CHAPITRE XIII
LA QUESTÏON FÉMINISTE
Après avoir parlé de toutes ces théories, reste de dire la nôtre.
Que la nature de la femme ait été viciée par son ordinaire état de servitude, et que du relèvement de la femme doive suivre l'amélioration de l'espèce humaine, c'est un fait incontestable.
La tyrannie de la force sur la faiblesse explique l'infériorité intellectuelle et sociale où l'éducation et la législation ont tenu les femmes dans tous les pays, surtout dans les pays d'Orient.
Le préjugé religieux concourait avec l'opinion et les mœurs. Saint Paul proclame que l'homme n'a pas été créé pour la femme,
mais la femme pour Fhomme, son chef. Les juifs récitent tous les jours des prières où les hommes rendent expressément grâces à Dieu de n'être pas nés femmes ; et, dans leurs offices, le sexe féminin est tenu pour quantité négligeable.
Encore arrive-t-il que la vérité se fait jour. Le Talmud contient une interprétation de la Genèse expliquant que Dieu a voulu que la femme fût l'égale de l'homme ; et saint Thomas ne fait qu'amplifier la pensée talmudique quand il dit que la femme n'a été tirée ni de la tête ni des pieds de l'homme, parce qu'il ne lui appartient ni d'être sa maîtresse ni d'être son esclave ; mais a été tirée d'un côté de l'homme, du cœur même de l'homme, afin qu'il soit manifeste qu'elle doit être aimée par l'homme comme sa compagne et son égale.
Il n'y a pas d'infériorité d'un sexe à l'autre ; il y a égalité, avec un alliage indéfiniment variable de ressemblances et de dissemblances.
D'ordinaire, on n'étudie que les femmes d'un certain milieu; on convertit en loi de
la nature les effets de raccoutumance, et on dit: voilà la femme.
Physiquement, la femme est moins forte que l'homme ; mais elle possède une endurance dont témoigne sa plus grande longévité. La délicatesse de sa constitution semble lui interdire les métiers pénibles et les travaux de la guerre. Néanmoins, il s'est trouvé des femmes guerrières, et, dans maints lieux, les femmes s'assujettissent impunément aux travaux les plus durs. Puis, comme elles savent supporter les maux de la maternité, qui est pour elles ce qu'est pour les hommes Fimpôt du sang !
Moralement, la femme se montre capable des mêmes vertus que l'homme, et aussi des mêmes vices. Angélique dans le bien, diabolique dans le mal, elle pousse tout à l'extrême. Combien elle peut être artificieuse, dissimulée, féroce^ des exemples frappants l'attestent. « Les furies de l'enfer ne sont pas plus méchantes », disait Homère. Et pourtant, il est établi que la criminalité féminine est de beaucoup au-dessous de la criminalité masculine. Les femmes ont plus de petits
défauts; les hommes ont plus de grands vices. S'il est fréquent que la femme perde l'homme, il est plus fréquent que l'homme perde la femme.
La vertu féminine a un charme qui n'appartient qu'à elle. Quels délicieux mélanges de retenue et de hardiesse, de pudeur et de passion, de timidité et de courage intrépide ! A quand le Plutarque qui racontera les femmes illustres ? C'est la femme de Pœtus qui, lorsque tout espoir est perdu pour son mari, se frappe la première et lui présente le poignard en disant avec calme : « Va, Pœtus, cela ne fait pas de mal. » C'est Florence Nightingale faisant pleurer les Anglais d'admiration devant les prodiges de son tendre dévouement pour les blessés de la guerre de Crimée. Ce sont les femmes françaises, qui, à la Bérésina, au milieu des glaçons, tiennent leurs enfants dressés au-dessus de leurs têtes, et, submergées, n'ont que le souci de les sauver. Ce sont ces milliers d'héroïnes de l'amour et de la charité qui, par des traits sublimes, ont révélé au monde, bien mieux que les hommes, toute l'infinité de Tesprit de sacrifice.
Par cela même que Tessence de la religion c'est (( Dieu sensible au cœur », la femme, qui vit beaucoup par le cœur, est foncièrement religieuse. Il est vrai qu'elle est aussi volontiers crédule, superstitieuse, fanatique.
