‹ Jean-Jacques RousseauChapitre 7 sur 70 · CHAMBÉRY ET LES CHARMETTES · texte numérisé non relu

CHAMBÉRY ET LES CHARMETTES

/. La vie de Rousseau à Chamhéry et la formation de son génie sous Vinfluence de Mme de Warens. — //. Éducation sociale et morale. — ///. Education de la sensibilité. — • IV. Education de l'intelligence.

A partir de la fin d'avril 1730 où, revenu en hâte de Lyon, Rousseau ne trouva plus sa protectrice partie pour Paris, jusqu'en 1731 où il rentra en grâce auprès d'elle et la retrouva, définitivement fixée à Chambéry, son existence devint singulièrement aventureuse. Attente vaine à Annecy, réconciliation avec Venture, colloques amoureux avec Mlle Qalley, avec Mlle de Gaffenreid, avec Mlle Qiraud, avec Mlle Merceret qu'il recjnduit à Fribourg; voyage à Genève, halte à Nyon, chez son père qui ne le retient pas; halte à Fribourg; retour à Lausanne où l'imitation de Venture porte ses fruits, puisque, sous l'anagramme de son nom, il donna un concert qui eût un succès de fou rire, ce qui ne l'empêcha pas de faire ses débuts dans l'enseignement de la musique; rencontre d'un archimandrite dont il s'engoue comme de tout aventurier; premier voyage à Paris qu'il trouve fort laid et d'où il revient aussitôt; séjour à Lyon : que d'étapes et que d'aventures, avant de retrouver la paix d'un foyer hospitalier!

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Cette odyssée, lamentable parfois, ne fut pas cependant perdue pour l'enrichissement intérieur; la sensibilité y trouvera son profit. Les Confessions s'enrichiront de tableaux d'une grâce exquise, d'un goût accompli, quand ce n'est pas d'un charme profond. Voici d'abord l'épisode si coloré de Toune (Thônes) qui révèle un délicieux mélange de sensualité et de grâce légère, valant par un coloris incomparable.

Une partie de campagne à Toune.

L'aurore un matin me parut si belle que, m'étant habillé précipitamment, je me hâtai de gagner la campagne pour voir lever le soleil. Je goûtai ce plaisir dans tout son charme ; c'était la semaine après la Saint-Jean. La terre, dans sa plus grande parure, était couverte d'herbes et de fleurs ; les rossignols, presque à la fin de leur ramage, semblaient se plaire à le renforcer ; tous les oiseaux, faisant en concert leurs adieux au printemps, chantaient la naissance d'un beau jour d'été, d'un de ces beaux jours qu'on ne voit plus à mon âge, et qu'on n'a jamais vus dans le triste sol que j'habite aujourd'hui.

Je m'étais insensiblement éloigné de la ville, la chaleur augmentait, et je me promenais sous des ombrages dans un vallon, le long d'un ruisseau. J'entends derrière moi des pas de chevaux et des voix de filles qui semblaient embarrassées, mais qui n'en riaient pas de moins bon cœur. Je me retourne ; on m'appelle par mon nom; j'approche, je trouve deux jeunes personnes de ma connaissance, Mlle de Graffenried et Mlle Galley, qui, n'étant pas d'excellentes cavalières, ne savaient comment forcer leurs chevaux à passer le ruisseau. Mlle de Graffenried était une jeune Bernoise fort aimable qui, par quelque folie de son âge, ayant été jetée hors de son pays, avait imité Mme de Warens chez qui je l'avais vue quelquefois ; mais n'ayant pas eu une pension comme elle, elle avait été trop heureuse de s'attacher à Mlle Galley qui, l'ayant prise en amitié, avait engagé sa mère à la lui. donner pour compagne jusqu'à ce qu'on la pût placer de quelque façon. Mlle Galley, d'un an plus jeune qu'elle, était encore plus jolie ; elle avait je ne sais quoi de plus délicat, de plus fin ; elle était en même temps très mignonne et très formée, ce qui est pour une fille le plus beau moment. Toutes

