ÉDUCATION DE L'INTELLIGENCE
obscur et inquiet dut être une vision inoubliable. C'est là qu'il puisera la force de résistance et la force d'élan, quand il lui sera nécessaire plus tard, à Paris, de conserver intact et d'affirmer ensuite, devant le monde étonné, ce génie fait de lumière et d'amour qui vient de s'éveiller aux Charmettes et dont il a senti, en une expérience suprême, les premiers tressaillements.
Nous sommes donc de l'avis de M. Ducros et de M. Ritter; nous estimons, avec ce dernier, que le pèlerinage des Charmettes n'est pas un voyage à Cythère. Nous ajoutons que là, ou du moins dans cette période de sa vie qui marque le terme de son ardçnte adolescence, toutes les forces tendues de son ê're prennent à l'envi leur essor : ce qui était jusque-là promesse ou crise prend une forme et se dénoue : dénouement pacifique donné par l'harmonie de la raison avec le sentiment, de l'câme avec la nature. De là, après le <■- bourgeonnement > de ses jeunes forces, leur poussée rapide et leur éclosion en tous sens : sensibilité physique-, sensibilité morale, sensibilité religieuse, épanouissement de l'imagina-ion, qui, loin de se nourrir d;ins le vide, s'applique au réel, voilà, autant que le développement intellectuel, le fruit de ce recueillement prolongé. Ce fut une période d'intensité : toutes les énergies du cœur et de l'esprit s'élèvent et, après une initi^ition féconde, s'ordonnent et trouvent leur forme. Qu'en changeant de lieu, elles soient heurtées et contraintes, qu'elles éprouvent de la part des forces sociales - hostiles, mais surtout inassimilables - une résistance sourde ou déclarée, elles s'agiteront au point de renverser un ordre donné; et, en faisant appel aux images amassées, aux trésors de rêverie, de méditation, d'ardeur singulière enmiagasinés en elles, elles sentiront qu'elles portent en elles la promesse et l'espoir d'un monde nouveau. Rousseau, en quittant les Charmettes, n'aura qu'à préserver ce monde possible qu'il recèle en lui et qui déjà s'agite dms son imagination, il n'aura qu'à dérouler librement les perspectives que tient embrassées son génie, pour qu'apparaisse une œuvre étonnante de jeunesse et de variété. Cette œuvre n'est qu'une inspiration
féconde, qui se déroule. Mais cette inspiration est désormais constituée avec ses répulsions instinctives et ses prédilections réfléchies. Rien ne saurait arrêter sa force ni changer sa direction ; il suffira d'une chiquenaude pour la mettre en mouvement.