PENSÉE RELIGIEUSE DE ROUSSEAU
lions impies, il se lève et fait mine de sortir. Il a dès lors fixé ses croyances; la Profession de foi est déjà inscrite dans son cœur. On peut en voir transparaître des fragments dans ses différents ouvrages, surtout dans la Nouvelle Héloïse. Si, en 1755, il retourne à Genève et y redevient protestant, il ne faut voir, croyons-nous, dans cette conversion nouvelle qu'un simple geste destiné à lui faire recouvrer ses droits de citoyen : il est alors aussi loin des protestants que des catholiques.
La Profession de foi et les écrits polémiques qui l'ont suivie reflètent les différentes phases de sa pensée religieuse. On n'a pas manqué d'y noter l'influence protestante: « Toute la partie positive, écrit M. Gaspard Vallette (1), religion naturelle, déisme sage, tolérant et éclairé, christianisme moral orienté vers les vertus sociales, respect religieux de la parole et de la personne de Jésus-Christ, concorde avec la marche de la pensée protestante genevoise depuis un demi-siècle, depuis qu'elle a rompu avec l'orthodoxie calviniste et le sombre dogme de la prédestination. > Plus clairement encore, on peut démêler l'influence de Mme de Warens et d'une sorte de quiétisme. « N'oubliez jamais, dit le vicaire en terminant, qu'en tout pays et dans toute secte, aimer Dieu par-dessus tout et son prochain comme soi-même est le sommaire de la loi. » Ce christianisme du cœur, cet amour de Dieu placé au-dessus de tout, cette confiance sans borne dans les inspirations du sentiment intérieur, ce volontaire oubli du péché originel et de ses suites, cette tendresse immense dont telle page de la Profession est pénétrée, tout cela une Mme Guyon, un Fénelon peut-être ne l'auraient pas désavoué. Enfin, ce n'est pas en pure perte que Rousseau a pratiqué les philosophes, et on peut, au moins sur les démarches de sa pensée relever la trace du rationalisme : entre la première partie de la Profession et le Discours de la méthode il existe une similitude de dialectique qu'on a dès longtemps signalée.
\i) J(di:-Jdcqucs Rousseau Genevois. ['Ion, 191 1.
On a discuté, on discutera encore sur la philosophie religieuse de Rousseau. Du moins faut-il rendre hommage à l'éloquente beauté de la forme et reconnaître l'effort tenté pour garder du christianisme ce qui peut toujours en être gardé dans toute condition d'esprit, de société et même de croyance positive : la source intarissable de la vie intérieure, l'éternelle consolation de l'âme. Si la Profession mécontente les dévots, provoque la condamnation de VÉmile, attire sur l'auteur les foudres de l'archevêque de Paris, elle ne satisfait guère davantage les philosophes. Combien Rousseau y paraît loin du matérialiste Helvétius, de l'amoral Diderot, du sceptique Voltaire, de tous les secs raisonneurs en qui l'incrédulité contemporaine se reconnaît et s'admire! 11 devient par ce célèbre morceau le grand directeur de conscience de son temps, le maître des âmes qui, détachées du catholicisme, conservent pourtant des besoins religieux; de lui enfin part le large courant spiritualiste qu'on peut suivre à travers les écrits de Bernardin de Saint-Pierre, Chateaubriand, Lamartine, George Sand, Victor Hugo même, et qui a fécondé la pensée et la poésie de la première moitié du dix-neuvième siècle.
Il n'est pas jusqu'à certains aspects du mouvement religieux contemporain qui ne puisse, à bon droit, se réclamer de Rousseau. Sa critique de la science et de la civilisation fondée uniquement sur les données de l'intelligence abstraite, sa défiance à l'égard de la < raison perfectionnée >, sont autant de défis jetés à l'Intellectualisme. Par contre, l'affirmation des droits du sentiment, de l'instinct et de la spontanéité saisis au principe même de leur indépendance, nous conduit directement au primat de l'action et par suite aux thèses les plus hardies du Pragmatisme moderne. Le développement religieux de l'homme, envisagé comme la perfection de la vie sentimentale et praiique contre laquelle la théorie ne saurait prévaloir, se trouve ainsi fondée. Rousseau inaugure donc cette apologétique nouvelle, selon laquelle la religion apparaîtrait comme un aspect légitime et un moment nécessaire de la vie universelle.