deux s'aimaient tendrement, et leur bon caractère à l'une et à l'autre ne pouvait qu'entretenir longtemps cette union, si quelque amant ne venait pas la déranger. Elles me dirent qu'elles allaient à Toune, vieux château appartenant à Mme Galley ; elles implorèrent mon secours pour faire passer leurs chevaux, n'en pouvant venir à bout, elles seules. Je voulus fouetter les chevaux ; mais elles craignaient pour moi les ruades et pour elles les haut-le-corps. J'eus recours à un autre expédient ; je pris par la bride le cheval de Mlle Galley, puis, le tirant après moi, je traversai le ruisseau, ayant de l'eau jusqu'à mi-jambe, et l'autre cheval suivit sans difficulté. Cela fait, je voulus saluer ces demoiselles, et m'en aller comme un benêt ; elles se dirent quelques mots tout bas ; et Mlle de Graffenried s'adressant à moi : « Non pas, non pas, me ait-elle, on ne nous échappe pas comme cela. Vous vous êtes mouillé pour notre service, et nous devons en conscience avoir soin de vous sécher : il faut, s'il vous plaît, venir avec nous ; nous vous arrêtons prisonnier. » Le cœur me battait, je regardais Mlle Galley « Oui, oui, aiouta-t-elle, en riant de ma mine effarée, prisonnier de guerre ! Montez en croupe derrière elle, nous voulons rendre compte de vous. — Mais, mademoiselle, je n'ai point l'honneur d'être connu de Mme votre mère : que dira-t-elle en me voyant arriver? — Sa mère, reprit Mlle de Graffenried, n'est pas à Toune ; nous sommes seules ; nous revenons ce soir, et vous reviendrez ,ivec nous. »

L'effet de l'électricité n'est pas plus prompt que celui que ces mots firent sur moi. En m'élançant sur le cheval de Mlle de Graffenried, je tremblais de joie ; et quand il fallut l'embrasser pour me tenir, le cœur me battait si fort qu'elle s'en aperçut : elle me dit que le sien lui battait aussi par la frayeur de tomber ; c'était presque, dans ma posture, une invitation de vérifier la chose : je n'osai jamais ; et durant tout le trajet mes deux bras lui servirent de ceinture, très serrée à la vérité, mais sans se déplacer un moment. Telle femme qui lira ceci me souffleterait volontiers et n'aurait pas tort.

La gaieté du voyage et le babil de ces fiHes aiguisèrent tellement le mien que jusqu'au soir, et tant que nous fûmes ensemble, nous ne déparlâmes pas un moment. Elles m'avaient si bien mis à mon aise, que ma langue parlait autant que mes yeux, quoiqu'elle ne dît pas les mêmes choses. Quelques instants seulement, quand je me trouvais tête à tête avec l'une ou l'autre, l'entretien s'embarrassait un peu ; mais l'absente revenait bien

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vite et ne nous laissait pas le temps d'éclaircir cet embarras.

Arrivés à Toune, et moi bien séché, nous déjeunâmes. Ensuite il fallut procéder à l'importante affaire de préparer le dîner. Les deux demoiselles, tout en cuisinant, baisaient de temps en temps les enfants de la grangère ; et le pauvre marmiton regardait faire en rongeant son frein. On avait envoyé des provisions de la ville, et il y avait de quoi faire un très bon dîner, surtout en friandises : mais malheureusement on avait oublié du vin. Cet oubli n'était pas étonnant pour des filles qui n'en buvaient guère ; mais j'en fus fâché, car j'avais un peu compté sur ce secours pour m'enhardir. Elles en furent fâchées aussi, par la même raison peut-être, mais je n'en crois rien. Leur gaieté vive et charmante était l'innocence. même ; et d'ailleurs qu'eussent-elles Tait de moi entre elles deux? Elles envoyèrent chercher du vin partout aux environs : on n'en trouva point, tant les paysans de ce canton sont sobres et pauvres. Comme elles m'en marquaient leur chagrin, je leur dis de n'en pas être si fort en peine, et qu'elles n'avaient pas besoin de vin pour m'enivrer. Ce fut la seule galanterie que j'osai leur dire de la journée ; mais je crois que les friponnes voyaient de reste que cette galanterie était une vérité.

