ÉDUCATION DE LA SENSIBILITÉ
retraite; et ce roman, présageant celui de la Nouvelle fieloïse, n'avait rien que de noblement humain. Mais les Charmettes, que deviennent les Charmettes en tout cela?
Le long de ce vallon, à mi-côte, sont quelques maisons éparses, fort agréables pour quiconque aime un asile un peu sauvage et retiré... La maison était très logeable : au devant un jardin en ter* rasse ; une vigne au-dessus, un verger au-dessous ; vis-à-vis un petit bois de châtaigniers ; une fontaine à portée ; plus haut, dans la montagne, des prés pour l'entretien du bétail ; enfin tout ce qu'il fallait pour le petit ménage champêtre que nous y voulions établir.
Que devient ce lieu où Rousseau a voulu situer luimême l'origine de son bonheur? Sans doute il exista, mais sensiblement plus tard que les Confessions ne l'indiquent, après le voyage de Montpellier et non avant, en 1738 et non en 1736. A rencontre du poétique récit de Rousseau, nous avons des actes notariés : ils administrent la preuve indiscutablement. Et pourtant, il serait bien dommage qu'ils eussent raison. Disons, pour tout accorder, que Rousseau a voulu « localiser » sa félicité. Il l'a rattachée à un lieu matériel qui put lui renvoyer l'image du bonheur promis et faire corps avec elle. C'est ainsi qu'il eut besoin, pour situer d'autres amours, des rives du lac autour duquel son cœur n'a jamais cessé d'errer. Les Charmettes, dans l'imagination de Rousseau, remplissent un rôle identique : elles sont le cadre sensible et matériel d'immatérielles amours, un point d'appui nécessaire pour le cœur. Toute discussion, dès lors, serait oiseuse. Elles ne furent pas simplement un lieu de l'espace, mais surtout un moment précieux du temps. Elles furent mieux qu'un cadre : une époque de la sensibilité de Rousseau.
C'est bien dans ce sens spirituel qu'il faut les entendre. Les Confessions en font foi :
Ici conunence le court bonheur CiC ma vie, ici viennent les paisibles mais rapides moments qui m'ont donné le droit de dire que j'ai vécu. Moments précieux et si regrettés! Ah! recommencez pour moi votre aimable cours ; coulez plus lente-
ment dans mon souvenir, s'il est possible, que vous ne fîtes réellement dans votre fugitive succession.
Au reste, le contentement intérieur se joignait à la vie champêtre et projetait sur elle son paisible éclat. Les vendanges, la récolte des fruits, les soins du verger et de la basse-cour l'attachèrent de plus en plus à la vie rustiqut?. Les promenades matinales, la prière faite d'une sincère élévation du cœur vers Dieu, la méditation de l'après-midi nourrie de fortes lectures dont nous donnerons plus tard le détail, quelques visites d'amis éprouvés; d'autres plaisirs dus à la promenade et aux haltes sous les grands arbres, tandis que l'air était pur, l'horizon sans nuages et que la sérénité régnait au ciel comme dans les cœurs : tels étaient les principaux épisodes d'une vie faite de simplicité et de recueillement. Les souvenirs d'Annecy accouraient d'ailleurs en foule, et le rêve qu'il y avait fait tout éveillé s'accomplissait maintenant : rêve de tendresse et de bonheur. La réalité y ajoutait simplement de sa plénitude et de sgi sécurité. A ce moment, infiniment précieux, Rousseau eut la révélation d'un âge d'or dont la vie champêtre est le signe à condition qu'il s'y joigne « la sérénité de l'âme et la simplicité du cœur >, dont les objets familiers nous renvoient l'image. Cette vision se retrouvera dans l'hymne — absurde comme tout lyrisme - à la vie sauvage et dans les scènes plus apaisées de YHéloïse. Ajoutez -y l'heureux dénouement d'une crise religieuse dû aux enseignements quiétistes de Mme de Warens, habile à endormir ses craintes, à le garantir des terreurs de la mort et de ses suites : il puisait avec sécurité dans cette source de confiance. De ce concours d'émotions résultait un état habituel très calme, sensuel même, que nous trouverons mêlé à toutes les impressions de Rousseau et qui sera par la suite l'une des marques les plus originales de sa sensibilité. Le mélange de langueur et d'exaltation qu'on s'est plu à relever comme sa marque propre, s'explique par ces heures de recueillement, d'effusion partagée et de maladie.
Je puis dire que ce temps où je vivais dans la retraite et tou-