C'est chez la femme que sévit le plus l'épidémie de ces maladies nerveuses qu'engendre l'influence de fortes émotions, surtout d'émotions religieuses. Qu'on se rappelle ces ménades dont la fureur se complaisait au vertige de danses délirantes : ces Milésiennes qui, gagnées par la rage du suicide, s'étranglaient les unes à la suite des autres ; ces extatiques, ravies hors d'elles et détachées des objets sensibles au point de ne pas sentir l'impression du monde environnant ; ces hallucinées du moyen âge, hantées par les visions diaboliques de la sorcellerie et du sabbat; ces convulsionnaires du xviir siècle, transformées en énergumènes et se disloquant dans d'horribles contorsions au cimetière Saint-Médard, devant la tombe miraculeuse du diacre Paris.
Mais en revanche, c'est parmi les femmes
que s'est toujours manifestée la plus haute puissance de pressentiment, une sorte d'affinité mystérieuse avec le monde occulte. D'où leur rôle d'oracles dans l'antiquité, et cette vénération qu'avaient pour elles les peuples celtiques, convaincus qu'il y a dans la femme quelque chose de sacré. C'est en quelque sorte le rôle des femmes d'être les gardiennes de la flamme de l'amour divin dans l'humanité. '
Réserve faite des idées fausses où les engage la passion, on est frappé de ce qu'il y a d'ingéniosité dans l'esprit des femmes, de délicatesse dans leur goût, de perspicacité dans leurs jugements, de logique dans leurs inductions. Il se trouve plus de vérité dans le sentiment rapide de la femme que dans les longs raisonnements de l'homme.
Les femmes ne possèdent pas le génie créateur et n'ont composé aucune des œuvres magistrales de la peinture, de la musique, de la poésie ; mais elles sont incomparables comme évocatrices et comme éducatrices; elles inspirent, elles font les grands hommes. C'est dans la femmeque s'incarne l'attraction
de l'idéal . Gœthe fut profond quand il glorifia V éternel Féminin.
La subtilité de son instinct, la sûreté de ses intuitions, la fertilité de ses expédients, confèrent à la femme de rares avantages ; mais ces avantages sont fréquemment paralysés par un excès de passivité, ou de mobilité, ou d'émotivité. Que ne peut-elle, quand elle sait vouloir! Son art de persuasion, sa patience, son adresse, sa persévérance viennent à bout des plus grands obstacles et ont donné lieu au proverbe : (( Ce que femme veut, Dieu le veut. »
Trop souvent, plaire est tout pour la femme. Elle est formée à n'avoir pas au monde de plus cher intérêt que celui de sa beauté. Quelle aberration I Pendant quelques années, occupée avant tout de s'habiller et de briller, la coquette triomphe; mais, en peu de temps, elle devient une ruine, et la vieillesse lui est un enfer. Tout au contraire, la femme de sens et de cœur a le secret de se rendre utile à tous les âges, et par là même heureuse. Ne possède-t-elle pas le génie de la prévoyance, de l'affection, des bonnes œuvres .î^
Fabre. — J.-J. Rousseau. 7
Ce que l'on appelle le monde est peuplé de femmelettes vaines et vides, dépensant leur activité en visites et en conversations où se répètent cent fois les mêmes propos insignifiants sur les historiettes du jour, les spectacles, la domesticité et les chiffons. Pauvres êtres de luxe, toujours en parade, se prêtant avec complaisance à des idolâtries où le mépris se dissimule î
C'est surtout dans le petit monde des travailleurs que la moyenne des femmes est supérieure à la moyenne des hommes. Observez ce qui se passe dans les maisons bourgeoises, dans les fermes, vous admirerez combien y sont nombreuses les maîtresses femmes.
Il est commun que la femme mène Fhomme. A Rome, Caton l'ancien dénonçait en ces termes la suprématie féminine : « Les autres hommes commandent à leurs femmes ; nous à tous les autres hommes, et nos femmes à nous. )) L'homme règne ; la femme gouverne. D'autant plus important est le relèvement de la femme.
