‹ Jean-Jacques RousseauChapitre 14 sur 70 · LA VIE MONDAINE · texte numérisé non relu

LA VIE MONDAINE

valescence qui suivait, l'étrange ardeur des premières années consumait son âme, la jetant dans un état d'inspiration qu'elle avait peine à supporter, et dont elle se débarrassait par la musique :

Co)iipi)sition musicale.

Par la suite d'un rhume négligé, je gagnai une fluxion de poitrine dont je faillis mourir. J'ai eu souvent dans ma jeunesse de ces maladies inflammatoires, des pleurésies, et surtout des esquinancies auxquelles j'étais très sujet, dont je ne tiens pas ici le registre : et qui toutes m'ont fait voir la mort d'assez près pour me familiariser avec son image. Durant ma convalescence j'eus le temps de réfléchir sur mon état, et de déplorer ma timidité, ma faiblesse et mon indolence, qui, malgré le feu dont je me sentais embrasé, me laissait languir dans l'oisiveté d'esprit toujours à la porte de la misère. La veille du jour où j'étais tombé malade, j'étais allé à un opéra de Royer, qu'on donnait alors, et dont j'ai oublié le titre. Malgré ma prévention pour les talents des autres, qui m'a toujours fait défier des miens, je ne pouvais m'empêcher de trouver cette musique faible, sans chaleur, sans invention. J'osais quelquefois me dire : « 11 me semble que ie ferais mieux que cela. » Mais la terrible idéeque j'avaisde lacompositiond'un opéra, et l'importance que j'entendais donner par les gens de l'art à cette entreprise, m'en rebutaient à l'instant même et me faisaient rougir d'oseï y penser. D'ailleurs où trouver quelqu'un qui voulût me fournir des paroles et prendre la peine de les tourner à mon gré.^ Ces idées de musique et d'opéra me revinrent durant ma maladie, et dans le transport de ma fièvre, ie composais des chants, des duos, des chœurs. Je suis certain d'avoir fait deux ou trois morceaux di prima inieiiîione, dignes peut-être de l'admiration des maîtres s'ils avaient pu les entendre exécuter. Oh! si l'on pouvait tenir registre des rêves d'un fiévreux, quelles grandes et sublimes choses on verrait sortir quelquefois de son délire !

Ces sujets de musique et d'opéra m'occupèrent encore pendant ma convalescence, mais plus tranquillement. A force d'y penser, et même malgré moi, je voulus en avoir le cœur net et tenter de faire à moi seul un opéra, paroles et musique. Ce n'était pas tout à fait mon coup d'essai. J'avais fait à Chambéry un opéra-tragédie, intitulé Iphis et Ânaxaréte, quJ j'avais eu le bon sens de jeter au feu. J'en avais fait à Lyon un autre intitulé

/.? Di'amvi'iir du iioiivi'au inoucJr, dont, après l'avoir lu i^ M. Bor.dcN, à l'abbé de Mably, à l'abbc ïnibk't et à d'autres, j'avais fini par faire le même usage, quoique j'eusse déjà fait la musique du prologue et du premier acte, et que David m'eût dit, en voyant cette musique, qu'il y avait des morceaux dignes du Buononcini.

Cette fois, avant de mettre la main à l'œuvre, je me donnai le temps de méditer mon plan. Je projetai dans un ballet héro'ique trois sujets différents en trois actes détachés, chacun dans un différent caractère de musique ; et, prenant pour chaque sujet les amours d'un poète, j'intitulai cet opéra les Muses oalanies. Mon premier acte, en genre de musique forte, était le Tasse ; le second, en genre de musique tendre, était Ovide ; et le troisième, intitulé Anacréon, devait respirer la gaieté du dithyrambe. Je m'essayai d'abord sur le premier acte, et je m'y livrai avec une ardeur qui, pour la première fois, me fit goûter les délices de la verve dans la composition. Un soir, près d'entrer à l'Opéra, me sentant tourmenté, maîtrisé par mes idées, je remets mon argent dans ma poche, je cours m'enfermer chez moi, je me mets au lit après avoir bien fermé tous mes rideaux pour empêcher le jour d'y pénétrer ; et là, me livrant à tout l'oestre poétique et musical, je composai rapidement en sept ou huit heures la meilleure partie de mon acte. Je puis dire que mes amours pour la princesse de Ferrare (car j'étais le Tasse pour lors) et mes nobles et fiers sentiments vis-à-vis de son injuste frère, me donnèrent une nuit cent fois plus délicieuse que je ne l'aurais trouvée dans les bras de la princesse ellemême. Il ne resta le matin dans ma tête qu'une bien petite partie de ce que j'avais fait ; mais ce peu, presque effacé par la lassitude et le sommeil, ne laissait pas de marquer encore l'énergie des morceaux dont il offrait les débris. {Confessions).

Nous ne suivrons pas Rousseau à Venise, auprès du comte de Montaigu, ambassadeur de France, dont il devint secrétaire par l'intermédiaire de Mme de Broglie; la prophétie du Père Caste! se réalisait. Disons simplement qu'à Venise il s'ancra dans le goût de la musique, se perfectionna dans la connaissance de la langue et de la littérature italiennes, et commença à penser, par contraste avec l'ordre social qu'il avait sous les yeux, aux institutions politiques. De retour à Paris et réinstallé dans son hôtel Saint-Quentin,

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