la dévotion, décide de ne plus parler religion à son mari que par l'exemple de sa vie (4).
Elle lui parlera mieux encore par l'exemple de sa mort (5). Avant de mourir, Julie fait l'admirable profession de foi qui commence par ces mots :
« J'ai vécu et je meurs dans la communion protestante, qui lire son unique règle de l'Ecriture sainte et de la raison... Ce
(i) Œuvres, t. IIj). I79«
(2) Ibid., p. i8cPTO2.
(3) Ibid.t p. 298-302.
(4) Ibid., p. 341-356, passim, <5) Ibid., p. 363-373.
i64 JEAN-JACQUES ROUSSEAU GENEVOIS
qu'il m'était impossible de croire, je n'ai pu dire que je le croyais; ... et j'ai toujours cru ce que je disais croire. C'était, sur ce point, tout ce qui dépendait de moi. Si Dieu n'a pas éclairé ma raison au delà, il est clément et juste ; pourrait-il me demander compte d'un don qu'il ne m'a pas fait? »
C'est là, nous l'avons dit, une des idées les plus chères, une des convictions les plus inhérentes à Rousseau que Julie exprime ainsi. Jean-Jacques a eu raison de demander à M. de Malesherbes de respecter la déclaration de foi de Julie mourante, qui est celle de l'auteur lui-même : « C'est une nouvelle sorte d'intolérance dont les prêtres ne s'étaient pas encore avisés, de vouloir qu'un protestant soit protestant à leur mode, plutôt qu'à la sienne (i). »
Cette profession de foi de Julie, première esquisse de la philosophie religieuse de Rousseau, est, de l'aveu de l'auteur, « exactement la même que celle du Vicaire savoyard... Tout ce qu'il y a de hardi dans Y Emile était auparavant dans la Julie (2) ».
Les longs entretiens qui suivent la déclaration de Julie accentuent le caractère protestant du roman et son hostilité au catholicisme, cette religion des mourants qui les épouvante et les étourdit à l'heure suprême. « Rendons grâces au ciel, dit Julie, de n'être point nés dans ces religions vénales qui tuent les gens pour en hériter. » Dans son suprême discours, après avoir remercié Dieu de l'avoir fait naître dans un pays de liberté, elle « vante l'avantage d'avoir été élevée dans une religion raisonnable et sainte qui, loin d'abrutir l'homme, l'ennoblit et l'élève, qui, ne favorisant ni l'impiété, ni le fanatisme, permet d'être sage et de croire, d'être humain et pieux tout à la fois. »
C'est par cet éloge du protestantisme, le plus magnifique et le plus mérité qu'on pût lui adresser, que Rousseau célèbre, en face du catholicisme officiel et de l'athéisme philosophique, la religion de ses pères qu'il a reprise Ixii-même, par son libre choix, en revendiquant d'être réintégré dans ses droits de citoyen de Genève. Véhicule d'idées comme de sentiments, le roman de Jean-Jacques apporte ainsi à la France, avec le sentiment de la nature et dupaysage alpestre, la pensée morale et religieuse d'un protestantisme éclairé qu'il lui propose en exemple et en modèle.
(i) Observations de J,'J, Rousseau sur les reiranchemefUs, etc., 1761. Œuvres,. t. II, p. 386-387. '
(2) Confessionst 1. IX. Œuvres, t. I", p. 212.
Parmi tant de sujets accessoires, qui ralentissent ce roman suisse tout en remichissant, il serait singulier que Rousseau, qui s'occupe si longuement des Parisiens et des Anglais, des Valaisans et des heureux riverains du haut lac, n'eut pas fait une place à la cité natale. Il n'y a pas manqué. La cinquième lettre de la sixième partie, écrite par Claire d'Orbe à sa cousine, est consacrée tout entière à Genève et aux Genevois (i). Elle doit nous retenir un instant, bien qu'elle reflète l'opinion de Claire d'Orbe plus encore que celle de Rousseau lui-même.