Nous dînâmes dans la cuisine de la grangère, les deux amies assises sur des bancs aux deux côtés de la longue table, et leur hôte entre elles deux sur une escabelle à trois pieds. Quel dîner I quel souvenir plein de charmes ! Comment, pouvant à si peu de frais goûter des plaisirs si purs et si vrais, vouloir en rechercher d'autres? Jamais souper des petites maisons de Paris n'approcha de ce repas, je ne dis pas seulement pour la gaieté, pour la douce joie, mais je dis pour la sensualité.

Après le dîner nous fîmes une économie : au lieu de prendre le café qui nous restait du déjeuner, nous le gardâmes pour le goijter avec de la crème et des gâteaux qu'*elles avaient apportés et pour tenir notre appétit en haleine, nous allâmes dans le verger achever notre dessert avec des cerises. Je montai sur l'arbre et je leur en jetais des bouquets dont elles me rendaient les noyaux à travers les branches. Une fois Mlle Galley, avançant son tablier et reculant la tête, se présentait si bien, et je visai si juste, que je lui fis tomber un bouquet dans le sein : et de rire. Je me disais en moi-même : « Que mes lèvres ne sont-elles des cerises! comme je les leur jetterais ainsi de bon cœur ! ■>

La journée se passa de cette sorte à folâtrer avec la plus

grande liberté, et toujours avec la plus grande décence. Pas un seul mot équivoque, pas une seule plaisanterie hasardée : et cette décence, nous ne nous l'imposions pas du tout, elle venait toute seule, nous prenions le ton que nous donnaient nos cœurs. Enfin ma modestie, d'autres diront ma sottise, fut telle que la plus grande privante qui m'échappa fut de baiser une seule fois la main de Mlle Galley. Il est vrai que la circonstance donnait du prix à cette légère faveur. Nous étions seuls, je respirais avec embarras, elle avait les yeux baissés. Ma bouche, au lieu de trouver deâ paroles, s'avisa de se coller sur sa main, qu'elle retira doucement après qu'elle fut baisée, en me regardant d'un air qui n'était point irrité. Je ne sais ce que j'aurais pu lui dire : son amie entra, et me parut laide en ce moment-

Enfin elles se souvinrent qu'il ne fallait pas attendre la nuit pour rentrer en ville. Il ne nous restait que le temps qu'il fallait pour y arriver de jour, et nous nous hâtâmes de partir en nous distribuant comme nous étions venus. Si j'avais osé, j'aurais transposé cet ordre, car le regard de Mlle Galley m'avait vivement ému le cœur : mais je n'osais rien dire, et ce n'était pas à elle de le proposer. En marchant nous disions que la journée avait tort de finir ; mais, loin de nous plaindre qu'elle eût été courte, nous trouvâmes que nous avions eu le secret de la faire longue par tous les amusements dont nous avions su la remplir.

Je les quittai à peu près au même endroit où elles m'avaient pris. Avec quel regret nous nous séparâmes ! Avec quel plaisir nous projetâmes de nous revoir ! Douze heures passées ensemble nous valaient des siècles de familiarité. Le doux souvenir de cette journée ne coûtait rien à ces aimables filles ; la tendre union qui régnait entre nous trois valait des plaisirs plus vifs et n'eût pu subsister avec eux : nous nous aimions sans mystère et sans honte, et nous voulions nous aimer toujours ainsi. L'innocence des mœurs a sa volupté, qui vaut bien l'autre, parce qu'elle n'a point d'intervalle et qu'elle agit continuellement. Pour moi, je sais que la mémoire d'un si beau jour me touche plus, me charme plus, me revient plus au cœur que celle d'aucuns plaisirs que j'aie goûtés en ma vie. Je ne savais pas trop bien Ce que je voulais à ces deux charmantes personnes, mais elles m'intéressaient beaucoup toutes deux. Je ne dis pas que, si j'eusse été le maître de mes arrangements, mon cœur se serait partagé; j'y sentais un peu de préférence. J'aurais fait mon bonheur d'avoir pour maîtresse Mlle de Gralïenried ; mais