Dans les salons du xvm^ siècle, centres
féconds de sociabilité et de vitalité intellectuelle, se préparait la révolution féministe que voulurent consacrer FAssemblée législative avec Condorcet, et la Convention avec Lakanal, en mettant sur le même pied l'éducation des garçons et l'éducation des filles, et qui, de nos jours, en France, a abouti au magnifique développement des lycées ou collèges déjeunes filles.
On sourit aujourd'hui quand on entend Rousseau dire : (( C'est trop de deux esprits dans un ménage. Toute fille lettrée restera fille, quand il n'y aura que des hommes sensés sur la terre. » Malgré Rousseau, — et malgré Joseph de Maistre qui a repris les épigrammes de Rousseau contre la science en jupons, — l'opinion admet qu'il sied à la femme d'être instruite ; et l'expérience montre que des femmes peuvent être savantes en restant simples, gaies, gracieuses, aimables et bonnes ménagères. Cesser d'être ignorante n'implique pas qu'on devienne bas-bleu.
Opposer l'un à l'autre l'homme et la femme, c'est opposer l'un à l'autre le cerveau et le cœur de l'humanité, alors qu'ils ne font
qu'un et que la pensée s'engendre de Famour, comme l'amour de la pensée.
Donc, la vieille règle qu'il faut laisser les femmes dans un état de demi-ignorance est définitivement abolie. On conçoit la nécessité de développer en elles, à côté de l'esprit poétique et artistique, l'esprit scientifique et philosophique. Il leur convient de discerner exactement le réel des choses, d'acquérir le sens critique, de chercher à se rendre compte, d'en finir avec cette insouciance de tout droit, ce dédain des principes, ces roueries de la vieille politique féminine pour qui la fin absout les moyens.
Le relèvement intellectuel de la femme portera le coup de mort à l'antique dualisme de l'homme, toujours majeur, en face de la femme, toujours mineure. Il aura pour effet d'introduire une bienfaisante unité dans la famille et dans TEtat.
De même qu'elle ne doit pas rester étrangère aux nobles curiosités de l'esprit humain, la femme ne doit pas rester étrangère aux choses de la cité, pour se claquemurer dans celles de la famille.
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Est-ce à dire qu'elle doive prétendre à devenir législatrice? Non, Que des femmes égalent en capacité et en aptitudes les meilleurs représentants du peuple, c'est incontestable. La femme possède une merveilleuse puissance d'assimilation, une rare faculté de s'affiner promptement et de se proportionner aux situations les plus hautes et les plus difficiles. N'y a-t-il pas eu de très grandes reines.^ Faut-il rappeler les deux Catherines, impératrices de Russie.^ Les Australiennes, les Norvégiennes, mises en possession des droits politiques, font-elles si mauvaise besogne.^ Mais nous répugnons à voir des femmes engagées dans des luttes électorales, mêlées au tumulte du forum et affrontant toutes les oppositions que comporte la conquête d'un mandat public. Y aspirer, c'est aspirer à descendre. Gardons l'horreur de ces interversions sexuelles qui font prendre à l'homme les manières féminines et à la femme les manières masculines.
En droit, il est juste qu'un temps vienne où les femmes puissent être électrices et éligibles; en fait, il sera toujours souhaitable
qu'il n'y ait de femmes élues qu'à titre exceptionnel. Un vieux proverbe provençal a bien démêlé le lot de l'homme et de la femme : (( Les hommes font les lois, les femmes font les mœurs. » Plus l'intervention de la femme sera discrète, plus son rôle pourra être considérable.
C'est surtout dans les problèmes de solidarité sociale que la femme s'entend à traduire en initiatives fécondes ce grand art de la bienfaisance dont elle possède les secrets. Elle met le puissant levier de l'enthousiasme au service de dons très pratiques. Qu'elle multiplie les créations utiles, sans trop se produire elle-même! Il n'est guère bon qu'une femme fasse parler de soi ; et les plus parfaites sont aussi les plus modestes.
Au reste, nombreux seront de plus en plus les pays où, de même qu'aux Etats-Unis d'Amérique, on rencontrera d'innombrables jeunes filles alliant une haute culture au plein épanouissement des qualités féminines, s'intéressant à toutes les formes de l'activité sociale, et habituées à se gouverner elles-mêmes dans une société pénétrée du
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vif sentiment de l'équivalence des sexes. Le temps finit de l'antagonisme des deux moitiés du genre humain, l'une figée dans l'ornière des traditions mortes, des préjugés rétrogrades et des réactions stériles, l'autre orientée vers tous les progrès.
