‹ Jean-Jacques RousseauChapitre 5 sur 70 · LA VIE ERRANTE ET M^^ DE WARENS · texte numérisé non relu

LA VIE ERRANTE ET M^^ DE WARENS

suivre sa chute, emporté vertigineusement par le poids des injustices et des brutalités : révélation d'un monde qu'il voudra plus tard redresser à la mesuie de celui que son imagination enfantine avait d'abord habité, monde enchanté dont il aura toujours h nostalgie. Il apprit ensuite ci convoiter en silence, à se cacher, à dissimuler, à dérober enfin.

Les goûts les plus .vils, la plus busse polissonnerie succédèrent à mes aimables amusements, sans m'en laisser même la moindre idée. Il faut que, malgré l'éducation la plus honnête, j'eusse un grand penchant à dégénérer ; car cela se fit très rapidement, sans la moindre peine.

Et ce n'étaient pas les lectures dérobées et mal choisies > que La Tribu lui ménageait qui pouvaient apporter un terme à cet entraînement. Bref, rebuté de tous, sans liens affectueux, sans attachement positif, jouet d'une imagin^.tion qui le rendait paresseux à agir par trop d'ardeur à désirer, il fut heureux de profiter d'une circonstance fortuite pour quitter Genève et l'apprentissage, et courir le monde.

Quelque explication ou quelque excuse que Rousseau ait pu trouver pour sa fugue, nous démêlons nettement, parmi ses sophismes de justification, un mobile essentiel : cette manie ambulante, comme il l'appelle lui-même, en honneur dans sa famille d'ailleurs et à Genève. Ajoutons-y le tour romanesque de son caractère, le besoin de vivre ce qu'il imagine, c'est-à-dire de vivre un conte de fées. C'est bien d'ailleurs, en dépit des retours et des chutes misérables, ce qui allait commencer pour lui. Chez M. de Pontverre, curé de Confignon, grand convertisseur, bon dîner, bon gîte et... perspective de conversion inter pocula; en

route pour Annecy où l'attendent les promesses de salut; étapes fréquentes sous les fenêtres des châteaux où. le jeune troubadour lance sa romance, fort surpris de ne voir paraître ni dame, ni demoiselle; par contre, et comme compensation, apparition radieuse de la jeune femme qui allait être la poésie de sa vie. Car M. de Pontverre, en conseillant à Jean-Jacques d'aller à Annecy, l'avait adressé à « une bonne dame bien charitable, nouvellement convertie au catholicisme, que les bienfaits du roi mettaient en état de retirer d'autres âmes de l'erreur dont elle était sortie elle-même » : c'était Mme de Warens. Laissons parler ici les souvenirs de Rousseau :

Première rencontre avec Mme de Warens.

Cette époque de ma vie a décidé de mon caractère ; je ne puis me résoudre à le passer légèrement. J'étais au milieu de ma seizième année. Sans être ce que l'on appelle un beau garçon, j'étais bien pris dans ma petite taille ; j'avais un joli pied, la jambe fine, l'air dégagé, la physionomie animée, la bouche mignonne avec de vilaines dents, les sourcils et les cheveux noirs, les yeux petits et même enfoncés, mais qui lançaient avec force le feu dont mon sang était embrasé. Malheureusement je ne savais rien de tout cela, et de ma vie il ne m'est arrivé de songer à ma figure que lorsqu'il n'était plus temps d'en tirer parti. Ainsi j'avais avec la timidité de mon âge celle d'un naturel très aimant, toujours troublé par la crainte de déplaire. D'ailleurs, quoique j'eusse l'esprit assez orné, n'ayant jamais vu le monde, je manquais totalement de manières; et mes connaissances, loin d'y suppléer, ne servaient qu'à m'intimider davantage, en me faisant sentir combien j'en manquais.

Là-dessus Rousseau se rend chez Mme de Warens :

Je ne la trouvai point ; on me dit qu'elle venait de sortir pour aller à l'église. C'était le jour des Rameaux de l'année 172S. Je cours j-inur la suivre; je la vois, je l'atteins, je lui parle... Je dois me souvenir du lieu : je l'ai souvent depuis mouillé de mes larmes et couvert de mes baisers. Que ne puis-je entourer d'un balustre d'or cette heureuse place.'' Que n'y

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puis-je attirer les hommages de toute la terre 1 Quiconque aime à honorer les monuments du salut des hommes n'en devrait approcher qu'à genoux.

