ÉDUCATION SOCIALE ET MORALE
humains et des réalités morales ou sociales. Nous aurons un exemple frappant de cette « mutation » de" sentiments dans le passage qui va suivre; on y verra s'annoncer la tournure < réaliste » de l'imagination; ce passage est intéressant à un autre titre : il nous renseigne sur la « nationalité » littéraire de Rousseau.
Jusque-là, je ne m'étais pas encore avisé de songer aux affaires publiques, et je me mis à lire les gazettes pour la première fois, mais avec une telle partialité pour la France que le cœur me battait de joie à ses moindres avantages, et que ses revers m'affligeaient comme s'ils fussent tombés sur moi. Si cette folie n'eût été que passagère, je ne daignerais pas en parler; mais elle s'est tellement enracinée dans mon cœur sans aucune raison que, lorsque j'ai fait dans la suite à Paris l'anti-despoteet le fier républicain, je sentais, en dépit de moi-même, une prédilection secrète pour cette même nation que je trouvais servile, et pour ce gouvernement que j'affectais de fronder.
Même modification dans ses goûts poétiques commençants et dans sa vocation musicale. Quoi qu'on en ait dit, le côté pratique de la vie ne lui échappe pas. Il ne se laisse pas simplement choyer, caresser, héberger, comme on l'a prétendu (1); il se préoccupe d'acquérir des connaissances utiles, telles que l'arithmétique et le dessin; il profite de la compétence de Claude Anet en botanique; il fait des efforts pour s'initier aux affaires, d'ailleurs embrouillées, de Mme de Warens, pour les faire valoir et conjurer la ruine. Enfin, il demande à la musique autre chose qu'un divertissement délicat : il y voit une profession, susceptible de lui plaire, et il la met déjà en balance avec sa profession actuelle qu'il remplit sans qu'elle lui agrée. Que si la musique finit par avoir le dessus, ce n'est pas un caprice à ajouter à tant d'autres. Rousseau entend bien l'enseigner pour de bon et y acquérir une compétence professionnelle. 11 n'y a là rien qui sente l'aventure ou le caprice. Dans cet ordre d'idées.
;i) cf. Fagukt, vie de Rousseau.
deux documents peuvent nous fournir des indications sur l'état d'es]3rit très sérieux et très positif de Rousseau. C'est d'abord la démarche faite en 1733 auprès de l'abbé Blanchard, chef de maîtrise fort réputé de Besançon, à laquelle il faut joindre la lettre un peu pédante, mais, donc, très sérieuse et convaincue, qu'il écrit à ce suj et à Mme de Warens. C'est ensuite, à deux ans sans doute d'intervalle, la longue lettre qu'il adresse à son père pour esquisser ses projets « d'établissement » et les moyens pratiques qu'il compte employer pour y parvenir.
Rousseau eut de bonne heure, on le sait, un jugement fin et avisé; il eut même, comme ses lettres de direction l'attestent, un sens pratique et un discernement très sûrs. Mais quand il s'agissait de lui, son jugement n'était que bien rarement d'accord avec ses passions, ou plutôt ses impulsions; il était vaincu d'avance, ce qui ne l'empêchait pas - bien au contraire - de raisonner et de sophistiquer à perte de vue. Or cette lettre à son père nous montre qu'il avait un réel souci de l'avenir, et qu'il met à résoudre ce problème pratique toute l'ingéniosité de son esprit : le côté sérieux de la vie ne lui échappe donc pas. Que Rousseau ait nourri quelque illusion d'accord : mais n'en faut-il pas, à l'origine d'une carrière qui repose sur la bonne volonté d'autrui, et n'est-on pas prêt à exagérer le crédit que, dans son propre intérêt, on lui accorde?
Rousseau, entre temps, se ménageait des amitiés qui paraissent ne pas correspondre, comme autrefois, à un engouement irréfléchi, mais qui sont d'estime et de fondation : M. de Conzié, homme de qualité, grand admirateur de Voltaire; M. de la Closure, qui avait connu la mère de Rousseau et qui en parlait encore avec attendrissement; Oauffecourt, spirituel, brillant, très amateur de femmes. Far l'entremise de Mme de Warens, il prend contact avec la société de Chambéry. D'abord, Mme de Warens donnait fréquemment des concerts et des soupers, auxquels assistaient, comme exécutanis et convives, l'abbé Palais, le Père Caton, cordclier, ami du marquis d'Fîntrcmont, chez qui Mme de Warens l'avait connu. Rousseau se polissait. Ces