LA PENSION ET L'APPRENTISSAGE
à prendre pour elle un goût si vif qu'il n'a jamais pu s'éleindre : Le souvenir des jours lu iiicux que j'y ai passés m'a fait regretter son séjour et ses plaisirs dans tous les âges, jusqu'à celui qui m'y a ramené. Autre acquisition. En même temps que s'adoucit son <: âpreté romaine > et qu'il redevient enfant, il ouvre son cœur à l'amitié. Jusqu'alors il n'avait connu que des sentiments élevés, mais imaginaires : maintenant il prend contact avec des êtres réels et fait l'apprentissage d'une sympathie efficace. Être aimé de tout ce qui m'approchait était le plus vif de mes désirs. Pendant deux ans en tout, je 11e fus ni témoin, ni victime d'un sentiment Violent : tous nourrissait dans mon C(rur les penchants qu'il reçut de la nature; je ne connaissais rien d'aussi charmant que de voir tout le monde content de moi et de toute chos?. On sait comment une accusation injuste et un châtiment immérité vinrent brusquement mettre un terme à la sérénité de cette vie enfantine. Le sentiment de la première injustice sera pour lui ce que fut pour nos premiers parents le sentiment du premier remords. Ses rapports ordinaires avec la nature et les autres hommes en furent bouleversés; les beautés naturelles perdirent leur éclat et s'enveloppèrept d'un voile qui lui en cacha les attraits.
Dès ce moment, je cessai de jouir d'un bonheur pur, 0t je sens aujourd'hui même que le souvenir des charmes de mon enfance s'arrête là. Nous restâmes encore à Bossey quelques m'ois. Nous y fûmes comme on nous représente le premier homme encore dans le paradis terrestre, mais ayant cessé d'en jouir. C'était en apparence la même situation, et, en effet, une toute autre manière d'être. L'attachement, l'intimité, le respect, la confiance ne liaient plus les élèves à leurs guides ; nous ne les regardions plus comme des dieux qui lisaient dans nos cœurs ; nous étions moins honteux de mal faire et plus craintifs d'être accuscs : nous commencions à noiis cacher, à nous mutiner, à mentir. Tous les vices de notre âge corrompaient notre innocence et enlaidissaient nos jeux. La campagne même perdit à nos yeux cet attrait de douceur et de simplicité qui va.au cœur : elle nous semblait déserte et sombre; elle s'était comme couverte d'un voile qui nous en cachait les
beautés. Nous cessâmes de cultiver nos petits jardins, nos Heurs, !i()S herbes. Nous n'allions plus u'i'al iei' !.'"!■ cMVUient la terre, et crier de juieen dé^'ouvrant le ,i;"eruie du e.rain ^lue iiuus avions ■Nenic. NoLis nous déu'oûtâines de cette vie: nu \o dégoûta de nous; nion oncle nous retira, et nous nous séparâmes de M. et de Mlle L.ambercier, rassasiés les uns des autres, et peu fâ-diés de nous quitter.
D'autres injustices l'attendaient qui allaient bientôt précipiter sa chute dans un monde voué à la violence et à l'inégalité. Après un intervalle de temps'dont l'emploi et la durée restent indéterminés, mais consacre en apparence aux jeux et aux essais expérimentaux de l'enfance, après la première crise d'adolescence causée par la présence et l'action simultanées de Mlle Vulson et de Mlle Goton (il n'en fallait pas tant), l'apprentissage d'un métier, avec la vie pratique en perspective, est brusquement imposée à cet enfant visionnaire et -méditatif. Après un stage dans un greffe qui lui parut bientôt une occupation ennuyeuse et insupportable, il en fait un second chez un graveur. Son maître, Abel Ducommun, nous est présenté dans les Confessions, avec quelque ressentiment sans doute, comme un jeune homme < rustre et violent ».
Il vint à bout en très peu de temps de ternir tout l'éclat de mon enfance, d'abrutir mon caractère aimant et vif, et de me réduire par l'esprit, comme je l'étais par la fortune, à mon véritable état d'apprenti.
On sait que la psychologie de l'apprenti est délicate, et réclame des ménagements et des égards. Les premiers contacts avec la réalité professionnelle sont pénibles et déconcertants. Qu'on y ajoute les périls de cet âge inquiet, l'adolescence. Rien dans l'entourage de l'apprenti ne doit refroidir sa vocation; tout, au contraire, doit la favoriser, l'entretenir, l'exciter. Disons qu'Abel Ducommun n'entendait rien à cette psychologie de l'apprenti et qu'il ne prit point garde à l'adolescent inquiet et redoutable dont il avait la direction. Ce dernier devait pour-