‹ Jean-Jacques RousseauChapitre 20 sur 70 · SENS ET IMPORTANCE DES « DISCOURS · texte numérisé non relu

SENS ET IMPORTANCE DES « DISCOURS

écrivant qu'il prenait par-dessus les nues. Ce ne sont pas seulement des professeurs comme Gautier, des académiciens de province comme Borde et Lecat, qui entreprennent de réfuter le contempteur des sciences et des lettres: Stanislas, duc de Lorraine et beau-père de Louis XV, ne dédaigne pas de se mesurer avec lui. Au delà des frontières, Lessing- discute ses idées. En un moment, Rousseau est investi de cette célébrité qu'il a tant souhaitée et à laquelle ajoute encore l'opéra du Devin du Village, qu'il donne bientôt après.

Certes, à considérer d'un point de vue général et rationnel le premier Discours, il est permis d'en trouver le thème assez banal et l'argumentation assez fragile. Ce n'est pas la première fois au dix-huitième siècle qu'on dénonce les vices de la civilisation, et le sujet est devenu un lieu commun. Il est facile de contester toute la partie historique et de relever, dans l'autre, une aveugle intransigeance, d'énormes exagérations : Rousseau ne va-t-il pas jusqu'à célébrer l'incendie de la bibliothèque d'Alexandrie! D'où vient donc l'intérêt de sa fameuse dissertation?

Elle est le point de départ de ce « grand système «, pour parler comme lui, auquel il saura donner dans la suite plus de force et de développement, mai'-" dont il a d'ores et déjà entrevu le principe : la nature a fait l'homme heureux et bon, la société le rend malheureux et pervers. Déjà aussi on y rencontre, à l'état d'indication, quelques-uns de ces thèmes fondamentaux qu'il ne se lassera pas de reprendre : l'évocation d'une innocence et d'une simplicité perdues, l'éloge de la vertu (1), la défense de Dieu contre les philosophes, l'appel à la conscience, 1-.^' retour à ce qui est instinctif et inmiédiat.

Ebauche de la pensée de Rousseau, le Discours de Dijon est aussi, en dépit d'une certaine rhétorique, l'éclatante révélation de son talent. Il est impossible d'y méconnaîtie l'orateur et le poète en un siècle où l'éloquence et la poésie

(i) Voir, a ce propos, Albert Si iiinz, La iiotiuii de vertu dans k picniur disù'iiis de I -/. Kousseau, Mercure de France, 1"' juin 1912.

semblaient taries. Dans quel écrivain d'alors rencontreraiton une phrase d'aussi belle ampleur et qui rende un son aussi plein que la période par laquelle s'ouvre le Discours? « C'est un grand et beau spectacle de voir l'homme sortir en quelque manière du néant par ses propres efforts? » Quel autre eût évoqué en termes pareils l'image de la simplicité des premiers temps, « ce beau rivage paré des seules mains de la nature vers lequel on tourne incessamment les yeux et dont on se sent éloigner à regret? » Quel autre eijl apporté dans une matière si neuve autant de gravité et dans une démonstration autant de flamme?

Mais ce n'est pas seulement le penseur ou l'écrivain qui s'annonce dans le Discours de Dijon : c'est l'homme même, la pensée, le style, la personne ne faisant qu'un chez Rousseau. On a dit, on a cru peut-être, et dès son vivant, que Diderot lui aurait indiqué sa réponse à la question de l'Académie et que dès lors, prisonnier d'un rôle auquel le public avait une fois applaudi, il se serait enfoncé dans une opinion adoptée par manière de paradoxe en un jour d'extravagance et qu'un autre lui aurait suggérée. C'est une légende, aussi dénuée de fondement que la conduite qu'elle prête à Rousseau, et dont un récent historien du philosophe (1) a achevé de faire justice en établissant le lien qui rattache le Discours aux précédents écrits de son auteur, bn dépit de quelques réminiscences et de la visible influence de Montaigne et de Fénelon, qui lui étaient familiers, on peut dire que Rousseau a tissé de sa piopre substance la trame du Discours comme de tous ses ouvrages postérieurs, et qu'il fait corps avec lui. Déchaînés à cette occasion, les instincts profonds et puissants qu'il réprimait à grand'peine pour se mettre à niveau de la société de son temps, en attraper les belles manières, en mériter les suffrages, prirent voix tout à coup. Le Genevois épris de vertu, le rêveur ami de la solitude, le coureur de grandes routes amoureux (l'espace et de liberté, le barbare qui, dans la plupart des hommes sommeille, engourdi par la longue habitude de

( I ) Louis UucKos, J.-J. Rousseau, de Genève à CHermitage.

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la vie sociale, se mirent à parler. En un phénomène qui se reproduira souvent chez Rousseau, le i^énie, dès cette première fois, sortit de la révolte. Il faut compter parmi les passages les plus vibrants du Discours ceux où l'auteur prend à partie la politesse hypocrite du monde, où il accable les philosophes dans les rangs desquels il semble alors enrôlé, - mais dont il se distingue déjà si nettement par le ton, - où il invective ce public de salon régi par des femmes frivoles, qui impose à la littérature son esprit <; si fertile en petites choses » et détruit dans les caractères tout germe d'originalité et de vigueur, où il rabaisse enfin tout ce qu'adore son siècle, les belles manières, l'esprit, le luxe, pour exalter, par contraste, ce qu'il appelle la vertu et ce qui est tout simplement la vie du cœur. Le Discours de Dijon est déjà la revendication de Rousseau contre la société de son temps, mécanique et injuste, et de façon générale le cri de révolte de l'individu contre toute société qui l'opprime du poids de ses conventions et de ses contraintes. Le fétichisme social y est d'avance exécuté. De là un durable intérêt, un effort de libération et une manière de vérité.

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