Ce n'est pas à dire que, dans les pays les plus civilisés, en France par exemple, il ne subsiste pas encore des survivances de la vieille suzeraineté masculine traitant les femmes comme de perpétuels enfants, les tenant en tutelle, leur ôtant l'administration de leurs biens ou de leurs salaires, leur refusant la faculté d'être témoins dans les actes de la vie courante, leur appliquant une autre juridiction morale qu'à l'homme, leur imposant des charges sans les droits correspondants.
Mais quel chemin a été fait ! M"^^ de Maintenon écrivait à la duchesse de Bourgogne, la veille de son mariage : (( En sacrifiant votre volonté, ne prétendez rien sur celle de votre époux. Les hommes sont naturellement tyranniques. Ils veulent les plaisirs et la liberté, et ils entendent que les femmes y
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renoncent. N'examinez pas si leurs droits sont fondés. Qu'il vous suffise qu'ils sont établis. Les hommes sont les maîtres : il n'y a qu'à souffrir et à obéir, de bonne grâce. )) Personne n'oserait prétendre qu'il n'y a rien de changé depuis le xvif siècle.
Il n'importe que le code Napoléon subalternise la femme et l'assujettisse à Fobéissance. Les mœurs, plus fortes que les lois, font du mariage un pacte d'égalité, où chacun des associés a son domaine d'action prépondérante, où chacun commande et chacun obéit.
Petit à petit achèveront de disparaître les prescriptions interdisant à la femme des emplois qui seraient un exercice normal de ses aptitudes, en même temps qu'un utile gagne-pain. L'équité exige que toutes les professions soient accessibles à son activité. A elle d'avoir le tact de choisir les professions où elle sera vraiment à sa place.
De même qu'il y a des poupées frivoles, uniquement occupées de se parer et d'être courtisées, qui ont pleine licence d'user de leur pouvoir de séduction pour faire des mal-
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heureux et des coupables, pourquoi n'y aurait-il pas des femmes sérieuses restant libres de déployer, dans toutes les directions, les facultés diverses que peuvent leur avoir réparties la nature et le travail? Bien des choses qu'on croit contraires à la nature sont uniquement contraires à Tusage. Rien n'est plus selon la nature que de laisser l'expérience établir les incapacités, au lieu de les présumer aveuglément d'après le sexe ou la naissance. On ne fait jamais le crédit trop large à la liberté. Que par bon sens les femmes, sauf exceptions, n'abordent pas certaines carrières, c'est parfait; mais que les portes leur en soient fermées par principe, c'est injuste. Hommes, vous devez aux femmes tous les droits. Femmes, vous ne sauriez être trop circonspectes à en user.
Même dans les professions oii il leur est permis d'être les concurrentes de l'homme, une odieuse coutume veut que, pour une tâche égale, les femmes n'aient pas un égal salaire, et, dans maints cas, leur essentielle fonction de ménagères et de mères est contrariée par des iniquités sociales qui, les obli-
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géant à gagner leur vie, leur en refusent les moyens.
L'homme est barbare et ingrat quand il s'arroge d'insolents privilèges à Fencontre de sa compagne naturelle. Il oublie que la femme le vaut ; il oublie que d'elle procèdent sa naissance et ses meilleures joies; il oublie que, nourrice de l'enfant et providence du vieillard, la femme est Fange tutélaire des générations humaines aux deux extrémités de la vie.
Bien à plaindre sont les hommes qui n'ont que l'éducation des livres. L'homme dépouille sa rusticité et s'humanise au contact de la femme. Elle le polit et l'affine; elle est la grande ouvrière des civilisations. Voulez-vous savoir d'où vient la primauté de l'Occident sur l'Orient.^ Cherchez la femme.
L'avenir dépend de ce que sera la femme de demain. Le point est que les lois, l'éducation et les mœurs concourent à la délivrer partout des tares d'un vasselage séculaire, sans rien lui ôter des poésies de son sexe. Qu'elle devienne la femme complète, non un homme manqué I