Vive, enjouée, rieuse, l'aimable Claire d'Orbe trace de Genève une esquisse qui porte le reflet de sa belle humeur, et qui reste assez amusante dans sa preste vivacité. •
a La ville est charmante, les habitants sont hospitaliers, les mœurs sont honnêtes et la liberté, que j'aime sur toutes choses, semble s'y être réfugiée. Plus je contemple ce petit Etat, plus je trouve qu'il est beau d'avoir une patrie; et Dieu garde de mal tous ceux qui pensent en avoir une et n'ont pourtant qu'un pays (2). Pour moi, je sens que si j'étais née dans celui-ci, j'aurais l'âme toute romaine. »
Dans cette dernière phrase, Claire parle comme ferait Rousseau lui-même. Elle le sent, sans doute, car, pour ce qui est du gouvernement, elle a soin de dire bien vite qu'elle rapporte les propos de son père qui « passe toute la journée à politiquer avec les magistrats dans la joie de son cœur ».
Aux yeux du vieux gentilhomme vaudois, « le grand sens » qui règne dans cette ville mérite beaucoup d'estime.
a A voir l'action et réaction mutuelles de toutes les parties de l'Etat qui le tiennent en équilibre, on ne peut douter qu'il n'y ait plus d'art et de vrai talent employés au gouvernement de cette petite république qu'à celui des plus vastes empires, où tout
(i) Œuvres, t. II, p. 333-336.
(2) Claire d*Orbe fait ici im retour sur ses concitoyens du « pays > de Vaud, sujets de Berne. Voir (première partie, lettre 62), à propos de la Suisse et de Vaud, cette note assez rude : « Le pays de Vaud n'a jamais fait partie de la Suisse ; c'est ime conquête des Bernois, et ses habitants ne sont ni citoyens, ni libres, mais sujets. • Œuvras, t. II» p. 83.
se soutient par sa propre masse et où les rênes de l'Etat peuvent tomber dans les mains d'un sot sans que les affaires cessent d'aller. Je te réponds qu'il n'en serait pas de même ici (i). » Et, comparant les grands ministres de mainte grande cour à ce pauvre musicien qui barbouillait fièrement stir le grand orgue de Lausanne, la spirituelle Vaudoise ajoute finement :
« Ces gens-ci n'ont qu'une petite épinette, mais ils en savent tirer ime bonne harmonie, quoiqu'elle soit souvent assez mal d'accord. »
De la politique et du gouvernement, Claire d'Orbe passe vite au caractère genevois, qu'elle analyse avec un art tout féminin de la nuance et une malice de voisine sans fiel. Ce qui la frappe d'abord dans le Genevois, c'est sa franchise. Aucun peuple ne cache moins son caractère et ses moeurs. « Il se sent naturellement bon, et cela luilsuffit pour ne pas craindre de se montrer tel qu'il est (2). Il a de la générosité, du sens, de la pénétration; mais il aime trop l'argent : défaut que j'attribue à sa situation qui le lui rend nécessaire ; car le territoire ne suffirait pas pour nourrir les habitants. »
La séparation des sexes, si chère à l'espritMe Rousseau, est un . des traits de mœurs importants de Genève. Elle donne un ton plus grave aux hommes et plus de solidité dans leurs discours. Mais Claire d'Orbe est trop femme, et trop avisée, pour ne pas sentir bien vite le contrepoids de cet avantage dans la conversation :
« Des longueurs toujours excédantes, des arguments, des exordes, un peu d'apprêt, quelquefois des phrases, rarement de la légèreté, jamais de cette simplicité naïve qui dit le sentiment avant la pensée et fait si bien valoir ce qu'elle dit. Au lieu que * le Français écrit comme il parle, ceux-ci parlent comme ils écri» vent ; ils dissertent, au lieu de causer ; on les croirait toujours prêts à soutenir thèse. Ils distinguent, ils divisent, ils traitent la conversation par points ; ils mettent dans leurs propos la même méthode que dans leurs livres : ils sont auteurs et toujours auteurs. Ils semblent lire en parlant... Enfin leur parler est toujours sou-
(i) n est intéressant de faire remarquer, pour ce qui suivra, qu'au moment od il écrivait cet éloge du gouvernement genevois, Rousseau était en pleine gestation du CotUrat social.
