‹ Jean-Jacques RousseauChapitre 3 sur 70 · ORIGINE ET ENFANCE DE J.-J. ROUSSEAU · texte numérisé non relu

ORIGINE ET ENFANCE DE J.-J. ROUSSEAU

/. Première enfance de Rousseau. — //. La pension et Vappreniissage. — ///. La vie errante et la rencontre de Mme de Warcns. — IV. Reprise de la vie errante et retour à Annecy.

Comme chez ceux dont la sensibilité est très vive et commande le développement des autres facultés, l'enfance et la formation première ont, chez Rousseau, une influence décisive et persistante. A cinquante ans passés, il écrivait : Quoique né homme à certains égards, j'ai été longtemps enfant, et je le suis encore à beaucoup d'autres.

La vie de Rousseau ne fut par certains côtés qu'une enfance prolongée, et cette survivance d'une période, vite oubliée d'ordinaire, expliquera bien des choses. Que nous apprend donc sur sa nature première cette phase iiuportante dont nous ne retiendrons que ce qui peut servir à comprendre son caractère et son génie?

Ké à Genève, le 28 juin 1712, Jean-Jacques Rousseau appartenait à une famille française par son origine. Son

arricre-grand-père, Didier Rousseau, était né à Montlhéry et était venu, au cours des guerres religieuses, se fixer à Genève, le 15 octobre 1549. Les trois générations qui suivent comptent des artisans assez relevés, maîtres tanneurs et horlogers, en un temps et en un pays où l'horlogerie était mieux qu'un métier manuel. Le père de Rousseau, Isaac, horloger et citoyen, avait épousé une fille de bonne bourgeoisie, agréable, d'esprit facile et de culture soignée, Suzanne Bernard. Supérieure à son mari par ses origines et par son caractère, elle eut à subir son humeur fantasque et aventureuse; elle paraît y avoir réussi, car elle l'aimait. Elle mourut huit jours après la naissance de son second fils, Jean-Jacques, qui se trouva confié avec son frère François aux soins diligents d'une sœur de son père, aidée par une servante, « ma mie Jacqueline ■>.

11 tenait de ses parents une complexion extrêmement sensible, que la première éducation exagéra encore. Élevé par des femmes, choyé, caressé par son père qui ne l'embrassa jamais sans qu'il sentît ' à ses soupirs et à ses convulsives étreintes » qu'un regret amer se mêlait à ses caresses « qui n'en étaient que plus tendres », et l'enfant délicat et chétif, né presque mourant, devait de bonne heure se familiariser avec la vie des sentiments et goûter ce qu'ils renferment de doux et de poignant à la fois. Cette disposition fut accrue par la lecture précoce, faite au hasard en compagnie de son père, des romans, héritage maternel.

L'intérêt devint si vif que nous lisions tour à tour sans relkhe et passions les nuits à cette occupation. Quelquefois mon père entendant le matin les hirondelles, disait tout honteux Allons nous coucher, je suis plus enfant que toi (1).

Après avoir acquis par cette dangereuse méthode une intelligence des passions unique à cet âge. ce fut le tour de l'imagination. Des lectures, indistinctement faites, de Bossuet, d'Ovide, de La Bruyère, de Molière, de Plutarque, sans oublier Le Sueur, Nani et Fontenelle, alors de grande

I ) Cimfessiûiis, liv. I'^

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actualité, devaient le guérir un peu des romans, sans le guérir toutefois du tour romanesque, que son esprit devait prendre au contraire de plus en plus. Plutarque fut son maître en héroïsme juvénile, il attribue à ces lectures, aux entretiens qui les suivaient, cet esprit libre et républicain, ce caractère indomptable et fier, impatient du joug et de la servitude, qui l'a toujours tourmenté, il se croyait Grec ou Romain; il devenait le personnage dont il lisait la vie. Ainsi se forma cet amour de la patrie et de la liberté qui enflammera, par la suite, tous ses écrits.

Le cœur aussi se formait et, avec lui, de très bonne heure, le sentiment musical.

Mon père, ma mère, ma mie, mes parents, nos amis, nos voisins, tout ce qui m'entourait, ne m'obéissait pas à la vérité, mais m'aimait; et moi je les aimais de même. Mes volontés étaient si peu excitées et si peu contrariées qu'il ne me venait pas dans l'esprit d'en avoir. Hors le temps que je passais à lire et à écrire, auprès de mon père, et celui où ma mie me menait promener, j'étais toujours avec ma tante à la voir broder, à l'entendre chanter, assis ou debout à côté d'elle, et j'étais content.

Autre initiation, avons-nous dit : l'initiation musicale.

Elle s ivait une quantité prodigieuse d'airs et de chansons qu'elle chantait avec un filet de voix fort douce. L'attrait que son chant avait pour moi fut tel que, non seulement plusieurs de ces chansons me sont toujours restées dans la mémoire, mais qu'il m'en revient même, aujourd'hui que je l'ai perdue, qui, totalement oubliées depuis mon enfance, se retracent à mesure que je vieillis, avec un charme que je ne puis exprimer.

A bon droit, Rousseau attribue à ces circonstances « son goût ou plutôt sa passion pour la musique -> qui ne s'est développée en lui que longtemps après. La musique, qu'il n'aima peut-être jamais pour elle-même, eut pour lui un charme attendrissant, parce qu'elle marqua le premier essor de ses émotions tendres; elle leur prêta une voix; elle fut l'écho persistant des premières années et l'image du bonheur perdu.

On a souvent inédit de ce « train d'éducation » et on n'a point manqué de lui attribuer ce qu'on est convenu d'appeler les dérèglements de l'esprit de Rousseau. 11 nous paraît, au contraire, fort approprié à sa nature et à ses tendances secrètes. 11 leur permit de se développer sans contrainte et de s'essayer librement : l'être d'émotion et d'imagination, qui est en lui, prend paisiblement conscience de soi et se révèle avec cette impression de sécurité et de confiance qui fera plus tard sa force. Les principaux éléments du caractère apparaissent du même coup : le patriotisme romain, le tour héroïque et romanesque de l'esprit, l'intelligence précoce des réalités du sentiment. Où trouver une éducation plus féconde? L'efficacité de cette première formation n'a pas échappé à Rousseau, qui en juge les résultats avec une extraordinaire clairvoyance :

Ainsi commençait à se former et à se montrer à moi ce cœur à la fois si tler et si tendre, ce caractère efféminé (nous dirions aujourd'hui féminin), mais pourtant indomptable, qui, flottant toujours entre la faiblesse et le courage, entre la mollesse et la vertu, m'a, jusqu'au bout, mis en contradiction avec moimême, et a fait que l'abstinence et la jouissance, le plaisir et la sagesse m'ont également échappé.

On sait comment, à la suite d'une querelle dont les causes et la nature sont restées obscures, Isaac Rqusseau, menacé de prison, aima mieux sortir de Genève et s'établir à Nyon; comment, resté sous la tutelle de son oncle Bernard qui avait un fils du même âge, Jean-Jacques fut mis en pension, à Bossey, chez le pasteur Lambercier, < pour y apprendre, avec le latin, tout le menu fatras dont on l'accompagne sous le nom d'éducation . H y apprit heureusement autre chose; il apprit à jouir de la campagne et

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