‹ Jean-Jacques RousseauChapitre 15 sur 70 · LA VIE MONDAINE · texte numérisé non relu

LA VIE MONDAINE

il y trouve une jeune fille que l'hôtesse avait prise pour « travailler au linge » : c'était Thérèse Le Vasseur. Or, à cette heure, il lui fallait, à la place de l'ambition éteinte, un sentiment qui remplît son cœur; il fallait un successeur à maman. « Il lui fallait quelqu'un qui vécut avec son élève, et en qui il trouvasse la simplicité, la docilité de cœur qu'elle avait trouvées en lui. >

Cette liaison ne pouvait pas être de celles qui interrompent le train ordinaire de l'existence. Rousseau ne cesse donc pas de nouer de nouvelles amitiés. Gauffecourt, de retour de Genève, l'introduit chez M. de la Poplinière, fermier général. Mécène de Rameau. Il y fait ses débuts musicaux avec les- Muses galantes. Ces débuts, toutefois, eurent assez de retentissement pour le désigner aux retouches que nécessitèrent in extremis les répétitions d'une œuvre de Voltaire en collaboration avec Rameau, les Fêtes de Ramire. M. et Mme de la Poplinière ne lui font pas oublier Mme Dupin ni M. de Francueil, à qui il s'attache comme secrétaire et caissier.

A ces deux maisons qui comptaient parmi les plus brillantes de Paris, il faut à cette da*e en ajouter une troisième, Francueil venait de l'introduire chez Mme d'Épinay.

Elle s'appelait Mlle des Clavelles et venait d'épouser M. d'Épinay, fils de M. de La Live de Bellegarde, fermier général. Son mari était musicien, ainsi que M. de Francueil. Elle était musicienne aussi, et la passion de cet art mit entre ces trois personnes une grande intimité.

Dans le cercle de Mme d'Épinay, Rousseau rencontre Mlle d'Ette qui passait pour méchante, et le chevalier de Valory qui ne passait pas pour bon; il fait la connaissance de la belle-sœur de Mme d'Épinay, Mlle de Bellegarde. qui devint bientôt comtesse d'Houdetot. Elle se montra à lui avec cette familiarité charmante qui lui était naturelle; il la trouva aimable, mais ce fut tout. f<ien ne faisait présager un orageux avenir. Dans un milieu si brillant, Rousseau fait bonne figure. H est < des amusements - de la Chevrette château près de Saint -Denis appartenant au père de

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Mme d'Épinay; il y joue la comédie, il en compose même pour la circonstance : V Engagement téméraire. Cependant, ses relations plus sérieuses ne sont pas oubliées, il resserre ses liens d'amitié avec Condillac et Diderot et fait connaître le premier au second. Ils se plurent. Se lier avec Diderot et d'Alembert, c'était entrer dans le cercle des « philosophes », c'était s'engager à l'Encyclopédie. On lui proposa la rédaction des articles relatifs à la musique : il accepta, en attendant des questions d'ordre économique et- social, et il exécuta très à la hâte son travail. Il ne lui restait qu'à connaître Qrimm pour constituer le cercle de ses amis de 1750. C'est ce qui eut lieu chez le baron de Toune, gouverneur du prince de Saxe-Gotha, à qui Grimm servait de lecteur en attendant qu'il trouvât quelque place, « et dont l'équipage très mince annonçait le pressant besoin de la trouver ».

Qu'était Rousseau dans cette période de vie mondaine, dont le point culminant se place à la veille du célèbre Discours de l'académie de Dijon? Un fait est incontestable : l'accueil plus que sympathique qu'il rencontre dans les cercles les plus raffinés de la capitale, et son très réel succès <^ mondain ». Les lettrés le recherchent, les femmes lui font fête; ce n'est pas l'inconnu, ou le méconnu que la légende nous présente. Il est déjà réputé, recherché : on tient à son amitié; on s'ingénie à la conserver; on le traite avec égards. Peut-être la réserve de ses manières et de sa conversation, son indolence aussi, en contrastant avec l'assurance des ' philosophes », lui attirent-elles des symp'.thies. Il est eçcore jeune;' il est distingué de tournure et de manières; il paraît original par co qu'il d't o' ne dit pas; il a des saillies qui intéressent, des boutades qui déconcertent déjà. C'est un original. Il y avait là de quoi plaire et attirer. Les femmes, douées de divination instinctive, quand il