C'était un passage derrière sa maison, entre un ruisseau à main droite qui la séparait du jardin, et le mur de la cour à gauche, conduisant par une fausse porte à l'église des Cordeliers. Prête à entrer dans cette porte, Mme de Warens se retourne à ma voix. Que devins-je à cette vue? Je m'étais figuré une vieille dévote bien rechignée ; la bonne dame de M. de Pontverre ne pouvait être autre chose à mon avis. Je vois un visage pétri de grâces, de beaux yeux bleus pleins de douceur, un teint éblouissant, le contour d'une gorge enchanteresse. Rien n'échappa au rapide coup d'oeil du jeune prosélyte, car je' devins à l'instant le sien, sûr qu'une religion prêchée par de tels missionnaires ne pouvait manquer de mener en paradis. Elle prend en souriant la lettre que je lui pi-ésente d'une main tremblante, l'ouvre, jette un coup d'œil sur celle de M. de Pontverre, revient à la mienne qu'elle lit tout entière, et qu'elle eîit relue encore, si son laquais ne l'eût avertie qu'il était temps d'entrer. « Eh ! mon enfant, me dit-elle d'un ton qui me fit tressaillir, vous voilà courant le pays bien jeune ; c'est dommage, en vérité. » Puis, sans attendre ma réponse, elle ajouta : « Allez chez moi m'attendre ; dites qu'on vous donne à déjeuner; après la messe j'irai causer avec vous. »

Veut-on quelques traits supplémentaires pour achever le tableau? Nous les trouvons un peu plus loin, tracés avec une précision qui se ressent de la vivacité de l'impression première.

Elle avait alors vingt-huit ans, étant née avec le siècle. Elle avait de ces beautés qui se conservent, parce qu'elles sont plus dans la physionomie que dans les traits : aussi la sienne étaitelle encore dans tout son premier éclat. Elle avait un air caressant et tendre, un regard très doux, un sourire angéllque, une bouche à la mesure de la mienne, des cheveux cendrés d'une beauté peu commune, et auxquels elle donnait un tour négligé qui la rendait très piquante. Elle était petite de stature, courte même, et ramassée un peu dans sa taille, quoique sans difformité ; mais il était impossible de voir une plus belle tête, un plus beau sein, de plus belles mains et de plus beaux bras.

lo J.-J. ROUSSEAU. — CHAP. l"

Les traits de sa physionomie morale ne déparaient pas le charme de cet ensemble. Son éducation avait été fort mêlée. Les épreuves avaient par la suite exagéré les côtés défectueux de cette formation première. Mais si de telles influences avaient pu obscurcir les lumières de sa raison et, comme nous le verrons plus tard, l'incliiier aux sophismes, son excellent cœur fut à l'épreuve et demeura toujours le même. Son caractère aimant et doux, sa sensibilité pour les malheureux, son inépuisable bonté, son humeur gaie, ouverte et franche, ne s'altérèrent jamais ; et même, aux approches de la vieillesse, dans le sein de l'indigence, des maux, des calamités diverses, la sérénité de sa belle âme lui conserva jusqu'à la fin de sa vie toute la gaieté de ses plus beaux jours.

Ses erreurs lui vinrent d'un fonds d'activité inépuisable qu voulait sans cesse de l'occupation. Ce n'étaient pas des intrigues de femmes qu'il lui fallait, c'était des entreprises à faire et à diriger. Elle était née pour les grandes affaires. A sa place, Mme de Longueville n'eût été qu'une tracassière ; à la place de Mme de Longueville, elle eût gouverné l'État. Ses talents ont été déplacés ; et ce qui eût fait sa gloire dans une situation plus élevée a fait sa perte dans celle où elle a vécu... Ce goût des affaires, qui lui fit tant de maux, lui fit du moins un grand bien dans son asile monastique, en l'empêchant de s'y fi.xer pour le reste de ses jours, comme elle en était tentée. La vie uniforme et simple des religieuses, leur petit cailletage de parloir, tout cela ne pouvait flatter un esprit toujours en mouvement, qui, formant chaque jour de nouveaux systèmes, avait besoin de liberté pour s'y livrer. Le bon évêque de Berneix, avec moins d'esprit que François de Sales, lui ressemblait sur bien des points; et Mme de Warens, qu'il appelait sa fille, et qui ressemblait à Mme de Chantai sur beaucoup d'autres, eût pu lui ressembler encore dans sa retraite, si son goût ne l'eût détournée de l'oisiveté du couvent. Ce ne fut point manque de zèle, si cette aimable femme ne se livra pas aux menues pratiques de dévotion qui semblaient convenjr à une nouvelle convertie vivant sous la direction d'un prélat. Quel qu'eût été le motif de son changement de religion, elle fut sincère dans celle qu'elle avait embrassée. Elle a pu se repentir d'avoir commis la faute, mais non pas désirer d'en revenir. Elle n'est pas seulement morte bonne catholique, elle a vécu telle de bonne foi ; et j'ose affirmer, moi qui pense avoir lu dans le fond de son âme, que c'était uniquement par aversion pour les simagrées

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qu'elle ne faisait point en public la dévote : elle avait une piété trop S(jlide pour affecter de la dévotion.