(2) Si ce trait de caractère est vrai, combien Rousseau n'est-il pas Genevois! Notons que S. Chappuzbau écrivait déjà, dans son Europe vivante (Genève, i666) : • Les Genevois sont portés d'inclination à la vertu. ■
tenu, leurs discours sont des harangues et ils jasent comme s'ils prêchaient (i). »
Cette juste et fine critique, si vraie encore aujourd'hui, n'empêche pas Claire d'Orbe de distinguer le fond de la forme et de proclamer « qu'avec ce ton dogmatique et froid », les Genevois sont singulièrement vifs, impétueux, ardents et passionnés. « Ils diraient même assez bien les choses de sentiment s'ils ne disaient pas tout... mais leurs points, leurs virgules, sont tellement insupportables, ils peignent si posément des émotions si vives que, quand ils ont achevé leur dire, on chercherait volontiers autour d'eux où est l'homme qui sent ce qu'ils ont décrit. »
De leur côté, les Genevoises, avec leur style un peu guindé que Claire observe jusque dans les propos de deux petites ouvrières causant devant leur boutique (2), sont vives, piquantes, « et l'on voit autant de grandes passions ici qu'en ville du monde ». Elles ont de la grâce et du goût dans leur simple parure, dans leur entretien, dans leurs manières.
« Conune les hommes sont moins galants que tendres, les femmes sont moins coquettes que sensibles, et cette sensibilité donne même aux plus honnêtes un tour d'esprit agréable et fin qui va au cœur et qui en tire toute sa finesse. Tant que les Genevoises seront Genevoises, elles seront les plus aimables femmes de l'Europe, mais bientôt elles voudront être Françaises, et alors les Françaises vaudront mieux qu'elles (3). »
Claire d'Orbe, comme maint voyageur étranger de cette époque, insiste sur le goût de la lecture si répandu à Genève dans tous les états et qui porte le Genevois à penser. Tandis que le Français parcourt tous les livres nouveaux pour pouvoir dire qu'il les a lus, « le Genevois ne lit que les bons Uvres ; il les lit, il les digère ; il ne les juge pas, mais il les sait. Le jugement et le choix se font à Paris; les Uvres choisis sont presque les seuls qui vont à Genève. Cela fait que la lecture y est moins mêlée et s'y fait
(i) Ce que Claire écrit est aussi juste que spirituel et pourrait s'appliquer directement à la manière littéraire de Jean- Jacques lui-même et spécialement à son style épistolaire. Comparez la causerie d*un conte de Voltaire et l'éloquence de la Nouvelle Hélcise ou, sur un même sujet, deux lettres de ces écrivains. Telle lettre de Rousseau est plus qu'une dissertation, im véritable traité, un livre tout entier. L'art délicieux du causeur appartient au seul Voltaire.
(2) « Je prêtai l'oreille et j'entendis qu'une des deux proposait en riant d'écrire leur journal. — Oui, reprit l'autre à l'instant ; le journal tous les matins, et tous les soirs le commentaire. »
(3) Ce coup de patte et de griffe s'adresse directement aux femmes genevoises qui ornaient la cour de Voltaire.
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avec plus de profit. Les femmes dans leur retraite lisent de leur côté (i) ».
Genevois et Genevoises prennent volontiers le ton et le choix d'expressions de leurs fortes lectures. Ils parlent, elles parlent, comme leurs livres. « Il faut tout le bon sens des honmies, toute la gaîté des femmes, et tout l'esprit qui leur est commun, pour qu'on ne trouve pas les premiers un peu pédants et les autres un peu précieuses (2). »
Poursuivant ainsi sa malicieuse revue, Claire d'Orbe loue ensuite l'union conjugale des époux genevois, leur vie domestique agréable et douce, le bienfait (encore !) de travaux et d'amusements différents qui empêchent les deux sexes « de se rassasier l'un de l'autre et font qu'ils se retrouvent avec plus de plaisir ».