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à choix, je crois que je l'aurais mieux aimée pour confidente. Quoi qu'il en soit, il me semblait en les quittant que je ne pourrais plus vivre sans l'une et sans l'autre. Qui m'eût dit que je ne les reverrais de ma vie, et que là finiraient nos éphémères amours ?

Une note plus grave, d'un charme profond, se marque dans le célèbre passage où apparaît pour la première fois, dans les Confessions, le motif du lac.

Le lao de Genève.

Comme mes écolières ne m'occupaient pas beaucoup, et que sa ville natale n'était qu'à quatre lieues de Lausanne, j'y fis une promenade de deux ou trois jours, durant lesquels la plus douce émotion ne me quitta point. L'aspect du lac de Genève et de ses admirables côtes eut toujours à mes yeux un attrait particulier que je ne saurais expliquer, et qui ne tient pas seulement à la beauté du spectacle, mais à je ne sais quoi de plus intéressant qui m'affecte et m'attendrit. Toutes les fois que j'approche du pays de Vaud, j'éprouve une impression composée du souvenir de Mme de Warens qui y est née, de mon père qui y vivait, de Mlle de Vulson qui y eut les prémices de mon coeur, de plusieurs voyages de plaisir que j'y fis dans mon enfance, et, ce me semble, de quelque autre cause encore plus secrète et plus forte que tout cela. Quand l'ardent désir de cette vie heureuse et douce qui me fuit et pour laquelle j'étais né vient enflammer mon imagination, c'est toujours au pays de Vaud, près du lac, dans des campagnes charmantes, qu'elle se fixe. 11 me faut absolument un verger au bord de ce lac, et non pas d'un autre ; il me faut un ami sûr, une femme aimable, une vache et un petit bateau. Je ne jouirai d'un bonheur parfait sur la terre que quand j'aurai tout cela. Je ris de la simplicité avec laquelle je suis allé plusieurs fois dans ce pays-là uniquement pour y chercher ce bonheur imaginaire. J'étais toujours surpris d'y trouver les habitants, surtout les femmes, d'un tout autre caractère que celui que j'y cherchais. Combien cela me semblait disparate! Le pays et le peuple dont il est couvert ne m'ont jamais paru faits l'un pour l'autre.

Dans ce voyage de Vevay, je me livrais, en suivant ce beau rivage, à la plus douce mélancolie : mon ca'ur s'élani,'ait avec

ardeur à mille félicités innocentes ; je m'attendrissais, je soupirais et pleurais connue un enfant. Combien de fois, m'arrêtant pour pleurer à mon aise, assis sur une grosse pierre, je me suis amusé à voir tomber mes lannes dans l'eau I •*

J'allai à Vevay loger à la Clef; et pendant deux jours que j'y restai sans voir personne, je pris pour cette ville un amour qui m'a suivi dans tous mes voyages, et qui m'y a fait établir enfin les héros de mon roman. Je dirais volontiers à ceux qui ont du goût et qui sont sensibles : « Allez à Vevay, visitez le pays, examinez les sites, promenez-vous sur le lac, et dites si la nature n'a pas fait ce beau pays pour une Julie, pour une Claire et pour un Saint- Preux ; mais ne les y cherchez pas. » «

Que ces belles pages ne nous fassent pas oublier la rêverie souvent citée, mais on ne la citera jamais assez, la rêverie d'une nuit d'été.

