ÉDUCATION SOCIALE ET MORALE
soupers étaient très gais, très agréables; on y disait le mot et la chose, on y chantait des duos :
J'étais à mon aise; j'avais de l'esprit, tles saillies; le Père Caton était charmant ; maman était adorable ; l'ablié Palais, avec su voix de l">(iHif, était le plastron.
N'oublions pas, au cours de cette formation mondaine, le prestige que devait exercer sur l'esprit de Rousseau la brillante compagnie qui tenait ses séances, non chez Mme de Warens, un peu décriée, mais dans le salon de Marguerite de Lescherain, femme du comte de Menthon de Montrotier. Le marquis et la marquifee de Challes étaient au contraire des familiers de la baronne, ainsi que Marc- Antoine Costa, comte de Charlie, grand amateur d'alchimie, passion qu'il partageait avec Mme de Warens. Ajoutez-y, dans la bonne bourgeoisie, le savant docteur Salomon qui apportait la note philosophique et scientifique, le docteur Grossi, bourru spirituel et instruit, et toute la foule des amis de la maison, religieux, cordeliers, jacobins et jésuites, parmi lesquels surnagent, en dehors, bien entendu, des exécutants musiciens, l'abbé Léonard qu'il appellera familièrement son oncle, les Pères Hemet et Coppier, ses maîtres de littérature et de sciences. Voilà donc le cercle où Rousseau goûtait la douceur de la vie dans un commerce agréable et sûr. Et n'oublions pas le chœur des écolières,car il est pour lors professeur de musique : Mlle de Mellarède, Mlle de Menthon, Mlle de Charlie, Mlle Lard, qu'il se plaisait à agacer, ce que lui rendait bien — non pas précisément Mlle Lard -~ mais sa mère. Bref, il se meut, comme il dit, dans son élément.
Ainsi son expérience de la vie allait croissant; elle lui révélait d'autres motifs d'intérêt que les visions fantastiques de l'imagination : elle venait à point limiter et alimenter son rêve.
En même temps que l'imagination prenait ainsi un contenu plus substantiel, la sensibilité allait trouver des aliments plus solides. L'amitié de Mme de Warens les lui valut en majeure partie. Nous disons à dessein amitié; c'est le mot qui convient, si l'on y joint la confiance et la familiarité sans borne que des sentiments de long temps partagés et l'accoutumance peuvent faire naître. Rousseau ne laisse pas ignorer qu'elle eut un cœur chaste et un tempérament de glace. Ses fautes - qui, à ses yeux, étaient dépourvues de toute conséquence — lui vinrent de ses erreurs plutôt que de ses passions.
Elle était bien née, son cœur était pur, elle aimait les choses honnêtes, ses penchants étaient droits et vertueux, son goût était déhcat, elle était faite pour une élégance de mœurs qu'elle a toujours aimée et qu'elle n'a jamais suivie, parce qu'au lieu d'écouter son cœur qui la menait bien, elle écouta sa raison qui la menait mal. Quand des principes faux l'ont égarée, ses vrais sentiments les ont toujours démentis : mais, malheureusement, elle se piquait de philosophie, et la morale qu'elle s'était faite gâta celle que son cœur lui dictait.
Autant dire que l'offre qu'elle put faire de sa personne à Rousseau, peu impatient de la recevoir, fut une formalité sans importance, une erreur de raisonnement : un sophisme de plus. Rendons-lui cette justice que, pratiquant Rousseau depuis huit ans, elle ne s'était pas pressée de le favoriser, ce qui confirme notre hypothèse. N'insistons pas davantage sur une aventure à qui les intéressés ont prêté moins d'importance que nous, et voyons-y une crise d'adolescence galamment dénouée, dans le goîit du temps.
On le voit : le roman des Charmettes avait commencé bien avant que les Charmettes eussent offert leur pacifique