Après cette première et inoubliable rencontre, Rousseau dut quitter Annecy, car il fut décidé tout de suite que le jeune homme devrait se rendre sans tardera Turin. Le but avoué de ce voyage était la conversion au catholicisme; le mobile secret était tout autre :

Partant pour obéir à Mme de Warens, écrit Rousseau, je me regardai comme vivant toujours sous sa direction : c'était plus que de vivre à son voisinage. Enfin l'idée d'un grand voyage flattait ma manie ambulante qui déj:\ commençait à se déclarer : il me paraissait beau de passer les monts à mon âge, et de m'élever au-dessus de mes camarades de toute la hauteur des Alpes. Voir du pays est un appât auquel un Genevois ne résiste guère": je donnai donc mon consentement.

Nul accident ne troubla le voyage, au cours duquel ses facultés de rêve et de fantaisie prirent librement leur essor: jeunes désirs, espoirs enchanteurs, brillants projets qui remplissaient l'âme, tendant joyeusement tous ses ressorts et lui donnant le sentiment charmant de sa jeune et légère existence.

Le rêve devait s'évanouir à Turin, à l'hospice des catéchumènes, quand la grosse porte à barreaux de fer fut fermée à double tour sur lui. Les péripéties de son séjour à Turin et de* sa conversion ne nous intéressent pas. Le récit des Confessions nous paraît ici arrangé. Nous sommes en présence d'un enfant insouciant, grisé de liberté, sensuel, Imaginatif, nullement mystique, qui voit dans sa transformation religieuse une aventure de plus, sans grande importance, d'ailleurs. Il se convertit donc, ou se laisse convertir, et le naturel reprend aussitôt le dessus. Il rencontre une certaine Mme Basile, qui lui fait goûter « les plus doux et les plus purs plaisirs de l'amour ».

C'était le retour du conte de fées. Il ne devait pas durer longtemps, ni avoir des résultats, il se termine même piteusement, s'il faut en croire Rousseau. Car, rejeté dans la réalité, le jeune homme est heureux de se mettre au service de la comtesse de Vercellis : terme inattendu auquel aboutirent enfin toutes ses grandes espérances. L'épreuve, d'ailleurs fort douce, s'étant terminée au bout de quelques mois par l'aventure fameuse de Marion et du ruban, dut recommencer, avec plus de ménagements encore, chez le comte de Gouvon, premier écuyer de la reine. Avec un peu d'imagination, - et jious savons s'il en avait, - Rousseau pouvait tourner. la réalité et, au lieu de laquais, se croire page. 11 n'y manqua point, du reste. Naturellement il s'éprend de la petite-fille du comte, Mlle de Breil, fait montre fort à propos de quelques connaissances étymologiques, et gagne les bonnes grâces du cadet de la maison, l'abbé de Qouvon, qui le tire de l'ordinaire, pour en faire une manière d'élève et de secrétaire. Bref il connut alors, comme trêve à la maladie de l'inégalité dont il sentait à ses dépens les premières atteintes, de ces moments trop rares « qui replacent les choses dans leur ordre naturel et vengent le mérite ayilijies oatrages deJaJoi1i^ »

Entre temps et pendant que la sensualité poussait, comme toujours, sa pointe, une expérience plus sérieuse, l'expérience morale et religieuse, lui était fortuitement ménagée. Son séjour chez Mme de Vercellis lui avait procuré la connaissance d'un abbé savoyard appelé M. Gaime, précepteur des enfants du comte de Mellarède. Rousseau lui dut les premières leçons de saine morale et les maximes de la droite raison. Or, quels furent ces enseignements auxquels V Emile devait donner, dans la célèbre Profession de foi du Vicaire savoyard, un tel retentissement?

Dans l'ordre successif de mes goûts et de mes idées, j'avais toujours été trop haut ou trop bas, Achille ou Thersite, tantôt héros et tantôt vaurien.

Les leçons de l'abbé Gaime, auxquelles il faut joindre plus tard les instructions plus profanes de l'abbé de Gou-

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