ÉDUCATION DE L'INTELLIGENCE
jours malade fut celui de ma vie où je fus le moins oisif et le moins ennuyé. Deux ou trois mois se passèrent ainsi à tâter la pente de mon esprit et à jouir, dans la plus belle saison de l'année et dans un lieu qu'elle rendait enchanté, du charme de la vie dont je sentais si bien le prix.
Loin donc de voir dans les Charmettes, ainsi que le voudrait M. Lasserre, un facile Eldorado qui aurait développé en Rousseau le goût d'une existence paresseuse et sensuelle, il convient d'y voir la retraite où se recueillaient, avant de prendre définitivement leur essor, ses jeunes forces.
Dans cette période de l'éclosion en tous sens, l'intelligence, qu'il avait vaste et ardente, ne dut point rester inactive. Nous l'avons vu : il ne sépare pas du charme que lui causent ces paisibles joies celui des « belles connaissances » qu'il se propose d'acquérir; c'était même mieux pour lui que s'il les eût déjà possédées, car le plaisir d'apprendre entrait pour beaucoup dans son bonheur actuel. Cette ar^ deur passionnée qu'il portait en tout et qui le fait ressembler à Pascal, beaucoup mieux muni que lui de disciplines et de secours, il h déploya dans l'acquisition de ses connaissances. Né pour tout comprendre et ne sachant rien, aiguillonné par cette nouvelle contradiction qui dut être la plus pénible de toutes et qui fut peut-être la plus féconde, il se jeta dans l'étude ave: la fougue qu'il mettait dans tous ses attachements; et peu à peu, dans le commerce des philosophes, des savants et des poètes, il sentait les révélations et les premiers frémissements de son génie. « Je ne lisais pas, dit-il, je dévorais; je me sentais entraîné vers l'étude avec une force irrésistible. Je voulais acquérir des idées de toutes choses »
En dehors des Confessions et du Verger de Mme la baronne de Warens (paru d'abord à Londres chez Jacob
Tonison, en 1739), les documents manuscrits publiés par M. Dufour nous renseignent sur cette période de fièvre intellectuelle e'tsur la méthode que Rousseau applique d'instinct : cahiers de géométrie" et d'astronomie, problèmes d'arithmétique,' chronologie universelle, généalogie de la maison d'Autriche, notes sur la < constitution des fortifications » dénotent des essais d'acquisition, des poussées de curiosité en tous sens. On voit qu'il tend obscurément à se faire d'abord un magasin de connaissances. Abordant plus méthodiquement les sciences, il prend pour guide le P. Lamy et ses entretiens sur les sciences. Après cela, venait le latin : il lit et apprend Virgile dans la matinée, réservant l'après-midi à la « récréation », c'est-à-dire l'histoire et la géographie. Nous savons, d'autre part, que les expériences de physique et de chimie, les observations astronomiques en plein air ne le laissaient pas indifférent.
Voilà pour le « magasin de connaissances »; voici pour le magasin d'idées. Le Verger nous cite pêle-mêle Fontenelle, Pascal, Montaigne et La Bruyère, Télémaque et Sethos, Cleveland, Racine, Horace; il faut y ajouter les Méditations de Descartes qu'il étudie sous la direction de M. Salomon, cartésien réputé, les œuvres de Locke, de Malebranche, de Fénelon dont on sait l'influence sur la formation philosophique et religieuse de son esprit, de Leibnitz et de Platon, la logique de Port-Royal. Voltaire est, à ce moment, son modèle et son idole : de concert avec M. de Conzié, il le lit et le commente. Les Lettres philosophiques le captivent, Zaïre l'enchante. De ce contact avec les idées, de ces premièr.js révélations si enivrantes pour un esprit enthousiaste, Rousseau éprouva à Chambéry d'abord et surtout aux Charmettes le charme naissant. Il a senti la joie d'entrevoir sans nul maître, sans autre guide que ses livres, les perspectives séduisantes de ce monde intellectuel dont il admirera plus tard la belle et fière économie. Ce qu'il y perdit en méthode, il le gagna en enthousiasme. En même temps que tout lui paraissait attirant et digne d'exciter une curiosité qui se renouvelait d'elle-même, il sentait naître en lui de nouvelles énergies, et cette révélation d'un génie