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s'agit de sentiments, soupçonnent le côté romanesque de sa vie. Sa personne physique tt sa physionomie singulièrement expressive fixent leur sympathie mobile. Son regard extraordinairement vif et ardent, toujours en quête du leur, longuement fixé sur elles, leur révèle le fond de passion et de langueur qui est en lui. Enfin, à l'occasion, il sait èird brillant à force de sincérité et de confiance, quand < il parle de ses malheurs ^>, quand « il se confesse » (déjà!) de ses fautes et de ses amours. IMntéresse par cet air d'abandon et d'ingénuité. Bref, il se fait plaindre et se laisse aimer. 11 devait faire fureur. Cette pointe d'originalité est attestée par l'aven spontané de Mlle d'htte, qu'il n'aimait pas cependant et qui le lui rendait : « On dit toute son histoire aussi bizarre que sa personne, écrit-elle, et ce n'est ]"as peu. J'espère que nous la saurons un jour. » Mme d'Épinay écrit de son côté à Francueil :

J'ai encore l'âme atteiidrie de la manière simple et originale dont il raconte ses malheurs. Il est de retour à Paris depuis trois ans : c'est la nécessité d'essuyer une injustice et la perspective d'être pendu, dit-il, qui l'y a ramené.

On perçoit ici l'écho de sa conversation abandonnée, avec ses aveux confiants, comme aussi de ses paradoxes amers et de ses révoltes qui le font regarder par les Célimènes du temps comme un autre Alceste. Mais encore on n'y prenait point garde : c'était jeu de salon autrement piquant qu'à l'ordi'naire, et c'était un attrait de plus.

Intellectuellement, il est à cet'.e même date dans un:.^ période de crise où se devinent l'amertume et l'accent de révolte de ses premiers écrits. Une lettre à d'Altuna, du 30 juin 1748, nous renseigne sur la double tendance qui se fait jour en lui : irritabilité combative au dedans, en ce qui touche le caractère, et - dans l'ordre des préoccupationà spéculatives progrès de l'esprit de système et att-^ichement au rationalisme cartésien.

Ainsi se marque nettement l'attitude de Rousseau. En fait de religion, ses principes sont désormais fondés sur

l'évidence et la démonstration < qui sont, quelque dodrine que l'on embrasse, les seules armes que l'on ait pour l'établir >. En fait de philosophie pratique, la routine et la morale religieuse étant tour à tour écartées, c'est à une théorie personnelle, issue de la réflexion et de la raison, qu'il denic.nde. les règles de la conduite. C'est là ce qu'il nomme < une morale de principe ». En même temps, s'affirme l'attitude agressive ou combative de son esprit. Dans la lettre du 17 janvier 1749 adressée à Mme de Warens, Rousseau annonce qu'il s'est chargé de quelques articles pour le Dictionnaire des arts et des sciences; et quel est le sentiment qui l'anime au point de lui faire oublier sa peine et ce redoublement d'effort? La haine.

Je suis sur les dents, mais j'ai promis, il faut tenir parole : d'ailleurs, je tiens au cul et aux chausses des gens qui m'ont fait du mal ; la bile me donne des forces et même de l'esprit et de la science : « La colère suffit et vaut un Apollon. *

Je bouquine, j'apprends le grée. Chacun a ses armes : au li' u de faire des chansons à ses ennemis, je leur fais des articles de dictionnaire : l'uu vaudra l'autre et durera plus longtemps.

Et telle est l'ardeur de la haine qu'elle a réussi à l'emporter, quelques instants, dans ses préoccupations, < sur celle de l'amitié >.

Cette tendance à l'amertume s'affirme à cette époque de toutes manières. Dans une lettre de 1749, félicitant un de ses correspondants, < homme de vingt-deux ans, galant, aimable, spirituel, et d'ailleurs point rebuté de la fortune de se retirer du monde, il ajoute tels traits qu'il pourrait s'appliquer à lui-même :

Vous êtes né pour une meilleure occupation : le goût passionné, mais délicat, qui vous entraîna vers les plaisirs, vous aura bientôt fait démêler la fadeur des plus brillants ; vous éprouverez avec étonnemont que les plus simples et les plus modestes n'en (»nt ni moins d'attrait, ni moins de vivacité. Vous connaissez désormais les honnnes; vous n'avez plus besoin de les tant voir pour apprendre à les mépriser.

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