‹ Jean-Jacques RousseauChapitre 19 sur 70 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

LE DISCOURS SUR LES SCIENCES ET LES ARTS /. Sens ci importance des Discours, — //. Le Discours.

Nous venons de le voir : dans cette période de tâtonnements et d'essais en tous genres qui va de 1741 à 1750 Rousseau, mécontent de son rôle d'imitateur, est conscient de sa valeur intime; il l'attribue non à h variété de ses connaissances, mais à la puissance et à l'originalité de ses sentiments. 11 s'exaspère de sentir fermenter en lui des forces qui n'ont pas trouvé leur emploi. 11 en était là de ces retours sur lui-même quand, un jour de l'année 1849, allant voir, au donjon de Vincennes, Diderot prisonnier, il lut dans le Mercure de France ce sujet mis au concours par l'Académie de Dijon : « Si le rétablissement des sciences et des arts a contribué à épurer les mœurs. » A l'en croire et il n'y a pas de raison de mettre en doute son témoignage - la lecture de ce sujet l'aurait jeté dans cet état d'agitation que sa vive sensibilité lui rendait fréquent : oppressé, palpitant et comme pris d'ivresse, il aurait eu l'esprit ébloui de mille lumières et, à travers des larmes involontaires, tout un monde lui serait apparu.

Que soutient-il dans ce Discours? Que les sciences, les lettres et les arts sont des instruments de civilisation, mais aussi de corruption. 11 en atteste l'histoire : <- L'élévation ou

l'abaissement journalier des eaux de l'Océan n'ont pas été plus régulièrement assujetis au cours de l'astre qui nous éclaire durant la nuit que le sort des mœurs et de la probité au progrès des sciences et des arts. > Voyez l'Egypte, la Grèce, Rome, l'Empire d'Orient, la Chine : partout la dissolution des mœurs et souvent le joug de l'étranger ont suivi la diffusion des lumières. Que de vertus, par contre, parmi les nations ignorantes, à Sparte surtout, Sparte dont Rousseau ira, d'ouvrage en ouvrage, répétant le nom et développant la légende. Les véritables sages d'ailleurs, Socrate et Caton, ont blâmé les lettres et contre elles encore, dans une prosopopée fameuse, Rousseau fait parler Fabricius.

Mais il ne lui suffit pas de dénoncer les méfaits des sciences et des lettres : il lui faut démontrer qu'ils sont inévitables. Qu'on remonte à l'origine du savoir humain : on trouvera toujours un vice radical : < L'astronomie est née de la superstition, l'éloquence de l'ambition, de la haine, de la flatterie, du mensonge, la géométrie de l'avarice, la physique d'une vaine curiosité », toutes et la morale même de l'orgueil humain. Au terme, c'est le vice encore. Sciences et arts nourrissent l'oisiveté et ébranlent la foi morale : surtout, ils entraînent le luxe qui, à son tour, produit la dissolution des mœurs et la corruption du goût, - les auteurs ne cherchant plus à plaire qu'à un public mondain et borné. Sciences et arts entraînent encore la diminution des vertus militaires, la mauvaise éducation des enfants; ils sont un principe efficace d'inégalité. L'imprimerie est un fléau. La sagesse consiste à rentrer en soi, à ne pas chercher le bonheur dans l'opinion d'autrui, mais dans la conscience : elle commande de bien faire et non de bien dire.

L'^ Discours de Dijon, non seulement remporta le prix proposé par l'Académie, mais obtint un immense succès, il occupa et passionna le cercle, à vrai dire assez restreint, qui distribuait la gloire et faisait l'opinion. Il suffit de considérer le nombre et le rang des contradicteurs qu'il suscita pour se persuader que Diderot n'exagérait guère en

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