Nuit au bord du Rhône,

Je me souviens d'avoir passé une nuit délicieuse hors de la ville, dans un chemin qui côtoyait le Rhône ou la Saône, car je ne me rappelle pas lequel des deux. Des jardins élevés en terrasse bordaient le chemin du côté opposé. Il avait fait très chaud ce jour-là, la soirée était charmante ; la rosée humectait l'herbe flétrie ; .point de vent, une nuit tranquille ; l'air était frais sans être froid ; le soleil, après son coucher, avait laissé dans le ciel des vapeurs rouges dont la réflexion rendait l'eau couleur de roses ; les arbres des terrasses étaient chargés de rossignols qui se répondaient de l'un à l'autre. Je me promenais dans une sorte d'extase, livrant mes sens et mon cœur à la jouissance de tout cela, et soupirant seulement un peu du regret d'en jouir seul. Absorbé dans ma douce rêverie, je prolongeai fort avant dans la nuit ma promenade, sans m'apercevoir que j'étais las. Je m'en aperçus enfin. Je me couchai voluptueusement sur la tablette d'une espèce de niche ou de fausse porte enfoncée dans un mur de terrasse ; le ciel de mon lit était formé par les têtes des arbres ; un rossignol était précisément au-dessus de moi. Je m'endormis à son chant ; mon sommeil fut doux, mon réveil le fut davantage. Il était grand jour : mes yeux, en s'ouvrant, virent l'eau, la verdure, un paysage admirable.

Ces premiers essors de l'imagination sont d'ailleurs fine-

ment étudiés dans la description, où se complaît Rousseau, des détails de son <- tourisme >.

La douceur de voyager et de s'en souvenir.

La chose que je regrette le plus dans les détails de ma vie dont j'ai perdu la mémoire est de n'avoir pas fait des journaux de mes voyages. Jamais je n'ai tant pensé, tant existé, tant vécu, tant été moi, si j'ose ainsi dire, que dans ceux que j'ai faits seul et à pied. La marche a quelque chose qui anime et avive mes idées : je ne puis presque penser quana je reste en place : il faut que mon corps soit en branle pour y mettre mon esprit. La vue de la campagne, la succession des aspects agréables, le grand air, le grand appétit, la bonne santé que je gagne en marchant, la liberté du cabaret, l'éloignement de tout ce qui me fait sentir ma dépendance, de tout ce qui me rappelle à ma situation, tout cela dégage mon âme, me donne une plus grande audace de penser, me iette en quelque sorte dans l'immensité des êtres pour les combiner, les choisir, me les approprier à mon gré, sans gêne et sans crainte. Je dispose en maître de la nature entière ; mon cœur, errant d'objet en objet, s'unit, s'identifie à ceux qui le flattent, s'entoure d'images charmantes, s'enivre de sentiments délicieux. Si, pour les fixer je m'amuse à les décrire en moi-même, quelle vigueur de pinceau, quelle fraîcheur de coloris, quelle énergie d'expression je leur donne ! On a, dit-on, trouvé de tout cela dans mes ouvrages, quoique écrits vers le déclin de mes ans. Ah ! si l'on eût vu ceux de ma première jeunesse, ceux que j'ai faits durant mes voyages, ceux que j'ai composés et que je n'ai jamais écrits !... Pourquoi, direz-vous, ne les pas écrire.!" Et pourquoi les écrire.'' vous répondrai-je' : pourquoi m'ôter le charme actuel de la jouissance, pour dire à d'autres que j'avais joui.' Que m'importaient des lecteurs, un public et toute la terre, tandis que je planais dans le ciel? D'ailleurs, portais-je avec moi du papier, des plumes? Si j'avais pensé à tout cela, rien ne me serait venu. Je ne prévoyais pas que j'aurais des idées ; elles viennent quand il leur plaît, non quand il me plaît. Elles ne viennent point, ou elles viennent en foule, elles m'accablent de leur nombre et de leur force. Dix volumes par jour n'auraient pas suffi. Où prendre du temps pour les écrire? En arrivant je ne songeais qu'à bien dîner. En partant je ne songeais qu'à bien marcher.

