LA MORALE DE ROUSSEAU
exaltations ou à des défaillances également dangereuses.
En matière d'éducation et de moralité, c'est son faible de faire quelquefois trop grande la part du sentiment dont le règne dangereux écarte si souvent les âmes du devoir et du bonheur. Rester raisonnable n'est pas si mal. Il importe de garder la possession de soimême. Etre à la fois enthousiastes et sensés : voilà l'idéal.
Toutefois, si Rousseau n'accorde pas assez à la raison, il ne faut pas croire qu'il la sacrifie, comme onl'aprétendu. Desonaveu, c'est la raison seule quinous apprend à discerner le bien du mal. La conscience, qui nous fait aimer l'un et haïr l'autre, nepeut se développer sans elle. « Connaître le bien, dit-il, ce n'est pas l'aimer. L'homme n'en a pas la connaissance innée ; mais sitôt que sa raison le lui fait connaître, sa conscience le porte à l'aimer. C'est ce sentiment qui est inné. »
La haine du mal et Tamour du bien nous étant aussi naturels que l'amour de nousmêmes, il en résulte qu'aucun homme n'est
absolument insensible à tout ce qui est juste et bon. (( L'iniquité ne plaît qu'autant qu'on en profite; dans tout le reste, on veut que l'innocent soit protégé. Voit-on dans une rue quelque acte de violence, à l'instant un mouvement de colère et d'indignation s'élève au fond du cœur et nous porte à prendre la défense de l'opprimé. Que me font à moi les crimes de Catilina.^ Ai-je peur d'être sa victime.^ Pourquoi donc ai-je de lui la même horreur que s'il était mon contemporain.^ Nous ne haïssons pas seulement les méchants parce qu'ils nous nuisent, mais parce qu'ils sont méchants. » L'intérêt n'est donc pas tout; et ce serait une philosophie abominable que celle où l'on méconnaîtrait le bien moral pour ne voir partout que l'égoïsme, « où l'on serait embarrassé des actions vertueuses, où l'on ne pourrait se tirer d'affaire qu'en leur controuvant des intentions basses et des motifs sans vertu, où l'on serait forcé d'avilir Socrate et de calomnier Régulus » .
Bien loin de subordonner le devoir à nos affections, Rousseau enseigne que le caractère de l'homme vertueux est de savoir vaincre ses