‹ Jean-Jacques RousseauChapitre 16 sur 70 · PORTRAIT DE ROUSSEAU A CETTE DATE · texte numérisé non relu

PORTRAIT DE ROUSSEAU A CETTE DATE

Même note désabusée dans l'une des premières lettres à Voltaire :

J'ai renonce' aux lettres et à lu fantaisie d'acquérir de la réputation ; et, désespérant d'y arriver comme vous à force de sénie, j'ai dédaigné de tenter, comme les hommes vulgaires, d'y parvenir à force de manège.

Plus loin une déclaration de principes « républicains ^, qui achève de caractériser sa physionomie morale à cette date :

J'adore la liberté ; je déteste également la domiiKition et la servitude ; et ne veux en imposer à personne. De tels sentiments sympathisent mal avec l'insolence; elle est plus propre à des esclaves ou à des hommes plus vils encore, à de petits auteurs jaloux des grands.

Ces trésors de haine s'accroissent de, l'expérience même de ses fautes et du souvenir de ses insuccès.

Je m'étais imaginé, en vrai Sjisse, que pour réussir il ne fallait que bien faire; mais ayant vu, par l'expéiience d'autrui, que bien faire est le premier et le plus grand obst.acle qu'on trouve à surmonter dans cette carrière et ayant éprouvé moi-même qu'il y faut d'autres talents que je ne puis ni ne veux avoir, je me suis hâté de rentrer dans l'obscurité qui convient k mes talents et à mon caractère et où vous deviez me laisser pour l'honneur de votre journal (1).

Voilà pour le souvenir des insuccès; voici pour l'expérience des fautes. 11 s'agit, on le devine, th la fameuse lettre à Mme de Francueil qui commence par ces ternies : ' Oui, madame, j'ai mis mes enfants aux Enfants-Trouvés; j'ai chargé de leur entretien l'établissement fait pour cela. Si ma misère et mes maux m'ôtent le pouvoir de remplir un soin si cher, c'est un malheur dont il faut me plaindre, et non pas. un crime à me reprocher.

Et la conclusion quelle sera-t-elle? 'C'est l'état dts riches, c'est votre état, qui vole au mien le pain de mes enfants. >

I 1 ) Lettre à M. l'abbi Raynal, auteur du Mercure de France, 25 juillet 1750.

Ce sont déjà les idées, c'est le ton du discoms sur l'origine de rinégalité. La source en apparaît nettement : le I essentiment social et l'amertume depuis longtemps amassés auxquels il convient de joindre cette prompitude à s'irriter, à prendre le contrepied où il reconnaît déjà comme un trait original de son caractère et un titre de gloire.

Ainsi l'esprit était désenchanté. Les années de vie mondaine avaient été pour Rousseau des années d'apprentissage et d'essai. On ne peut pas dire avec M. Jules Lemaître que Rousseau, subjugué par l'admiration que lui avait d'abord inspiré Voltaire, pouvait se regarder, à la fin de cette période de tâtonnements, comme un raté. On a vu plutôt que son succès dans la plus brillante des sociétés est à peu près sans exemple et que ses talenls y étaient singulièrement prisés. Tout ce qu'on est en droit d'affirmer, c'est que, usant déjà d'une méthode d'approximation qui lui sera familière, Rousseau multiplie les tentatives dans toutes les directions : il s'essaie dans tous les domaines où l'activité intellectuelle de son siècle s'est déployée : astronomie et chimie, belleslettres, musique, théâtre, il n'est point de voie suivie par ses contemporains qu'il n'ait lui-même tenté de parcourir. Tour à tour, il s'était appliqué aux arts, « qui engendrent le luxe, » aux lettres qui font des poètes d^ salon, aux sciences qui rendent l'esprit chimérique et vain, aux formalités mondaines qui laissent après elles frivolité et déception. Tous les côtés qui plaisent à cette brillante vie de société, il les aura connus, abordés. 11 en sera revenu. En fin de compte, il ensevelit sa prose dans l'Encyclopédie, et il est l'un quelconque des hommes de lettres qui forment le cercle de Mme Dupin ou de Mme d'Épinay (I). il est en conformité parfaite avec son siècle dont il reflète l'esprit; il en accepte, en apparence, tous les engouements. Mas son ca^ur, dont il sent confusément les aspirations impatientes, mais sa valeur cachée, son mérite interne, toute cette originalité qu'il sent en lui, inquiète, révoltée, qui donc

(i) Voir à ce propos l'important ouvrage de M. Louis Ducros, J.-J, Rousseau : de Genève à VHermitage.

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