«Malheureusement, cette antique modestie commence à décliner. On se rapproche et les cœurs s'éloignent. » Les Genevois qui, à l'étranger, se dénaturalisent facilement et perdent assez aisément leur accent traînant, très sensible, rapportent au pays les mœurs et les vices de l'étranger. Avides d'argent, mais aussi avides d'indépendance, les Genevois au dehors s'adonnent surtout au commerce et à la banque (3), et « plus passionnés d'argent que de gloire, pour vivre dans l'abondance ils meurent dans l'obscurité, et laissent à leurs enfants pour tout exemple l'amour des trésors qu'ils leur ont acquis ».
Claire d'Orbe conclut, comme elle a commencé, en louant la franchise des Genevois. C'est d'eux qu'elle tient tout ce qu'elle a dit, car ils parlent d'eux-mêmes « fort impartialement ». Elle les déclare même « aimables chez eux », ce qui fut toujours, et reste encore une cause de perpétuel étonnement pour ceux qui viennent du dehors visiter la cité de Calvin.
Sans attribuer aux impressions rapides de Claire d'Orbe plus d'importance qu'elles n'en ont, on peut relever le fait que la critique se mêle à l'éloge, les réserves à l'admiration, et la crainte pour l'avenir au tableau encore flatteur du présent. Voltaire a passé par là. Rousseau est loin du dithyrambe de la Dédicace et de l'éloquence enthousiaste de la Lettre à d'Alemhert, Le ton
(z) Tout ceci paraît écrit d*hier et reste parfaitement exact aujourd'huL
(2) Quand l'esprit manque, comme chez Charles Bonnet, la pédanterie ressort cruellement. Nous le montrerons plus loin, comme nous l'avons indiqué déjà.
(3) A Paris seulement, Rousseau a vu à l'œuvre les Tronchin, les Necker, les Thélusson, et d'autres personnages moins cossus, tels que Coindet, Lenieps, Mussard et tuUi quanti.
déclamatoire et la phrase redondante ne se retrouvent plus qu'au -début de la $• partie, dans l'emphatique note de Rousseau sur le « savant et modeste » Âbauzit dont la présence honore Genève qu'il a voulu choisir pour sa patrie (i).
Comment ce roman suisse, protestant, genevois, fut-il accueilli à Genève? Plus froidement que partout ailleurs, affirme Rousseau, dans les Confessions (2). Plus chaleureusement qu'en aucun autre lieu, assure l'excellent historien de la littérature française à l'étranger (3).
La vérité est entre ces affirmations extrêmes. L'accueil varia considérablement à Genève suivant les milieux divers. L'accord ne se fit même pas entre les autorités. Car, si le vénérable Consistoire dénonça au Conseil ce livre « fort dangereux pour les mœurs » et le pria de prendre les mesures nécessaires « pour que le mal que ce livre pourrait faire ne se répandît », le Conseil fit la sourde oreille et se contenta de prendre la plus anodine et la plus inefficace des mesures en faisant « défense aux loueuses de livres de louer ledit livre à personne (4) ».
Les pasteurs étaient évidemment un peu embarrassés de voir leur illustre allié, le défenseur éloquent de leur propre corps et des mœurs austères de Genève, remuer l'Europe par un roman de passion, dont la volupté n'était point absente, et dans lequel l'apologie de la foi protestante côtoyait sans cesse la plus grande indulgence pour l'athéisme sincère et vertueux. D'autre part, il fallait ménager et conserver un si puissant allié (5) et ne pas
(i) « Non, ce n'est pas vous que je veux faire connaître à ce siècle indigne de vous admirer ; c'est Genève que je veux illustrer de votre séjour ; ce sont mes concitoyens que je veux honorer de l'honneur qu'ils vous en rendent. Heureux le pays oii le mérite qui se cache en est d' autant plus estimé ! Heureux le peuple où la jeunesse altière vient abaisser son ton dogmatique et rougir de son vain savoir devant la docte ignorance du sage!... Vous avez vécu conune Socrate : mais il mourut par la main de ses concitoyens, et vous êtes chéri des vôtres. » Œuvres^ t. II, p. 265 (note).
(3) L. XI. c II est singulier que ce livre ait mieux réussi en France que dans le reste de l'Europe, quoique les Français, hommes et femmes, n'y soient pas fort bien traités. Tout au contraire de mon attente, son moindre succès fut en Suisse, et son plus grand à Paris. » Œuvres, 1. 1*', p. 288.
