REPRISE DE LA VIE ERRANTE
von, furent sans résultat pratique durable. Que pouvaient ces conseils de pondération et de sagesse, affectant un caractère théorique, quand ils se trouvaient en présence d'une nature aussi violemment impulsive et d'une imagination qui avait vite fait de bouleverser un ordre laborieusement établi.
Pour concevoir jusqu'où mon délire allait dans ce moment, il faudrait connaître à quel point mon cœur est sujet à s'échauffer sur les moindres choses, et avec quelle force il se plonge dans l'imagination de l'objet qui l'attire, quelque vain que soit quelquefois cet objet. Les plus bizarres, les plus enfantins, les plus fous, viennent caresser mon idée favorite et me montrer de la vraisemblance à m'y livrer.
Il suffit dé la visite d'une espèce d'aventurier appelé Bâcle, et d'une fontaine de héron donnée par l'abbé de Gouvon, pour tout changer. Pourquoi ne pas se remettre à courir le monde en bonne compagnie, attiré encore une fois par la chimère? Pourquoi ne pas se bornera jouir de cette « ambulante félicité » ? — Le terme de cet extravagant voyage était naturellement Annecy, où Mme de Warens reçut le jeune transfuge avec son habituelle sérénité : « On dira ce qu'on voudra; mais puisque la Providence me l'envoie, je suis déterminée à ne pas l'abandonner. »
Après quelques mois d'une vie paisible, trop douce pour pouvoir durer, mais qui lui permit de s'élancer dans l'avenir avec plus de force et d'illusion que jamais (le conte de fées reprend, comme on peut voir), il y eut le réveil. Le réveil cette fois fut le séminaire, le séminaire d'Annecy. Mais <: la triste maison qu'un séminaire » surtout pour qui sort de celle d'une aimable femme! Rousseau y était venu avec un seul livre : le Recueil des Cantates de Clerembault, et il comptait bien n'y faire que de la musique. Il se lia d'affection avec un M. Gàtier, jeune abbé qui portait dans ses .î^rands yeux bleus un mélange de douceur, de tendresse et de tristesse qui faisait qu'on ne pouvait le voir sans s'intéresser à lui. De cet intérêt, il le récompensa plus tard en le prenant, avec l'abbé Gaime, pour l'original du vicaire
savoyard. En attendant il fut rendu à Mme de Warens, « comme un sujet qui n'était pas même bon à être prêtre ». On jugea qu'il pouvait être musicien. La vie de la maîtrise, toujours chantante et gaie « avec les musiciens et les enfants de chœur », lui plut davantage.
Durant six mois entiers, je ne sortis pas une seule fois que pour aller chez maman ou à l'église, et je n'en fus pas même tenté.
L'année s'achève dans ces dispositions, sous la direction de « ce bon monsieur Lemaître » ; mais, dès. le mois de février suivant, le passage par Annecy d'un certain Venture (qui se faisait appeler de Villeneuve) faillit tout perdre. Bon musicien, doué de finesse et d'agrément, tout marquait en lui un jeune débauché qui avait eu de l'éducation et qui n'allait pas « gueusant comme un gueux, mais comme un fou ». C'était, en mieux, la réplique de Bâcle. Le même engouement suivit. Mais Mme de Warens veillait. Moitié pour atténuer une influence qu'elle redoutait, moitié pour accompagner M. Lemaître qui s'allait fixer à Lyon, elle décide ce dernier à amener Jean -Jacques. Et là se termine ce séjour d'Annecy, qui dut compter parmi les plus heureux, les plus paisibles et les plus féconds. On peut le comparer aux Charmettes. C'est à Annecy qu'eut lieu la grande impression de Mme de Warens sur lui. C'est là que se forma sans tiraillement ni contrôle critique sa sensibilité catholique. C'est dans ce coin d'ancienne Savoie, entre Mme de Warens, l'évêque, les religieux et la maîtrise, qu'il vécut dts jours heureux consacrés sans nuage à la musique et à l'amitié. Toute la sensibilité de Rousseau est là : elle ne s'exalte pas; elle se produit sans artifices, et elle restera avec les empreintes si variées qu'elle reçut alors de toutes parts. Comme Michelet l'a éloquemment déclaré, elle subsistera, telle qu'elle s'est paisiblement produite, sous tant de choses voulues, empruntées, factices, sous tant de déguisements et de personnages successifs. La cloche qu'il entendit là sonne encore. Le reste peut être dissonnant : la note qu'elle rend est toujours juste et très pure.