Je sentais qu'un nouveau paradis m'attendait à la porte. Je ne songeais qu'à l'aller chercher.

11 ne saurait entrer dans notre dessein de suivre pas à pas Rousseau dans les événements de sa vie et d'en relater les circonstances extérieures. Il nous suffira d'aller aux résultats. — A Chambéry, de 1732 à 1737, Rousseau s'occupe tour à tour d'un emploi au cadastre, de musique — qu'il sait maintenant assez bien pour l'enseigner — et de projets d'avenir : voilà pour le côté extérieur de sa vie. Il vit paisiblement auprès de Mme de Warens, entre elle et Claude Anet d'abord, seul ensuite, avec un nouveau tiers à la fin. Rien - si l'on excepte deux ou trois fugues qui étaient dans ses habitudes et dans son caractère — ne vient troubler la paix et la sérénité de ce séjour; il cultive, il orne son esprit; il vit de la vie mondaine : il commence à céder à cette vocation d'autodidacte qui n'aura son plein développement que dans la solitude des Charmettes; voilà pour sa vie intérieure ou privée. Enfin, en dépit de son âge (vingt et un ans), il est en pleine crise d'adolescence, et l'on peut bien dire que cette phase dangereuse et féconde se poursuivra, avec des fortunes variées, jusqu'au départ des Charmettes. Dans cette période d'une adolescence inquiète et d'une virilité atténuée, les sensations nouvelles n'opprimeront pas les images, ni la faculté de sentir ne contrariera celle de rêver; cette harmonie n'est pas un des moindres avantages du régime de Chambéry. Bref, si sa vie s'épanouit en tous sens, comme le bourgeon gonflé de sève, c'est une poussée simultanée de toutes les puissances, la révélation de ses forces secrètes à laquelle se joint le sentiment obscur de leur valeur et de leur haute destinée : et voilà pour le côté intime.

Il nous indique d'ailleurs, avec sa clairvoyance ordinaire, cette subordination; et la signification psychologique de cette période de sa vie ne lui échappe pas davantage, quand il écrit :

ici commence, depuis mon arrivée à Chaïubcry jusqu'à mon départ pour Paris, en 1741, un intervalle de huit ou neuf ans,

durant lesquels j'aurais peu d'événements à dire, parce que ma vie a été aussi simple que douce ; et cette uniformité était précisément ce dont j'avais le plus grand besoin pour achever de former mon caractère que des trpubles continuels empêchaient de se fixer. C'est durant ce précieux intervalle que mon éducation mêlée et sans suite, ayant pris de la consistance, m'a fait ce que je n'ai plus cessé d'être à travers les orages qui m'attendaient. Ce progrès fut insensible et lent, chargé de peu d'événements mémorables ; mais il mérite cependant d'être suivi et développé.

Nous étudierons ailleurs, avec tout l'intérêt qu'elle comporte, cette éyolution des sentiments et des idées de Rousseau; nous verrons alors se nouer et s'ébaucher en lui toutes les formes de sensibilité qui doivent plus tard concourir à son initiative créatrice. Nous devons ici nous borner aux résultats apparents de ce travail secret. Or, ces résultats peuvent eux-mêmes, malgré le caractère indivis de la période où ils se produisent et dont il importe de respecter l'unité, se diviser en trois groupes : 1" acquisitions sociales et morales; 2" acquisitions sentimentales; 3" acquisitions intellectuelles.

Ce qui nous frappe d'abord, au début de cette période, c'est le changement survenu dans l'imagination de Rousseau et dans la qualité des aliments dont elle se nourrit. Elle perd en grande partie son caractère romanesque; elle cesse de ss repaître de chimères pour se rapprocher de la réalité, en combiner les éléments à son gré et essayer sur eux la force redoutable de transformation qu'elle porte en elle. Bref, son esprit perd le caractère visionnaire et chimérique qui mesurait le premier élan dé sa force créatrice pour gagner ce caractère pratique et positif qui en prépare le succès. II se meut désormais dans l'ordre des sentiments

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