(3) Sayous, Ouvf. cité, t. Iiv, p. 269 : < A peine terminée, la Nouvelle Héloïse était lue avidement à Genève et y faisait plus de ravages que partout ailleurs. Bien des choses qui pouvaient étonner le goût et paraître vulgaires, certains défauts de terroir, comme le ton monté et bourgeoisement romanesque, étaient là un attrait de plus. > Ce jugement paraît peu fondé.
(4) Registres du Conseil, du 26 janvier 1761.
(5) A la suite des Dialogues chrétiens, ou préservatif contre V Encyclopédie (de Voltaire), une lettre du professeur Jacob Vemet, du 4 novembre 1760, sollicitait clairement l'appui de Rousseau contre Voltaire et sa < clique qui voudrait donner
repousser vers l'ennemi, pour quelques peintures un peu libres de la passion et quelques excès de tolérance, un écrivain qui célébrait ainsi devant l'Europe éblouie non seulement la doctrine, mais l'Eglise protestante elle-même. Une lettre de Jacob Vemes, pasteur de Céligny, à Rousseau (i), reflète exactement la double et contradictoire impression que la lecture de Julie produisit sur l'esprit des ministres genevois : admiration pour l'écrivain, réserves sur certaines de ses thèses.
Les adversaires systématiques de Rousseau, eux, s'emparent du livre pour combattre l'écrivain. Charles Bonnet écrit lettre sur lettre pour démolir le roman, avant même qu'il ait paru et, quand il a paru, avant d'en avoir lu une seule ligne. Il reproche à Rousseau son goût singulier, ses paradoxes, son éloquence qui peut séduire le Français « toujours prenable par les oreilles » et « ami des frivolités », mais que « la bonne logique des Allemands aurait tué ». Il réédite sur Rousseau son cliché favori, dont la niaiserie eût gagné à n'être pas tirée à tant d'exemplaires : a Ce peintre excelle bien plus dans le coloris que dans le dessin. » Trois jours plus tard, il prédit que le roman fera plaisir, car il remue et émeut, bien que l'auteur donne dans la caricature, qu'il se contredise sans cesse dans ses raisonnements, qu'il écrive sans principes et s'abandonne à sa verve, tort inexplicable pour une « tête froide » comme Bonnet. Le 4 février, écrivant au professeur de Leyde, M. Allamand, Bonnet reconnaît qu'il n'a ni la volonté, ni le temps de Ure Julie, Mais, à ce qu'il entend, ce n'est plus Diogène, c'est Xatulle ou Pétrone ! Les paradoxes et la séduction
le ton > et qui c boit à longs traits le poison d'irréligion, de luxe et de corruptioa qui lui est présenté sous l'enveloppe du bel esprit joint à l'appât des spectacles >. Voir E. RiTTER, Vernet et Rousseau, dans Etrennes chrétiennes, 1881, p. 180-247, et la lettre de Rousseau à Jacob Vernet, du 39 novembre 1760. Œuvres, t. IV,
(i) Du 26 mai 1761 : « J'ai lu avec un plaisir bien vif votre roman, je l'ai relu avec transport, et je le relirai encore bien des fois... Il n'y a que ce Volmar athée qui m'a attristé; il me semble qu'il est impossible qu'un honnête honmie ne croie pas ea Dieu... Je ne vois aucune bonne raison qui ait pu vous déterminer à faire de l'excel* lent Volmar un athée déterminé ou du moins de {sic) ne l'avoir pas fait changer de système à la fin du roman, etc., etc. » Streckeisen, Amis et ennemis, 1. 1*^ p. 131- Rousseau répond, le 24 juin, dans une lettre un peu agacée, que Vemes a mal saisi l'objet même du livre, qui est de rapprocher les partis opposés par une estime réciproque, < d'apprendre aux philosophes qu'on peut croire en Dieu sans être hypocrite, et aux croyants qu'on peut être incrédule sans être un coquin. Julie, dévote, est une leçon pour les philosophes et Wolmar, athée, en est une pour les intolérants. Voilà le vrai but du livre >. Quant à la conversion de Wolmar, elle est indiquée à la fin du roman « avec une clarté qui ne pouvait souffrir un plus grand développement, sans vouloir faire une capucinade >. Œuvres, t. IV, p. 335.
de Rousseau n'agiront pas sur des hommes sensés comme lui-même. Le 10 mars, dans une lettre à Haller, il soumet à une critique serrée ce livre qu'il n'a pas lu. Un peu de bon dissous dans une quantité de mauvais, le style nombreux et inégal, l'intrigue défectueuse, les peintures quelquefois lubriques, les maximes ^souvent dangereuses, et, pour tout dire, \m franc athée qu'on affecte de représenter comme l'être le plus vertueux, voilà ce que Charles Bonnet reproche au roman, qu'il devine sans l'avoir lu, tant la haine est clairvoyante. « Que penser de l'auteur? conclut le futur patriarche de Genthod, éducateur des pucerons. Valait-il la peine que ce Diogène quittât son tonneau pour se présenterTsous la forme plus ridicule encore d'un petit-maître libertin? Il fait de sa Julie une catin, d'un athée \m précepteur {sic). Tout ceci n'est pas de moi... car je n'ai eu ni le temps, ni la volonté de lire ce roman (i). »
La seule excuse de Charles Bonnet, si c'en est une, est de parler de ce qu'il ignore. A ce jeu-là, un grand savant s'expose à dire les plus grandes sottises.
A l'extrême opposé, les partisans fervents de Rousseau pensent mourir de joie et de fierté. Le jeune et fougueux ministre Paul Moultou, est suffoqué d'admiration :
« Non, monsieur, écrit-il le 7 mars 1761, il ne m'est plus possible de garder le silence ; vous avez mis mon âme à la gêne, elle est oppressée, elle a besoin de s'épancher avec vous (2). »
L'âme de Moultou s'épanche en six longues pages par des exclamations de ce style :
« O Julie ! O Saint-Preux ! O Claire ! O Edouard 1 Quels globes habitent vos âmes et comment pourrais-je m'unir à vous? Monsieur, ce sont là les enfants de votre cœur, votre esprit ne les eût point faits tels; ouvrez-le-moi donc, ce cœur, que j'y contemple vivantes des vertus dont la seule image m'a fait répandre de si douces larmes! »
A l'extase de l'admiration enthousiaste, succède aussitôt, par une pente naturelle, l'anathème aux blasphémateurs :
a Malheur à celui qui ne sait pas s'attendrir au touchant spec-
(i) Toutes ces lettres ont été publiées par E. Ritter, Jean^Jacques Rousseau H Charles Bonnet^ dans Eitennes chrétiennes, 1893, p. 193 et suivantes. Notons que Haller, qui a lu les quatre Lettres sur la Nouvelle Héloîse, adressées à M. de Voltaire par le marquis de Ximenez, et qui en a deviné le véritable auteur, Voltaire lui-même, trouve cette amère satire si virulente qu'elle le réconcilie presque avec « votre philosophe à quatre pattes >, c'est-à-dire avec Rousseau.
(2) SntxcKEiSEN, ouvr. cité, t. I»', p. 7-12.
tacle de rhumanité dans la perfection ! Malheur à celui qui voit du même œil les faiblesses de Thomme de bien et les crimes du méchant! » etc., etc..
Au milieu de ces objurgations, où Rousseau est proclamé « le vengeur de la nature », au milieu des réfutations, où sont justifiés les défauts les plus évidents du roman, et les moins justifiables, l'enthousiaste Moultou fait une remarque très juste qui nous aidera à conclure.
Il observe que, si l'œuvre a été si vivement censurée à Genève, c'est que Rousseau ne l'a point écrite pour Genève. Les mœurs genevoises, si fatalement qu'elles glissent sur la pente de la corruption et de la décadence, si près qu'elles soient de leur ruine, n'en sont pas encore au point où la leçon de Julie leur serait indispensable (i). Mais « s'il existait im peuple chez qui l'amour innocent fût un crime, la galanterie presque ime vertu, l'adultère un jeu, quel tableau plus intéressant à offrir à ce peuple même que celui de deux cœurs honnêtes en qui l'enthousiasme de la vertu se confondrait avec le déUre des sens »? C'est donc pour Paris, non pour Genève, que fut écrite cette leçon de morale supérieure, comme aussi cette leçon de tolérance donnée aux athées et aux fanatiques (2).
En élevant et en généralisant cette observation de Moultou, qui conclut sa lettre par une véritable invocation à saint Rousseau (3), on peut dire que, si le succès de la Nouvelle Héloise fut plus débordant et plus délirant à Paris qu'à Genève, c'est que ce roman apportait à la France, des éléments d'émotion morale et sentimentale — sentiment de la nature, goût de la campagne, paysage alpestre, conscience protestante — plus nouveaux et plus inédits pour elle que pour les concitoyens de Jean-Jacques. La beauté littéraire de l'œuvre, aussi neuve pour Genève que pour Paris, devait toucher un public affiné, sensible à l'éloquence et à l'art de la forme, bien plus délicatement et plus fortement qu'un petit peuple de raisonneurs à l'esprit positif et assez peu sensibles
r (i) Rousseau écrit lui-même, le 12 février 1761, à Mme G... : « Ce ii*est point de mon aveu que ce livre a pénétré jusqu'à Genève, je n'y en ai pas envoyé un seul exemplaire ; et quoique je ne pense pas trop bien de nos mœurs actuelles, je ne les crois pas encore assez mauvaises pour qu'elles gagnassent de remonter à l'amour. ■ Œuvres, t. IV, p. 329.
(2.) « Mais nous n'avons à Genève ni athées, ni persécuteurs, deux sortes d'hommes qui vont toujours ensemble, aussi ce n'est pas pour Genève que vous avez écrit. >
(3) < O Rousseau, notre ange tutélaire, sauvez-nous! *
« LA NOUVELLE HÊLOÏSE » 173
à la séduction du verbe. Quant au fond moral de ce roman genevois, — d'ime part, indulgence pour la fille séduite qui a cédé aux entraînements de la passion individuelle contrecarrée par la règle ou la convention sociale, et, d'autre part, intransigeante condanmation de Tadultère, même passionné, parce que mensonge et rupture de la parole donnée — rien ne se pouvait imaginer de plus différent, de plus étranger, de plus contraire à la morale courante, à la pratique admise et approuvée alors par tous <c les honnêtes gens » de France. Cette morale mondaine, au dix-huitième siècle et en France, condamnait sans pitié la jeune fille qui se donne librement à un amant de son choix et parfaitement digne d'elle. Elle donnait absolution complète et plénière indulgence à toute femme mariée qui prend un ou plusieurs amants (i). Rousseau renverse donc les termes de ce qui est reçu, admis, approuvé par tout le monde en France et de son temps. Rien d'étonnant si tout ce qu'il dit, servi par une éloquence sans exemple, fait sensation. Après les goûts et les plaisirs, ce sont les mœurs intimes qu'il prétend révolutionner, par son éloquence passionnée, pour rétablir l'ordre des sentiments naturels détruit par la civilisation. Après les arts, le théâtre, les sciences et les lettres, les mœurs relâchées et adultérées, ce sont les institutions politiques qui restent à bouleverser. Le Contrat social y pourvoira.
(x) « Il semble que tout Tordre des sentiments naturels soit ici (à Paris) renversé. Le cœur n'y forme aucune chaîne ; il n'est point permis aux ûUes d'en avoir un; ce droit est réservé aux seules femmes mariées et n'exclut du choix personne que leurs maris. Il vaudrait mieux qu'une mère eût vingt amants que sa fille un seul. L'adultère n'y révolte point, on n'y trouve rien de contraire à la bienséance; les romans les plus décents, ceux que tout le monde lit pour s'instruire, en sont pleins, et le désordre n'est plus blâmable sitôt qu'il est joint à l'inôdéUté. O Julie ! telle femme qui n'a pas craint de souiller cent fois le lit conjugal oserait d'une bouche impure accuser nos chastes amours, et condamner l'union de deux cœurs sincères qui ne surent jamais manquer de foi. On dirait que le mariage n'est pas à Paris de la même nature que partout ailleurs », etc., etc. Saint-Preux à JuUe. Deuxième partie, lettre 21.